Instant d'année

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Argentine Part 3

Les amis de la Ruta 3


Un soleil timide tente une apparition après une nuit de pluies diluviennes. Nous chargeons la moto au moment où Liliane arrive. Elle tient à nous dire au revoir avant le départ.
_« Tenez, ce sont des douceurs pour la route ». Et elle sort de son sac, une bouteille de vin, du chocolat, des barres de céréales et même un nécessaire de toilette, gel douche et shampoing. Nous la remercions chaleureusement et quittons la ville sous une petite pluie fine.
Je jette un ultime regard en arrière sur les dernières maisons qui disparaissent, puis nous passons entre les deux grandes colonnes de pierres qui marquent la limite de la ville, adieu Ushuaia.
Comme nous sommes partis un peu tard ce matin et que l’amortisseur se comporte de plus en plus mal, traverser la Terre de Feu en une étape est un peu optimiste. Nous décidons de descendre à l’hôtel de Rio Grande, le même qu’à l’aller, et nous en profitons pour passer prendre le café le lendemain matin avec Yvan et sa petite famille.
Depuis 1 200 kms, nous roulons avec l’amortisseur qui perd ses dernières gouttes d’huile, mais là il s'est complètement vidé. Les cent cinquante derniers kilomètres de mauvaise piste qui mènent à Bahia Azul et au ferry, qui nous permettra de quitter la terre de Feu, ont fini de l’achever. Il est vraiment mort et ça se sent.

Rouler devient un enfer. 
C'est un peu comme si la roue arrière était désaxée, ou ovale ! La moto rebondit à la moindre imperfection de la route, l'ondulation est amplifiée par le poids sur l'arrière. C'est parfois assez rigolo, car Laurent et moi sommes décalés dans le mouvement. Comme il est assis sur l'amortisseur au centre de la moto, et moi...au dessus de la roue arrière dans le vide, on rebondit chacun notre tour ! 
Quand le vent latéral s'en mêle ça devient beaucoup moins drôle surtout en croisant les camions. 
Nous arrivons à l’embarcadère de Bahia Azul au moment où le ferry qui traverse le détroit de Magellan, s’apprête à partir, il relève le pont juste derrière nous. 
Et oh surprise, à bord, il y a Grant, seul, qui rejoint Angela montée dans le bus très tôt le matin. Et là-bas devant…« Non mais, pince-moi je rêve, c’est une caravane ? ». Fabrice et Philippe, nos savoyards ont dû flâner un peu en route ! C’est une joyeuse traversée qui me fait oublier que c’étaient nos derniers tours de roue en Terre de Feu.

Il n’y en a plus, c’est fini, fini Laurent l’a juré, les pistes, le ripio, les cailloux, tout ça c’est ter-mi-né ! Á partir de maintenant, il n’y aura que de la belle route !
_« Ah bon, alors c’est fini l’aventure ?! » 
Oui, je sais j’entre en contradiction avec moi-même, mais en même temps ce n’est pas complètement illogique. Sur les pistes on avait vraiment l’impression de vivre quelque chose d’unique, la route c’est différent.
A la descente du ferry, l'asphalte de la Ruta 3, qui se prononce, « routa tresse », nous accueille, plus que trois mille petits kilomètres jusqu’à  Buenos Aires.

Le Chili et l'Argentine se partagent la Terre de Feu, il faut donc sortir d'Argentine, entrer au Chili, en ressortir pour de nouveau entrer en Argentine... 
Et à chaque fois refaire les papiers d'importation temporaire de la moto. On a un nombre incalculable de coups de tampon sur les passeports ! 
Pendant les formalités, j'observe, amusée, le manège d'un couple de renards et de leurs petits, peu farouches, habitués au bruit et à l'agitation de la douane. Ils se faufilent entre les véhicules à la recherche de nourriture et fouillent les poubelles. Il y en a un assis en plein milieu de la route qui m’étudie patiemment en attendant que je lui jette les morceaux de mon gâteau.

Après avoir passé la soirée à Rio Gallegos, et partagé une parilla à volonté, avec Fabrice et Philippe, nous dormons à l'hôtel Paris.
Le lendemain matin, il faut se rendre à l’évidence, Laurent en bave en conduisant son éléphant bondissant. Il se met à la recherche d’un garage moto qui pourrait nous dépanner. On se dit que ça ne va pas être possible de continuer comme ça longtemps et certainement pas jusqu’à Rio de Janeiro comme c’est prévu. Déjà que ça va être un peu chaud jusqu’à Buenos Aires.  Laurent s’arrête dans tous les garages sans résultat. Selon l’avis de BMW en France, il n’est pas possible de réparer, il faut changer l’amortisseur. Mais il nous faut encore arriver entiers à la concession de Buenos Aires. Il se renseigne des prix, des délais d’envoi et disponibilité. Il nous reste à attendre les réponses aux mails envoyés et prendre une décision.
Nous reprenons la Ruta 3. 
Etape de liaison de 370 kms épuisants sur une moto qui fait le yoyo, malmenée par les violentes bourrasques que rien n’arrête. Il n’y a que les herbes folles de la pampa qui aiment danser avec les vents fous patagons.

De temps en temps, un plissement de terrain, et de larges courbes rompent la monotonie. Les coups de vent sont imprévisibles et bousculent la moto si violement que plusieurs fois, je crois qu’elle va tomber. Les pires moments sont, ceux où l’on croise les camions et les turbulences d’air qu’ils provoquent on a l’impression de passer dans une centrifugeuse.
Nous surprenons Fabrice et philippe, stationnés sur une aire de repos. Hier soir, en pleine forme, après le restaurant, ils avaient repris la route. La fatigue les a rattrapés à 2 h du matin et ils se sont arrêtés en plein milieu de nulle part. C’est pour ça qu’à 11 h, ils ont encore la marque du drap sur la joue. Nous prenons un second  petit déjeuner et les quittons sans nous douter qu’en fait, c’est la dernière fois qu’on les voit, persuadés qu’ils finiront par nous rattraper.
Puerto San Julian, un petit hôtel pas cher, une photo devant la réplique de l'un des bateaux de Magellan, qui lui aussi, y avait fait escale en mars 1520, et dodo.

Á 9 h le lendemain matin, les bourrasques sont déjà fortes. Le ciel est chargé et les nuages avancent comme dans un film en accéléré. Le propriétaire de l'hôtel nous raconte des histoires terrifiantes de collectivos renversés par des vents de 150 km/h, et que parfois, les autorités stoppent la circulation devenue impossible. Laurent dit qu'il en rajoute pour nous garder une nuit de plus... 
« Gracias amigo, je n’avais pas besoin de ça pour flipper » !
Effectivement on en bave.
Je me dis que ça ne va pas être possible de continuer le voyage sans changer l’amortisseur. La moto est limite inconduisible, on ne peut pas rouler à plus de 80 km/h, penchés sur l'angle. A chaque séance de yoyo, Laurent coupe les gaz et je m’arque boute sur les reposes pieds pour atténuer le mouvement d'ondulation. Epuisant ! 
BMW France nous a confirmé par mail que l’amortisseur n’était pas réparable. Et on attend toujours la réponse de la concession de Buenos Aires.

En Argentine, les lois très protectionnistes sur l'importation, et les lourdes taxes sur les produits étrangers, font qu'il n'y a quasi pas de pièces détachées, ni d’ailleurs de moto de cylindrée supérieure à 250 cc, car trop chères à l'achat pour la plupart des argentins. 
On oublie pour un moment cette dure réalité, en s'asseyant sur la plage de Caleta Olivia tout près des seuls baigneurs allongés sur la grève, d’énormes lions de mer. 
Ils se prélassent au soleil comme de gros loukoum paresseux. Il est facile de reconnaitre les mâles, à leurs têtes et leurs cous puissants, couverts d’une épaisse fourrure brune. Ils toussent, éternuent, baillent ou se chamaillent pour occuper la place de l’autre. 
Un vrai spectacle. Mais dès qu'ils sont dans l'eau, leur élément, ils se transforment en joyeuses torpilles agiles et véloces, et la femelle vient flatter son homme au sortir du bain. Fascinant.

Nous longeons la très belle côte du Golfe San Jorge sous le soleil.

L’étape de Comodoro Rivadavia, s’annonce compliquée. La ville est grande, les hôtels sont cher, il y en a même un qui augmente le prix en voyant la BMW par la fenêtre. Pour éviter ça, Laurent ne se gare plus devant l’hôtel que je prospecte. On voit une pancarte qui indique un hostal, impossible de le trouver. Des tours et des demi-tours à en avoir le tournis. Un biker tout de franges vêtu sur un engin chromé, nous pilote très gentiment, mais l’hostal n’existe plus. On n’a jamais autant galéré pour trouver une chambre. Quand la nuit tombe sur la baie et cette loooongue journée de 450 kms, de guerre lasse on se jette dans le dernier hôtel et on a juste le temps de compter jusqu'à trois avant de sombrer dans des eaux plus calmes.

Aujourd’hui, nous arrivons à Puerto Madryn après 400 kms de yoyo, heureusement il fait beau. Et cette fois c'est le phare avant qui nous lâche.
Et ça c'est une sacrée chance !
On s'arrête dans le premier magasin de moto à l'entrée de la ville.

Martin, le propriétaire, n'a pas la bonne ampoule, mais très gentiment, pour ne pas qu’on perde du temps à chercher, il nous accompagne dans une autre boutique. Stupéfiant non ! Ça n’existe pas en France ça ! Et en plus, comme il doit nous trouver sympa, il nous propose de nous joindre le soir même à son groupe d’amis motards pour une soirée asado, un barbecue géant.
En attendant la fin de journée après avoir planté la tente, on se balade sur les rochers, où les premiers colons gallois ont accosté au début du 19ème  siècle.

Les chiens errants en Argentine, c'est tout l'un, ou tout l'autre. Soit ils nous coursent en moto comme des démons, soit ils nous adoptent et nous adorent. Un gros chien roux genre griffon, ne nous lâche plus, se promène avec nous, et obéit au doigt et à l'œil. Il chasse même les autres chiens qui ont l’audace de nous approcher.

Je suis vraiment fatiguée, et préfère rester au camping avec « mon » chien », qui m’accompagne à la douche et se couche devant la porte de la tente. Laurent part seul au rendez-vous. J’ai réussi à me connecter sur internet grâce à une ligne non sécurisée et je récupère un mail de BMW Buenos Aires, qui nous annonce un prix prohibitif de 3 600 US$ ! Le double du prix en France. Gasp ! Cela risque de compromettre la fin du voyage. Hors de question de payer ce prix là, et hors de question d'aller à Rio avec la moto dans cet état...

Laurent réintègre la tente à 3 h du mat gai comme un pinson. Il me raconte sa soirée barbecue avec ses nouveaux copains, arrosée de Fernet Branca noyé dans le Coca.  Mon œil ! Ce ne serait pas l’inverse plutôt ? Dehors, la tempête se déchaîne, secoue la tente dans tous les sens. Avec nous dedans, elle ne risque pas de s’envoler, mais j’espère quand même que les piquets vont tenir. Et puis la pluie s’invite. Quelques grosses gouttes claquent sur la toile avant de se transformer en crépitement assourdissant. Le chien ! Le pauvre, il est dehors. J’ouvre l’auvent et l’appelle, il ne se fait pas prier pour s’engouffrer dans la tente.  Non non non mon poulet, j’ai dit sous l’auvent, pas dans mon duvet !
Au matin la pluie a cessé on plie la tente encore mouillée. Le chien qui a fait son gros dodo au sec sur les sacs, disparait. Je crois qu’il a compris que nous partions et je suis soulagée qu’il ne soit pas là au moment de notre départ, ça m’aurait fendu le cœur. Au matin, avant de reprendre la route, nous passons au magasin pour dire au revoir et récupérer la veste polaire que Laurent a oubliée la veille. Il discute avec Martin de l’amortisseur, irréparable, du prix du neuf... blablabla. 
Martin nous dit que Dany, le mécano de l’atelier est un magicien, capable de tout réparer. Un amortisseur, même BMW reste un amortisseur. 
Qu'est ce qu'on risque ! De toute façon il est mort. 
Dany, votre mission, si vous l'acceptez, réparer un amortisseur réputé irréparable. Vous avez jusqu'à demain matin ! Si vous ou l'un des vôtres était pris de doute, ou échouait on ne pourra pas lui en vouloir ! 
Il nous dit de revenir dans l’après-midi. Nous allons chercher la veste de Laurent dans la famille où il a passé la soirée. Je fais la connaissance de Lito et Zulma, les parents de Roque, l’ainé et Facundo, le jeune homme de 19 ans qui bosse avec Dany le mécano. Ce sont des gens simples, avec un cœur immense, ils vivent dans une toute petite maison verte ouverte 24h/24 pour les amis et les amis des amis. Ils nous invitent à partager leur déjeuner en famille. Á 15 h, Laurent emmène la moto au garage pour l’opération à amortisseur ouvert. Pendant ce temps, je vais faire les courses avec Zulma pour l’asado du soir. Car bien entendu ils nous ont invités à dîner et ils ont insisté pour qu’on s’installe dans la caravane derrière la maison au lieu de retourner au camping. J’adore l’idée ! Et c'est comme ça qu'on va passer deux jours dans une famille formidable, qui aime les motards. D’ailleurs cela leur arrive souvent d’héberger des voyageurs.
Pendant ce temps là, Dany, d'un calme olympien, entre cigarettes et gorgées de maté, tente l'opération de la dernière chance. 
Mais, impossible de désarmer le tube, collé à la loctite. Mais, impossible, ne fait pas partie de son vocabulaire.
Il est tard, il décide d’emmener l'amortisseur chez un pote qui a une presse et…Demain il fera jour.

Dans la petite cuisine de Zulma, règne une ambiance de fête. Je prépare une ratatouille que Zulma, Suzanna, la petite amie de Roque qui vit là, et sa maman Monica goutent avec curiosité.

Lito, lui, prépare le barbecue dans la grande cheminée du garage. Des poulets, des saucisses, des tranches épaisses de bœuf, sont mis à griller. Tout le monde participe dans un joyeux brouhaha. Cholo, un motard en 750 ZXR Kawasaki, Javier, Martin et sa copine, sont venus nous rejoindre. Monica la maman très rock’n Roll de Suzanna, rêve d'essayer la fusée verte de Cholo qui ne se fait pas prier longtemps pour l'emmèner faire un tour. Elle revient frigorifiée et toute tremblante…De peur !

Facu le jeune mécano est fou de moto et de Valentino Rossi. Il est fier de porter un superbe tee-shirt à l’effigie de son idole.

Je déclare le Fernet Branca/coca cola, boisson nationale ! Et ce soir il coule à flot et fait briller les yeux de tout le monde.

Nous trinquons à l’hospitalité argentine.

Le voyage, la moto... les motos, le football, les malouines, la vie, les récits d'aventures des uns et des autres, nous emmènent tard dans la nuit.

11 h du mat, on émerge à peine des brumes alcoolisées, que  Dany frais et dispo, ramène la moto...Verdict....Opération réussie ! 
Amortisseur désarmé à la presse, polissage du tube pour effacer les rayures et éviter d’éventuelles fuites d’huile, pose d'un joint plus serré, remontage des pièces. 
Ça marche ! Et cerise sur le gâteau, il a repeint le ressort en rouge, car rayé au cours de la réparation...La Dany's touch. 
Pour la modique somme de 800 pesos, soit 135 euros !

CQFD, dans un pays où toutes les pièces importées coûtent une fortune, il faut réparer au lieu de remplacer et le système D, est une règle d’or. 
Lito et Zulma ne veulent pas nous laisser repartir. Nous sommes samedi, et le samedi soir en Argentine, comme ailleurs, on fait la fête. Et à la nuit tombée on remet ça, cette fois c’est Cholo qui prépare son « pollo disco ». 
La recette est simple, les poulets sont coupés en morceaux, les légumes, carottes, poivrons, ail, oignons, émincés, le tout jeté dans l'huile bouillante du « disco » un grand plat rond comme pour une paella. Á mi cuisson, il faut ajouter les herbes aromatiques, du jus de tomate et les petits pois. Et pendant que ça mijote, on papote et on sirote...Du Fernet Branca avec du Coca bien sûr. Cette fois, nous sommes une bonne vingtaine dans le garage, chacun est venu avec sa chaise et ses bouteilles de Quilmes, la bière nationale.

A 3 h 30 du matin, tout ce petit monde part en boite de nuit. La soirée ne fait que commencer ! Ben nous comme on est un peu vieux, on va se coucher, et heureusement la caravane n’est pas très loin. Demain c’est le départ.
On a passé deux jours extraordinaires avec des gens fantastiques qui nous ont ouvert leur maison et leur cœur comme à des amis de toujours.
Zulma me glisse dans l'oreille en partant, qu'on a dorénavant une famille en Argentine.
Merci à vous, Martin, Dany et Facundo  pour qui, la solidarité motarde n'est pas une vue de l'esprit.
Juste avant de partir, Laurent ne retrouve pas la carte bleue Visa Premier de notre compte joint. Il se souvient brusquement qu’elle a du rester dans le distributeur la veille, lorsqu’il a retiré l’argent pour payer Dany. On espère juste que personne ne l’a récupérée avant qu’elle ne soit avalée par la machine. Nous sommes dimanche, la banque est fermée jusqu’à mardi. Pas question de retarder encore notre départ, alors nous téléphonons pour faire opposition. Mais pour ça, il est nécessaire de donner le numéro de la carte. Ah oui, mais on ne l’a pas puisqu’on l’a perdue…C’est un peu le serpent qui se mord la queue. Finalement ça s’arrange. Il est temps que le voyage s’achève ! Des trois CB il n’en reste plus qu’une.
Nous zappons avec regret la Péninsule Valdes, car ce n'est pas la bonne époque pour voir les baleines, et les récentes pluies ont rendu les pistes extrêmement boueuses. C’est ce que nous confirment Michel et Bernadette, le couple de périgourdins à bord de leur « cagouille », que nous avions rencontré en Terre de Feu et qui sont en train de faire le plein en même temps que nous à la sortie de Puerto Madryn. Ils nous racontent qu’ils ont failli se renverser après s'être embourbés. Ils remontent maintenant vers Mendoza et ne comptent rentrer en France qu'en décembre 2012...Oh les veinards !

On savoure les kilomètres de lignes droites, et la fermeté de notre splendide amortisseur rouge. Et du rouge, il y en a une petite tache au loin qui grandit. Le sanctuaire du Gauchito Gil sur la Ruta 3 est le plus grand que nous ayons vu.  La ferveur populaire est à son comble sur cet axe routier très passager. Sur plus de cent mètres sont alignés des dizaines d’autels de toutes tailles, des drapeaux et des rubans rouges flottant au vent, des centaines de statues géantes et de statuettes, à son effigie, et bien sur, des bouteilles de vin et des paquets de cigarettes en offrandes et en pagaille. Un couple de bénévoles entretient les lieux, et je me demande s’ils boivent le vin et fument les cigarettes. Toujours prête à rapporter un objet typique des pays traversés, je ne résiste pas à l’envie de subtiliser une petite statuette du Gauchito. J’espère qu’il ne m’en voudra pas. Laurent, lui,  peste que tous mes « objets typiques » commencent à peser lourd dans les sacs, et que si ça trouve c’est à cause de ça que l’amortisseur nous a lâché ! Oh la mauvaise foi !

Et comme le monde est tout petit, quatre motards se garent à côté de nous, Marc, Kevin, André, et Adrian qui a quitté le groupe de Glenn, Nick et Ivanka à Ushuaia.

Notre petite troupe se remet en marche. Et le rythme change. Nous arrivons à Viedma sous la pluie et dans un train d’enfer. André est le seul des quatre à parler espagnol, enfin le seul qui fasse l’effort de parler espagnol, et à ce titre, il est chargé par les trois autres des négociations dans les hôtels et restaurants. Nous débarquons trempés comme des baignoires sur la moquette de la réception. C’est toujours pour moi, un grand moment de gêne. Une fois changés et secs, on se retrouve tous ensemble pour boire une bière, dans un bar en attendant 20 h que le restaurant ouvre. Mais Kevin, et son mètre quatre vingt quinze, surement plus affamé que nous, se lève d’un bloc, et sort en marmonnant qu’il va manger un hamburger dans le fast-food d’en face. Bon ben bon appétit Kevin ! On le rejoint, il en a déjà engloutis deux et une double portion de frites grasses. Nous nous attablons enfin autour d’une parilla « à volonté ». Je ne partage l’enthousiasme de Laurent de rouler avec eux.
Il nous reste deux jours de route jusqu’à Buenos Aires, et on avale les kilomètres un peu vite à mon goût.
La pampa a laissé place à de grandes plaines agricoles, le vent est tombé, l'amortisseur fait des merveilles.

Nous quittons la Patagonie en traversant le fleuve Rio Negro, et décidons de nous arrêter à Azul. Kevin qui roule en tête suivi d’Adrian et d’André, s’engage dans un chemin qui semble être un raccourci pour arriver en ville, selon son GPS. Le chemin détrempé par les pluies récentes se transforme rapidement en bourbier. Ah non pas question de se transformer un tas de boue à cinq kilomètres de la ville. Je tape sur l’épaule de mon pilote pour qu’il fasse demi-tour. Il hésite, je lui dis que s’il s’engage là dedans ce sera sans moi, finalement Mark qui n’a pas l’air chaud pour les suivre rebrousse chemin. On les regarde partir en dérapage dans des gerbes de boue. Nous arrivons tous les trois à « La posta del Viajero en moto ». Laurent a découvert sur le site d’Horizon Unlimited, cet endroit incontournable pour tout motard voyageur qui va de Buenos Aires à Ushuaia, ou l’inverse. 
C’est un petit garage, où un petit bonhomme de 52 ans, Jorge, passionné de motos, vit son rêve de voyage par procuration en ouvrant sa porte à tous les motards du monde.
On peut planter la tente dans son jardin, et il a aménagé une salle de bain attenante au garage pour le confort. Il est possible de réparer, si nécessaire, rencontrer d’autres motards, se reposer un jour ou plusieurs, en libre participation aux frais. Il y en a même un qui y a laissé sa moto, il y a 2 ans...en attendant de revenir finir son voyage...Un jour !

Les murs, plafonds, portes, compris sont recouverts de 22 ans de graffitis, d’autocollants de moto-club, de dessins et de dédicaces dans toutes les langues. J’adore ce genre d’endroit.

On lit, rêveur, les petits mots de ceux qui nous ont précédé sur la route.

Un peu émue, je découvre la signature de nos copains les Jess’s à côté de celle d'un couple de grands voyageurs en Harley qui a passé six ans autour du monde. Dans une boite en plexi transparente, un casque et une lettre en japonais. Jorge nous raconte une histoire terrible.
Un motard japonais s’était arrêté ici plusieurs jours, il y a longtemps. Ils avaient sympathisé. Le gars est reparti. Des années plus tard, Jorge apprend que son ami, dont il était sans nouvelle a été retrouvé mort couché dans sa tente, près de sa moto dans le désert de Lybie…Quatre ans après sa disparition. La famille de l’homme a invité Jorge au Japon, lui a offert le voyage et le casque de son ami. 
La nuit commence à tomber, on s’inquiète un peu des trois garçons qui ne sont toujours pas arrivés. Enfin ils frappent au portail. Au moment où je les vois, je suis ravie qu’on ne les ait pas suivis. Ils sont crottés jusqu’aux yeux. 
Nous faisons les courses et Jorge, tradition oblige, prépare l’asado. Seul André prend la peine de discuter avec lui, ses trois compagnons ne font aucun effort, et ne participent pas non plus à la préparation du repas. Kevin part même se coucher sans saluer personne, Mark et Adrian le font du bout des dents. Je suis outrée et passablement énervée après ces soi-disant voyageurs.

Jorge me dédicace mon tee-shirt Transam2011 et nous montre un super article paru en 2009 dans Moto Journal, sur lui et « La Posta ».
« Dit bébé, si je te dis qu’on voyage depuis deux jours avec une bande de nazes, tu trouves que je critique ou que je constate ? ».

Le lendemain matin, le beau temps s’installe enfin et il commence à faire chaud.

Une photo de « famille » avant de quitter Jorge, et entamer notre dernière journée de route avant Buenos Aires.
On perd deux heures à les attendre car ils ont décidé de laver leurs motos crottées. Ils ne les renvoient pas en l'Australie car tout véhicule doit subir un nettoyage minutieux qui confine à la maniaquerie. Pas un gramme de poussière, de terre ou autre ne doit pénétrer sur le territoire, car le pays est exempt de certaines maladies, touchant le bétail notamment. Cela va jusqu'à la vérification des filtres à air !!! Et que si l’inspection n’est pas satisfaisante, il faut recommencer jusqu’à obtenir le précieux sésame. Autant dire, mission impossible pour des motos dans cet état.

Et puis ils peuvent faire une bonne affaire, car les lois sur l'importation taxent très lourdement les véhicules et les pièces détachées, on en sait quelque chose. Par exemple, une BMW1200GS coûte environ 35 000 US$. Et il est interdit d'importer en Argentine un véhicule d'occasion.
Ici certains garages sont friands de ce genre d'aubaine, car ils peuvent ainsi revendre les motos en pièces détachées.
Nous atteignons Buenos Aires en début d'après midi, et nous nous quittons en nous souhaitant mutuellement un « Ride safe ». Oui c’est ça, quittons nous !


Les Bons Airs d’Argentine

Nous sommes le 13 mars 2012, dans quatre petites semaines, nous serons en France ! C’est dingue.
On a l’impression que tout s’accélère. J’avoue que mes sentiments sont partagés. D’un côté je n’ai absolument pas envie de rentrer, et de l’autre, je serai assez contente de ne plus avoir à monter sur la moto tous les jours. Elle m’a usée. On en est à environ 65 000 kilomètres, et elle n’a pas toujours été mon amie. Je me suis souvent sentie de trop au milieu du couple fusionnel que Laurent formait avec elle. Je remets à plus tard mes états d’âme, car nous sommes dans une ville dont le nom m’a beaucoup fait fantasmer. 
Quatre jours et cinq nuits à passer au milieu de trois millions de Portenos. C’est le nom des habitants de Buenos Aires, et non pas bonaerenses (buenos aeriens), qui est le nom des habitants de la Province Buenos Aires, dont ne fait pas partie la capitale.
Ça va nous changer de la pampa ! Surtout que la faune à l’air beaucoup plus dangereuse.
La première femme à nous adresser la parole, à peine descendus de la moto, devant l'hôtel Ibis, nous met en garde contre les risques d'agressions et de vols. Le taux d'homicide est 5 fois plus élevé qu'à Paris. « Merci de nous prévenir madame »!
L'hôtel donne sur l’avenue Corrientes, où se situent la plupart des théâtres et cinémas. Ça rappelle un peu l’ambiance animée et festive du quartier Montparnasse. Il fait très beau, Nous flânons dans les vieux quartiers, on se croirait à Paris au mois d’août…En 1980 ! Il y a tous les anciens modèles de voitures françaises garés dans les rues pavées à l’architecture européenne. Le Palais du Congrès de la Nation ressemble celui de la Bourse de Paris, qui serait surmonté des coupoles vert de gris de l’Opéra. Et pour accentuer la ressemblance, des gens assis sur les bancs, jettent des miettes de pain aux pigeons.

Nos pas nous mènent sur la Plaza de Mayo de laquelle il y un joli point de vue sur la casa Rosada, le palais de la présidence argentine. C’est d’ailleurs ici que tous les jours pendant des années « les Mères de la Plaza de Mayo » ont tourné en silence brandissant les portraits de leurs enfants disparus. Des fresques murales les représentent, des litanies de noms et de dates, gravés sur des plaques commémoratives pour qu'on n'oublie pas, qu'il y eu entre 10 000 et 30 000 disparitions dans le pays dans les années 70. Enlèvements, emprisonnements, tortures. Résultat des affrontements entre les mouvements révolutionnaires et des groupes para-militaires d'extrême droite.

Répression appelée « processus de réorganisation nationale », visant la presse, les activités religieuses, activistes syndicaux, avocats, étudiants, et tout ce qui était jugé « subversif ». L'époque des Ford Falcon vertes des militaires et de la police dans lesquelles montaient des gens qu'on ne revoyait jamais. Et tout l’après midi, la chanson de Jean-Pierre Mader, qui date de 1984, me trotte dans la tête.
« Des voisins t’ont vue partir avec deux hommes, qui t’ont poussée sans rien dire dans une Ford Falcon. Disparue, tu as disparue au coin de la rue, disparue je ne t’ai jamais revue ».

Je ne sais pas si ça existe chez nous, mais ici c’est très fréquent de croiser un étudiant qui promène des paquets de chiens. Mine de rien c’est un petit job qui nécessite un peu de poigne et d'organisation, pour réussir à gérer, de quarante à soixante grosses patounes et dix ou quinze laisses, sans s’emmêler les pinceaux.

D’un quartier à l’autre on est attiré par la zone portuaire de Puerto Madero joliment réhabilitée. Bars et restaurants bordent les anciens docks d’où l’on aperçoit le Puente de la Mujer, un pont piétonnier assez futuriste de 160 m de long qui enjambe le Rio de la Plata. Un superbe trois mats à quai, du 19ème  siècle, aujourd’hui navire école, donne une note authentique à ce quartier ultra moderne.

Un portrait d’Eva Peron, icône de tout un pays, orne le fronton du Ministère de la Santé, depuis 2011  et l'Obélisque qui domine l'Avenida 9 de Julio, la plus large avenue du monde, un poil copiée sur les Champs Elysées…Ben oui, il y un Mac Do !

Buenos Aires est la deuxième ville d'Amérique du Sud, on ne peut donc pas tout explorer. On est trop heureux de laisser la moto au garage de l’hôtel et d’emprunter les transports en communs. Puisqu’il fait super beau, le bus est un moyen sympa et économique de découvrir la ville. Sauf qu’on est tombé sur un dingue qui se prend pour Keanu Reeves et nous voilà en plein remake de « Speed » dans les rues de Buenos Aires. Course poursuite avec un autre bus, démarrage en trombe aux feux, crissements de pneus dans les angles de rue, on se cramponne aux barres. Finalement on va peut être prendre le métro pour rentrer !

Il nous dépose à la station Caminito, après un freinage d’urgence qui nous éclate les tympans. C’est là que commence le fameux quartier de la Boca, très coloré, devenu un haut lieu touristique. En fait, les touristes sont cantonnés dans trois rues bordées de maisons en tôle ondulées multicolores, d’échoppes d’artisanats, de bars et de restaurants. On retrouve un petit air de Place du Tertre à Montmartre, avec les peintres qui exposent leurs œuvres, les vendeurs de souvenirs, et les bistrots.

Les danseurs de tango amateurs ou professionnels haranguent le chaland et moyennant finance, prête un borsalino et une veste à rayure, mettent une jolie fille dans les bras des messieurs, moulée dans une robe fendue jusqu’en haut des jambes. Immédiatement, les hommes se rengorgent, prennent la pose et un regard ténébreux qui a bien du mal à se stabiliser à l’horizontal le temps d’une photo, tant il est inexorablement attiré par la cuisse de la demoiselle, langoureusement repliée sur leur torse bombé !
Les statues de papier mâché de Maradona, Eva Peron et Carlos Gardel, un chanteur de charme des années 20, saluent les passants du haut d’un balcon. La star incontestée, c’est Maradona, le plus célèbre des joueurs de l’équipe Boca Junior en 1981/82, années décisives pour sa carrière, et ses dernières saisons en 1995/97. Dommage pour Laurent qui n’a pas pu entrer sur le stade de foot, la Bombonera,  mythique depuis que le « Pibe de Oro », le gamin en or y a planté ses crampons.

La musique poussée à fond, les restaurants étalent leurs terrasses et les danseurs de tango virevoltent entre les tables.

Le Tango argentin est inscrit au patrimoine UNESCO depuis 2009. Son origine remonte à l’époque de l’esclavage fin 19ème  sur les rives du Rio de La Plata. Il naît des danses et de la musique de la communauté noire. Une partie de son histoire est amusante. Le tango est considéré comme une danse immorale, des bouges et des tripots, par la bonne société argentine. Au début du 20ème  siècle, les jeunes bourgeois de Buenos Aires, durant leurs voyages à Paris, initieront la bourgeoisie parisienne à cette danse, qui l'adopte immédiatement. C'est grâce à cette aura européenne que le tango gagnera enfin ses lettres de noblesse dans son pays d'origine.

Dès qu’on s’échappe des trois rues réhabilitées, on comprend pourquoi les guides touristiques recommandent de ne pas trop s’en écarter, et de ne pas s'y rendre de nuit.

Le quartier de la Boca est l'un des plus pauvres et des plus dangereux de la ville.

On y est allé quand même, tu penses ! Mais on n'a pas trop sorti l'appareil photo.  Des jeunes jouent au foot sur une moitié de terrain entourée de hauts grillages. Les murs sont couverts de fresques à la gloire du quartier. Un groupe de rastas passablement éméchés, assis à l’ombre d’un mur,  apostrophent les joueurs et commentent les actions. On déjeune en terrasse dans un petit restaurant de quartier. Il y a moins de monde dans les rues, les danseurs de tango ont disparus,  la peinture des murs s’écaille, mais on se sent bien et l’atmosphère est plus authentique. Il fait tellement beau que nous décidons de marcher jusqu’à l’hôtel. Aujourd’hui, c’est samedi, et les grandes artères sont encombrées, et bruyantes. On s’arrête quelques instants pour regarder le plan et voir s’il n’y a pas possibilité d’emprunter les rues piétonnes adjacentes. Quand soudain on entend un grand bruit de verre brisé qui couvre le brouhaha. Immédiatement suivi de hurlements. Machinalement je tourne la tête vers les clameurs, j’entends Laurent dire « oh non oh non » et se cacher le visage. Un corps, en position fœtale, tombe d’un immeuble, dans une pluie d’éclats de verre, à quelques mètres devant nous. Les gens crient, courent dans tous les sens, le verre crépite sur le trottoir et le corps, sans un mouvement, s’écrase sur le macadam dans un bruit sourd. Nous sommes pétrifiés d’horreur, essayant d’intégrer ce qu’il vient de se passer. C’est un homme en combinaison blanche d’ouvrier peintre, qui git sur le trottoir dans une flaque de sang noir et épais qui s’agrandit autour de lui. Je vois des visages incrédules qui se penchent par les fenêtres de l’immeuble d’où est il tombé. Personne n’ose s’approcher. On imagine un suicide. Mais finalement il semble que ce soit un accident. Un dramatique accident. L’homme se trouvait au dernier étage de l’immeuble en rénovation et travaillait debout sur un escabeau derrière une baie vitrée qu’il était probablement en train de fixer. S’est il appuyé dessus ? A-t-il perdu l’équilibre ? Ce qui est sur, c’est qu’il a basculé dans le vide, la baie vitrée, s’est brisée sur une sorte de petite plateforme en béton, et je dirais presque, heureusement, car le bruit a permis aux gens de ne pas se trouver dessous. L’homme a du lui aussi s’assommer sur le béton, car il n’a pas crié, et nous l’avons vu tomber sans faire un mouvement, comme une pierre. On réalise que si nous ne nous étions pas arrêtés quelques secondes pour regarder la carte, nous aurions pu être juste dessous. Les secours tardent à arriver. Il se passe au moins un quart d’heure avant que les premières sirènes ne retentissent. On est complètement abasourdis et choqués. Je pense à cet homme qui ne rentrera pas ce soir chez lui…On marche jusqu’à l’hôtel, un peu hébétés. La scène tourne en boucle dans ma tête. Je n’arrive pas à chasser l’image de ce corps inerte mais vivant, qui tombe devant mes yeux et qui meure en touchant le sol…Et toute la soirée dans ma tête, il n’en finira pas de tomber.
Pour se changer les idées, et comme ça fait trois fois qu’on passe devant le cinéma, on décide d’aller voir « The Artist ». Depuis le temps qu'on en entend parler ! Notre première toile depuis belle lurette, et comme le film est quasi muet, on s'en sort plutôt bien avec les quelques sous-titres espagnols.
Dimanche, grasse matinée. Pour notre dernière journée, nous visitons le quartier San Telmo, qui est l’un des plus anciens de la ville. C’est le fief des antiquaires, des brocanteurs et des petits bistros. Pour moi qui adore chiner, c’est un véritable supplice, de ne toucher qu’avec les yeux. On admire les fresques murales. Certaines sont même reproduites sur des cartes postales. Notamment celle du Che, dans un rôle de composition, représenté en icône gay, illustrant une pub pour les préservatifs. Elle est peinte sur un mur de briques rouges décrépis du plus bel effet et rend très bien en photo !

On flâne sur le marché, sous de jolies verrières métalliques, au milieu des étals de fruits et légumes et on boit un café au comptoir d’un des innombrables petits bars. Mais il est déjà tard et la plupart des stores sont tirés. Il est temps de rentrer et de refaire les bagages. Dernier jour dans la capitale, demain en route, ou plutôt en ferry,  pour rejoindre l’Uruguay, un tout petit pays de 3 500 000 habitants, qualifié de « Suisse de l'Amérique » dans les années 50.