Instant d'année

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Canada Part 2

CANADA NOT DRY MAIS ON THE ROCKS

Nous entrons en Alberta, et.....rien ne change, des prairies, des milliers d'hectares de terres agricoles, les mêmes fermes, granges et silos posés sur cette terre qui n'en finit pas.

Et pourtant, il y a un je ne sais quoi de différent... on s'en est fait la remarque après, quelque chose a changé.
Est ce parce que nous avons pris une route parallèle, ou le trafic est quasi inexistant ?

Est ce parce que des troupeaux d’animaux apportent un souffle de vie dans ces immensités désertiques ?

Ou bien tout simplement, sommes nous tombés sous le charme de cette terre généreuse, accueillante, que le timide soleil de printemps tente de réchauffer en asséchant les champs inondés?
Déjà plus de 3 500 kms au compteur, et la communication entre nous, sur la moto, est assez difficile. 
Moi qui suis bavarde, j'ai souvent un truc à dire. Mais ouvrir la visière et vouloir parler à 130 km/h ..... CE N’EST PAS POSSIBLE...  Y a trop d'air qui entre dans la bouche et dans le nez, et il ne sort de la gorge qu'un horrible borborygme.
Laurent me dit :
_« On convient d'un code, quand tu veux me montrer un truc sympa, ou me parler tu me tapotes le bras, et si tu as peur, tu serres les genoux ».
_« Ok bébé, mais là, tu risques d'avoir très vite un gros bleu sur le bras et moi, c’est sûr, je vais me faire des adducteurs en béton... Chouette ! »

Jusqu'à Calgary les routes sont comme dans les autres provinces, quadrillées comme des pages de cahiers Clairefontaine. Je ne sais pas qui est ce mec qui a fait les tracés, mais on dirait qu'il a prit sa règle et son crayon, a dessiné quatre grands carrés, tiré de beaux traits verticaux et horizontaux sur sa page et a dit : «  Dans ce carré se sera l'Alberta et dans les autres, je case l’Ontario, le Manitoba, et le Saskatchewan...et zou, ça ira bien comme ça ! »

En même temps c'est génial, on ne peut pas se perdre, quand on va vers le Nord ou le Sud, on roule sur une route verticale numérotée impaire, et quand on va vers l'Est ou l'Ouest on est sur une route horizontale numérotée paire, comme ça on sait toujours ou on est. 
Et pendant deux cents kilomètres avec un vent latéral, on a roulé sur une route horizontale !

Durant les longues heures de roulage, des idées saugrenues s’installent dans mon cerveau. « Il y en a un qui doit être riche aujourd'hui, c'est celui qui a vendu le fil de fer barbelé, aux éleveurs. Deux cents kilomètres, sur quatre niveaux, multiplié par deux car il faut clôturer chaque côté de la route..... Et je ne parle pas de celui qui leur a vendu les poteaux ! ». On a vraiment le temps de penser à des trucs idiots quand on est assis derrière. 
Oh, le paysage change !
En une dizaine de kilomètres, les plaines disparaissent, et nous voici au milieu des Badlands Canadiennes.

Les  fameux Hoodoos, sorte de cheminées de terre rouge surmontées d’une pierre plate, sentinelles en périls, victimes de l'érosion et des piétinements des touristes, gardent l'entrée de la vallée des Dinosaures.

De très nombreux fossiles y ont été découverts et exposés fièrement dans un musée que nous n'irons pas voir.

Drumheller, est une charmante bourgade et la ville principale de cette région. Sa grande place est dominée par un T-Rex gigantissime  de trente ou quarante mètres de hauteur. La moto garée à ses pattes est minuscule. Spielberg avec son « Jurassic Park » est p'tit joueur à côté !
Et on y croise d'autres sacrées belles bêtes… Pick-up Dodge ou GMC rutilants, Ford Mustang racing. Waouh !

Nous faisons le tour des curiosités locales, le pont suspendu en mailles d’acier qui menait aux mines de charbon ; Une succession de onze ponts métalliques qui ne mènent nulle part ! Une mini église super kitch, dont la ville s'enorgueillis qu'elle soit la plus petite AU MONDE !!!

A chaque arrêt, nous somme assaillis par des escadrons de maringoins, les moustiques locaux particulièrement voraces. La chaleur et l’humidité, des marécages sont les deux mamelles du moustique piqueur ! 
Cette année, c'est la première fois qu'il y en a autant ! 
C'est la 1re  fois qu'il y a autant d'inondations !
C'est la 1re  fois que l'essence atteint de tels records de prix ! 
C'est la 1re  fois que le printemps est autant en retard !
Et nous c'est la 1er  fois qu'on met les pieds au Canada... Je me demande s'il y a un lien !
On peut dire que ça nous a quand même bien pourris la journée.
Pourtant le camping était sympa et on l'avait presque pour nous tout seuls. De l’herbe, quelques arbres, une table avec des bancs. Une sorte de mouette, venue-de-je-ne-sais-où, très goulue, termine la gamelle de macaronis à la bolognaise et toujours ces maringouins en formation serrées, attirés par la chair fraiche.

Direction Calgary. Warren de la communauté Horizon a répondu à notre mail et nous attend avec Kay et leurs enfants. Nous passons tous ensemble une soirée très conviviale, et gourmande. Laurent s'éclate en anglais et du coup ça permet d'avoir de véritables conversations sur des dizaines de sujets de société. Je comprends de mieux en mieux et participe un peu plus aux débats, mais peux mieux faire ! Je sors épuisée de ces soirées de discussions à bâton rompu, à force de me concentrer. Plus tard, seule avec moi-même, je me repasse le film de la soirée et je construits des phrases tranquillement qui je l’espère me serviront la prochaine fois. Et la nuit, mon cerveau continu la gymnastique.
Encore une fois l'hospitalité canadienne nous enchante et j’ai même pu faire un tour en Mustang, la voiture de mes rêves, dans laquelle le fiston se fait la main !

Nous découvrons le centre de Calgary. Le temps est gris et menaçant. La ville est avant tout connue pour son célèbre Stampede qui se tient en juillet. C'est le plus gros rassemblement western du continent américain. Tout ici rappelle le monde des cowboys, et la ville se transforme pendant une semaine en gigantesque « party » ponctuée de rodéos et de courses de chariots. Hi Ha!!!
Et il y a tout ce qu’il faut pour équiper les cow-boys, magasins de santiags qui s’alignent sur les étagères du sol au plafond, chapeaux cuir, feutres, selles, lassos. Nous reprenons la route direction Banff dans les Rockies Mountains, sous un déluge et une température qui a chuté brutalement de 10°. 
Après des kilomètres sous une pluie battante qui nous glace jusqu’au os, on déclare forfait et on échoue dans l’hôtel Bighorn juste à côté d’une station service où nous venons de faire le plein.
Trop froid, trop mouillés, trop de brouillard. 
Un couple d'indiens d'Inde très souriants nous tend la clé d’une chambre immense et la propriétaire nous apporte un radiateur soufflant, pour accélérer le séchage de nos vêtements.  Le café est en libre service, notre kit de survie nous est très utile pour cuisiner une bonne soupe et des pâtes. Un vieux film avec Kevin Costner, « Waterworld » occupe notre soirée d’aventuriers trempés. Décidément c’est de circonstance !
On est tellement bien qu’on décide de rester une deuxième nuit et la charmante propriétaire nous prête son laissez-passer pour pouvoir entrer dans le National Park de Banff.

NE PAS VENDRE LA PEAU DE L’OURS

Banff est la porte d'entrée de deux parcs nationaux, au cœur de l'Alberta, qui regroupe Lake Louise et Jasper. Nous devrions voir des animaux sauvages car c'est une immense réserve naturelle protégée, d’ailleurs les panneaux sont très explicites sur la faune locale.

La ville est cernée de pics enneigés contrastant avec le vert des sapins qui couvrent leurs flancs. Les sommets majestueux se reflètent dans des lacs couleur émeraude. Sur les berges, des centaines d’arbres déracinés, témoignent de la force des vents. Leurs immenses chignons de racines nues et délavées sont comme des sculptures aux formes torturées.

Marcher sur les sentiers de randonnée nous réserve quelques jolies rencontres avec des elks, sorte de très gros chevreuils.

Main street est une succession ininterrompue de boutiques à souvenirs, et d’objets artisanaux, que j’entreprends de visiter une par une.
Commence pour moi une très longue succession de frustrations, car je ne peux rien acheter faute de place sur la moto, un vrai crève-cœur, moi qui suis une acheteuse impénitente !
Notre route nous mène ensuite à Lake Louise. Un long ruban asphalté serpente dans la vallée entre les Rockies Mountains qui nous sourient de tous leurs dents blanches. Des paysages d'une majesté incroyable comme seule la montagne peut offrir.

On met pied à terre au Johnston Canyon qui nous tend ses bras...mi eau, mi glace.

Une jolie balade de cinq kilomètres de sentiers forestiers et de jolies grimpettes, ça vous met en joie de bon matin. Le chemin longe une rivière impétueuse. A chaque détour elle offre une vue plongeante sur ses gorges jusqu'à la cascade finale.

Lake Louise Station est une station chic et un haut lieu de villégiature pour les Canadiens.

Paysage de carte postale offert aux milliers de touristes, car la saison débute et de plus, c'est le « long May week-end », premier grand rush de l’année au Canada. C'est l'occasion de voir rouler des camping-cars longs comme des trains, certains remorquant leur 4X4.

Malheureusement pour nous, ici c’est encore l’hiver, le lac n'a pas calé, et la couche de glace est encore si épaisse que ce n'est pas demain la veille. Le printemps  oublie de pointer son nez.

Il y des congères le long de la route, et les parkings sont à peine déneigés.

C'est joli ! Mais il y a vraiment trop de monde, un petit pique-nique rapide face au Lac assis sur un banc, les pieds dans la neige sous le regard curieux d'un petit autochtone emplumé, et nous repartons. C’est l’heure de pointe.  Les autocars, sur les parkings, vomissent des hordes de touristes. Plusieurs sont en tongs le casse-croute sous le bras. Humm, les tongs dans la neige… C’est la bonne idée du jour !

Les chutes de neige ont été si tardives que nous ne verrons pas le Lake Moraine ni le Lake Peyto, les routes sont impraticables et fermées à la circulation.
Il nous faut faire quelques kilomètres de plus pour trouver un camping. « Mosquito Creek » est le seul ouvert, et n'offre que des toilettes sèches. Ni douche, ni sanitaire, mais quelques buches à disposition pour faire du feu. On n'a pas le choix. C'est l'occasion de tester notre matériel dans des conditions plutôt inhabituelles. En effet, le camping est sous la neige ! Des congères de plus d’un mètre de haut bordent les allées, et entre la neige et les arbres, il reste peu d’espace libre pour planter la tente. Seuls un camping-car est garé sur le grand parking détrempé et un couple en pick-up s’est installé sous les sapins. Laurent armé d’un morceau de plastique dur en guise de pelle, entreprend d’ouvrir un passage dans le mur de neige pour atteindre une petite clairière dégagée entourée de résineux. On y plante la tente, et une table en bois avec ses bancs nous offre un complément de confort. La plupart des campings au Canada sont équipés ainsi, table, banc, et emplacement délimité pour le feu.

Bon ce n’est pas la concentre « des Eléphants » (concentration moto hivernale en Allemagne en Janvier) mais « fait pas chaud, chaud ! ».
Une bonne soupe déshydratée, et un plat de pâtes, font un repas idéal pour se réchauffer le corps. La sensation est de courte durée, car nous rinçons la vaisselle dans l’eau glacée du torrent.

Jusqu'à présent on n'a pas eu de bol, aucun animal sauvage, orignal, ours, loup n'a voulu faire notre connaissance ! 
On a eu droit à quelques elks (wapitis) broutant la pelouse des massifs de Banff, un Tic sans son Tac ! Petit écureuil vif et effronté. Et une horde de mouflons d'Amérique.

Dans ce camping un peu sauvage, il y une installation spéciale, corde et poulie, pour stocker la nourriture à l'abri des ours. Il faut mettre tout ce qui ce mange, et même son dentifrice, dans un sac et le suspendre assez haut dans un arbre et à l’écart du lieu où l’on dort... Ah oui quand même, c'est un signe… Le signe que je vais éviter de me lever la nuit !
Ah ça l' fait fantasmer « Into The Wild », mon amoureux, ben on va voir ! 
Marc et France de Kingsey Falls, nous avaient expliqués que les trappeurs urinaient dans des bouteilles pour ne pas laisser de traces et effrayer les ours. Moi j'ai dit à Laurent «  vas y bébé fait pipi tout autour de la tente, je veux dormir tranquille ! ».
Point d'ours cette nuit là.... Cette recette est redoutablement efficace.

Après le canyon et les chutes, le glacier Athabasca est le point culminant de cette route bien nommée : Icefield Parkway (promenade des glaciers). Nous nous trouvons au pied d'un glacier qui se meurt comme ses lointains cousins européens et perd chaque année des dizaines de mètres de son manteau de glace. Les monstrueux bus 4x4 aux couleurs du Canada, rouge et blanc emmènent malgré tout des centaines de touristes sur ses flancs moribonds. Nous sommes allés à pied vérifier les piquets plantés de plus en plus loin, témoins du recul de ce géant. Depuis 1885 il a perdu environ 60% de son volume. Ça fait peur.

Le passage de la rivière Saskatchewan est un spectacle extraordinaire. Ses méandres sont parsemés de centaines de petits ilots sur lesquels poussent des sapins noirs longilignes avec en toile de fond les sommets  enneigés.  Carte postale idyllique !

Tout à coup un attroupement de véhicules garés sur le bord de la route, marque la présence d’un animal. Notre premier ours noir !  Il fait une sieste dans un sous-bois, et nous sommes une bonne dizaine à l'épier. La période d’hibernation se termine pour les ours, ils dorment encore beaucoup mais sont affamés et il faut être très prudent en se promenant en forêt, car les ours peuvent attaquer s’ils sont surpris. C’est pour cette raison que l’on trouve dans tous les Visitors Centers, des grelots, des sprays au poivre ainsi que toutes les infos utiles pour bien cohabiter.

Á Jasper, nous sommes attendus chez Karen et Doug contactés via le site d’Horizons Unlimited. Lorsque nous garons la moto devant leur jolie maison située un peu à l’écart du centre ville dans un petit lotissement, qu’ils appellent un condo, Karen est seule. Doug doit arriver d’une minute à l’autre d’une randonnée de plusieurs jours en montagne avec l’un de ses amis.

Ils sont tous les deux très sportifs et ont transformé leur sous-sol en salle de musculation, où sont rangés, le canoë,  les VTT, les rollers, et tout le matériel nécessaire à la pratique de la randonnée, et de l’équitation. Et dès qu’ils en ont l’occasion, ils escaladent toutes les montagnes avoisinantes.
Doug me fait penser à Sylvester Stallone, brun, pas très grand mais très baraqué. Karen est petite, blonde et pleine de vie. Ils ont la cinquantaine et croquent la vie à pleine dent.
Doug, adore son job, il conduit les trains de passagers pour la Compagnie Via Rail Canada, de Jasper à Vancouver. Ah les trains ! Un sujet de conversation de plus pour les garçons !
Quant à Karen, elle cuisine comme un chef étoilé, et nous régale de banana-bread, de blueberries cakes, de rôtis de viandes aux épices, de cucurbitacées inconnues cuites et parfumées d'une sauce au lait de coco curry. Un florilège de saveurs de couleurs et de mélanges subtils.
Je comprends pourquoi Doug part ensuite à l'assaut des pentes abruptes !

Mais lui aussi a une spécialité : le breakfast. Pour un « slowly morning » comme il dit, tout en douceurs, il prépare des pancakes hallucinants gorgés de sirop d'érable, recouverts de fromage blanc, et un extraordinaire porridge, flocons d’avoine, pommes, raisins, fruits secs, des plus diététique.
Ils sont tout les deux d'une patience d'ange avec mon anglais à l'arrache et « so funny ». Le dernier soir, Jack le papa de Karen qui est veuf, vient diner. Une prière avant d'honorer un véritable festin, un saumon géant cuit au BBCue.

Soirée familiale, drôle et typiquement canadienne qui se termine devant un match de hockey dont l'équipe de Vancouver sortira vainqueur. Je n'ai pas compris toutes les règles mais j'ai partagé l'enthousiasme général !
Le lendemain, ils sont heureux de nous accompagner dans notre découverte de leur région. Ils vivent au cœur d'un petit paradis de lacs, de montagnes et de forêts dont on dirait que les couleurs n’existent nulle part ailleurs.

Super balade en bécane sur une route en lacet bordée de pins, de lacs et de crêtes enneigées, qui fait le tour du lac Maligne.

Et soudain c'est « La rencontre ! ». L’ours. Un grizzli…Énorme. Un mâle, reconnaissable à la bosse sur son cou. Il est en train de manger tranquillement les touffes d'herbe.... du fairway de l'Hôtel Fairmont, l’hôtel 4 étoiles du coin. Il ne se refuse rien le bougre !
On rêve ! 
Il y a un grizzli en plein milieu du terrain de golf, et ça n'affole personne. Une femme juchée sur sa petite voiturette électrique agite calmement le carillon pour prévenir la bébête. Il trottine et disparait dans les fourrés qui bordent le green. Nous, en France on a trois ou quatre malheureux oursons dans les Pyrénées et ça fait toute une histoire avec les comités pro-nature et les éleveurs de moutons locaux.

La dernière soirée, Doug et Laurent partent entre hommes se frotter à la vie sauvage pendant que Karen et moi papotons comme deux copines en faisant la vaisselle. Les hommes prennent le 4X4 et se font un petit trip nocturne. Les ours noirs sont de sortie, ils les approchent doucement et les observent dans la pénombre, tranquillement....

Il faut reprendre la route, déjà.

UNE JOURNEE SUR LA TERRE

En quittant Jasper, nous laissons peu à peu derrière nous les Rockies Mountains.

D'immenses forêts de résineux bordent la route et nous réserve une bien tendre surprise. Le regard toujours à l’affût, je scrute les sous bois et hurle à Laurent de s’arrêter. Une famille d'ours noirs, deux adultes et trois ou quatre petits jouent les acrobates dans les arbres. Ils se régalent de jeunes pousses, là tout près, à quelques mètres du bitume. Mais le temps de faire demi-tour, deux énormes trucks les ont fait fuir. P.... de camions, insensibles à la vie sauvage.

De grandes prairies vallonnées, nous renseignent sur l'activité de la région, le bois, la culture et l'élevage.
Et au milieu de tout ce vert, une tache noire incongrue.
_« Eh mais c'est quoi ça ? Une mine de charbon ? » Des corons en Alberta ! 

Nous sommes impatients d’arriver. Warren, notre hôte de Calgary avait contacté son cousin Wayde et sa famille. Ils ont accepté de nous faire découvrir la vie de farmer canadien, et nous attendent dans leur ranch « Balisky Farm » de Grande Prairie.

Il faut imaginer rouler cinquante kilomètres puis tourner à droite et faire la même chose trois fois de suite, qu’est que ça donne ? Un carré ? Oui, mais surtout on a fait le tour de leur exploitation !
Rien à voir avec les fermes françaises, tout est dix fois plus grand, et dans les enclos, les têtes de bétails sont des têtes de bisons. Dans un hangar tout neuf, une collection de vieux tracteurs, tous en excellent état, dont l’un est le premier «John Deer » du grand père, immigré ukrainien, fondateur de l’exploitation.

Dans celui d’à côté, un petit avion qui a servit à vaporiser des herbicides. Aujourd'hui une machine terrestre s'en occupe, plus précise et plus rapide. 

Le ranch est un terrain de jeux, d'apprentissage et de découvertes inépuisables pour les trois enfants de ce couple  de farmer des temps nouveaux.
Quand je vois Chevey, l'aîné qui a 6 ans démarrer le quad et partir en balade avec son petit frère Remington, 4 ans assis derrière, sur un morceau de tôle ondulée servant de siège, ça me rappelle de vieux souvenirs. Gamine, je regardais avec admiration, Axel, âgé de 12 ans, le fils du fermier près de chez ma grand-mère, conduire le tracteur à travers champs.
Et puis ça me fait sourire quand je pense à nos enfants à qui on met un casque, des protections de genoux pour monter sur un tricycle, et à qui on lave les mains dix fois par jour !
Les deux petits garçons blonds et souriants, la morve au nez, les ongles sales apprennent la vie sur la terre.
Leur habitation n’a rien à voir avec …une ferme ! C’est une extraordinaire maison immense en bois, béton ciré et poutres d’acier, à la déco très contemporaine mêlant le style industriel et le confort moderne avec un gout très sûr.

Le soir, invités à dîner, et réunis autour de la table, Wayde en chef de famille récite le bénédicité pour remercier Dieu, de la nourriture en quantité, de leur accorder une belle récolte et de protéger Carole et Laurent pendant leur périple. Amen.
La soirée est courte, le travail se termine tard et redémarre aux aurores.
Nous prenons congés et nous rejoignons le chalet de bois appelé cabin, dans lequel dorment les saisonniers, et où nous passerons la nuit.

Au matin à la fraîche, Wayde nous emmène à la découverte de son domaine. Chevey prend le car qui l’emmène à l’école. Remington et Indya, la pitchounette de deux ans et demi grimpent dans le plateau du petit 4X4 débâché, chaudement emmitouflés dans de vieux plaids.

Et tandis que Laurent s'éclate tout seul comme un gamin au guidon du quad que Wayde lui a prêté, j'écoute, passionnée, ses explications sur la culture du canola (colza).

Des prairies paisibles, à perte de vue, foulées par des troupeaux de bisons et de bêtes à viande. Au loin, je regarde Laurent qui dévale les collines au guidon de son nouveau bolide, les yeux brillants et la truffe fraiche !

Des hectares de bonnes terres cultivées, par d'énormes machines

Au loin, trois wapitis détalent en entendant le bruit des moteurs.
Ils détruisent souvent les clôtures et piétinent les cultures, sales bêtes va ! C'est bon le wapiti au BBCue ?
Wayde s’arrête parfois pour remettre en place un piquet de bois tombé, ou dégager un tronc en travers des barbelés.
Et quand il regarde l'horizon de haut de sa colline, tout ce qu'il voit lui appartient. Fierté.

Héritage de son père, qui l'avait reçu du sien. La transmission de l'amour de la terre. De génération en génération.
La femme de Wayde, elle même, est la fille du gros propriétaire terrien le plus proche.
Parfois Wayde s'arrête, fait descendre ses enfants, et de son couteau, gratte la terre pour vérifier que la semence est bien en place et germe; Il leur explique, la graine, la germination... la transmission du savoir commence là, sur la terre.

Indya, deux ans et demi, babille et me montre fièrement le germe de canola trouvé dans le sillon.

Je demande à Remington, quatre ans, ce qu’il voudra faire comme métier quand il sera grand, il me répond en relevant fièrement le menton, « farmer ».

HOU HOU Y A QUELQU’UN ????


Si l’Alberta, c'était la superficie de la France avec seulement 35 millions d'âmes, les Northwest Territories, c'est plus de deux fois la France et 43 000 habitants...dont 19 000 habitent à Yellowknife, la ville principale, et seulement sept routes en service l’été. L’hiver, l’ouverture des « routes de glace » permettent l’accès au Grand Nord.
Nous empruntons la route des chutes (Falls Highway).

Celles de Louise et d’Alexandra sont spectaculaires, bruissantes et vertigineuses. Un raidillon permet de s’en approcher et le vacarme de millions de m3 d’eau est assourdissant.

Le Lac près duquel nous plantons la tente est encore pris par les glaces. Le camping se situe dans une forêt, mais cela ne suffit pas à nous isoler des bourrasques de vent glacial venu du lac gelé. 

Nous passons encore une nuit en négatif, dans nos gros duvets, emmitouflés dans nos polaires, chaussettes aux pieds, blousons en guise de couverture, la tête dans la capuche, mais le cœur au chaud !
Des kilomètres sur la Mackenzie Highway, sans croiser personne, seuls, totalement seuls, sous un ciel bleu indigo. Ah si, un loup, un vrai, mais je n’ai pas eu le temps de dégainer l'appareil, il a traversé devant nous. De chaque côté de la route, des marais, plantés de sapins pour la plupart morts, blanchis, qui finiront par tomber abattus par le blizzard. Paysage quelque peu fantasmagorique, heureusement qu’il fait beau, sinon ce serait sinistre.

Nous prenons un ferry pour traverser la Mackenzie River qui charrie encore de gros glaçons. Il vit ses dernières rotations, car un pont lancé sur la partie la plus étroite du fleuve est en phase d'achèvement.

Dès que nous touchons la terre ferme, un grand panneau annonce la présence de bisons sur la route pendant 350 kms.
Effectivement, on tombe nez à nez avec les deux premiers qui broutent sur le bord de la route. Je descends de la moto pour les prendre en photo. Oups, c'est que c'est costaud un buffalo.  Une très grosse vache poilue, quoi ! Grosse mais placide, quoique, mieux vaut ne pas trop s’y fier, surtout lorsqu’il y a des jeunes.
Effectivement, sur des kilomètres, les troupeaux entiers paissent paisiblement en bordure de forêt.

Impossible de rallier Yellowknife avec un plein, il faut ravitailler la bête.
Quelques maisons au bout d'une piste, mais l'épicerie station-service est fermée. On s’introduit à l’intérieur par une brèche dans le mur. Il y a encore plein de marchandises…périmées depuis au moins 10 ans !

Quelques kilomètres plus loin, au milieu de nulle part, une épicerie/bar/ station-service, sert l’essence, loue des mobil home délabrés et vend quelques denrées consommables, et chose incroyable, il y a même de l’internet, lent très lent, mais ça nous permet de lire nos mails et mettre le site à jour.

Nous sommes en territoires indien, First Nation ou vivent les natives, ainsi nommés par les canadiens et américains. A fort Providence, minuscule communauté de natives Dene, nous faisons les courses dans la seule épicerie ouverte et tout de suite, la moto intrigue, les gens s'interrogent sur notre destination et sont ébahis d'entendre que nous venons de France. Ça les fait rire quand on leur explique qu'on va tout faire en moto. Quelle drôle d'idée ! Nous croisons beaucoup d’indiens en état d’ébriété avancée…il n’est pourtant que 16h. L’alcool fait des ravages dans les communautés et certains villages des réserves en interdisent la vente.
La route n'est pas très bonne, je suis secouée comme un pop corn dans un micro-onde. Il y a de grandes portions de route à gravels, au Canada on dit gravel, pas gravier. Faut que je m'habitue, c'est que l'début !
En chemin, sur une belle aire de repos aménagée, près d'un lac encore gelé, nous discutons avec Marc, un canadien francophone, qui pique-nique autour d'un bon feu avec des amis. 
Motard en BMW 1150 GS il habite Yellowknife, un mot en appelle un autre, et il nous propose de planter la tente dans son jardin. Ben Ok Marc, c'est vraiment sympa de ta part !
Yellowknife se situe au bout de la route, après il n'y a plus rien, enfin si, des territoires inoccupés et sauvages, l'Arctique, et des mines de diamants !

.... Vous savez messieurs ces cailloux que les filles rêvent d’avoir à leur doigt. Pas moi... ça me gênerait avec les gants de moto !
Yellowknife est tout en contraste, construite de bric et de broc autour d’une jolie baie, où sont amarrées des barges sur lesquelles sont construite de petites maisons de bois. Centre ville propret, avec de beaux bâtiments en briques, faubourg populaire, avec maisons en bardage, et au bout d’un chemin non asphalté, les bidonvilles des indiens.

Nous passons deux nuits chez Marc. Il est divorcé. Son ex-femme habite le rez-de-chaussée de la maison et lui occupe l’étage. Leur fille de huit ans passe d’un appartement à l’autre en fonction de ses envies.

Marc comme beaucoup de canadiens que nous avons rencontré pratique de nombreux sports. Il nous propose d’installer nos duvets sur une magnifique peau de bison, sous le regard à la David Bowie de Tarmi, sa chienne husky, dans la pièce où il entasse tous ses équipements de moto, de motoneige, de plongée et de chasse. Dans les Northwest Territories, les animaux sont omniprésents, des bisons et des ours noirs sur la route, une famille renard, maman et ses petits, dans le jardin en face de chez Marc. Je me suis même fait courser par un porc-épic un peu chatouilleux, qui n’a pas apprécié que je veuille lui tirer le portrait.

Même leurs plaques minéralogiques ont la forme d’un ours. On a d’ailleurs réussit à en récupérer pour notre collection, sur une vieille voiture abandonnée et une autre en fouillant dans une immense décharge publique à ciel ouvert. Chut !

Dernière soirée, et elles sont longues, vu que le soleil se couche vers 23h, et qu’il ne fait jamais vraiment noir. Une petite virée en moto entre mecs après le dîner, pendant que je fais la vaisselle… Décidément je suis gentille !
« Take care guys ! ».

Pour célébrer la nuit sans fin, Laurent opère une transformation radicale. Il rase tout, et la tête, et la barbe … alouette. Il y avait longtemps. C’est qu’au camping il n’y a pas toujours de l’eau chaude et du chauffage dans la salle de bain !

Il faut déjà repartir. Merci à toi Marc, pour ses moments vraiment sympas passés ensemble.
Demi-tour, car Yellowknife est au bout d'une route en cul-de-sac, sauf pour celui qui, l'hiver veut aller passer ses vacances en Arctique en empruntant les autoroutes de glace. Nous reprenons la même route sur environ deux cents kilomètres afin de rejoindre celle qui nous mènera au Yukon puis en Alaska.

Et rebelote, des ponts en ferraille boulonnée, chutes vertigineuses, lacs et routes rectilignes sans fin, dont la monotonie est parfois troublée d’un virage à droite, enfin juste une très légère courbe, ou encore plus troublant, cinquante kilomètres plus loin d’un virage à gauche. Toujours annoncés par un panneau jaune avec une flèche noire.

Nous nous arrêtons, pour faire le plein et remplir le bidon de neuf litres, que Marc nous a donné car il n’y aura aucun service sur la route pendant.... 480 kms dont 400 en piste roulante. Ils appellent ça comme ça !
Ben moi je m'demande ce que ça doit être quand ce n’est pas roulant !
Donc c'est parti, les routes à gravels... pour de bon, pour des centaines de kilomètres sur la Liard Highway.

On profite de la soirée étape près d'une jolie cascade pour nous aussi construire nos Inukshuk sur le bord de la rivière et laisser ainsi une trace de notre passage au Canada. On s’était plusieurs fois interrogés sur la signification des ces empilements de pierres de forme humaine que l’on voit au bord des routes. C’est un symbole Inuit utilisé comme épouvantail au cours des chasses au caribou et comme point de repère des caches à nourriture.

L’heure du repas et la cuisine ne sont plus une corvée pour moi depuis que Laurent a troqué la bouteille d’essence qui puait et noircissait instantanément les fonds de gamelles, pour  une petite bonbonne de gaz classique servant à allumer le réchaud. Et comme la plupart du temps il n’y a pas d’eau chaude pour faire la vaisselle, je pestais en me salissant les mains avec la suie grasse.
Une fois n’est pas coutume, ce soir au menu, assiette de pâtes à la grimace, saupoudrée de terre et fourrée aux épines de pins. Laurent a renversé la casserole en voulant vider l’eau des nouilles…et comme c’est un vrai baroudeur, il a ensuite tout remis dans la gamelle. . Bon appétit.

Conduire sur les routes à gravels fatigue un peu mon homme, surtout avec une bécane de 460 kilos. Pendant que Laurent se repose et tente une micro sieste, je me détends les jambes en observant un ballet de papillons géants attirés par une zone humide dans les cailloux. On rempli le réservoir avec le contenu du bidon avant de repartir.

Je suis bien calée entre les sacs, confortablement assise sur ma peau de bête, manque plus qu'un truc pour poser ma bière.

Oh m..... c'est de pire en pire. La moto se tortille comme un spaghetti, sur les parties les plus molles ou carrément défoncées par le passage des trucks. Marc m’avait prévenue en riant, que j’allais voyager sur la queue d’un chien heureux !
Je n’ai pas honte de dire, que je suis une très mauvaise passagère, car je PENSE !
Je pense qu'on peut tomber, je pense que mon pilote va trop vite, ou pas assez, je pense... que si c'était moi, je NE L'AURAI PAS PRISE CETTE ROUTE LÁ !!!
Mon amoureux, lui, ne pense à rien de tout ça. Il surfe sur les crêtes de cailloux avec son éléphant de 460 kilos (je parle de la moto !) et le soir il s'endort comme un bébé.
Mais lui, il pense que si je continue à penser, ça va lui porter la poisse ! 
Ce qu'il ne sait pas c'est que, dans son dos, je croise les doigts pour que ça passe... et pour le moment ça marche ! 
Parfois au loin on voit un énorme mur de poussière qui se rapproche. Ce sont des camions qui roulent à une vitesse folle. Laurent préfère stopper sur le bas côté car ils projettent des cailloux et de la poussière ce qui rend la visibilité nulle.
Souvent nous nous arrêtons et coupons le moteur pour observer un ours noir qui traverse ou longe la route à la recherche de nourriture. De vrais instants magiques, loin de tout, au cœur de la vie sauvage.

Pour notre dernière nuit en Northwest Territories, nous nous offrons un petit « 3 étoiles » avec vue sur un lac. C’est un camping désert. Il y a un grand chalet en rondin, ouvert sur les côtés avec une cheminée centrale qui n’attend que nous. On décide d’y monter la tente et même la moto à l’abri. Un rondin en guise de siège quelques bûches qui crépitent et nous voilà installés comme des nababs tout ça pour la modique somme de $0
Quatre copines  arrivent en pick-up  avec tout ce qu’il faut pour un super diner en plein air, sauf qu’il se met à pleuvoir et ça compromet leur petite soirée. Vu qu’on n’est pas perso, on les invite dans notre home et nous finissons la soirée en papotant. Elles sont bien rigolotes. Certaines d’entre elles ont fait 200 kms de pistes juste pour ce diner entre filles !

On s'endort à 25° et on se réveille à 2°, waouh, ça pique !
Allez en route pour l'Alaska !

YUKON PAYS DES CHERCHEURS D’OR


Un froid glacial et humide nous enveloppe de Fort Liard à Fort Nelson, juste deux cents petits kilomètres qui nous ont glacés les os.

C'est là que nous rejoindrons l'Alaska Highway, et l’asphalte. Construite en 1942 par l'armée américaine, elle part de Dawson Creek au nord de l'Alberta et rejoint l’Alaska. 
Il est encore tôt, mais il fait si froid qu’on préfère se poser là. Demain il nous restera 525 kms pour rallier Watson Lake. 
Pour passer le temps on visite le musée de pionniers de l'Alaska Highway. Des bric-à-brac comme on les aime. Veilles lampes à huiles, plaques d’immatriculation anciennes, antiques machines et matériel de l’époque des trappeurs du Grand Nord canadien.

Et juste pour nous, un vieux pépé, barbu, célèbre figure locale, qui en son temps a fait la une de la presse en portant la flamme olympique aux  jeux d'hiver de Vancouver, au volant de son vieux tacot. Il nous fait découvrir les trésors de son garage transformé en caverne d’Ali baba.

Un motel super kitch, pour une nuit au chaud... et ce n’est pas du luxe ! Le jour décline, j’ouvre la porte pour tester la température extérieure et je pousse un cri de surprise ! Très vite suivi d'un cri d'horreur...La moto est toute blanche d’une neige qui tourbillonne à gros flocons. Moment jubilatoire lorsque je réalise qu’on aurait pu planter la tente ce soir !
Le lendemain matin, c'est pire. La neige tombe toujours, ça ne tient pas sur la route, mais nous sommes en ville...Qu’est ce que ça va donner une fois sortis du bourg ?
Du coup, on prend le temps de papoter sur MSN avec les enfants, on tourne, on vire, et puis ben quand faut y aller, faut y aller. Il y a cinq cents bornes à faire quand même !

Ah, on se disait que ce serait chouette de voir les paysages canadiens sous la neige, voilà c'est fait, c'est beau, c’est blanc et c'est froid.

J'ai d'ailleurs failli perdre les doigts de ma main droite en filmant et en prenant les photos sur la moto. Je n'ose imaginer le résultat lorsqu'il fait - 50°. Marc de Yellowknife m'expliquait qu’à cette température tes doigts gelaient quasi instantanément. La neige ne tient pas sur la partie centrale de la chaussée, on suit docilement le mince ruban noir au milieu de l’immensité glacée.

Un arrêt salutaire dans un chalet de trappeur / café /station service / RV Park (véhicule récréatif! ou camping car) / boutique cadeaux / le gars qui tient ça, est une ville à lui tout seul !

L'occasion de se réchauffer avec un godet de café et de discuter de l'Alaska avec un couple qui très gentiment offre à Laurent le Mile Post, la bible du Grand Nord canadien, (Alaska, Yukon, NWT, Alberta, BC, Nunavut). C’est une source inépuisable d'infos sur les hébergements, la restauration, le carburant, un guide touristique, et des cartes routières. Le bouquin pèse au moins deux kilos mais mon amoureux jubile.

Au fur et à mesure le temps s'améliore... un peu !
Petit miracle de la nature, les sources d'eaux chaudes de Liard Hotsprings sont une escale inattendue. La température de l’eau frôle les 60° à certains endroits, attention de ne pas se transformer en viande bouillie. Laurent avait enfilé son maillot de bain ce matin, pas moi. Et comme j’avais trop la flemme de le sortir de mon paquetage et de me déshabiller dans le froid, j’ai donc attendu qu’il termine ses ablutions en me promenant sur les pilotis aménagés au cœur d’une luxuriante végétation, qui se développe autour des sources et contraste avec le reste du paysage. 
Pour la première fois, dans les marais, caché par les arbres, j’aperçois un moose (orignal) broutant tranquillement les lichens. C’est un mâle, il pèse entre 500 et 700 kilos, et mesure au moins deux mètres à l’épaule. Ses bois sont en train de pousser, ils feront environ 1m60 d’envergure pour un poids de 20 kg. Nous sommes début juin, il les perdra vers le mois de novembre. Impressionnant.
A Watson Lake, la porte d'entrée du Yukon, nous passons la nuit au chaud chez Susan et Berry, nos hôtes couchsurfers très sympas, qui nous ont préparé un repas pantagruélique. Nous goûtons un ragout de moose comme chez nous on aurait mangé du cerf.

Le lendemain avant de repartir, on s’arrête à « Signs Post Forest ». Un lieu insolite, une forêt de panneaux en tous genres. Le premier fut planté par un soldat ayant le mal du pays, alors qu’il travaillait sur l’Alaska-Highway en 1942. Aujourd’hui, c’est un grand délire de plus de 60 000 panneaux, plaques minéralogiques venant du monde entier. Je file chercher un autocollant « Transam 2011 » pour laisser nous aussi une trace de notre passage.

La capitale du Yukon, Whitehorse est pour nous, l'occasion de nous poser deux nuits consécutives, le luxe !
La plupart des maisons sont en rondins. Il y a même un gratte-ciel local, une superposition de maisonnettes du plus bel effet. Et toujours, ces fabuleuses fresques peintes sur les murs qui retracent les épisodes marquants de la vie dans le Grand Nord, comme la remontée des saumons, la chasse, ou l’épopée de la ruée vers l’or.

L'ancien bateau « SS Klondike » qui ralliait Dawson City en remontant la rivière Yukon est désormais à quai et se visite.

A Whitehorse, on passe du très bon temps avec Eric, sa femme Annie, Sébastien, Valérie et leurs enfants. Nous les avions contactés via le site de couchsurfing.

Tous, sont canadiens francophones, bourlingueurs, et aiment par dessus tout, la vie au Yukon.
Seb, Valérie et leur petit Aïdan, après plusieurs années de voyages à travers le Canada et l'Argentine ont posé leurs valises chez Éric et Annie, qui eux même, ont sillonné pendant huit ans l’Asie et l’Amérique du Sud en camping-car. C’est dans cette maison roulante que nous dormirons deux nuits. Ils sont drôles, décontractés et sitôt le souper terminé,  Éric et Seb nous embarquent en pick-up pour une balade en montagne. On sort de la ville. La route puis la piste, et on attaque la montagne directement. Ça monte et ça descend au milieu des rochers le gros 4X4 passe vraiment partout ! Faut dire qu'avec 290 CV ça envoie « l'bois ! » On tutoie les sommets, on s’arrête admirer les lacs de montagnes où finissent de fondre de gros glaçons. C'est trop cool ! Avec le jour qui ne se couche quasiment pas, on fait presque deux journées en une. Il est 23h et la luminosité est exceptionnelle.

Seb est un sacré personnage. Grand, costaud, avec une grosse voix et un sourire moqueur accroché aux lèvres, son bonnet de laine enfoncé jusqu’aux yeux, et sa chemise à carreaux, il a tout du bucheron canadien. Il a fait mille boulots, au Canada et en Argentine. Il a été musher (conducteur de chiens de traineau), bucheron, et a fait partie de la ligue d'improvisation de théâtre de Montréal 
On s'est vraiment musclé les zygomatiques, là haut sur la montagne, quand il s'est tapé un délire, façon « Projet Blairwitch » en se filmant avec son téléphone portable.

Il est lui-même motard depuis peu, et en regardant notre moto chargée, il lâche un tonitruant « Tabernacle, j'm'en viendrais bien avec vous autres ! ».

Pendant le dîner on écoute ébahis le récit de leur vie au quotidien pendant l'hiver quand il fait -50°. On apprend pourquoi, il y a une prise électrique qui sort de dessous les capots des voitures...Il faut chauffer l'huile, pour les démarrer ! Il y a même des magasins qui équipent leur parking avec des rallonges électriques pour que les clients puissent redémarrer en évitant ainsi de laisser tourner le moteur. Et le matin, aux premiers tours de roues ça cahote un peu vu que les pneus gèlent la nuit et prennent une forme carrée.
Ça a l'air fun comme ça, mais je crois que ça doit être assez dur à vivre pour quelqu'un qui n’est pas du bourg ! D’ailleurs je me souviens que Gaston de Val d’Or nous avait raconté que les étrangers attirés par le Grand Nord tenaient rarement plus de deux ans.
Imaginez un peu, le Yukon, c'est plus grand que la France, il y a 35 000 habitants, dont 26 000 qui habitent Whitehorse la capitale ! 
Sinon, il y a aussi 10 000 ours noirs, 7 000 grizzly, 190 000 caribous, 65 000 orignals. Un joli zoo.
Mais comme toujours, nous devons reprendre la route et franchement ben je me dis que j'aurais bien aimé rester plus longtemps.
On espère bien qu'on se reverra les voyageurs !

La route toujours aussi belle, lacs forêts de sapins, montagnes sous un ciel bleu.

60 kms avant Dawson City, d’un embranchement, part une piste. C’est là que débute la mythique Dempster Highway, 1 600 kms, aller retour de hard gravel.Une route en cul de sac qui mène à Inuvik dans la province du Nunavut.

« Non, non mon amour, nous ne la prendrons pas, pas avec moi !  On ne peut pas déflorer tous les mythes. Faut en laisser pour la prochaine fois ! 
Allez viens on va en Alaska ».
« Oh que c'est beau ! ». Nous sommes au sommet de la colline. Un belvédère qui surplombe le fleuve et la ville de Dawson City. J’écris. Il est 23h le soleil est haut dans le ciel, et décline insensiblement juste assez pour déposer un peu d’or sur les  sommets bleutés des montagnes à l'horizon. Soirée propice à la méditation pour Laurent assis en tailleur sur un rocher.

Sortie de terre en 1889 après la découverte de la première pépite d’or, Dawson City déclina dès 1902. Jack London a juste eu le temps d’y écrire ses célèbres romans, Croc-Blanc et l'Appel de la Forêt.

Grandeur et décadence ! 30 000 habitants à son apogée en 1898 et ça chute à 697 âmes en 1981.
Depuis cette ville a trouvé son rythme de croisière avec ses 1 800 citoyens, un p'tit patelin qui est resté dans son jus. Il n'y aurait pas tous les pick-up on pourrait presque s'y croire. Une ville western, avec une rue principale en terre, bordée de saloons et de maisons en bois, dont certaines défient les lois de l’équilibre.

En revanche, ça laisse des traces une ruée vers l'or. Il n’y avait pas que des « gold pan » (gamelle pour laver les graviers), y avait surtout ces grosses machines avec leurs bouches énormes et avides qui ont mangé la montagne, digéré la roche et la terre avant de recracher des tonnes et des tonnes de cailloux, pour trouver les pépites. On peut  voir ces monticules de gravats sur des kilomètres à la ronde.

Des cabanes de chercheurs d'or exposées dans un musée à ciel ouvert témoignent d'une époque ou le confort était plus que rudimentaire.

La vie reprend le dessus, depuis que la dernière drague a fermé dans les années 80. Laurent une gold pan en main tente sa chance les pieds dans l’eau glacée de la rivière. « Non mais tu crois au père noël, tu vas ramasser plus cher de piqures de moustiques que de pépite ! ». Quelques concessions privées tournent encore et enrichissent leurs propriétaires. 
Alors dans cette ville ou le meilleur a du côtoyer le pire, nous aussi on a voulu tester le style pionnier !
On n'était pas prévenu, on pensait que c'était un hostel comme les autres... Ben pas tout à fait !
Le River City Hostel est tenu par Dieter, allemand d'origine, qui a fait le tour du Monde en vélo et voyagé pendant 15 ans sur tous les continents. Il est tombé tellement amoureux du Yukon, qu’il en a écrit un bouquin, et s'est arrêté à Dawson. Sa cabane en bois est remplie d’objets hétéroclites poussiéreux. Á l’extérieur, son sens de la décoration très personnel m’amuse beaucoup. Une vieille carcasse de télévision transformée en pot de fleurs trône au milieu d’un joyeux bazar mis en scène. Un œil non averti pourrait confondre son jardin avec une déchetterie !
En guise d’hostel, il y a juste un  terrain un peu vague, derrière une palissade de planches disjointes, dont les emplacements sont délimités par des traverses de chemin de fer en bois  peintes de couleurs différentes. On plante la tente dans un angle, et on récupère deux chaises de jardin en plastique pas trop cassées.

J'avoue qu’après une journée un peu longue, genre 7 h de route, je me rêvais une bonne douche chaude. En inspectant les sanitaires, je découvre que pour accéder au nirvana, il faut d'abord couper du bois, allumer une chaudière pour chauffer l'eau, et patienter au moins 20 minutes avant de pouvoir en profiter. Je crois que c’est à ce moment que j’ai un peu perdu mon sens de l'humour ! 
Je l'ai vite retrouvé le lendemain matin, quand « l’homme blanc a coupé du bois » pour « la femme blanche qui a fait la vaisselle ». Eh ben c'était gééééniaaaal ! Il faut imaginer une cabane en bois posée à même le sol en terre battue, dans un coin, il y a un ingénieux système de cuve en fonte remplie d’eau, sous laquelle on allume le feu. Très vite la température monte dans la cabane, qui se transforme en un véritable hammam. On se douche sur une petite estrade recouverte d’un lino au centre de la pièce. Il faut utiliser des brocs et mélanger l’eau chaude et l’eau froide d’un grand baquet pour se rincer. L’avantage, c’est que le rideau de la douche ne me colle à la peau. 
En revanche, les lavabos sont en plein air, un miroir rose cassé, côté fille, est cloué au mur, et les toilettes sèches construites en planches disjointes sont à l’écart du camping… respect de l’intimité oblige. Une reproduction des Tournesols de Van Gogh est encadrée et vissée sur les planches pour cacher les fentes ? À moins que ce ne soit pour éviter qu’un campeur décampe avec la toile de maitre sous le bras !
Cela fait maintenant plus d'un mois que nous vivons sur la route. J’avoue que le premier bilan pour entretenir la pin-up n’est pas terrible, terrible !
En fait, le truc qui coince, c'est qu'on reste rarement deux nuits au même endroit. Et lorsque l’on est hébergé chez des gens, c'est un peu délicat, et très indélicat de monopoliser la salle de bain pendant deux heures. Genre, « hello, nice to meet you, how are you? Fine and you? Bon alors, elle est où la douche ? Faut que je m'débarrasse du hérisson qui pointe en moi ». Ce serait un peu cavalier, non ?!
Quant à se faire un masque astringent, au prix du concombre, quitte à le couper en rondelles, je préfère le manger.
Au camping, c'est pareil, en général j'ai de la place, sauf qu'il faut partager le lavabo avec des gens que je ne connais pas... et des fois, ben ce n’est juste pas possible. Pourtant il n'y a rien de plus vivifiant pour la peau que de prendre une douche dans un local où il fait 5 ou 6°, ça vous fait les cuisses roses, ça madame ! 
Décidément, ce n’est encore pas ici que je me ferai de belles gambettes.

Deux nuits à Dawson City, juste le temps de respirer la poussière d'or qui brille dans le cœur des habitants de cette ville.

Notre traversée du Yukon s’achève, et au matin, nous emprunterons une dernière fois le ferry qui inlassablement fait la navette entre la ville et le début d'une autre route mythique, la « Top of The World Highway ».
Aujourd'hui nous allons franchir la frontière de l'Alaska.