Instant d'année

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Bolivie

Z’a y est on La Paz et la Route de la Mort

En une heure, on passe la frontière. Simplissime. Je change mes soles en bolivianos dans une simple épicerie où un petit perroquet vert se dandine sur le comptoir.

Nous sommes en Bolivie. Trente sept langues officielles, ça donne une idée de la diversité culturelle du pays, marqué aussi par l'instabilité politique, et les dictatures successives jusque dans les années 80. Depuis 2006, le président Evo Morales qui a pris de nombreuses mesures en faveur des indiens, rencontrent une forte opposition au sein des élites économiques de l'est du pays, notamment la région de Santa Cruz, à la limite de la sécession. 
En ce qui nous concerne, nous allons rencontrer deux problèmes directement liés à la politique actuelle. Le ravitaillement en carburant, très compliqué, car seules quelques stations sont autorisées à délivrer de l'essence aux étrangers, à un prix doublé, voire triplé. Et l’indifférence des boliviens, qui confine à l’hostilité. La politique protectionniste, a stigmatisé le « gringo ». Et nous sommes des gringos !
Les pierres de ce pays ont été plus accueillantes.

Cinq kilomètres après la frontière nous arrivons à Copacabana, petite ville charmante et touristique. Située idéalement sur l’axe routier Cuzco, La Paz elle est construite autour d’une très jolie baie du lac Titicaca. On a nos petites habitudes en arrivant dans un nouvel endroit. Laurent entre dans un hôtel, moi dans un autre, et en ressortant on compare. Le top, c’est quand il a tout !  Le lit double, une salle de bain, l’eau chaude, une place pour la moto, le petit déjeuner, et summum du luxe, une fenêtre et internet. Et parfois, surprise celui qui offre le plus de confort, n’est pas le plus cher. Après avoir fait le tour de tous les hôtels, il s’avère qu’ici, c’est très touristique, donc cher. Mais on arrive quand même à négocier le prix. On est heureux de se débarrasser de nos blousons et des bagages, car il fait très chaud.

Une coutume étrange pour nos yeux d’européens veut que les boliviens viennent à Copacabana faire bénir leur véhicule. Les voitures garées sur le parvis de la basilique sont décorées de guirlandes de fleurs fraiches. Alentours, on trouve sur des stands, le kit de baptême, fleurs, guirlandes, et un mauvais pétillant en bouteille plastique. Monsieur le curé muni d’un encensoir passe entre les voitures, capots ouverts, il récite des prières et les valide d’un signe de croix. Puis tend la main au propriétaire. Je me suis tordu le cou mais je n’ai pas réussi à voir combien coutait cette étrange cérémonie.

Il y a partout des étals où les femmes vendent du pop corn géant. Les grains de maïs sont de la taille de mon pouce, et préparés à l'avance,  ils sont un peu spongieux mais les boliviens en raffolent.

Nous grimpons...Doucement. Il est difficile de se l’imaginer mais nous sommes quand même à plus de 3900 m sur la colline. Le Cerro de la Cruz et ses douze stations du Christ, surplombe la ville et son petit port sur le lac. On s’assoit sur un rocher pour profiter de cette magnifique fin de journée ensoleillée.

Il se passe de drôles de trucs là haut ! C’est un lieu important pour les rituels d'offrandes à la Pachamama. Elle est la principale divinité des peuples andins dépendants directement de la terre. Elle représente la fertilité, l'abondance, le rendement des cultures, elle est la protectrice de tous les biens matériels et s’honore sur le sommet d'une montagne. Ces croyances pré-incas, ont subit des modifications indispensables à leur survie lors de la colonisation espagnole, grâce à un processus de synchrétisation qui mêle paganisme et catholicisme.
Il y a des centaines de bougies et de cierges qui brûlent, protégés du vent par des morceaux de carton. Ici aussi, sur les stands, les familles achètent des petites voitures, des petites maisons, des pousses de sapin, de faux billets de banque destinés au cérémonial. 
Ils disposent tout ça sur le sol, et chaque membre de la famille, arrose le tout de bière, pour remercier la Pachamama de sa générosité et s’attirer sa protection.

Très étrange, surprenant et pas très écologique, car bien entendu tous les détritus restent sur place.

Plus loin d'autres font appel à un yatiri, un genre de chaman, qui devant sa table d’offrandes prie et invoque la Pachamama pour eux. Il parait que c’est plus efficace.

Sur les bords du Titicaca, la trucha, (truite), est LE plat local. Le soir, sur le port on vient la déguster grillée ou pannée à la terrasse de petits restaurants installés sous des barnums les uns à côté des autres, il y a l’embarras du choix. Et moi, je n’ai pas pu résister. Je me suis  régalée…On verra bien demain ! Laurent préfère un poulet grillé, mais  il fait une drôle de tête. 
_« Ah ton poulet aussi a le goût de poisson ? ».

Nous reprenons la route en direction de La Paz, la capitale.
Y a-t-il d’autres mots pour dire « c’est beau ? ».  C’est à en avoir les larmes aux yeux. Nous roulons dans un décor de carte postale idyllique. Le lac est bordé de collines verdoyantes parsemées de bouquets d’arbres et dominées par les 6439 m de la chaine montagneuse enneigées du mont Illampu, sous un ciel bleu et quelques jolis nuages.

Une antique embarcation de bois nous fait traverser le Lac Titicaca, dans sa partie la plus étroite, le détroit de Tikina. 
Pas de problème pour monter, mais la barge est en pente vers l’avant et au débarcadère, vu qu'on a une BMW et pas une Goldwind, donc pas de marche arrière, il a fallu pousser les 450kg de la bête, les roues se coinçaient entre les planches disjointes, ça nous a bien donné chaud.  Et comme nous sommes en Bolivie et plus au Pérou, on s’est débrouillé tous seuls sous le regard goguenard des passeurs !

L'arrivée sur La Paz, par les villes de Viacha et El Alto, est grise et sale. Ce sont des cités qui se sont construites au fur et à mesure que les indiens Aymaras quittaient leurs collines pour s’installer en ville. La route principale est bordée de couches de gravats à peine damés, comme si des camions bennes y avaient déchargé leurs cargaisons sur des kilomètres. De vieux pneus éclatés trainent partout. Des planches de bois enjambent les fossés remplis de détritus. Les habitants n’y font même plus attention. Les rues perpendiculaires ne sont pas asphaltées, et les sommaires habitations de briques rouges ne seront jamais terminées. Les rues sont embouteillées, car il n'y a aucune règle de conduite, c'est le plus gros et le plus gonflé qui passe. Il y a parfois, un policier débordé qui siffle mollement pour tenter de réguler la circulation, en vain.

Nous arrivons par les hauteurs de la ville, et c’est au détour d’un virage, qu’on découvre un gouffre vertigineux où se niche La Paz et son agglomération.1 600 000 habitants vivent dans une cuvette à 3660 m d'altitude. C’est la plus haute capitale du monde construite au pied du Nevado Llimani qui culmine à 6402 m et qui ne se dévoile pas souvent en cette saison. La vue est saisissante. Ce qui nous impressionne surtout c’est la chape de pollution qui plane et obscurcit le ciel. On y respire très mal. Je garde mon tour de cou plaqué sur le nez, en guise de filtre à particules. Je ne sais pas comment fait Laurent pour rouler visière ouverte.

Comme d’habitude, son sens de l’orientation fait merveille, car il y a beaucoup de rues en sens unique, une circulation de folie, des feux rouges avec des démarrages en côte, de la mort, sur des pavés glissants. Je suis heureuse d’être passagère aujourd’hui ! Pour arranger les choses, on tourne pendant plus d’une heure pour trouver une station service autorisée à délivrer de l’essence aux étrangers. Evo Morales, le président, a décrété que seuls les boliviens bénéficieraient de l’exonération des taxes sur les carburants. Soit, on n’y voit pas d’inconvénient, sauf que très peu de stations sont habilitées à servir les étrangers, et personne ne nous indique celles qui nous sont réservées. Je m’engueule avec la fille à la pompe, qui me demande mon passeport, et me calcule un prix à la louche. Ça commence bien ! Les hôtels les plus sympas et propres dans le centre historique, sont trop chers. On se rabat sur un, qui ressemble à une HLM désaffectée. La chambre est sale, les papiers peints déchirés n’ont plus de couleur, le lit est défoncé et la propreté est plus que douteuse. Du coup je préfère dormir dans mon duvet. Je sens que je ne vais pas me plaire ici. D’ailleurs, la grisaille ambiante est au diapason de mon humeur. Les parties du voyage que je redoute le plus, approchent. Laurent depuis qu’il a vu des reportages sur la Route de la Mort, et le Sud Lipez rêve d’y être. Pas moi. Douillettement installés dans le canapé, à siroter un verre devant la télévision ça peut faire fantasmer. Une soixantaine de kilomètres de piste à flanc de montagne, qui débute dans les brumes de La Cumbre à 4724m pour finir à Coroico, aux portes de l'Amazonie (1128m), dans la région agricole des Yungas. Soit, 3 600 m de dénivelé.
Á l’époque, cette route était empruntée quotidiennement par de gros camions hors d'âge et des bus bondés de locaux. Il y avait environ trois cents personnes qui y laissaient la vie chaque année. Ce qui, ramené au nombre de kilomètre, faisait de cette route la plus meurtrière des Amériques !  Le guide, dans le reportage, donnait des détails morbides, de corps toujours prisonniers des carcasses de véhicules précipités dans les ravins, qu’il n’était pas possible de remonter.
La piste fait trois mètres de large, est à double sens, et pour croiser il faut que l'un des deux véhicules recule, au bord d’un précipice profond de plus de sept cents mètres. Les sens de circulation sont inversés. Celui qui descend, donc qui vient de La Paz, a la priorité, et roule à gauche le long du précipice, de cette façon, le conducteur est du bon côté pour voir si ses roues ne glissent pas dans le vide…Tout une technique !
Depuis 2003 une nouvelle route asphaltée sur l'autre versant, facilite la vie des usagers. 
Je suis terrifiée à l’idée de passer par là, surtout que ce n’est pas une obligation. C’est juste pour le fun puisque nous revenons à La Paz après. Je ne comprends pas l’intérêt de se mettre en danger juste pour dire « je l’ai fait ». Mais bon, moi je ne suis pas une aventurière ! Je tente de dissuader Laurent, sans succès. Il me propose de rester là à l’attendre…Je n‘imagine pas une seconde, le laisser y aller seul. C’est donc avec une angoisse croissante que je vois passer les heures. En attendant, nous découvrons la ville. La première impression est mitigée. La circulation est hystérique et congestionnée. Les gaz d’échappement et le manque d’air lié à l’altitude me font suffoquer. L’énervement monte d’un cran. Nous sommes pour des raisons différentes tous les deux sur les charbons ardents. Laurent ne supporte plus de m’entendre râler, pense que je le rends responsable de tout ça. Le ton monte et c’est le clash, en pleine rue. Il me plante là, au beau milieu d’une ville hostile et tentaculaire. Je me dis qu’il va revenir, vu que je ne sais pas du tout où je suis par rapport à l’hôtel dont je ne connais même pas le nom. Comme d’habitude, je me laisse guider sans vraiment chercher à m’orienter. Au bout d’une demi-heure, je comprends qu’il ne reviendra pas. Á ce moment là, je le déteste de toutes mes forces et j’envisage même de reprendre l’avion et rentrer en France dès le lendemain. Heureusement que moi aussi j’ai un bon sens de l’orientation et que sans y prendre garde, j’ai du enregistrer des indices qui vont m’aider à m’y retrouver, dans le dédale des rues, des maisons et des boutiques qui se ressemblent toutes. En chemin, les pires idées se bousculent dans ma tête. Ce voyage aura-t-il raison de notre amour ? La Bolivie sera t’elle pour moi la fin de l’aventure ? La fatigue, la promiscuité imposée par la moto depuis des mois, l’impossibilité de s’isoler, le manque d’intimité ; Je broie du noir. Le rythme effréné qu’il m’impose.  Les décisions qu’il prend seul sans même m’en faire part ; Le fait que je ne sois que passagère ; Mon sentiment d’être inutile, comme un excédent de bagages, un boulet, quoi. Tout ça met notre complicité à rude épreuve. Et comme les femmes viennent de Vénus et les hommes de Mars, il est souvent très difficile de communiquer et surtout de se comprendre.
J’arrive à l’hôtel. Laurent est devant la télé, fermé comme une huître. Je ressors, trouve un restaurant, genre fast-food, et rentre me coucher blottie dans mon duvet. Je claque des dents et le froid glacial n’y est pour rien. La porte claque. Il sort à son tour…Bon appétit mon amour !
Le lendemain matin, on évite soigneusement de se regarder. Je lui demande « On fait quoi aujourd’hui» ? Il répond «  comme tu veux ». Okay.
Je marche devant, il me suit. Il nous faut de l’internet. J’entre dans plusieurs hôtels, qui n’ont pas de wifi, et fini par un trouver un, assez haut de gamme, pour touristes argentés. Un gardien armé surveille les allées et venues. La décoration est superbe. Dans un petit salon attenant à la réception, Il y a des ordinateurs à disposition de la clientèle, et des thermos d’eau chaude pour se préparer, thé, café ou maté de coca à déguster dans de profonds canapés moelleux. Je commande deux copieux petits déjeuners, et nous passons la matinée à profiter du confort et de l’internet. L’atmosphère se réchauffe aussi entre nous, et l’après midi, nous déambulons dans les quartiers populaires.
La Paz est le siège du gouvernement bolivien. Devant le palais présidentiel, une grosse BMW noire, un peu cabossée, vient de se garer. C’est le président Evo Morales ! Le temps de faire le tour de la place, nous le ratons de quelques secondes. Il s’est déjà engouffré dans le bâtiment officiel entouré de sa garde rapprochée. C'est dommage j'avais deux, trois trucs à lui dire !

Je prends une photo de Laurent avec son tee-shirt, tête de mort, à côté des gardes armés imperturbables. Le soleil joue à cache-cache avec les gros nuages noirs. Il éclabousse les façades colorées et c’est irrésistible, tout comme l’inextricable entrelacs de centaines de câbles noirs accrochés aux poteaux électriques. La rue est une source inépuisable d’étonnement. Une femme soulève ses jupes et sans complexe, urine dans le caniveau. La classe !
Les boliviennes, sont très différentes des péruviennes. Elles sont toutes aussi petites mais beaucoup plus en chairs. Leur démarche chaloupée, balance une impressionnante superposition de jupons multicolores satinés, et les longues franges de leur châle brodé. Un chapeau melon, noir ou marron qui semble trop petit pour leur tête, complète leur tenue. Il semblerait qu'il ait été adopté à l'époque de la construction du chemin de fer par les européens, dans les années 1920.

Stupéfaite j’en vois une s’engouffrer dans le coffre d’un vieux break, dans lequel toute la famille a déjà pris place.
Nos pas nous mènent  dans l’étrange « calle de las brujas », la rue des sorcières.

Sur des étals surchargés, abrités des caprices météo par les sempiternelles bâches bleues, on trouve tous les ingrédients nécessaires pour la table d'offrandes à la Pachamama. Des poudres magiques, des herbes sèches mystérieuses, des insectes et des grenouilles déshydratés et tout ce que nous avions déjà vu à Copacabana, de petites voitures, ou de faux billets de banque. En m’approchant plus près d’un stand, je me rends compte que ce qui pendouille devant mes yeux, est un fœtus de lama momifié. Dans la culture Aymara, c’est l'offrande la plus commune. Les gens l’enterrent dans les fondations de leur maison, pour attirer chance et bonheur dans le foyer, ou dans les champs, pour favoriser la bonne fortune et repousser les mauvais esprits. 
Dans les temps anciens, il parait qu’une personne vivante était enterrée, à la place du lama ! Heureusement les temps changent !
Partout en ville, des ados cagoulés, habillés très pauvrement, nous proposent pour quelques bolivianos, de cirer nos chaussures. Ils peuvent ainsi aider à nourrir leur famille, ou bien s’offrir des cours du soir. Ils ne veulent pas être reconnus par leurs proches ou leurs camarades de classe de peur de subir la discrimination et la honte.

Le weekend end, le Mercado Rodriguez est particulièrement animé, coloré et bruyant. Sous des bâches rouges, cette fois, qui donnent bonne mine aux fruits et légumes, les femmes assises au milieu de leurs jupons vendent  les fameuses pommes de terre boliviennes. Il faut le savoir, la patate est originaire des Andes, entre Pérou et Bolivie. Elle a traversé l’Atlantique en 1570 avec les conquistadores. Aujourd'hui il existe encore sept espèces et plus de cinq mille variétés de toutes les couleurs et saveurs. Laurent s’en ai pris une à travers la figure pour avoir eu l’audace de photographier l’étalage. Il est effectivement très mal vu de sortir l’appareil. On se fait vite invectiver violemment. Une pluie diluvienne et glaciale nous surprend alors que nous montons à pied au mirador, en centre de la ville. De là nous découvrons les buildings modernes, les quartiers aisés du La Paz du 21ème siècle cernés par les  bidonvilles. Panorama à couper le souffle à 360 degrés. Et c’est dans un climat apaisé après cette journée riche en dépaysement que nous dînons dans un petit restaurant de quartier. Restaurant est un bien grand mot. Disons qu’il y a plusieurs tables et chaises en plastique avec des gens assis dessus mangeant bruyamment du poulet grillé. La salle est largement ouverte sur l’extérieur ce qui est plutôt une bonne chose pour évacuer la fumée de la cuisinière, mais que l’on regrette aussitôt lorsqu’un véhicule hors d’âge passe à proximité en lâchant ses gaz d’échappement. 

Demain matin, départ pour « La Route de la Mort ». 
Eh ben voilà on y est, pour de vrai ! Plus de canapé, plus de plaid sur les pieds, nous deux et une moto de 450kg. Gloups !
Comme prévu, nous empruntons le nouveau tracé pour nous rendre à  Coroico. Nous passons le col de la Cumbre, à plus de 4700 m dans un brouillard épais et glacé. Sur le versant opposé couvert de jungle, j’observe du coin de l’œil la fine estafilade horizontale qui barre la montagne, sur laquelle nous roulerons demain et qui nous ramènera à La Paz. On fait une pause, maté de coca, pour se réchauffer, il ne fait que 5°.

Coroico au départ de la Route de la Mort est située dans la vallée forestière pluvieuse, humide et tiède, des Yungas. C’est une zone de transition entre les hauts plateaux andins et l'Amazonie. Nous passons de 5° à 28° en deux heures.
Les trente derniers kilomètres qui mènent à Coroico sont épouvantables. Un tout petit panneau indique qu’il faut tourner à droite. Mais non bébé, ce n’est pas possible que ce soit la principale voie d’accès ! Laurent bifurque et entame une montée en lacet au milieu de pierres et de profondes ornières boueuses. Au bout d’une demi-heure je pique une crise et décide de descendre de la moto pour continuer à pied. Je n’en peux plus. Je me demande vraiment ce que je fais là. Je crève de chaud, et je me tords les pieds. Mais après une heure de marche épuisante, je réalise que je n’y arriverais jamais car il reste au moins quinze kilomètres. Laurent patient, attend que je remonte en selle. Les derniers kilomètres sont pavés de galets, bordés de bougainvilliers, d'orchidées sauvages et de papillons. Il fait chaud et humide, mais on respire mieux. Et j’ai honte de moi. De cette petite ville, je ne retiens que les heures passées à pleurer en me disant que tout va s’arrêter ici. Je ne me sens pas capable d’affronter mes peurs, je hais la moto, qui me le rend bien. Laurent, exaspéré, et hostile ne cherche pas du tout à me rassurer et me pousse même à partir, puisque après cette piste, il y en aura beaucoup d’autres, le Sud Lipez, la Carretera Australe au Chili, la Ruta 40 en Argentine, et qu’il ne va pas supporter mes jérémiades. Il a raison, mais je n’arrive pas à me raisonner. Je me rends compte que nous n’attendons pas les mêmes choses de ce voyage. Laurent est boulimique, il veut toujours plus, plus loin, plus fort, et peu importe si c’est difficile et hasardeux. Tandis que moi, j’ai envie de prendre mon temps, m’arrêter, rouler doucement, voir peut être moins de choses mais rester dans le plaisir de la découverte, sans stress ni angoisse. Je ne veux pas avoir l’impression de risquer gros ni, ce que moi je considère comme se mettre inutilement en danger sur la route. Si je suis en colère après Laurent et son incapacité à me comprendre, je suis aussi très déçue par moi-même et le fait d’avoir découvert assez vite mes limites. Je commence à faire mon sac et je me rends au terminal de bus pour acheter un billet pour La Paz. Au bout de deux heures d’attente, la dame au guichet m’explique qu’elle ne vend les billets que pour les départs immédiats et que si je veux partir demain, je dois revenir…Demain matin dès  5h. Je passe ma nuit à tourner tout ça dans ma tête. J’ai deux solutions, je reprends l’avion demain à La Paz et je rentre en France, tout s’arrête, nous deux, le voyage ou bien je prends sur moi et j’essaie de retrouver un peu d’orgueil. Au matin, les yeux bouffis, je lui dis :
_« Quitte à mourir sur cette route, je préfère mourir avec toi plutôt que dans un bus avec des tas de gens que je ne connais pas».
Il me répond :
_«  Ok mais je ne veux rien entendre, car je dois me concentrer sur ma conduite ».
_« D’accord bébé, je te le promets ».
Le spectre d’un retour prématuré à la maison s’éloigne.
Le temps est radieux. La route pavée disparait et laisse place à une piste roulante qui monte en pente douce. Autour de nous, c’est un paysage montagneux recouvert d’une végétation dense et gorgée de sève. Nous roulons à gauche le long du rocher. La piste devient plus étroite et caillouteuse. Les hautes fougères et les arbustes compactes, nous masquent les tréfonds du ravin. On prend des douches en passant sous les cascades qui dévalent la montagne. Des dalles de béton font office de ponts suspendus et sautent par-dessus les torrents. Il faut parfois  éviter les éboulements de terre et de roches qui réduisent encore la largeur de la piste. Nous croisons des groupes de jeunes en VTT suivis de leur minibus d’assistance. Il y en a quelques uns qui déboulent à toute allure dans les virages en épingle à cheveux, bondissant comme du pop corn sur la piste inégale. Sur les bas côtés, des croix et plaques mortuaires rappellent que plusieurs d’entre eux, emportés par l’élan ont fait le grand saut…Dans le vide.

Quelques passages techniques, me font mettre pied à terre. Laurent prend son temps, roule prudemment et assure comme un pro au guidon de la béhème qui se rit des difficultés. Finalement on trouve ça moins impressionnant que prévu. C’est surement lié au fait qu’aujourd’hui, quasiment plus aucun camion n’emprunte cette route, que le brouillard ne s’est pas abattu brutalement comme c’est souvent le cas, et qu’aucun nouvel éboulement n’est venu troubler notre progression.

Nous croisons trois motards, deux frères italiens et un brésilien, avec qui nous échangeons nos impressions avant que chacun ne reprenne sa route.

Je filme et prends des dizaines de photos, ce qui occupe mon esprit. J’immortalise, Laurent, victorieux sur le « Death Corner », un spectaculaire virage en surplomb au dessus du précipice. Et soudain, en haut d’une petite côte, on débouche sur la route bitumée qui mène à La Paz. Voilà c’est fini, la Route de la Mort…Ah bon déjà !

Et comme à l’aller, le brouillard nous enveloppe, les troupeaux de lamas traversent la route au galop, effrayés par le bruit du moteur. La journée est trop avancée pour rejoindre en une fois Oruro, notre prochaine étape. Ces quelques kilomètres ont été éprouvants et il est nécessaire de se reposer. Nous sommes presque heureux de  réintégrer notre hôtel HLM vétuste à La Paz. On y a nos petites habitudes, comme dans le très chic hôtel du centre qui a du wifi. On amortit au maximum notre dispendieux investissement dans le petit déjeuner de la veille. Avec un grand sourire à l’adresse du vigile, on entre et on s’installe comme chez nous dans les canapés. Avec nos bonnes têtes de gringos, on passe aisément pour des clients. La nuit tombe, et pour fêter la victoire sur la peur, on s’offre un bon diner.
Sortir de La Paz est fastidieux. On roule, les paysages n’ont rien d’extraordinaires. Soudain, je hurle à Laurent de s'arrêter. J'ai cru voir un corps sur le bord de la route. Effectivement c'est un homme qui gît face contre terre dans un nuage de mouches, au milieu de sacs plastiques éventrés et de vêtements épars. L’odeur est épouvantable. Il porte un sweat marron taché de boue, capuche rabattue sur la tête. Son pantalon est déchiré et je vois sa peau marbrée. On a l’impression qu’il est mort. Mais son dos se soulève imperceptiblement, il est inconscient. Sa tête n’est qu’à quelques centimètres de la chaussée, au moindre écart il peut se faire écraser. Laurent le tire en arrière. On ne sait pas quoi faire. Impossible de l’emmener sur la moto alors on fonce à la ville la plus proche pour le signaler aux autorités. Le policier nous dit qu’il s’en charge. Que pouvait-on faire de plus ? 
Des dizaines de véhicules sont passés à côté de lui sans s'arrêter. En Bolivie, on peut crever sur le bord de la route dans l'indifférence générale. L’image de ce pauvre homme me poursuit jusqu’à l’arrivée à Oruro.

C’est une ville minière perchée à 3710 m d'altitude. L'argent puis l’étain ont fait sa richesse, en témoignent les très jolies statues de métal qui ornent l’avenue principale.

Aujourd’hui les filons sont épuisés, et la ville attire surtout pour son célèbre carnaval. Les répétitions ont commencé et les jeunes filles en costumes répètent de savantes chorégraphies accompagnées par des danseurs masqués, sous le regard connaisseur des passants. Laurent, infatigable escalade la colline qui surplombe la ville tandis que je me détends au soleil dans la cour de l’hôtel. Un vieux lavoir en béton m’invite à rompre mon oisiveté. Je profite de la chaleur et de la petite brise pour me livrer à une activité fastidieuse, la lessive. La plupart du temps, comme peu de gens possèdent, de lave-linge, il est facile de trouver une laverie en ville ou bien une employée d’hôtel qui arrondit ses fins de mois en s’occupant du linge des clients. Elle le lave à la main chez elle et le ramène sec le lendemain.
Nous sommes dans l’altiplano bolivien, et content d’y être. L’attitude des gens nous laisse perplexe. Ils sont très distants et peu amènes. Quel contraste avec les péruviens et toutes les autres populations indigènes que nous côtoyons depuis des mois. Les boliviens nous font clairement comprendre que nous ne sommes pas les bienvenus et qu’ils n’ont rien à faire du tourisme. Je dirais même qu’ils n’en veulent pas. En ce qui me concerne, je n’ai qu’une envie, c’est quitter ce pays. Mais je ne le dis pas trop fort, je ne veux pas que Laurent m’accuse de critiquer, alors que lui fait des constats. Il constate que l’accueil est franchement pourri. Il constate que trouver du carburant c’est super compliqué, il constate que la plupart des gens essaient de nous arnaquer. La dame qui lui pèse trois kilos de linge, alors qu’il ne lui donne que deux tee-shirts et trois paires de chaussettes ou l’hôtelier qui double le prix de la chambre. On essaie d’être le plus transparents possible, hyper polis et souriants pour ne pas les froisser d’avantage.

Afin de ne pas trop leur en vouloir, je me remémore les siècles d’oppression depuis la colonisation et l’évangélisation forcenée qu’ils ont subit venant des européens.

Des enfants sur le bord de la route tendent la main, espérant une obole. On ne peut pas oublier non plus que la Bolivie est l'un des pays les plus pauvres d'Amérique du Sud.

Les derniers kilomètres avant Potosi sont à couper le souffle. L’érosion des montagnes rouges met à nu les différentes strates de minerais qu’elle renferme. La route slalome dans des défilés rocheux.

Un peu partout des maisons en briques de terre, abandonnées, finissent de fondre sous le soleil.

On monte encore d'un cran, Potosi est à 4070 m, c'est l'une des villes les plus hautes du monde.

Fondée en 1545 pour exploiter le Cerro Rico, la montagne riche et sa mine d'argent qui la domine de ses 4824 m. Cette montagne est une fourmilière, creusée de galeries mal étayées, car il n’y a pas de bois et il coute très cher, et sans systèmes d’aérations efficaces.

L'argent qui en était extrait en quantité colossale, par le travail forcé des indiens, a enrichis l'Espagne et l'Europe pendant deux siècles. Á la fin du 18ème, Potosi était la ville la plus peuplée et la plus riche d’Amérique du Sud. Il parait même que les chevaux des riches colons étaient ferrés en argent. Des millions de mineurs y sont morts dans les éboulements, et de maladies respiratoires. La légende raconte qu'il aurait été possible de construire deux ponts parallèles reliant Potosi à la lointaine Espagne. L’un avec la quantité d'argent extraite, l’autre en utilisant les ossements des Indiens morts dans la mine !
Aujourd'hui, les mines d’argent sont déclarées épuisées, mais continuent d'être exploitées pour l’étain, de façon artisanale par les habitants, dans des conditions de sécurité effrayantes, avec pour seul soutien les feuilles de coca qu’ils mâchonnent à longueur de journée. Même les enfants, dès leur plus jeune âge y travaillent. C’est Zola en pire.
Il est possible de visiter certains conduits en signant une décharge, un mix entre parcours du combattant et spéléologie sauvage, l'oxygène en moins, la poussière en plus. Après avoir lu pas mal de témoignages sur la possibilité de descendre sous terre, et les risques importants d’effondrement, nous renonçons à cette expédition, en sachant qu’on loupe surement une expérience forte en émotions. Même vu de l’extérieur, le spectacle est impressionnant. Les flancs de l’antre d’enfer sont sillonnés de pistes. On observe le ballet incessant des camions qui transportent les roches extraites des entrailles de la terre dans un nuage de poussière.

L’empreinte du riche passé colonial de Potosi est encore bien visible. Nous restons deux jours à visiter la ville, ses très belles façades ouvragées, ses églises baroques, il y en a eu jusqu’à quatre vingt, les ruelles piétonnes et les marchés artisanaux. C’est d’ailleurs ici que je trouve les plus belles étoffes tissées à la main. Que je ne pourrais encore pas rapporter.

Demain l’étape de deux cents kilomètres qui mènent à Uyuni et au Salar est asphaltée...En partie…Enfin il parait !

Des monts et merveilles


J'en doute un peu, car un motard brésilien croisé dans une station service à Oruro, nous avait dit qu'il en avait un peu bavé, à cause de la boue.
Il y a cent-quatre-vingt kilomètres fabuleux, un vrai billard, et nous sommes seuls au monde à profiter des paysages. Aussi loin que porte le regard, ce ne sont que plissements montagneux de roches colorées, d’ocres et de rouges, qui forment des motifs géométriques. Véritables chefs d’œuvres stratifiés que l’érosion dévoile.

Nous passons tout près de la mine d’argent et d’étain de Pulacayo. Elle fut, la plus productive après le déclin du Cerro Rico de Potosi. Aujourd’hui quasiment à l’abandon, elle entraine dans l’oubli le village. Il est difficile de survivre ici, au milieu de ce désert minéral où rien ne pousse mis à part quelques buissons bas dont raffolent les vigognes.

Il y a plusieurs tronçons de route en construction, mais comme il n’a pas plu depuis plusieurs jours, la boue a séché. La région est plutôt désertique, il n'a vraiment pas eu de chance le brésilien !

Le ciel est d’un bleu incroyable. Au loin la neige, comme un trait de crayon blanc, souligne les crêtes montagneuses et de petits nuages projettent leurs ombres sur les pentes arides.  

On s’arrête pour aller voir de plus près les délicates fleurs blanches des cactus géants. Á peine le moteur éteint, un silence d’une grande pureté, occupe tout l’espace. Tout est simple, calme, on a le sentiment de vivre des instants magiques. Quelque chose de si furtif qu’il sera bien difficile de l’expliquer plus tard.

Je mitraille sec, comme pour garder une trace de chaque instant.

Et pour ne pas s'habituer au confort, de nouveau des tronçons en construction, mou, très, très mou ! « J'aime pô quand c'est mou ». Et ça n'est rien à côté de ce qui nous attend dans le Sud Lipez.

Dans la descente sur Uyuni, un cycliste monte. Il faut du souffle, on est à 3700 m. Nelson est portugais, un peu baba cool, il traverse l'Amérique du Sud à l'arrache sur son un vieux « bicloune » ! On discute un moment, on partage nos gâteaux, et chacun reprend sa route.

Au loin la ville d'Uyuni se découpe dans une grande plaine desséchée, en plein milieu de nulle part.

Quelle horreur ! Des sacs plastiques déchiquetés poussent sur les arbustes poussiéreux, inévitables dépotoirs qui annoncent chaque entrée de ville.

Uyuni a un petit côté bolchevique avec ses statues à la gloire des travailleurs, et des soldats.

C'est aujourd’hui le point de départ pour des milliers de touristes qui s’entassent par cinq dans des 4X4. Bagages et bidons d’essence sur le toit, ils partent pour une expédition découverte de un à quatre jours, sur le Salar et dans le désert du Sud Lipez.

La superficie de ce désert salé est de 12 500 km². C’est ce qui reste d’un lac préhistorique géant, qui en s'asséchant à laissé derrière lui le Salar d'Uyuni. La production annuelle de sel est de 20 000 tonnes sur les 64 milliards estimés. Des hommes cagoulés, chapeaux et lunettes noires chaussés de bottes en caoutchouc sillonnent le salar, ratissent des journées entières des monticules de sel, puis les chargent sur des camions plateaux. Y a du boulot pour des siècles !
De plus, il renferme la plus grande réserve de lithium au monde, estimée à 140 millions de tonnes. De quoi attiser les convoitises. Pour le moment, le président bolivien a bloqué toutes les velléités d’implantations étrangères. Une réflexion est menée pour envisager une exploitation raisonnée, éco-responsable et respectueuse des populations pour les 400 ans à venir. Mais la Bolivie pour le moment, n’a pas les connaissances scientifiques et techniques pour mener, seule, ces projets.
On se trouve facilement un hôtel, à l’écart du centre. Le réceptionniste nous fait même un prix pour deux nuits. La moto est vite déchargée. Nous voulons profiter de la belle lumière de la fin d’après-midi pour visiter le cimetière de trains à la sortie de la ville.
Uyuni est le plus grand carrefour ferroviaire du pays. De l'époque du transfert de minerais par les trains vapeur, il reste les épaves pillées des vieilles locomotives. Carcasses rouillées, faites de plaques métalliques rivetées, et taguées, elles ont un charme fou. On les explore une par une comme des gamins.
Le lendemain matin, nous partons très tôt pour devancer les 4X4 de touristes qui affluent vers 10h. Débarrassée des valises alu, la moto est beaucoup plus maniable à conduire. Après vingt cinq kilomètres de piste en tôle ondulée, nous arrivons les premiers à l'entrée du Salar. Il est inondé. On le savait. Il ne tombe que deux centimètres d’eau par an pendant l'été austral entre décembre et mars, et c’est en ce moment. C'est balot ! Mais il n'y a jamais plus de 10 à 15 cm d'eau. C'est comme un immense miroir bleuté, plus aucun repère visuel, même la ligne d’horizon a disparu. Le ciel, les montagnes s’y reflètent, et les 4X4 qui le traversent semblent flotter dans l’air. La réverbération sur l’eau du salar est très forte, je m’en veux d’avoir oublié mes lunettes de soleil.

Il était dit qu’on ne se rencontrerait que sur l’eau ! On voit descendre de l’un des nombreux véhicules tout-terrain, Mikael, le fils de mon copain, et ses amis que nous avions rencontré au Pérou, sur le Lac Titicaca. Ils sont super contents de me voir, car ils avaient vécu avec Laurent, le stress de ma disparition sur l’île de Taquile, et n’avaient pas su l’épilogue de l’histoire. Bas de pantalon relevés, baskets aux pieds, car la croute de sel immergée est un peu coupante, nous laissons la moto au sec et partons en direction d’une sorte de ruine à plusieurs centaines de mètres, posée sur l’immensité rosée. L’eau est glacée, mes pieds sont anesthésiés et j’ai l’impression de marcher sur mes chevilles. Il est très difficile d’évaluer les distances. Je regarde Laurent déjà loin devant moi, c’est étrange on le croirait en lévitation. La ruine est une ancienne maison fabriquée en briques de sel. De retour au sec, Laurent, hanté par les images de motards roulant sur le salar, rassuré par le fait que la couche liquide est assez faible, et qu’il y ait de grands espaces épargnés, se lance. Alors moi je suis contre, je lui dis que c’est une folie, que tout ce sel, ne va pas arranger la moto…Rien n’y fait.
_« Non, non, moi je n’y vais pas ».
Ah c’est sûr, je vais louper l’hôtel de sel transformé en musée pour des raisons écologiques évidentes, ainsi que les drapeaux de tous pays flottant dans l’azur. Je vais rater également, la possibilité de faire les photos rigolotes, ou l’absence de repère transforme les perspectives. Mais je vais surtout louper la gamelle !  Les 4X4 en roulant sur le salar détrempé, labourent la croute de sel qui se transforme en une boue épaisse. Ce qui, associé a une vitesse insuffisante a déséquilibré le pilote et sa monture. Je vois la moto se coucher lentement et Laurent peiner à la relever seul. Pas résigné pour autant, il s’éloigne et disparait dans ce désert blanc. J’espère juste qu’il ne se perdra pas. Ce qui est le cas pour de nombreux touristes chaque année.

Une heure plus tard, mon amoureux est de retour.
_«Alors heureux ? ».  La moto dans une gangue de sel est prête à cuire comme une côte de bœuf !

Vite, au lavage. On remonte en selle et un kilomètre plus loin.
_«  Dis donc je trouve qu'elle fait un bruit bizarre la moto, non ?»
Beuuuuuuh...toussote puis silence.  Ah c’est pas cool ça ! Tentatives infructueuses pour redémarrer, elle s'asphyxie et cale. On dirait que l’essence n’arrive pas. Timidement je suggère que c’est peut être le reniflard qui s’est bouché avec le sel. Ce petit tuyau permet d’évacuer le trop plein d’essence. C’aurait été trop beau. Y a plus qu'à pousser jusqu'à Colchani, le premier village à deux kilomètres de l’entrée du salar. On transpire sous nos casques et nos blousons. Moi je peste en silence, mais je sens que ce n’est pas le moment d’en rajouter une couche.

Et comme si tous les conducteurs de 4X4, trouvaient que c’était bien fait pour nos pieds, aucun de ceux qui nous ont doublés, ne s'est arrêté. 
On arrive à l’agonie, au village quasi désert. Tandis que Laurent de plus en plus inquiet tente de comprendre ce qui se passe, je me jette en travers de la route devant un pick-up qui se dirige vers Uyuni. Trois gars sympas acceptent qu'on essaie de la monter à l'arrière. Mais une BMW n’est pas une mobylette, la moitié de la moto est dans le vide, et le chauffeur ne veut pas prendre le risque de faire les vingt cinq kilomètres comme ça...On doit la redescendre. Ça fait les muscles !

On est là, sur le bord d’une piste poussiéreuse à attendre un miracle. Un habitant compatissant, nous apporte une bassine d’eau, et une éponge, pour enlever un maximum de sel. Les conducteurs sont habitués à se genre de problème, ils fixent des bâches sous le bloc moteur pour éviter au maximum les projections d’eau salée. Aucun camion en vue, nous décidons de laisser la moto à côté d’une cabane de chantier qui sert de poste de police, puis nous rejoignons Uyuni à bord d’un 4X4 qui nous accepte à bord. Aussitôt arrivés en ville, on se met en chasse. Il faut trouver un plateau et des bras costauds, revenir chercher la moto, la ramener, la laver, croiser les doigts pour qu'elle démarre...Avant la nuit.
Presque tout s'est réalisé ! La camionnette et les trois paires de gros bras brésiliens. Rencontrés dans la rue, ces trois motards, à qui l’on explique ce qui nous arrive, acceptent immédiatement de nous aider et grimpent avec nous dans le plateau de la camionnette. On croque la poussière de la piste pendant plus d’une heure, cramponnés aux arceaux, ballotés comme des bouchons. J’ai les yeux qui piquent, et je me rends compte que je suis la seule à ne pas avoir de lunettes de soleil.
C’est un jeu d’enfant pour quatre garçons en pleine santé de soulever la bête blessée et l’installer sur le plateau. Au retour, nous sommes tous arc boutés pour maintenir la moto, vaguement sanglée avec des lanières découpées dans des chambres à air. Le camion danse et glisse dans les ornières de sable. Le jour décline, nos ombres s’allongent dans le désert, la température chute brutalement et le vent se lève. J’ai laissé mon blouson à l’hôtel tout à l’heure, j’ai la bouche et les yeux pleins de sable et j’ai super froid.
Après ce qui m’a semblé être une éternité, nous déchargeons la moto à une station de lavage en train de fermer. Il faut rentrer à pied, à l’autre bout de la ville, gelés et épuisés. Nos sauveurs déclinent notre invitation à diner car il est tard et ils repartent très tôt le lendemain matin en direction du Sud Lipez. C’était d’ailleurs notre programme. Mais là, ça me semble un peu compromis. La moto ne veut rien savoir.

Tic Tic Tic fait le démarreur... Ça ne sent pas bon tout ça !
Un bon diner, dans un petit restaurant pour locaux, en compagnie d’un sympathique couple de français rencontré le matin sur le salar, rien de tel pour oublier un moment, le spectre du gros pépin mécanique, qui plane au dessus de nos têtes. Nous finissons la soirée dans un bar branché construit en briques de sel. J’ai les yeux en feu, je mets ça sur le compte du vent, et du sel, qui assèche les muqueuses. Après quelques tournées, je suis suffisamment gaie pour oublier mes yeux et le fait que je ne fume plus depuis huit ans.
_« Ah je l’avais dit, à chaque galère, une cigarette ». C’est le tarif !
Demain, est un autre jour...Mais c'est surtout un dimanche, et il n’y a aucune concession BMW à des centaines de kilomètres à la ronde.
Je passe une nuit atroce à me frotter les yeux, à pleurer, à suffoquer et flipper comme une folle, car ma vue est complètement brouillée. Je me dis que je suis en train de devenir aveugle. Impossible de les tenir fermés sans déclencher de douloureuses brûlures, et plus je pleure, plus ça me brûle. Je peux juste me faire des compresses d’eau froide qui me soulagent quelques instants.
Au matin, il faut pourtant aller chercher la moto. Casquette, lunettes noires, foulard, je me camoufle comme je peux de la forte réverbération et du vent. Il faut retourner à la station de lavage, et malgré notre espoir de voir disparaitre le problème dans le caniveau avec l’eau salée,  elle n’émet aucun son, même plus de tic tic. Laurent se démène pour trouver un mécanicien moto, en interrogeant tous les gens qu’il croise. Et on la pousse sans relâche à travers les faubourgs à moitié déserts. Un panneau prometteur annonce « Mecanica de motocicletas »  Notre dernier espoir avant d'envisager son transport, on ne sait pas comment, chez BMW  à Santa Cruz… À quelques 500 kms !

Derrière un portail jaune tout rouillé, au milieu d’une cour encombrée d’objets hétéroclites, de petits « pétarous » en pièces détachées, d’établis, d’outils divers éparpillés sur le sol, d’une corde à linge qui croule sous la lessive de toute la famille, un vieux monsieur édenté et sa femme, s’affairent sur un moteur en pièces détachées. Alors là, faut y croire ! On se doute bien qu’ils n’ont jamais vu un engin pareil. Mais le petit pépère connait son affaire. Et une moto, petite ou grosse, c’est rien qu’un tas de vis et de boulons. Laurent lui explique, le salar, la chute, le sel, le « beuuuuuuh », le « tic tic tic ». Il se gratte la tête, réfléchis, tourne autour, mâchouille gravement sa chique de coca, donne des ordres à sa femme qui trotte au milieu du bazar et lui rapporte l’outil nécessaire du premier coup. Je le regarde effarée dévisser ça et là des pièces… Je ne veux pas voir ça ! Je laisse Laurent au garage car il faut que je me trouve un collyre quelconque pour mes yeux. Je me dégotte un flacon de gouttes, à la petite pharmacie du coin. Mes yeux pleurent, je vois tout flou et ça me brûle terriblement. Laurent revient à l’heure du déjeuner, et cherche sur internet, la signification du code qui s’est affiché sur l’ordinateur de bord. Je le vois blêmir.  Il semblerait que la clé codée soit déprogrammée, et la bonne nouvelle c’est que seule une concession BMW peut reprogrammer. Alors là on est sacrément dans la m…. !!!. Et en plus ça va nous coûter un bras. Je ne dis rien mais j’en pense pas moins ! Laurent repart la tête basse. Je me repose dans la chambre à l’abri de la lumière qui m’agresse, un linge mouillé sur les yeux. Soudain en fin d’après midi,  j’entends un bruit que je reconnais entre mille. Il est de retour avec la moto. L’explication toute simple, est que l’eau salée avait pénétré dans le pot, lorsque la moto s’était couchée. En cristallisant le sel a bouché la ligne de pot d'échappement, le pépé futé, après avoir tout démonté, vidé trois kilos de sel, à percé deux gros trous dans le catalyseur et « oh miracle » elle a enfin accepté de démarrer. Alléluia ! Décidément, on a un petit ange gardien qui voyage avec nous.

On peut attaquer maintenant la partie la plus belle, mais la plus dure de Bolivie, le Sud Lipez. Une région où la densité humaine est de 0,3 personne au km².
Trois jours de pistes, de sable, de cailloux, et souvent les trois en même temps, à plus de  4000 m d'altitude, dans des paysages jamais vus, sauvages, infinis d’une exceptionnelle beauté, sous un ciel bleu marine.

Nous emmenons un bidon d'essence de dix litres car il n’y a aucun ravitaillement possible en route.
Nous partons aux aurores, sans trop savoir ce qui nous attend. Malgré nos recherches, il semble qu’il n’existe pas de carte détaillée de cette région. Nous savons qu’il n’y a pratiquement aucun panneau de signalisation. On a un plan assez sommaire avec les principaux sites importants, comme les lagunes et les campements. Les chauffeurs de 4X4 touristiques que Laurent a interrogé, connaissent les pistes par cœur. On se dit qu’on pourra toujours repérer leur petit nuage de poussière au loin.
Ça ne me rassure pas. Je respire un grand coup. L’aventure continue.
Notre première étape est assez tranquille, mis à part, une petite seconde d’hésitation à un embranchement qui nous a valu une belle gamelle dans le sable mou, une traversée de gué assez profond, gaz en grand, il faut que ça passe et celle d’un petit pont de bois qui ne tenait plus guère… nananère ! Les flamants roses n’aiment toujours pas le bruit du moteur.
On se faisait la réflexion qu’il y avait des jours et des jours que nous n’avions pas vu d’arbre. Á l’heure du déjeuner, nous sommes dans un village, qui a du se dire la même chose. Le ferronnier du coin, un peu artiste a remédié à cette absence. De magnifiques statues d’arbres en ferraille trônent sur la place du bourg.
Nous arrivons dans un premier campement sommaire. Quelques baraquements forment une cour intérieure. Il y a deux petites filles qui gardent leur tout petit frère, on comprend que leur maman va revenir plus tard. Sur le fil à linge, des lambeaux de viande rouge sèchent juste à côté des pantalons et des polos. Après s’être installés dans l’une des chambres, on fait un tour pour s’occuper en attendant la propriétaire. 

La rue principale du village a été comme bombardée, des murs en terre éboulés, une porte d’entrée, cadenassées, debout toute seule au milieu des décombres. Mais que s’est-il passé ici ?

Les habitants vivent à la dure...Toute leur vie.

Un 4X4 se gare dans la cour. Nous faisons la connaissance d'un couple d’allemands très sympathique, travaillant pour l'ambassade d'Allemagne à La Paz. Ils sont en vacances et visite la Bolivie. Nous passons la soirée ensemble. Ils ont un chauffeur privé qui leur sert de guide et qui transporte dans de grandes malles tout le nécessaire pour les repas. Et aussi quelques bonnes bouteilles dont ils nous font profiter. Le lendemain, après une troisième nuit difficile à tenter de m'arracher les yeux, Hilde et Peter me propose de partager la confortable banquette de leur 4X4 climatisé. MERCI !
Laurent peut s'en donner à cœur joie, seul, pour sillonner les pistes. Cette journée est très technique pour lui, car il y a beaucoup de sable et la moto chargée perd en maniabilité. Il faut toujours maintenir une certaine vitesse pour garder la motricité.
Il est loin devant, petit point noir perdu au milieu de l’Altiplano.  Parmi les paysages les plus extraordinaires, la Laguna Colorada est certainement ce que nous ayons vu de plus beau. Il faut imaginer une nappe d’eau salée peu profonde, sans une ride, de plus de 60 km² dans laquelle se reflètent parfaitement les montagnes environnantes saupoudrées de neige et les colonies de flamants roses. Le borax en abondance, forme de grands ilots blancs. La couleur rouge de l’eau, due aux sédiments et aux micros algues, s’intensifie et évolue en fonction de l’ensoleillement et du vent qui se lève en fin de journée.
Des milliers de bébés flamingos morts jonchent les rives de la lagune. Je ne résiste pas à l’envie d’en garder un. Son petit côté Jurassik Park me fait craquer. Je ne sais pas comment je vais faire pour passer les fouilles aux frontières. On verra bien. Il rejoint dans ma sacoche, les carapaces vides de bébés tortues trouvées sur la plage au Costa Rica, ma corne de vache mexicaine, et mes coquillages des îles San Blas. Hilde et Peter poursuivent leur route et nous souhaitent bonne chance pour la suite du voyage.
Nous faisons halte dans un campement encore plus paumé que celui de la veille. La femme hésite à nous accepter, car il est encore tôt et je comprends que nous occupons deux lits sur une chambrée de six. Les dortoirs répondent précisément aux exigences des tours opérateurs qui organisent les circuits. Du coup elle perd le prix de quatre lits. Nous insistons un peu, car nous ne savons pas s’il existe un campement plus loin, et puis Laurent  se bagarre avec ses intestins.
_« Faut dire que tu joues avec le feu mon loulou, fallait pas manger de la viande hier soir ! T’as bien vu qu’elle séchait sur le fil ! »  Et pour mes yeux, ça ne s’arrange pas non plus, c’est même pire. Le vent sec, la poussière, le soleil, et la très forte réverbération ont tout aggravé. La fin de journée passe lentement. Deux enfants nous accompagnent dans chacun de nos pas. Je soupçonne le petit garçon timide de l’épicerie d’à côté d’être secrètement amoureux de la petite effrontée de la famille qui s’occupe des repas et du ménage. Elle est adorable, vive et espiègle. Elle grimpe sur la moto en éclatant de rire, le gamin la couve du regard et la suit partout. Ils ont tous de pauvres chaussures fabriquées avec des pneus. Je donne ma paire de baskets quasi neuves, à la fille ainée de la famille qui a presque la même pointure que moi. En fin de journée deux 4X4 et leurs passagers s’installent. La première préoccupation des gens, recharger leur téléphone portable. Pas facile, il n’y a que deux prises électriques. Voilà bien un objet que j’avais complètement oublié. Depuis huit mois que nous sommes partis, moi qui suis un peu accro à mes 125g de technologie, nous vivons parfaitement sans. En revanche, le mini ordinateur portable se révèle être très précieux et utile. En fait on se rend compte que pour vivre au quotidien très peu de choses suffisent.
La propriétaire cuisine les victuailles apportées par les guides-chauffeurs. Les tablées sont joyeuses et bruyantes. 
Encore une nuit angoissante, ou plus je m’énervais, plus l’impression d’avoir des graviers coincés sous les paupières s’amplifiait, et plus j’avais une sensation d’étouffement accentuée par l’altitude. Une nuit en enfer.

Du coup on est levé tôt. Après un petit déjeuner léger nous chargeons la moto et partons pour une dernière journée dans le désert.

Sans GPS, il est parfois difficile de savoir qu'elle est la piste à suivre. Heureusement, qu’il y a de nombreux 4X4 qui connaissent par cœur les différents itinéraires. Nous avons dû parfois patienter, pour apercevoir au loin la poussière qu'ils soulèvent, pour nous indiquer la bonne direction  avant de poursuivre notre route.

La piste passe à travers le champ de Geysers de Sol et Manana, et les fumerolles soufrées des nombreux cratères bouillonnants. 

Et au milieu de cet enfer minéral sublime, un jeune couple stéphanois, Carine et Julien, décontractés en bicyclette pédalent de concert. Ils campent et prévoient de traverser en six jours. Bon courage les jeunes !

Durant des heures, la magie est totale. Lagunes et flamants roses, montagnes de Dali, et volcans dont le Licancabur qui se mire dans les eaux vert de gris de la Laguna Verde. Il veille sur nos derniers kilomètres de pistes du haut de ses 5960 m. Laurent nous a même fait faire une figure de style, genre Randy Mamola, un guidonnage suivi d’un décrochage de l’arrière, un talon pointe du plus bel effet pour récupérer un mastodonte de 450kg qui avait dans l’idée  de nous coller par terre ! _« Trop fort, mon amour, j'ai même pas eu le temps d'avoir peur ! ».

Et enfin, le poste frontière bolivien, et la promesse de retrouver l’asphalte chilien. 
Une simple maisonnette, au milieu de nulle part, un drapeau, des grosses pierres qui mènent à la seule et unique porte. Une barrière baissée. Et juste nous et le douanier.

Un no man's land de quelques mètres, entre le panneau de la Bolivie et celui du Chili.

On en a bavé, la moto en a perdu sa bavette, mais c'était beau ! Et comme dit mon Lolo, le faire en 4X4, « c'est pas pareil ! ».
Un mail des Jess’s, reçu à Uyuni, nous disait de faire très attention, car les deux australiens en BMW GS, Wayde et Philip, que nous avions rencontrés à Cuzco avaient cassé leurs amortisseurs, sur ces pistes et avaient dû faire demi tour…
Décidément, il est vraiment très efficace ce petit ange qui voyage avec nous !