Instant d'année

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A un moment faut y aller !

A quel moment le déclic se fait il ?
A quel moment décide-t-on de partir ?

Partir ! Qui n’a pas rêvé de tout plaquer et respirer le parfum de l’aventure ? Vivre à son rythme, se laisser porter par la vie, abandonner le ronronnement quotidien en osant sortir de  son univers habituel, se confronter à soi-même et au monde ?
Bref ne pas faire comme les autres et assouvir ses envies d’ailleurs.
Il m’a fallu 44 ans pour rencontrer Laurent.
Tous les deux, nous avions construit une vie chacun de notre côté, famille, maison, boulot, et des rêves bien au chaud dans les replis de nos âmes vagabondes.
Allez savoir pourquoi, le destin s’en est mêlé.

Depuis 2005, nous faisons route commune et résidence séparée. Cette organisation nous convient car Laurent, divorcé, a deux enfants, une fille de 13 ans et un garçon de 15 ans qui vivent avec leur mère en région parisienne mais restent très attachés à leur maison d’enfance dans la campagne tourangelle. Moi, divorcée également, je suis très attachée à la mienne, proche de Tours. Et elle est bien trop petite pour une famille recomposée. Mon fils de 21 ans qui vivait en internat à Nantes depuis huit ans a trouvé un emploi à Tours et a décidé de vivre chez son père.
Voilà trente-deux ans que je travaille, mon poste de déléguée médicale ne me comble plus, et tous les jours je pars bosser à reculons, ce qui m’empêche d’avancer ! En clair, rien ne me retient vraiment.
Laurent lui, a un poste de manager dans l’hôtellerie. Á ses moments perdus,  il plonge dans des lectures subversives : Géo, National Géographic, et se perd dans les méandres des sites internet de grands voyageurs.

Et puis un soir de l’automne 2009, confortablement lovés dans un canapé en cuir vert anglais devant la télé, zapette en main, plaid sur les pieds, on tombe en arrêt sur l’émission « Long Way round ». Les aventures de deux copains en moto BMW à travers le monde. Je crois que c’est là que ça a fait « tilt ».
Une idée lancée, comme une boutade, un truc, aussi improbable que de gagner le pactole du loto, et « si on partait nous aussi ? Longtemps ! Loin ! En moto !».
Cette idée, germe, s’enracine  et n’en fini pas de résonner dans nos têtes.
Impossible de la chasser.
La petite musique de liberté, enfle et  devient une véritable symphonie qui squatte chaque cellule de notre cerveau.
Nos balades, les vacances en moto ne nous suffisent plus, on veut du long terme, de l’exotique, du dépaysement, des grands espaces, en un mot l’aventure avec une grand A.
C’est décidé, on part en moto pendant un an, à la découverte des Amériques, du Nord au Sud, du Cercle Polaire à Ushuaia !
Je crois qu’on en a toujours rêvé chacun de son côté, puis ensemble, silencieusement et peu à peu les mots ont donné vie à cette idée folle.
Il y un tas de choses à régler, toute une organisation à mettre en place avant d’ouvrir cette parenthèse dans notre vie et partir l’esprit tranquille.
 
Alors on fait comment ? Une moto, deux motos ? Laquelle ? Et pourquoi pas avec son side-car ?
L’idée est intéressante. Laurent essaie de me convaincre que c’est LE truc idéal pour voyager. Stable, sans aucun risque de chute, possibilité d’emmener tout le matériel nécessaire pour deux sans restriction grâce au grand coffre, et aussi, pouvoir le conduire à tour de rôle.
Mouais ! Mais je trouve que c’est inconfortable et donc pas question que je sois passagère du Truc, ni en selle ni dans le panier.
Je décide donc, de me trouver MON moyen à moi !
Malgré un permis en poche depuis cinq ans et quelques 75 000 kms parcourus, à travers l’Europe, au guidon de mes diverses machines, je dois me rendre à l’évidence, je ne me sens pas capable physiquement de gérer ma moto, seule jour après jour, sur tous les terrains. Car même si, selon Coluche, la bonne hauteur, « c’est quand les deux pieds touchent bien par terre », je dois l’avouer, il y a des moments ou chaque centimètre compte ! Et avec mes 160 petits centimètres,  il en manque environ dix, pour être à l’aise partout. Laurent prévoit de nombreuses portions de pistes, ce qui me fait un peu peur. Vu mon manque d’expérience tout terrain, il y a trop de risques de chutes et de conséquences sur ma capacité à reprendre la route. En tombant à l’arrêt, je me suis déjà foulé le pied… alors de la piste !
C’est que, ce ne sera pas une balade à Loches ! On ne part pas quinze jours, mais un an, et si je suis en difficulté, Laurent ne pourra pas conduire deux motos !
En fouillant sur le Net, je tombe sur le site « Quadtrek.net » de Marc et France, un couple de canadiens ayant voyagé à travers leur pays, les USA et le Mexique avec leurs quads. Idée géniale !
Ça règle d’un coup tous mes problèmes de hauteur et d’équilibre quelque soit le terrain. Laurent en side-car, moi en quad. Le rêve !
La bonne idée de Carole, devient aussitôt l’excellente idée de Laurent.
Exit le side-car, sur lequel il faudrait apporter trop de modifications pour le renforcer en prévision des mauvaises pistes, alors qu’un quad est conçu pour ça. Et un seul véhicule suffira, car on pourra conduire à tour de rôle en réduisant les frais.
Mais on a très vite déchanté.
Laurent contacte les canadiens par mail, en leur demandant des infos … et là, patatras,  le rêve s'effondre devant la réponse laconique de Marc, « IMPOSSIBLE DE ROULER SUR LES ROUTES BITUMÉES AU CANADA » ni dans la plupart des États d'Amérique du Nord.  Cet engin n’est homologué que pour les chemins.
Pas de chance !
C’est à ce moment là que l’achat du gros trail routier de chez BMW s’est imposé. J’ai du me résoudre à n’être que passagère pendant ce voyage au long cours sans espoir de toucher le guidon car les constructeurs font des motos de plus en plus hautes, et je n’ai pas pied moi, sur une BMW 1200 GS, même avec une selle creusée. Hélas, je n’ai pas les jambes d’Adriana Karembeu…Sniff.
En même temps, 1 mètre 26 de hauteur de jambes, sur un total d’1 mètre 60, il ne me resterait pas beaucoup de place pour mon cerveau !
« Allez fais pas ta râleuse, tu poses tes bottes sur les repose-pieds, tu mets ton casque, et tu profites du paysage ».
La moto est achetée neuve au printemps 2009, équipées de valises en alu hermétiques et d’un top-case. Elle est superbe.
Pendant les vacances, histoire de la tester, on lui fait découvrir, les Alpes, la Suisse, l’Autriche, l’Espagne et l’Ecosse. Laurent la trouve parfaite.
Le voyage sera pour moi une grande première, car je n’ai jamais été passagère pendant plus de cinquante kilomètres!
Afin d’accepter au mieux mon futur statut, je réfléchis à tout ce qui serait agréable en étant juste posée sur la selle, derrière.
Je pourrais, contempler béatement les épaules de mon amoureux ou bien y accrocher un lecteur DVD portable. 
Chanter à tue tête seule dans mon casque, ou compter les ours, les crocodiles, les stations services, les lamas, et recommencer…
Je pourrais aussi dormir, serrée comme un sushi, entre les sacoches, et le dos de mon homme.
En fait, j’en rajoute un peu, mais petit à petit je vais surement m’y faire… Ou pas ?

Maintenant qu’on sait avec quoi, il faut savoir où  et quand.
Où, c’est sûr, ce sera le continent américain, du plus au Nord au plus austral.

Mais cela ne suffit pas de savoir où nous allons, Laurent entreprend une longue préparation de l’itinéraire. Avec Internet, tout devient plus simple et on a les réponses immédiates aux diverses questions que l’on peut se poser. Mais ça prend du temps…beaucoup de temps, le soir après la journée de travail.
Répartition des taches oblige, je lui laisse carte blanche sur l’ordinateur, il me fait confiance pour les courses et la cuisine !
On achète quelques guides et toutes les cartes routières disponibles des différents pays traversés, car Laurent ne veut pas entendre parler de GPS. Il fait des estimations de kilométrages, correspondant aux étapes quotidiennes ; recense les sites touristiques incontournables que nous voulons visiter, en découvre d’autres au gré de ses recherches ; Vérifie les possibilités d’approvisionnement en carburant ; Les différents types d’hébergements, hôtels, campings, car nous emmènerons notre matériel testé en Ecosse. Il fouine partout sur les sites internet, en particulier sur celui d’Horizons Unlimited, source inépuisable de précieux conseils pour les motards voyageurs et les tours du mondistes. Il est sur tous les forums pour récupérer les infos nécessaires à l’élaboration du périple, qu’il reporte dans un document Excel ce qui lui permet de vérifier la faisabilité sur un an, en tenant compte de deux impératifs, dates de congés scolaires, contraintes climatiques, et date de reprise du boulot.
En effet, nous voulons monter au Cercle Polaire en Alaska, et la période idéale est brève, surtout en moto, il nous faut y être en Juin ;
Nos enfants doivent nous rejoindre pour les grandes vacances en Août en Floride, nous devrons impérativement arriver à Ushuaia  avant mi mars. Infatigable, galvanisé par les bons petits plats que j’ai tout le temps de lui mijoter, il s’est également mis en tête de créer un site Internet. Cela nous permettra de partager avec notre famille et nos amis cette aventure inoubliable.
Après des mois d’une préparation minutieuse, le road-book est prêt.
Kilométrage, sites touristiques, ravitaillement en carburant, hébergements, vérification des liaisons terrestres et maritimes, prévisions des transferts en ferries, documents nécessaires aux passages en douanes, vaccinations pour toutes les maladies tropicales, estimation du cout total, site internet en ligne, billets d’avion des enfants réservés, le résultat est digne d’une agence de voyage. La conclusion de tous ces préparatifs est qu’il ne peut y avoir qu’une seule date de départ, le 1er Mai 2011.

Alors maintenant, comment on s’organise ?
Tout s’enchaine très vite.
Nos deux maisons trouvent de gentils locataires pour les chouchouter pendant cette année d’absence. Ça nous permettra surtout de couvrir les frais fixes, impôts, abonnements eaux, gaz, électricité etc.…Je condamne le bureau pour enfermer toutes mes affaires personnelles en laissant les meubles, Laurent fait de même chez lui.
Le groupe hôtelier ACCOR, pour lequel il travaille depuis quinze ans lui accorde une année sabbatique et un généreux sponsoring pour le voyage. Moi je quitte ma société…sans me retourner.
Nos enfants respectifs accueillent sans problème l’idée de notre départ, d’autant plus facilement que nous leurs faisons miroiter trois semaines de vacances d’été en Floride. Leurs parents respectifs font bonne figure, ont-ils le choix ?
Le plus compliqué c’est de l’annoncer à nos parents…surtout la maman de Laurent qui est assez émotive.
Nous organisons une petite réunion de famille, je cuisine des plats typiques d’Amérique du Sud, nous trinquons d’un cocktail mexicain, et au moment de leur annoncer la « bonne nouvelle », sa maman, qui pense avoir trouvé la raison de toute cette mise scène, nous demande avec un grand sourire si nous avons l’intention de nous marier !  Elle reçoit la réponse comme un coup de poing qui lui coupe le souffle et la rend muette. Elle accuse le coup en silence, et fini par esquisser un pâle sourire qui en dit long sur sa détresse. Mais elle connaît son fils, et sait qu’elle peut lui faire confiance.

Reste une chose importante à décider, qu’est ce qu’on emmène ?
Voyager en moto implique de faire des choix en terme d’équipement, et faire des choix c’est renoncer…..au superflu !
Après bien des hésitations et des moments déchirants, où je comprends que, NON, je n’emmènerais pas ma super salopette Désigual, ni mon joli blouson en cuir «chiffonné chic», ni même mes cuissardes préférées, même pas en rêve, cette robe ravissante qui souligne la taille... D’un geste décidé, je range tout ça dans des cartons, en archivage temporaire d’un an.
Bénéfice net, je vais gagner un temps fou le matin. Je ne me poserai plus la traditionnelle question, «qu’est ce que je me mets ? » pour ensuite faire le constat d’une confondante mauvaise foi : «je n’ai rien à me mettre !»
Je me tourne vers Laurent, avec un petit sourire narquois…
_ « Et toi, tu mets quoi dans ton sac ? ». 
L’homme de ma vie me regarde d’un air étonné :
_« Moi ? Comme d’hab’, Jeans, polaire, slips, chaussettes, tee-shirt ».
_ « OK, mais tu mets un «S» à tee-shirt, quand même ? ».
De nos expériences passées de vacances en moto nous retenons, que les maitres mots pour voyager agréablement, sont, polyvalence, légèreté, faible encombrement et solidité.
Chaque chose est évaluée et tout y passe, l’équipement moto, la bagagerie, le kit camping, les vêtements du quotidien et la trousse à pharmacie.
Finalement, à part quelques détails, pour un an nous emmenons presque la même chose que pour quinze jours !
Une question me taraude pourtant depuis que nous avons décidé de partir de longs mois, sur la route en moto, à l'étranger. Comment rester féminine ? En clair, comment faire pour que la magnifique  créature pimpante, sapée, peelée, épilée, brushée, ne se transforme pas, au fil des kilomètres poussiéreux, battus par les vents, la pluie, la chaleur, en troll fripé, hirsute et velu...Il va falloir que j’y réfléchisse.

Le compte à rebours commence. Nous avons trouvé deux billets d’avion pour Montréal à un prix défiant toute concurrence. Soixante euros par personne plus les frais !
Patrick et Christine les propriétaires de la concession BMW de St Cyr, chez qui nous avons acheté la moto, nous ont proposé une place sur leur stand au salon de la Moto à Tours, fin mars. Ils ont déjà beaucoup fait pour nous. Changement de tous les consommables, remise à neuf de la moto, installation d’une alarme et don de deux sacs souples étanches à fixer sur les valises alu.

Notre moto est exposée chargée, fin prête à avaler les milliers de kilomètres, au milieu des modèles beaucoup plus sportifs de la marque.
Pendant deux jours, nous rencontrons des gens intrigués, intéressés et même passionnés par le voyage. J’ai fait imprimer des tee-shirts avec le logo du site, ainsi que des stickers et Laurent à conçu une plaquette qui résume notre périple que les gens lisent avec curiosité. La date approche à grands pas, on en parle, tout le monde en parle, il y a même eu un article dans le journal quotidien, « la Nouvelle République » et dans un journal moto, « Road Trip Magazine » mais j’ai un peu de mal à réaliser que c’est vrai, qu’on va vraiment partir. J’imagine qu’une fois dans l’avion, tout deviendra bien réel.

Fin avril 2011, plus de maison, plus de cellulaire, plus de voiture, la moto est en caisse. Il nous reste juste l'essentiel ! Le petit ordinateur acheté pour l’occasion, l’appareil photo, la brosse à dents, les clés de la GS et le galarneau (soleil) dans le cœur !
Ça nous empêche un peu de dormir quand même... 

Canada Part 1

Je barre la porte, je quitte ma maison et monte sans me retourner dans la voiture qui m'emmène à la gare. Mon fils et son père m'accompagnent. J'bécote mon Thomas une dernière fois et je rejoins mon chum Laurent à Orléans chez ses parents. Nous avons découvert avec délice quelques expressions canadiennes grâce au cours accéléré de Marc et France, québécois que nous allons rencontrer dans quelques jours.
Dimanche 1er mai, Nous passons à Orléans embrasser les parents de Laurent. Sa maman me glisse quelques clochettes de muguet dans le sac...l'émotion est contenue, ses yeux un peu noyés, mais elle tient le coup. Ce sera long un an !  Nous avons initié nos parents à MSN afin de garder un contact visuel pour que ce soit moins dur.
Tout va vite.
Nous arrivons à Roissy à 11h30 alors que notre vol est prévu à 16h. Coup de chance, celui de 13h15 n'est pas complet... en vingt minutes nous enregistrons et embarquons. Un plateau repas et trois films plus tard, nous arrivons à Montréal à 14h30 avec quatre heures d'avance !
Le Canada…Premiers rayons d’un soleil timide qui mettent fin à quinze jours de pluie et de froid. Le printemps est en retard. Et ici c’est particulièrement gênant car  les beaux jours sont comptés.
Laurent, via le site Horizon Unlimited, dédié aux motards voyageurs du monde entier, est en contact avec Ness. Il s’est proposé de nous héberger, et de nous aider dans nos démarches pour récupérer la moto à notre arrivée à Montréal,

Débarquer au Canada, c'est pas comme débarquer sur Mars ! Malgré tout, c'est bien agréable de savoir que quelqu'un vous attend. Il nous reçoit comme si nous étions de sa famille. Bien calés dans les sièges en cuir de la Mercedes, nous découvrons la ville.
Ness, est québécois anglophone, retraité de Xerox. Il avance nonchalamment sur ses 67 ans et promène sur la vie son regard bleu acier et son sourire narquois.
Grand bourlingueur des mers, Captain, International Yachtmaster, il convoie des bateaux d'un continent à l'autre pour le plaisir, pour le fun, pour l'aventure. Et quand il n'est pas sur un bateau, il enfourche sa BMW 1200 GSA ou sa 1800 HONDA Custom et trace jusqu'au Mexique. Il voyage seul, aime les rencontres. Charmeur, souriant, bronzé et musclé il se promène pieds nus comme Yannick Noah et n'a pas son pareil pour vous cuire une pièce de bœuf aux herbes, saignante et tendre comme du beurre. Tout un cérémonial ! En fait son fils Jody et lui ont monté une grosse affaire à Toronto, le Wildfire Steackhouse, tout s'explique.
Il prévoit de partir en Amérique du Sud et pourquoi  ne pas venir nous rejoindre au Chili ou en Argentine ?
Ness, nous chouchoute, il nous prête son lit, une pure merveille de confort. Imaginez ce que pourrait être une nuit dans un nuage ! Son appartement se situe face au Parc Mont Royal. Du balcon, au 4e étage nous levons notre Corona bien fraîche au soleil couchant.
Discussions autour des voyages, de l'actualité. Ben Laden vient d’être tué par les américains,  et les élections du 1er ministre canadien, sont en cours. C’est l'occasion d'en connaitre un peu plus sur la situation politique du pays entre les fédéralistes (anglophones) et les séparatistes (francophones) qui viennent de subir un gros revers à cette élection. Les canadiens francophones sont très pointilleux sur le français et traquent l’anglicisme avec fougue. Par exemple, il n’est pas écrit « STOP » sur les panneaux routiers mais « ARRÊT », un « showroom » s’appelle une « salle de montre » et il y a des dizaines d’exemples aussi savoureux.
Conversations en anglais, où quelques mots de français viennent s'égarer. Ce qui est amusant, c’est que lorsqu’il s’exprime en français il a l'accent québécois !
Le jet lag nous surprend à 4h du matin, on mange un petit encas, et nous replongeons avec volupté sous la couette en plume.

Le matin, Ness part bosser, il prend sa moto et nous laisse les clés de son char.
Merci à toi, Ness, notre « Oncle d'Amérique ! ». 
La première journée commence aux aurores, mais sera super efficace ! Je prends le volant de la Mercedes automatique, et grâce à Laurent et son « GPS interne » nous trouvons notre chemin sans difficulté dans le dédale des grandes artères et voies rapides de Montréal. Direction les bureaux du transitaire, puis la douane pour régler les tracasseries administratives. La visite de la box par les douaniers se fera dans l'après midi. Nous profitons de ce délai pour contacter des courtiers en assurance. Encore une fois les relations, que Laurent a nouées via Internet avec des gens très sympas comme François Comminardi, du journal « Sports Motorisés » et  Chantal Cournoyer de la grande concession BMW Montréal, seront notre sésame pour obtenir assez facilement l’assurance moto indispensable qui nous couvrira sur tout le continent américain.

En début d’après midi, retour aux entrepôts, il est impossible de photographier, il n'y a donc aucune trace de la frénésie qui nous prend pour dépouiller, au pied de biche, la caisse qui protège la BMW. Les gars de l'entrepôt ont été sympas, car ils nous ont débarrassés des restes déchiquetés de la boite. 
Laurent n'en peut plus, en manque d'elle depuis deux mois, il rebranche la batterie et sa belle reprend vie au premier tour de clé.

Cette première journée menée tambour battant se poursuit au supermarché. Ah ah, magasiner ! Mon grand plaisir, dans un pays étranger ! Je visite tous les rayons. Il y a tellement de choses nouvelles que je pourrais remplir trois chariots pour tout goûter, comme le sirop d'érable, la jelly verte ou rose, les énormes haricots en boite du Chili, ou bien des sucreries inconnues dans nos rayons. Nous constatons consternés, que le prix des vins, du fromage et des légumes sont exorbitants. Il faudra faire attention de ne pas trop se lâcher sur ces denrées.
Ce soir nous dinerons d'un poulet rôti, accompagné d'une salade verte d'un Ste Maure et d’une ratatouille, prépararée par moi-même, qui soit dit en passant deviendra célèbre dans toutes les Amériques. Ce sera MA recette du voyage. Á chaque fois que je serais amenée à faire la cuisine chez des gens, je préparerai de la ratatouille. L’avantage c’est que quelque soit le pays, on trouve toujours des tomates, des poivrons, des courgettes, de l’ail, de l’oignon, de la coriandre et du cumin. Nous arrosons le repas d’un vin français. Pas très Canadien tout ça !
Mardi matin, Ness se propose de nous accompagner pour découvrir la ville. Nous sortons les motos et direction Downtown.

Premier arrêt au port sur un bras du St Laurent. Tout ce qui nous entoure nous surprend, l’architecture de certains immeubles, conçus comme un assemblage aléatoires de cubes de béton et les toits vert de gris de majestueux bâtiments. 
Sur L’Île Notre Dame, nous empruntons même un tronçon du circuit de F1 « Gilles Villeneuve » sur lequel veille une gigantesque géode de verre et d’acier.

Quelques gouttes annoncent le déluge qui s'abat sur la province ! Ness consulte la météo et confirme que la pluie s'invite jusqu'à la fin de semaine. « Ah Crisse de Calice ! ».
Marina, son amie d'origine russe nous rejoint pour dîner, nous combinons nos talents culinaires, et mélangeons nos langues...maternelles, dans un melting pot tout à fait réjouissant. Elle parle très bien français et la soirée est super gaie et cosmopolite. 
Le lendemain, nous sommes attendus à 14h à la concession BMW Motors International de Montréal

Nous faisons la connaissance de Chantal que nous n’avions eue qu’au téléphone, elle est chargée de communication à la concession. Motarde passionnée, elle a participé au rallye des Gazelles en 2008, et prépare avec son chum, Jean, un voyage vers Ushuaia l’année prochaine.

Quelques photos pour le magazine « Sports Motorisés » de François Comminardi et le départ officiel de Trans’am2011 est donné. Le compteur affiche 19 940 kms.

Nous sommes le 4 mai 2011, the trip can began et y mouille à sieaux !


MAIS OÙ EST PASSE LE PRINTEMPS ?

Première étape, assez courte, il faut se mettre dans le bain... et comme il pleut des seaux, on y est très vite dans le bain.
Sortir de Montréal, vers 16h, au moment de la débauche, c'est rouler à 2 km/h, coincés entre les 4X4 surdimensionnés et les trucks de trente mètres de long.
Et INTERDICTION de remonter les files, François a bien insisté là-dessus ! Ca ne se fait pas du tout. Je lui pince les bourrelets…de son blouson pour lui rappeler les règles canadiennes. Rien n’y fait. Je ferme les yeux, « c'est bon ça passe ! ».
Il pleut, il fait 5°, je n’ai pas mis mes gants d'hiver ni mon tour de cou en polaire, ça caiiiiillle ! Je lutte bravement contre les éléments en rentrant la tête dans les épaules pour éviter les entrées d’air glacial et je m’assoie sur mes mains. Ça a du bon d’être passagère !
Deux heures de routes défoncées plus tard, eh oui, c'est le dégel, il y des nids d'éléphants partout, nous arrivons à Kingsey Falls chez France et Marc.
Une ardoise qui nous souhaite la bienvenue trône dans la cuisine.

Ah !  Marc et France, une magnifique rencontre après deux ans d'échange de mails.
J’avais découvert leur site internet et passé la soirée à lire le savoureux récit de leurs aventures off road en « quatre roues » comme ils disent. Ils ont vécu en autonomie totale avec leurs quads, en empruntant uniquement des chemins pendant dix mois à travers le Canada, les États Unis et le Mexique. Les astuces de Marc, son côté Mac Gyver, l'humour de France, l'adoption au Mexique de la jeune chienne Minnie, et les photos magnifiques de leurs bivouacs « into the wild » nous avaient conquis. Laurent et Marc avaient entretenu des relations épistolaires durant les deux années de préparation du voyage. Ils attendaient avec impatience de nous rencontrer pour de vrai. L’accueil est si chaleureusement, que ça fait chaud dans le cœur.
France a cuisiné des plats typiques, un ragoût de pattes de cochon, un vrai régal ! Et en dessert, un gâteau, merveille noyée dans un litre de sirop d’érable, appelé, pouding de chômeur encore plus savoureux avec l'accent canadien : « poudzing d'chomeurrr ».
En riant, France nous raconte que le soir même de leur retour du trip en quad, leurs bagages épars au milieu du salon, ils avaient failli repartir. Sacré virus que le voyage au long cours ! 
Ils se préparent déjà pour 2013 en vue de leur future escapade. Le compte à rebours commencé pour eux. Bien à l’abri dans son garage pendant les longues soirées de l’hiver canadien, Marc modifie et aménage un Defender pick-up de 1984. Il a fabriqué un toit télescopique, pour le transformer peu à peu en camping-car. Ce sont des passionnés, ils cherchent sans cesse à améliorer leur véhicule ce qui leur permettra de vivre en autonomie totale dans la nature.
La soirée passe gaiement. Nous avions l’intention de camper dans leur jardin, mais vu les intempéries, ils nous proposent le confort du motorisé, leur camping-car garé à côté de la maison. Génial, en plus il y a du chauffage.
Le lendemain la pluie a décidé de nous pourrir la journée, du coup on reste au chaud à la maison pendant que Marc et France partent travailler. Ah ben ce n’est pas joli joli, deux motards frileux !
Les journaux publient des reportages dignes des pires scénarii catastrophes. Maisons emportées par les eaux, villes noyées dans la province où nous sommes et à travers tout le Canada.

En fin de journée, nous visitons tous ensemble l'usine Cascade qui emploie tous les habitants de Kingsay Falls. Cette usine recycle du papier. Nous déambulons en blouses blanches et bouchons jaune vissés dans les oreilles au milieu des milliers de rouleaux de papier hygiénique en slalomant entre les gigantesques lignes de productions.
Plus tard dans la soirée, Marc et France s’arrêtent devant une cabane à sucre car à

Kingsey Falls nous sommes au cœur de la région d'origine du sirop d'érable.
Le propriétaire et producteur accepte gentiment de nous expliquer tout le processus de fabrication, de la récolte de l'eau d'érable par entaille dans le tronc récupérée par tout un réseau de tuyaux souples qui arrivent dans le cabanon. La bouilleuse, permet l'évaporation de l'eau et la concentration en sucre, jusqu'au sirop et tous les dérivés, la tire, le beurre d'érable, le sucre mou, qui sont obtenus à divers niveaux de température et d'évaporation. 
Il faut environ 40 litres d'eau d'érable pour obtenir un litre de sirop. La récolte se fait entre mars et mai car il est nécessaire d’avoir des écarts de températures importants entre le jour et la nuit pour que l'arbre pleure.
Nous finissons la soirée dans une sorte de petite cantine où l’on sert un plat incontournable, la poutine. C’est une barquette de frites recouvertes de sauce barbecue, agrémentée de fromage « en grain » ou en « crottes », qui couine sous les dents, ça c'est la base, après on peut la customiser avec du poulet ou des saucisses....  Si c'est pas de la gastronomie ça !

Deuxième nuit dans le motorisé.... je commence à prendre goût au confort ! Emmène moi vite mon bébé, sinon je vais finir dans un char !
Nous quittons nos hôtes à l’aube du troisième jour en espérant que nos chemins se croisent de nouveau. Mais avant de prendre la route nous passons à l’usine Cascade sur la balance à camions. La moto, les bagages et nous, affichons 460 kg. Aie, le carnet technique préconise 420 kg maxi…Serions nous partis avec du superflu ? On verra bien.
Allez, allez, il faut y aller, sinon nous ne serons jamais à Miami fin juillet pour les vacances avec les enfants !
Cap sur Québec, le temps est toujours pluvieux, mais nous permet de visiter les vieux quartiers.
Maisons anciennes, murs de pierres épais, toits couleur brique ou ocre et ce fameux vert de gris. Nous posons fièrement devant le Château Frontenac reconverti en hôtel de luxe.

Ce soir, nous sommes hébergés chez Benoît, que nous ne connaissons pas. C’est le principe du couchsurfing. Une communauté de gens à travers le monde qui propose aux voyageurs, gratuitement, l’hébergement, l’accueil, une aide si nécessaire, ou juste une rencontre autour d’un verre, dans une optique d’échange culturel et amical avec des gens de tous horizons.
Laurent est inscrit sur ce site, et envoie des demandes d’hébergement aux couchsurfers de nos différentes étapes. C’est ainsi que Benoit nous reçoit en même temps qu'un autre couple de français. Nous allons tous ensemble faire les courses pour diner. L’hébergement est gratuit, mais il est normal de participer aux frais de nourriture.
La soirée passe tranquillement en récit de voyage. Benoit sillonne le globe, en utilisant en priorité les transports en commun. Il aime les rencontres et reçoit beaucoup d’étrangers chez lui. Il en avoue plus de trois cents en un an ! L’ambiance est détendue et chaleureuse.
Au matin, nous prenons congé de notre hôte vers 9 h. Le ciel est bas et il pleut. Mais où est donc passé le printemps ?
Il faut pourtant avancer. Et c’est sous un déluge que nous nous arrêtons aux chutes de Montmorency.

370 marches glissantes qui prennent d’assaut une falaise abrupte pour offrir un point de vue brumeux sur ces fameuses cascades. Ce doit être plus intéressant de les voir en hiver car elles sont prisent par les glaces.
De l’eau et encore de l’eau ! Grrrr

Nous longeons la rive gauche du St Laurent, plein nord. La saison d'hiver vient juste de se terminer, la province est encore endormie.

Le temps s’améliore sensiblement, en arrivant à Tadoussac, fameux point d’observation des baleines. Mais les verrons-nous ?

Il vaut mieux renoncer à la balade en bateau à $75, car il est encore un peu tôt dans la saison, et nous ne sommes pas sûr d'en voir la queue d'une. Dommage !
L'auberge de Jeunesse de Tadoussac est un lieu très sympa et convivial. C'est une immense maison typique en bois peinte en blanc avec un toit rouge. Elle est réputée et figure dans tous les guides touristiques.

Il ne reste qu’une chambrée libre, de six couchages, deux grands lits et deux petits. Bon super, j'espère juste que nos éventuels colocataires ne sentiront pas trop des pieds !
La pièce principale est accueillante on s'y installe dans de profonds canapés pour lire, discuter avec des jeunes et moins jeunes qui viennent d'horizons différents. Quelqu'un joue du piano, d’autres aux cartes en attendant de souper.

Car ici au Québec, le soir les gens soupent, le midi ils dînent et le matin ils déjeunent. C’est comme ça !
A l'heure du souper, donc, nous faisons la connaissance d’Hélène et Robert, ainsi que deux petites nanas qui font leurs études au Québec. Et à la fin du repas nous lavons notre vaisselle ensemble, comme à la maison. 
Nous avons bien sympathisé avec Hélène et Robert. Hélène est adorable, pétillante et drôle. Elle raconte avec humour et un savoureux accent canadien, ses voyages autour du monde. Je la devine blonde, même si elle porte un foulard noué sur la tête, ou plus exactement sur son crâne, même si ses cils et sourcils ont disparu. Son visage est émacié, son regard bleu est bouillant de vie et elle dégage une telle énergie. Je me revois quelques années en arrière…Non je ne lui poserai pas de questions. Robert, lui est musicien. Nous finissons la soirée ensemble au bar. Ambiance folk, grâce à un guitariste qui tente de capter l'attention d'un public passablement bruyant et dissipé. Le pôôvre !
Tard dans la soirée, nous regagnons notre chambrée, finalement nous serons les seuls occupants, tant mieux !
C'est sous le soleil et le regard amusé d’Hélène et Robert que le lendemain nous prenons la route dans la région du fjord de Saguenay. Nous passons sur d’étranges  ponts couverts d’un toit de bois qui enjambent les rivières, ils sont typiques de la Nouvelle Angleterre. On fait nos courses pour le pique-nique du midi au  « dépanneur », l’épicerie canadienne qui anime le centre de tous les jolis villages que nous  traversons. Et par curiosité, nous nous arrêtons dans un autre magasin incontournable qu’est le « Canadian Tire », un mix de Casa, Castorama et Décathlon, où l’on trouve tout le nécessaire pour la déco de la maison, le bricolage, le camping, la pêche et la chasse, grandes passions des canadiens.

Ce matin, nous avons reçu un mail d’un internaute canadien qui a connu notre site Transam’2011 grâce à l’article de François Comminardi paru dans son magazine moto. Il nous propose de nous rencontrer à Chicoutimi, célèbre pour sa Petite Maison Blanche en bois, construite sur un rocher, miraculeusement épargnée par les violentes inondations. Laurent lui a répondu mais visiblement il n’a pas eu notre message, car nous l’attendons en vain dans la jolie bourgade.
La prochaine soirée est prévue chez Sylvain. Notre seconde expérience de couchsurfing et pour lui sa première fois.
Une piste défoncée et boueuse mène au bord du Lac de la Croix. Le chalet isolé de Sylvain est construit sur pilotis à flanc de colline au milieu des sapins. Un petit paradis qui est en vente car il part s’installer en Louisiane. L’immense terrasse en bois fait face au lac encore gelé en ce début de printemps timide. Il n’est pas calé ! Expression qui signifie que l’épaisse couche de glace, vestige hivernal, recouvre complètement le lac. Quand il « cale », ce phénomène prend quelques heures et c’est un vrai spectacle que de voir la plaque gelée sombrer dans les eaux calmes et noires. Même si c’est tentant, comme dit Sylvain, « yé pas question d'aller s'saucer ! » (Traduire, aller se baigner, avec l'accent c'est craquant !).
Il nous embauche pour la corvée bois. Les stères coupés sont stockés tout en haut du terrain. Il faut charger le pick-up ras le haillon. Puis descendre en marche arrière sur le sentier en pente jusqu'à un premier palier, car il est impossible de faire demi-tour en bas. Puis entasser les buches dans la brouette, avant de dévaler le chemin abrupt jusqu'à l'abri bois en visant bien, et balancer la brouette pour la vider... Ça c'est l'fun (expression québécoise que j'adore !). Je regarde les garçons faire, c’est un poil sportif, mais le paradis ça se mérite. Ajouter à ça que pendant l’hiver, la neige complique sérieusement la vie quotidienne. Je commence à comprendre pourquoi Sylvain vend son chalet au « paradis ».
Les bras endoloris, mais bien réchauffés, nous buvons une bière fraîche sur la terrasse. Le soleil se couche, le lac scintille, nous sommes sous le charme. Sylvain nous pointe du doigt un joli chalet sur la rive juste en face qui est lui aussi en vente. On ne peut y accéder qu’en bateau l’été et en ski-doo l’hiver. Et en ce moment pas du tout, car la couche de glace est trop fragile pour la motoneige et le lac n’est pas encore navigable. Y en a qui n’ont pas une vie facile !
Il nous restait encore à découvrir une petite merveille culinaire, la tarte aux bleuets, les bleuets étant les myrtilles canadiennes. Un délice à se damner dont notre hôte nous régale en dessert, installés devant la cheminée en écoutant les récits de voyages de Sylvain et ses projets de vie en Louisiane.
Après chaque rencontre nous repartons toujours plus riches et j'espère que la réciproque est vraie !
Bye, Sylvain, bonne chance.
Nous longeons le lac St Jean et sommes éblouis par le soleil se reflétant sur ce miroir gelé. La glace translucide découpée comme une dentelle fond lentement sur les berges.
Nous arrivons à Chibougamau, ça faisait rire Marc ! « Mais qu’allez vous faire là haut ? N’y a rien que des épinettes ! ».
Oui ! La route est longue, Oui ! Il n'y a que des sapins noirs mais pour nous autres, c'est très exotique ! Et on adore les routes et les paysages à perte de vue car ça  n’existe pas chez nous.
En attendant que Guillaume, notre couchsurfer du soir termine son travail, nous nous installons en terrasse, dans un bar sympa, « la P'tite Broue » ambiance Rock qui plait bien à mon Lolo, et des patrons motards, souriants, que notre trip émerveille.
Guillaume, et ses deux chats, Mademoiselle Chose et Léo, nous accueillent. L’un de ses copains nous rejoint et ils nous proposent une balade apéritive sur des sentiers encore à moitié enneigés, où le pied glisse et s'enfonce dans une boue noire et froide. La soirée se passe tranquillement, les chats sont sympas, et Guillaume est charmant.

Au matin Léo, un amour de gros matou, nous regarde charger la moto et partir.
Nous prenons la route de Val d'Or et traversons le territoire indien Cris de la Baie James. Nous sommes prudent et faisons le plein à chaque station car elles se raréfient. Un client, indien descend de son pick-up pour venir nous saluer avec un grand sourire. La moto attire toujours la sympathie des gens. Quand on lui dit qu'on va en Alaska puis en Amérique du Sud, il nous serre chaleureusement la main, admiratif. Il nous explique que tous les hommes du village sont partis chasser l'outarde, et l'oie blanche.
On est tout content de ce bref et chaleureux échange et de constater que les relations entre les indiens et les blancs se sont bien détendues. Les panneaux de signalisation, sont écrits en anglais et langue Crie. Bien que nous soyons encore dans la Province de Québec, nous nous exprimons dorénavant en anglais.

Val D'or se situe en Abitibi, c'est une cité minière, qui comme son nom l'indique, roule sur l'or !
Nous sommes en relation avec Gaston et Clémence, par l'intermédiaire de Gilles, un motard savoyard contacté sur le forum BMW. Il a vécu ici il y a quelques années.
Gaston et Clémence nous permettent de planter ou plutôt poser la tente sur la terrasse de leur chalet de bois, qu’ils ont construit eux même.
Ils nous proposent d'aller voir l'ancienne pourvoirie de Gilles, qui vient d'être rachetée et est actuellement en rénovation. Une pourvoirie est un établissement qui fourni nombre de services pour des activités de plein air : hébergement, restauration, location de véhicules, chasse et pêche.

Gaston y a été guide motoneige pendant plusieurs années. Il nous fait rêver avec ses récits de randonnées hivernales en Ski-Doo, à travers les lacs gelés, les sentiers forestiers, et les nuits passées dans sa petite cabane cachée en plein nord canadien.
Nous finissons la soirée au restaurant. J’ai mal à la gorge, comme si j’avais avalé une boite d’épingles. Je laisse Laurent discuter avec Gaston et Clémence et me contente d’opiner du chef de temps à autre. Il faut dire qu’il y a un tel brouhaha que j’ai du mal à suivre la conversation. Mon anglais étant encore assez hésitant, dès que je perds le fil, j’ai un peu de mal à retrouver !

Nous quittons Val d'Or, ses mines d'or, et ses maisons de rondins aux colossales cheminées de galets. Ici la situation économique est proche du plein emploi. Les salaires font rêver, 85 000€/an pour un ouvrier des mines, mais il faut pouvoir supporter les longs mois d’hiver. Beaucoup d’étrangers alléchés par les salaires mirobolants, jettent l’éponge dans les deux ans.

Nous nous dirigeons  plein ouest vers Timmins.

Adieu Québec et Bienvenue en Ontario.

365 kilomètres de lacs bordés d'épinettes qu'on en oublie les limitations de vitesse. Je ne sais pas pourquoi, mais quand la voiture de police nous a croisé, j'ai eu comme un pressentiment... qui s'est confirmé quand Laurent s'est garé gentiment sur le bas-côté. Eh oui, une arrestation, avec les gyrophares et tout et tout. Le policier a du faire un demi-tour au frein à main pour se lancer à notre poursuite. Laurent qui ne regarde pas très souvent dans ses rétros à mis un moment avant de se rendre compte qu’il était suivi. C’est quand le gars a mis la sirène…
Il faut savoir que les voitures de police sont équipées d'un radar qui prend dans les deux sens. C'est l' fun ! Bon ben on n'moufte pas, on répond gentiment au monsieur qui ressemble à un acteur de ciné, on attend sagement qu'il vérifie les papiers, on écoute poliment les conseils de prudence, rapport au risque de collision avec les orignals…non ce n’est pas une faute de frappe, les canadiens disent « orignals » et pas orignaux. Et on repart.... doucement, avec une petite amende de $130, qu'il faudra payer en cash à Timmins.
Je le savais bien qu'on roulait trop vite !
Et là, ce qui devait être une soirée de m..... avec une petite soupe à la grimace va se transformer petit à petit en une fin de journée qui restera un magnifique souvenir.
On arrive donc à Timmins avec l'intention de trouver un camping. 
Laurent avise un motard en Goldwing, qui lui fait signe de le suivre. Nous nous garons sur le parking d'un supermarché à côté de plusieurs autres motards. C'est leur lieu de rendez-vous. Immédiatement, ils nous disent que les campings sont fermés, la saison n'est pas commencée. Bon, ben ce n’est pas cool ça ! Nous discutons cinq minutes, et une femme rousse en souriant, nous dit en français avec l'accent canadien : « le seul camping ouvert, c'est ma pelouse ! » Elle éclate de rire.
_«  Venez, vous allez dormir chez nous, je m'appelle Pat et voici mon mari Jerry,  nice to meet you ».
Pat enfourche son bicycle, comme elle dit, une Yamaha 1300 Wild Star, et Jerry sa Pan Européan, nous les suivons.

Vingt-cinq kilomètres plus loin en pleine campagne, nous garons les motos dans la maison.... ah non… C’est le garage ! 

C'est quand même un truc que je ne crois pas possible en France. Rencontrer des inconnus sur un parking de supermarché et dormir chez eux le soir même. On espère bien pouvoir un jour rendre un peu de ce que l'on a reçu ! Ils nous reçoivent comme des amis de toujours et nous proposent finalement de nous installer dans la chambre d’amis plutôt que de planter la tente. Quelle  hospitalité ! La nouvelle de notre présence chez eux se propage à toute allure. Dan et sa Kawasaki KLR, James et David en KTM, Linda, sa fille Vanessa et son chum Luc arrivent en motos.
Une ambiance de folie, une soirée de potes, les questions fusent, passions communes, les motos, les voyages, en anglais, en français, en franglais... Géniiiiaaaal ! Et bien sur nous parlons de notre petite affaire avec la maréchaussée locale ! Et là, à côté de moi, Dan sort sa plaque, une vraie plaque de vrai policier. Il dégaine son téléphone portable et piouff, plus de prune ! Un grand merci à toi Dan.
BIENVENUE EN ONTARIO !
Pour le souper, ils mettent les petits plats dans les grands. David prend des photos qu’il met en ligne sur leur forum local pour saluer l'hospitalité de leurs amis Pat et Jerry. Le rire de Pat ensoleille les discussions et sa façon de raconter ses virées en « bicycle » avec ses copines, me font craquer. Moi aussi je veux faire des balades avec vous les filles ! 
Nous les quittons au matin, avec l'espoir qu'ils viendront eux aussi se perdre un jour en Indre et Loire.
On s’arrête sur la transcanadienne dans la petite ville de White River, intrigués par des gens qui prennent en photo une statue géante de Winnie l’Ourson, ou plutôt Winnie The Pooh. Pour la petite histoire, un trappeur ramena un bébé ours à White River après avoir tué sa mère. Il était commun à cette époque d'avoir des oursons en ville. Lors de la première guerre mondiale un convoi ferroviaire de soldat fit étape dans la ville et l’un d’eux acheta l'ourson, le ramena chez lui a Winnipeg d'où il lui donna son nom. Il se rendît plus tard en Europe et mit Winnie en pension au London zoo ou il termina ses jours.
Tous les soirs ne se ressemblent pas. Pour nous rappeler que la route n'est pas juste une succession de jolies rencontres et de paysages magnifiques, nous devons planter la tente dans un camping très spartiate, les douches sont dans une cabane sale et glaciale, les toilettes nauséabondes. Il fait très froid et humide. Il y a encore de la neige dans les creux. On allume un grand feu pour se réchauffer. Mais finalement nous échouons dans la loge du gardien qui sert à la fois d'épicerie, de bar, de boutique à radouilles et qui en prime sent la frite, mais au moins on est au sec, et il y a du wifi. On squatte jusqu’à la fermeture, après avoir soupé rapidement. Le propriétaire nous met dehors et on se glisse dans la tente humide et glacée.
Bien emmitouflés dans les duvets, la nuit passe au rythme d'un vent fou qui hurle dans les sapins et fait claquer la toile de tente.

Au matin, il faut la replier sous la pluie. Tout ce qu’on déteste. Les violentes bourrasques nous rendent la tache difficile, il fait super froid, les doigts sont gourds et on a mal dormi.
Une fois tout le matériel chargé sur la moto, Laurent lance les chevaux sur la route qui mène à Thunder Bay en longeant le Lac Supérieur. On a l’impression de réviser des cours de géo !
Ici, de magnifiques fresques peintes sur les murs borgnes d’une station service, là, des peaux d’ours tendues sur des bâtis en bois sèchent, rien ne ressemble à ce que l’on voit chez nous au bord des routes.

ONTARIO MANITOBA, ou comment se faire des PNEUS CARRES

Des forêts de sapins verts, à l'infini, des milliers de lacs couleur saphir, habités par des familles de castors, un ciel qui vire peu à peu du plomb à l'azur, des étendues d'épinettes fantômes, spectres gris et torturés qui se dressent le longs des étangs, voilà en une phrase, résumé le paysage qui nous entoure pendant la traversée de l'Ontario.

Hélène et Robert rencontrés à Tadoussac nous avait prévenus, c'est « loooongtario » ! La route est interminable, Laurent passe le temps en lisant les panneaux d'adoption des routes. Au canada comme aux USA il est possible d'adopter une route, et donc d'avoir son panneau à son nom, ou dédié à un proche disparu. C’est un engagement moral et citoyen pour des gens ou des communautés qui entretiendront et nettoieront une portion d’asphalte de plusieurs kilomètres. Nous arrivons à Thunder Bay et on s’installe dans un hostel, le Sleeping Giant. Mon anglais est encore un peu timide, et je parle mieux « chat »,  ce qui fait que j’ai la cote avec la bestiole qui vit là, un gros matou noir, collant comme une tartine au sirop d’érable. La déco est très éclectique, vieux canapé qui grince, une tapisserie mexicaine côtoie un poster indien et des infos touristiques punaisées sur le mur. C’est un peu surprenant au début les hostel, on se sent comme à la maison, sauf qu'il y a des gens que tu ne connais pas installés dans le salon ou en train de boire et de manger dans la cuisine !
Le matin suivant, départ à la fraîche, on doit être à Winnipeg dans le Manitoba en fin de journée. Une des rares curiosités du coin sont les chutes de Kakabeka (les Niagara du Nord) à la sortie de la ville. On aime bien les cascades !

Le paysage change peu à peu, les forêts sont plus espacées, et nous entrons au Manitoba.

Les grandes plaines céréalières du Canada sans aucun relief, s'étalent aussi loin que porte le regard. « T'es prêt mon amour ? Ça va être long... » Je ne me croyais pas capable de m'endormir en moto, ben en fait ça se passe très bien. Je suis installée sur mon trône, callée par les bagages, assise au chaud sur ma peau de bête, bercée par le ronron du moteur. Je pose mon casque sur le dos de mon pilote et paf je m’endors... le grand air, ça fatigue !
Mais bon, je n’ai pas l'esprit tranquille, quand même, j'ai peur de me réveiller en sursaut et de tomber, Laurent me jure que ce n'est pas possible.
Une fois réveillée, j'occupe le temps. Je regarde à droite pendant une demi-heure heure et puis je change de côté quand je sens venir le torticolis. J’expérimente la prise de photo à la volée, et les différentes fonctions de l’appareil afin d’éviter au maximum le flou. Mais prendre des photos avec des gants de moto, c’est comme vouloir téléphoner avec des gants de boxe, on manque de précision ! Donc Je mitraille, les camions qui nous croisent, ceux qu'on double, et même ceux qui nous suivent… en me faisant dans ma tête le remake du film « Duel ». Ça me fascine ces énormes trucks. Ce sont les rois de la route. Ils foncent nuit et jour à travers le pays, transportant des milliers de tonnes de matériels, de céréales, de liquides divers, dans un boucan d'enfer.

Nous faisons halte pour la nuit à  Falcon Lake dans un camping quasi désert, réouvert le matin même. Ce n’est pas du goût des petits rongeurs et des chevreuils qui avaient pour un temps envahis les sous bois.

En montant la tente, on s'aperçoit que l'on a oublié, lors de notre précédent bivouac, l'arceau qui maintient l’auvent. Dans notre empressement à tout faire vite sous la pluie, on a laissé une partie du matériel dans l’herbe ! Gasp, fichtre, pas glop, pas glop !!! Pour ne pas dire p..... de m....; Y a plus qu’à racheter ....La tente pique un peu du nez, mais reste utilisable. Depuis deux semaines que nous sommes partis, nous trouvons notre rythme pour monter et démonter la tente rapidement. Nous nous sommes habitués à ranger les affaires toujours de la même manière afin d’être le plus efficace possible et ne pas perdre deux heures tous les matins, surtout quand il pleut. J’ai mon côté, Laurent à le sien. Chacun a une valise alu et un sac souple dans lesquels sont calés, duvet, matelas gonflable ultra compact, sac de vêtements étanche et compressible, une paire de basket, et trousse de toilette. Dans le top-case se trouvent le réchaud et les gamelles, des outils, et la trousse à pharmacie. La tente une fois pliée est attachée sur le top-case. On a essayé de répartir le poids pour équilibrer au mieux la moto. Mais pour le moment on a encore l’impression d’être en vacances. Nous ne sommes pas encore rentrés dans l’esprit du voyage au long court.
La traversée du Manitoba continue sous un soleil radieux, comme nous !
Les plaines céréalières sont inondées. On pensait que c'était des lacs, pas du tout, ce sont les restes des très importantes inondations dont on a entendu parler lorsque nous étions au Québec. Les fermes isolées sont cernées par les champs transformés en marécages, les cabanes en bois penchent dangereusement et menacent de s’effondrer.

L'été passé, les pluies avaient été importantes, cet hiver la neige est tombée en abondance et après la fonte, des tempêtes de neige tardives ont empêché les propriétaires de labourer et semer. Il se peut même qu'il n'y ait aucune récolte cette année.... M'est avis qu'il va y avoir des ruptures de stock de pop-corn dans les supermarkets !
Nous nous arrêtons à Inglis, pour prendre en photo les vieux élévateurs à grains restaurés, repeints et mis en scène, datant de 1920 les derniers au Canada, vestiges d'une époque révolue.
En fin d’après midi, nous arrivons à Russell, très paisible bourgade à la frontière du Saskatchewan, typique du Midwest canadien. Bernhart, Shannon, leurs cinq enfants, leur chien, et la KTM 950 nous accueillent dans leur immense maison, pour une soirée familiale. Ils ont répondu très gentiment à notre demande d’hébergement via le site d’Horizon Unlimited. C’est un peu le même principe que le couchsurfing mais c’est uniquement dédié aux motards voyageurs du monde entier. Et Bernhart, grand gaillard d'origine Autrichienne, fait partie de la communauté d'Horizon.  Épris de grands espaces, qu’il parcoure en off road, il nous raconte son dernier trip avec des copains sur la Dempster Highway, six cents kilomètres de piste qui montent encore plus haut que le cercle polaire, dans les Northwest Territories jusqu'à Inuvik. Je vois les yeux de Laurent qui brillent d’envie en regardant les magnifiques photos de son album souvenir.
Nous entrons dans la province du Saskatchewan, et c’est le même paysage désolé, champs inondés à perte de vue, qui font la joie des canards et des oies sauvages.

Moi qui adore les belles voitures, je suis aux anges. Depuis le début j’écarquille les yeux comme un enfant devant une vitrine de bonbons. Je me vois très bien vivre ici, l'été au volant d'un magnifique pick-up Dodge ou Chevrolet et l'hiver, déguisée en Inuit au guidon de ma motoneige pour aller faire des courses, traversant, lacs gelés et forêts enneigées. En revanche,  « la p'tite maison dans la prairie », ce n'est pas mon truc ! Et pourtant elles sont jolies comme tout, les fermes, leurs granges et leurs silos à grains cachés dans les bosquets au milieu de milliers d'hectares de bonnes terres cultivables ! Certaines sont abandonnées, et par curiosité, nous avons visité l’une d’elle. Entièrement construite en bois, cloisons, planchers, toiture, et même terrasse et balcon. Un coup de vent et zou, il ne reste qu’un gros tas de planches cloutées. Je comprends mieux pourquoi à chaque « hurricane », on nous montre en reportage télé, des villes entières rayées de la carte. Mais elles ont un charme fou, auquel nous sommes sensibles.

Il n’y a pas tellement d’intérêt à prendre les routes secondaires, alors nous empruntons les highways. En réalité, nous sommes sur la Transcanadienne. Comme son nom l’indique elle traverse les dix provinces du Canada en reliant l’océan Atlantique au Pacifique sur 7 821 kms. Des trucks, longs comme des trains qui roulent sans s’arrêter dans un bruit de tonnerre. Quelques stations services abandonnées nous plongent dans une ambiance à la « Mad Max ». C’est souvent notre sentiment, l’impression d’être dans un film. Je crois que beaucoup de français ressentent ça, nourris comme on l’a été au cinéma américain.

Le vent s'est levé sur les prairies du Saskatchewan. Un vent violent et farceur, qui balaye la route en tous sens et mets mes nerfs à rude épreuve.
Ma fascination pour les trucks, cesse au moment ou ils nous croisent, ils poussent l'air devant eux de toute la puissance de leur centaines de chevaux fous, et quelques secondes après, une déflagration d'air nous prend par surprise et secoue la moto et son pilote qui, lui ne bronche pas, ou si peu, tandis que moi je croise les doigts pour rester dessus.

En arrivant à Saskatoon, c'est carrément la tempête, qui lève des tourbillons de sable. On en croque tout l'après midi.
Première mission, trouver d'urgence un arceau de rechange pour la tente. 
Un p'tit tour dans un magasin d’outdoor à la sauce canadienne et nous voilà sauvé !
Il faut imaginer un entrepôt dix fois grand comme un hypermarché de chez nous, avec des rayons, chasse, pêche, camping, sportswear, sous les regards froids et accusateurs de milliers de têtes d’animaux taxidermisés, du plus petit écureuil, au bison en passant par les elks, un gigantesque cerf canadien jusqu’aux ours blancs noirs ou marron.

Il nous faut maintenant trouver un camping. Pas beaucoup d’herbe par ici, il faudra se contenter d’un emplacement terreux ! Mais c'est bon on y est, et la tente est montée. Il faut maintenant aller faire quelques courses pour diner, préparer le repas, marcher un peu pour se détendre les jambes… 1 500 Kms un peu fatigants sur les routes rectilignes des grandes plaines du Midwest Canadien.

Canada Part 2

CANADA NOT DRY MAIS ON THE ROCKS

Nous entrons en Alberta, et.....rien ne change, des prairies, des milliers d'hectares de terres agricoles, les mêmes fermes, granges et silos posés sur cette terre qui n'en finit pas.

Et pourtant, il y a un je ne sais quoi de différent... on s'en est fait la remarque après, quelque chose a changé.
Est ce parce que nous avons pris une route parallèle, ou le trafic est quasi inexistant ?

Est ce parce que des troupeaux d’animaux apportent un souffle de vie dans ces immensités désertiques ?

Ou bien tout simplement, sommes nous tombés sous le charme de cette terre généreuse, accueillante, que le timide soleil de printemps tente de réchauffer en asséchant les champs inondés?
Déjà plus de 3 500 kms au compteur, et la communication entre nous, sur la moto, est assez difficile. 
Moi qui suis bavarde, j'ai souvent un truc à dire. Mais ouvrir la visière et vouloir parler à 130 km/h ..... CE N’EST PAS POSSIBLE...  Y a trop d'air qui entre dans la bouche et dans le nez, et il ne sort de la gorge qu'un horrible borborygme.
Laurent me dit :
_« On convient d'un code, quand tu veux me montrer un truc sympa, ou me parler tu me tapotes le bras, et si tu as peur, tu serres les genoux ».
_« Ok bébé, mais là, tu risques d'avoir très vite un gros bleu sur le bras et moi, c’est sûr, je vais me faire des adducteurs en béton... Chouette ! »

Jusqu'à Calgary les routes sont comme dans les autres provinces, quadrillées comme des pages de cahiers Clairefontaine. Je ne sais pas qui est ce mec qui a fait les tracés, mais on dirait qu'il a prit sa règle et son crayon, a dessiné quatre grands carrés, tiré de beaux traits verticaux et horizontaux sur sa page et a dit : «  Dans ce carré se sera l'Alberta et dans les autres, je case l’Ontario, le Manitoba, et le Saskatchewan...et zou, ça ira bien comme ça ! »

En même temps c'est génial, on ne peut pas se perdre, quand on va vers le Nord ou le Sud, on roule sur une route verticale numérotée impaire, et quand on va vers l'Est ou l'Ouest on est sur une route horizontale numérotée paire, comme ça on sait toujours ou on est. 
Et pendant deux cents kilomètres avec un vent latéral, on a roulé sur une route horizontale !

Durant les longues heures de roulage, des idées saugrenues s’installent dans mon cerveau. « Il y en a un qui doit être riche aujourd'hui, c'est celui qui a vendu le fil de fer barbelé, aux éleveurs. Deux cents kilomètres, sur quatre niveaux, multiplié par deux car il faut clôturer chaque côté de la route..... Et je ne parle pas de celui qui leur a vendu les poteaux ! ». On a vraiment le temps de penser à des trucs idiots quand on est assis derrière. 
Oh, le paysage change !
En une dizaine de kilomètres, les plaines disparaissent, et nous voici au milieu des Badlands Canadiennes.

Les  fameux Hoodoos, sorte de cheminées de terre rouge surmontées d’une pierre plate, sentinelles en périls, victimes de l'érosion et des piétinements des touristes, gardent l'entrée de la vallée des Dinosaures.

De très nombreux fossiles y ont été découverts et exposés fièrement dans un musée que nous n'irons pas voir.

Drumheller, est une charmante bourgade et la ville principale de cette région. Sa grande place est dominée par un T-Rex gigantissime  de trente ou quarante mètres de hauteur. La moto garée à ses pattes est minuscule. Spielberg avec son « Jurassic Park » est p'tit joueur à côté !
Et on y croise d'autres sacrées belles bêtes… Pick-up Dodge ou GMC rutilants, Ford Mustang racing. Waouh !

Nous faisons le tour des curiosités locales, le pont suspendu en mailles d’acier qui menait aux mines de charbon ; Une succession de onze ponts métalliques qui ne mènent nulle part ! Une mini église super kitch, dont la ville s'enorgueillis qu'elle soit la plus petite AU MONDE !!!

A chaque arrêt, nous somme assaillis par des escadrons de maringoins, les moustiques locaux particulièrement voraces. La chaleur et l’humidité, des marécages sont les deux mamelles du moustique piqueur ! 
Cette année, c'est la première fois qu'il y en a autant ! 
C'est la 1re  fois qu'il y a autant d'inondations !
C'est la 1re  fois que l'essence atteint de tels records de prix ! 
C'est la 1re  fois que le printemps est autant en retard !
Et nous c'est la 1er  fois qu'on met les pieds au Canada... Je me demande s'il y a un lien !
On peut dire que ça nous a quand même bien pourris la journée.
Pourtant le camping était sympa et on l'avait presque pour nous tout seuls. De l’herbe, quelques arbres, une table avec des bancs. Une sorte de mouette, venue-de-je-ne-sais-où, très goulue, termine la gamelle de macaronis à la bolognaise et toujours ces maringouins en formation serrées, attirés par la chair fraiche.

Direction Calgary. Warren de la communauté Horizon a répondu à notre mail et nous attend avec Kay et leurs enfants. Nous passons tous ensemble une soirée très conviviale, et gourmande. Laurent s'éclate en anglais et du coup ça permet d'avoir de véritables conversations sur des dizaines de sujets de société. Je comprends de mieux en mieux et participe un peu plus aux débats, mais peux mieux faire ! Je sors épuisée de ces soirées de discussions à bâton rompu, à force de me concentrer. Plus tard, seule avec moi-même, je me repasse le film de la soirée et je construits des phrases tranquillement qui je l’espère me serviront la prochaine fois. Et la nuit, mon cerveau continu la gymnastique.
Encore une fois l'hospitalité canadienne nous enchante et j’ai même pu faire un tour en Mustang, la voiture de mes rêves, dans laquelle le fiston se fait la main !

Nous découvrons le centre de Calgary. Le temps est gris et menaçant. La ville est avant tout connue pour son célèbre Stampede qui se tient en juillet. C'est le plus gros rassemblement western du continent américain. Tout ici rappelle le monde des cowboys, et la ville se transforme pendant une semaine en gigantesque « party » ponctuée de rodéos et de courses de chariots. Hi Ha!!!
Et il y a tout ce qu’il faut pour équiper les cow-boys, magasins de santiags qui s’alignent sur les étagères du sol au plafond, chapeaux cuir, feutres, selles, lassos. Nous reprenons la route direction Banff dans les Rockies Mountains, sous un déluge et une température qui a chuté brutalement de 10°. 
Après des kilomètres sous une pluie battante qui nous glace jusqu’au os, on déclare forfait et on échoue dans l’hôtel Bighorn juste à côté d’une station service où nous venons de faire le plein.
Trop froid, trop mouillés, trop de brouillard. 
Un couple d'indiens d'Inde très souriants nous tend la clé d’une chambre immense et la propriétaire nous apporte un radiateur soufflant, pour accélérer le séchage de nos vêtements.  Le café est en libre service, notre kit de survie nous est très utile pour cuisiner une bonne soupe et des pâtes. Un vieux film avec Kevin Costner, « Waterworld » occupe notre soirée d’aventuriers trempés. Décidément c’est de circonstance !
On est tellement bien qu’on décide de rester une deuxième nuit et la charmante propriétaire nous prête son laissez-passer pour pouvoir entrer dans le National Park de Banff.

NE PAS VENDRE LA PEAU DE L’OURS

Banff est la porte d'entrée de deux parcs nationaux, au cœur de l'Alberta, qui regroupe Lake Louise et Jasper. Nous devrions voir des animaux sauvages car c'est une immense réserve naturelle protégée, d’ailleurs les panneaux sont très explicites sur la faune locale.

La ville est cernée de pics enneigés contrastant avec le vert des sapins qui couvrent leurs flancs. Les sommets majestueux se reflètent dans des lacs couleur émeraude. Sur les berges, des centaines d’arbres déracinés, témoignent de la force des vents. Leurs immenses chignons de racines nues et délavées sont comme des sculptures aux formes torturées.

Marcher sur les sentiers de randonnée nous réserve quelques jolies rencontres avec des elks, sorte de très gros chevreuils.

Main street est une succession ininterrompue de boutiques à souvenirs, et d’objets artisanaux, que j’entreprends de visiter une par une.
Commence pour moi une très longue succession de frustrations, car je ne peux rien acheter faute de place sur la moto, un vrai crève-cœur, moi qui suis une acheteuse impénitente !
Notre route nous mène ensuite à Lake Louise. Un long ruban asphalté serpente dans la vallée entre les Rockies Mountains qui nous sourient de tous leurs dents blanches. Des paysages d'une majesté incroyable comme seule la montagne peut offrir.

On met pied à terre au Johnston Canyon qui nous tend ses bras...mi eau, mi glace.

Une jolie balade de cinq kilomètres de sentiers forestiers et de jolies grimpettes, ça vous met en joie de bon matin. Le chemin longe une rivière impétueuse. A chaque détour elle offre une vue plongeante sur ses gorges jusqu'à la cascade finale.

Lake Louise Station est une station chic et un haut lieu de villégiature pour les Canadiens.

Paysage de carte postale offert aux milliers de touristes, car la saison débute et de plus, c'est le « long May week-end », premier grand rush de l’année au Canada. C'est l'occasion de voir rouler des camping-cars longs comme des trains, certains remorquant leur 4X4.

Malheureusement pour nous, ici c’est encore l’hiver, le lac n'a pas calé, et la couche de glace est encore si épaisse que ce n'est pas demain la veille. Le printemps  oublie de pointer son nez.

Il y des congères le long de la route, et les parkings sont à peine déneigés.

C'est joli ! Mais il y a vraiment trop de monde, un petit pique-nique rapide face au Lac assis sur un banc, les pieds dans la neige sous le regard curieux d'un petit autochtone emplumé, et nous repartons. C’est l’heure de pointe.  Les autocars, sur les parkings, vomissent des hordes de touristes. Plusieurs sont en tongs le casse-croute sous le bras. Humm, les tongs dans la neige… C’est la bonne idée du jour !

Les chutes de neige ont été si tardives que nous ne verrons pas le Lake Moraine ni le Lake Peyto, les routes sont impraticables et fermées à la circulation.
Il nous faut faire quelques kilomètres de plus pour trouver un camping. « Mosquito Creek » est le seul ouvert, et n'offre que des toilettes sèches. Ni douche, ni sanitaire, mais quelques buches à disposition pour faire du feu. On n'a pas le choix. C'est l'occasion de tester notre matériel dans des conditions plutôt inhabituelles. En effet, le camping est sous la neige ! Des congères de plus d’un mètre de haut bordent les allées, et entre la neige et les arbres, il reste peu d’espace libre pour planter la tente. Seuls un camping-car est garé sur le grand parking détrempé et un couple en pick-up s’est installé sous les sapins. Laurent armé d’un morceau de plastique dur en guise de pelle, entreprend d’ouvrir un passage dans le mur de neige pour atteindre une petite clairière dégagée entourée de résineux. On y plante la tente, et une table en bois avec ses bancs nous offre un complément de confort. La plupart des campings au Canada sont équipés ainsi, table, banc, et emplacement délimité pour le feu.

Bon ce n’est pas la concentre « des Eléphants » (concentration moto hivernale en Allemagne en Janvier) mais « fait pas chaud, chaud ! ».
Une bonne soupe déshydratée, et un plat de pâtes, font un repas idéal pour se réchauffer le corps. La sensation est de courte durée, car nous rinçons la vaisselle dans l’eau glacée du torrent.

Jusqu'à présent on n'a pas eu de bol, aucun animal sauvage, orignal, ours, loup n'a voulu faire notre connaissance ! 
On a eu droit à quelques elks (wapitis) broutant la pelouse des massifs de Banff, un Tic sans son Tac ! Petit écureuil vif et effronté. Et une horde de mouflons d'Amérique.

Dans ce camping un peu sauvage, il y une installation spéciale, corde et poulie, pour stocker la nourriture à l'abri des ours. Il faut mettre tout ce qui ce mange, et même son dentifrice, dans un sac et le suspendre assez haut dans un arbre et à l’écart du lieu où l’on dort... Ah oui quand même, c'est un signe… Le signe que je vais éviter de me lever la nuit !
Ah ça l' fait fantasmer « Into The Wild », mon amoureux, ben on va voir ! 
Marc et France de Kingsey Falls, nous avaient expliqués que les trappeurs urinaient dans des bouteilles pour ne pas laisser de traces et effrayer les ours. Moi j'ai dit à Laurent «  vas y bébé fait pipi tout autour de la tente, je veux dormir tranquille ! ».
Point d'ours cette nuit là.... Cette recette est redoutablement efficace.

Après le canyon et les chutes, le glacier Athabasca est le point culminant de cette route bien nommée : Icefield Parkway (promenade des glaciers). Nous nous trouvons au pied d'un glacier qui se meurt comme ses lointains cousins européens et perd chaque année des dizaines de mètres de son manteau de glace. Les monstrueux bus 4x4 aux couleurs du Canada, rouge et blanc emmènent malgré tout des centaines de touristes sur ses flancs moribonds. Nous sommes allés à pied vérifier les piquets plantés de plus en plus loin, témoins du recul de ce géant. Depuis 1885 il a perdu environ 60% de son volume. Ça fait peur.

Le passage de la rivière Saskatchewan est un spectacle extraordinaire. Ses méandres sont parsemés de centaines de petits ilots sur lesquels poussent des sapins noirs longilignes avec en toile de fond les sommets  enneigés.  Carte postale idyllique !

Tout à coup un attroupement de véhicules garés sur le bord de la route, marque la présence d’un animal. Notre premier ours noir !  Il fait une sieste dans un sous-bois, et nous sommes une bonne dizaine à l'épier. La période d’hibernation se termine pour les ours, ils dorment encore beaucoup mais sont affamés et il faut être très prudent en se promenant en forêt, car les ours peuvent attaquer s’ils sont surpris. C’est pour cette raison que l’on trouve dans tous les Visitors Centers, des grelots, des sprays au poivre ainsi que toutes les infos utiles pour bien cohabiter.

Á Jasper, nous sommes attendus chez Karen et Doug contactés via le site d’Horizons Unlimited. Lorsque nous garons la moto devant leur jolie maison située un peu à l’écart du centre ville dans un petit lotissement, qu’ils appellent un condo, Karen est seule. Doug doit arriver d’une minute à l’autre d’une randonnée de plusieurs jours en montagne avec l’un de ses amis.

Ils sont tous les deux très sportifs et ont transformé leur sous-sol en salle de musculation, où sont rangés, le canoë,  les VTT, les rollers, et tout le matériel nécessaire à la pratique de la randonnée, et de l’équitation. Et dès qu’ils en ont l’occasion, ils escaladent toutes les montagnes avoisinantes.
Doug me fait penser à Sylvester Stallone, brun, pas très grand mais très baraqué. Karen est petite, blonde et pleine de vie. Ils ont la cinquantaine et croquent la vie à pleine dent.
Doug, adore son job, il conduit les trains de passagers pour la Compagnie Via Rail Canada, de Jasper à Vancouver. Ah les trains ! Un sujet de conversation de plus pour les garçons !
Quant à Karen, elle cuisine comme un chef étoilé, et nous régale de banana-bread, de blueberries cakes, de rôtis de viandes aux épices, de cucurbitacées inconnues cuites et parfumées d'une sauce au lait de coco curry. Un florilège de saveurs de couleurs et de mélanges subtils.
Je comprends pourquoi Doug part ensuite à l'assaut des pentes abruptes !

Mais lui aussi a une spécialité : le breakfast. Pour un « slowly morning » comme il dit, tout en douceurs, il prépare des pancakes hallucinants gorgés de sirop d'érable, recouverts de fromage blanc, et un extraordinaire porridge, flocons d’avoine, pommes, raisins, fruits secs, des plus diététique.
Ils sont tout les deux d'une patience d'ange avec mon anglais à l'arrache et « so funny ». Le dernier soir, Jack le papa de Karen qui est veuf, vient diner. Une prière avant d'honorer un véritable festin, un saumon géant cuit au BBCue.

Soirée familiale, drôle et typiquement canadienne qui se termine devant un match de hockey dont l'équipe de Vancouver sortira vainqueur. Je n'ai pas compris toutes les règles mais j'ai partagé l'enthousiasme général !
Le lendemain, ils sont heureux de nous accompagner dans notre découverte de leur région. Ils vivent au cœur d'un petit paradis de lacs, de montagnes et de forêts dont on dirait que les couleurs n’existent nulle part ailleurs.

Super balade en bécane sur une route en lacet bordée de pins, de lacs et de crêtes enneigées, qui fait le tour du lac Maligne.

Et soudain c'est « La rencontre ! ». L’ours. Un grizzli…Énorme. Un mâle, reconnaissable à la bosse sur son cou. Il est en train de manger tranquillement les touffes d'herbe.... du fairway de l'Hôtel Fairmont, l’hôtel 4 étoiles du coin. Il ne se refuse rien le bougre !
On rêve ! 
Il y a un grizzli en plein milieu du terrain de golf, et ça n'affole personne. Une femme juchée sur sa petite voiturette électrique agite calmement le carillon pour prévenir la bébête. Il trottine et disparait dans les fourrés qui bordent le green. Nous, en France on a trois ou quatre malheureux oursons dans les Pyrénées et ça fait toute une histoire avec les comités pro-nature et les éleveurs de moutons locaux.

La dernière soirée, Doug et Laurent partent entre hommes se frotter à la vie sauvage pendant que Karen et moi papotons comme deux copines en faisant la vaisselle. Les hommes prennent le 4X4 et se font un petit trip nocturne. Les ours noirs sont de sortie, ils les approchent doucement et les observent dans la pénombre, tranquillement....

Il faut reprendre la route, déjà.

UNE JOURNEE SUR LA TERRE

En quittant Jasper, nous laissons peu à peu derrière nous les Rockies Mountains.

D'immenses forêts de résineux bordent la route et nous réserve une bien tendre surprise. Le regard toujours à l’affût, je scrute les sous bois et hurle à Laurent de s’arrêter. Une famille d'ours noirs, deux adultes et trois ou quatre petits jouent les acrobates dans les arbres. Ils se régalent de jeunes pousses, là tout près, à quelques mètres du bitume. Mais le temps de faire demi-tour, deux énormes trucks les ont fait fuir. P.... de camions, insensibles à la vie sauvage.

De grandes prairies vallonnées, nous renseignent sur l'activité de la région, le bois, la culture et l'élevage.
Et au milieu de tout ce vert, une tache noire incongrue.
_« Eh mais c'est quoi ça ? Une mine de charbon ? » Des corons en Alberta ! 

Nous sommes impatients d’arriver. Warren, notre hôte de Calgary avait contacté son cousin Wayde et sa famille. Ils ont accepté de nous faire découvrir la vie de farmer canadien, et nous attendent dans leur ranch « Balisky Farm » de Grande Prairie.

Il faut imaginer rouler cinquante kilomètres puis tourner à droite et faire la même chose trois fois de suite, qu’est que ça donne ? Un carré ? Oui, mais surtout on a fait le tour de leur exploitation !
Rien à voir avec les fermes françaises, tout est dix fois plus grand, et dans les enclos, les têtes de bétails sont des têtes de bisons. Dans un hangar tout neuf, une collection de vieux tracteurs, tous en excellent état, dont l’un est le premier «John Deer » du grand père, immigré ukrainien, fondateur de l’exploitation.

Dans celui d’à côté, un petit avion qui a servit à vaporiser des herbicides. Aujourd'hui une machine terrestre s'en occupe, plus précise et plus rapide. 

Le ranch est un terrain de jeux, d'apprentissage et de découvertes inépuisables pour les trois enfants de ce couple  de farmer des temps nouveaux.
Quand je vois Chevey, l'aîné qui a 6 ans démarrer le quad et partir en balade avec son petit frère Remington, 4 ans assis derrière, sur un morceau de tôle ondulée servant de siège, ça me rappelle de vieux souvenirs. Gamine, je regardais avec admiration, Axel, âgé de 12 ans, le fils du fermier près de chez ma grand-mère, conduire le tracteur à travers champs.
Et puis ça me fait sourire quand je pense à nos enfants à qui on met un casque, des protections de genoux pour monter sur un tricycle, et à qui on lave les mains dix fois par jour !
Les deux petits garçons blonds et souriants, la morve au nez, les ongles sales apprennent la vie sur la terre.
Leur habitation n’a rien à voir avec …une ferme ! C’est une extraordinaire maison immense en bois, béton ciré et poutres d’acier, à la déco très contemporaine mêlant le style industriel et le confort moderne avec un gout très sûr.

Le soir, invités à dîner, et réunis autour de la table, Wayde en chef de famille récite le bénédicité pour remercier Dieu, de la nourriture en quantité, de leur accorder une belle récolte et de protéger Carole et Laurent pendant leur périple. Amen.
La soirée est courte, le travail se termine tard et redémarre aux aurores.
Nous prenons congés et nous rejoignons le chalet de bois appelé cabin, dans lequel dorment les saisonniers, et où nous passerons la nuit.

Au matin à la fraîche, Wayde nous emmène à la découverte de son domaine. Chevey prend le car qui l’emmène à l’école. Remington et Indya, la pitchounette de deux ans et demi grimpent dans le plateau du petit 4X4 débâché, chaudement emmitouflés dans de vieux plaids.

Et tandis que Laurent s'éclate tout seul comme un gamin au guidon du quad que Wayde lui a prêté, j'écoute, passionnée, ses explications sur la culture du canola (colza).

Des prairies paisibles, à perte de vue, foulées par des troupeaux de bisons et de bêtes à viande. Au loin, je regarde Laurent qui dévale les collines au guidon de son nouveau bolide, les yeux brillants et la truffe fraiche !

Des hectares de bonnes terres cultivées, par d'énormes machines

Au loin, trois wapitis détalent en entendant le bruit des moteurs.
Ils détruisent souvent les clôtures et piétinent les cultures, sales bêtes va ! C'est bon le wapiti au BBCue ?
Wayde s’arrête parfois pour remettre en place un piquet de bois tombé, ou dégager un tronc en travers des barbelés.
Et quand il regarde l'horizon de haut de sa colline, tout ce qu'il voit lui appartient. Fierté.

Héritage de son père, qui l'avait reçu du sien. La transmission de l'amour de la terre. De génération en génération.
La femme de Wayde, elle même, est la fille du gros propriétaire terrien le plus proche.
Parfois Wayde s'arrête, fait descendre ses enfants, et de son couteau, gratte la terre pour vérifier que la semence est bien en place et germe; Il leur explique, la graine, la germination... la transmission du savoir commence là, sur la terre.

Indya, deux ans et demi, babille et me montre fièrement le germe de canola trouvé dans le sillon.

Je demande à Remington, quatre ans, ce qu’il voudra faire comme métier quand il sera grand, il me répond en relevant fièrement le menton, « farmer ».

HOU HOU Y A QUELQU’UN ????


Si l’Alberta, c'était la superficie de la France avec seulement 35 millions d'âmes, les Northwest Territories, c'est plus de deux fois la France et 43 000 habitants...dont 19 000 habitent à Yellowknife, la ville principale, et seulement sept routes en service l’été. L’hiver, l’ouverture des « routes de glace » permettent l’accès au Grand Nord.
Nous empruntons la route des chutes (Falls Highway).

Celles de Louise et d’Alexandra sont spectaculaires, bruissantes et vertigineuses. Un raidillon permet de s’en approcher et le vacarme de millions de m3 d’eau est assourdissant.

Le Lac près duquel nous plantons la tente est encore pris par les glaces. Le camping se situe dans une forêt, mais cela ne suffit pas à nous isoler des bourrasques de vent glacial venu du lac gelé. 

Nous passons encore une nuit en négatif, dans nos gros duvets, emmitouflés dans nos polaires, chaussettes aux pieds, blousons en guise de couverture, la tête dans la capuche, mais le cœur au chaud !
Des kilomètres sur la Mackenzie Highway, sans croiser personne, seuls, totalement seuls, sous un ciel bleu indigo. Ah si, un loup, un vrai, mais je n’ai pas eu le temps de dégainer l'appareil, il a traversé devant nous. De chaque côté de la route, des marais, plantés de sapins pour la plupart morts, blanchis, qui finiront par tomber abattus par le blizzard. Paysage quelque peu fantasmagorique, heureusement qu’il fait beau, sinon ce serait sinistre.

Nous prenons un ferry pour traverser la Mackenzie River qui charrie encore de gros glaçons. Il vit ses dernières rotations, car un pont lancé sur la partie la plus étroite du fleuve est en phase d'achèvement.

Dès que nous touchons la terre ferme, un grand panneau annonce la présence de bisons sur la route pendant 350 kms.
Effectivement, on tombe nez à nez avec les deux premiers qui broutent sur le bord de la route. Je descends de la moto pour les prendre en photo. Oups, c'est que c'est costaud un buffalo.  Une très grosse vache poilue, quoi ! Grosse mais placide, quoique, mieux vaut ne pas trop s’y fier, surtout lorsqu’il y a des jeunes.
Effectivement, sur des kilomètres, les troupeaux entiers paissent paisiblement en bordure de forêt.

Impossible de rallier Yellowknife avec un plein, il faut ravitailler la bête.
Quelques maisons au bout d'une piste, mais l'épicerie station-service est fermée. On s’introduit à l’intérieur par une brèche dans le mur. Il y a encore plein de marchandises…périmées depuis au moins 10 ans !

Quelques kilomètres plus loin, au milieu de nulle part, une épicerie/bar/ station-service, sert l’essence, loue des mobil home délabrés et vend quelques denrées consommables, et chose incroyable, il y a même de l’internet, lent très lent, mais ça nous permet de lire nos mails et mettre le site à jour.

Nous sommes en territoires indien, First Nation ou vivent les natives, ainsi nommés par les canadiens et américains. A fort Providence, minuscule communauté de natives Dene, nous faisons les courses dans la seule épicerie ouverte et tout de suite, la moto intrigue, les gens s'interrogent sur notre destination et sont ébahis d'entendre que nous venons de France. Ça les fait rire quand on leur explique qu'on va tout faire en moto. Quelle drôle d'idée ! Nous croisons beaucoup d’indiens en état d’ébriété avancée…il n’est pourtant que 16h. L’alcool fait des ravages dans les communautés et certains villages des réserves en interdisent la vente.
La route n'est pas très bonne, je suis secouée comme un pop corn dans un micro-onde. Il y a de grandes portions de route à gravels, au Canada on dit gravel, pas gravier. Faut que je m'habitue, c'est que l'début !
En chemin, sur une belle aire de repos aménagée, près d'un lac encore gelé, nous discutons avec Marc, un canadien francophone, qui pique-nique autour d'un bon feu avec des amis. 
Motard en BMW 1150 GS il habite Yellowknife, un mot en appelle un autre, et il nous propose de planter la tente dans son jardin. Ben Ok Marc, c'est vraiment sympa de ta part !
Yellowknife se situe au bout de la route, après il n'y a plus rien, enfin si, des territoires inoccupés et sauvages, l'Arctique, et des mines de diamants !

.... Vous savez messieurs ces cailloux que les filles rêvent d’avoir à leur doigt. Pas moi... ça me gênerait avec les gants de moto !
Yellowknife est tout en contraste, construite de bric et de broc autour d’une jolie baie, où sont amarrées des barges sur lesquelles sont construite de petites maisons de bois. Centre ville propret, avec de beaux bâtiments en briques, faubourg populaire, avec maisons en bardage, et au bout d’un chemin non asphalté, les bidonvilles des indiens.

Nous passons deux nuits chez Marc. Il est divorcé. Son ex-femme habite le rez-de-chaussée de la maison et lui occupe l’étage. Leur fille de huit ans passe d’un appartement à l’autre en fonction de ses envies.

Marc comme beaucoup de canadiens que nous avons rencontré pratique de nombreux sports. Il nous propose d’installer nos duvets sur une magnifique peau de bison, sous le regard à la David Bowie de Tarmi, sa chienne husky, dans la pièce où il entasse tous ses équipements de moto, de motoneige, de plongée et de chasse. Dans les Northwest Territories, les animaux sont omniprésents, des bisons et des ours noirs sur la route, une famille renard, maman et ses petits, dans le jardin en face de chez Marc. Je me suis même fait courser par un porc-épic un peu chatouilleux, qui n’a pas apprécié que je veuille lui tirer le portrait.

Même leurs plaques minéralogiques ont la forme d’un ours. On a d’ailleurs réussit à en récupérer pour notre collection, sur une vieille voiture abandonnée et une autre en fouillant dans une immense décharge publique à ciel ouvert. Chut !

Dernière soirée, et elles sont longues, vu que le soleil se couche vers 23h, et qu’il ne fait jamais vraiment noir. Une petite virée en moto entre mecs après le dîner, pendant que je fais la vaisselle… Décidément je suis gentille !
« Take care guys ! ».

Pour célébrer la nuit sans fin, Laurent opère une transformation radicale. Il rase tout, et la tête, et la barbe … alouette. Il y avait longtemps. C’est qu’au camping il n’y a pas toujours de l’eau chaude et du chauffage dans la salle de bain !

Il faut déjà repartir. Merci à toi Marc, pour ses moments vraiment sympas passés ensemble.
Demi-tour, car Yellowknife est au bout d'une route en cul-de-sac, sauf pour celui qui, l'hiver veut aller passer ses vacances en Arctique en empruntant les autoroutes de glace. Nous reprenons la même route sur environ deux cents kilomètres afin de rejoindre celle qui nous mènera au Yukon puis en Alaska.

Et rebelote, des ponts en ferraille boulonnée, chutes vertigineuses, lacs et routes rectilignes sans fin, dont la monotonie est parfois troublée d’un virage à droite, enfin juste une très légère courbe, ou encore plus troublant, cinquante kilomètres plus loin d’un virage à gauche. Toujours annoncés par un panneau jaune avec une flèche noire.

Nous nous arrêtons, pour faire le plein et remplir le bidon de neuf litres, que Marc nous a donné car il n’y aura aucun service sur la route pendant.... 480 kms dont 400 en piste roulante. Ils appellent ça comme ça !
Ben moi je m'demande ce que ça doit être quand ce n’est pas roulant !
Donc c'est parti, les routes à gravels... pour de bon, pour des centaines de kilomètres sur la Liard Highway.

On profite de la soirée étape près d'une jolie cascade pour nous aussi construire nos Inukshuk sur le bord de la rivière et laisser ainsi une trace de notre passage au Canada. On s’était plusieurs fois interrogés sur la signification des ces empilements de pierres de forme humaine que l’on voit au bord des routes. C’est un symbole Inuit utilisé comme épouvantail au cours des chasses au caribou et comme point de repère des caches à nourriture.

L’heure du repas et la cuisine ne sont plus une corvée pour moi depuis que Laurent a troqué la bouteille d’essence qui puait et noircissait instantanément les fonds de gamelles, pour  une petite bonbonne de gaz classique servant à allumer le réchaud. Et comme la plupart du temps il n’y a pas d’eau chaude pour faire la vaisselle, je pestais en me salissant les mains avec la suie grasse.
Une fois n’est pas coutume, ce soir au menu, assiette de pâtes à la grimace, saupoudrée de terre et fourrée aux épines de pins. Laurent a renversé la casserole en voulant vider l’eau des nouilles…et comme c’est un vrai baroudeur, il a ensuite tout remis dans la gamelle. . Bon appétit.

Conduire sur les routes à gravels fatigue un peu mon homme, surtout avec une bécane de 460 kilos. Pendant que Laurent se repose et tente une micro sieste, je me détends les jambes en observant un ballet de papillons géants attirés par une zone humide dans les cailloux. On rempli le réservoir avec le contenu du bidon avant de repartir.

Je suis bien calée entre les sacs, confortablement assise sur ma peau de bête, manque plus qu'un truc pour poser ma bière.

Oh m..... c'est de pire en pire. La moto se tortille comme un spaghetti, sur les parties les plus molles ou carrément défoncées par le passage des trucks. Marc m’avait prévenue en riant, que j’allais voyager sur la queue d’un chien heureux !
Je n’ai pas honte de dire, que je suis une très mauvaise passagère, car je PENSE !
Je pense qu'on peut tomber, je pense que mon pilote va trop vite, ou pas assez, je pense... que si c'était moi, je NE L'AURAI PAS PRISE CETTE ROUTE LÁ !!!
Mon amoureux, lui, ne pense à rien de tout ça. Il surfe sur les crêtes de cailloux avec son éléphant de 460 kilos (je parle de la moto !) et le soir il s'endort comme un bébé.
Mais lui, il pense que si je continue à penser, ça va lui porter la poisse ! 
Ce qu'il ne sait pas c'est que, dans son dos, je croise les doigts pour que ça passe... et pour le moment ça marche ! 
Parfois au loin on voit un énorme mur de poussière qui se rapproche. Ce sont des camions qui roulent à une vitesse folle. Laurent préfère stopper sur le bas côté car ils projettent des cailloux et de la poussière ce qui rend la visibilité nulle.
Souvent nous nous arrêtons et coupons le moteur pour observer un ours noir qui traverse ou longe la route à la recherche de nourriture. De vrais instants magiques, loin de tout, au cœur de la vie sauvage.

Pour notre dernière nuit en Northwest Territories, nous nous offrons un petit « 3 étoiles » avec vue sur un lac. C’est un camping désert. Il y a un grand chalet en rondin, ouvert sur les côtés avec une cheminée centrale qui n’attend que nous. On décide d’y monter la tente et même la moto à l’abri. Un rondin en guise de siège quelques bûches qui crépitent et nous voilà installés comme des nababs tout ça pour la modique somme de $0
Quatre copines  arrivent en pick-up  avec tout ce qu’il faut pour un super diner en plein air, sauf qu’il se met à pleuvoir et ça compromet leur petite soirée. Vu qu’on n’est pas perso, on les invite dans notre home et nous finissons la soirée en papotant. Elles sont bien rigolotes. Certaines d’entre elles ont fait 200 kms de pistes juste pour ce diner entre filles !

On s'endort à 25° et on se réveille à 2°, waouh, ça pique !
Allez en route pour l'Alaska !

YUKON PAYS DES CHERCHEURS D’OR


Un froid glacial et humide nous enveloppe de Fort Liard à Fort Nelson, juste deux cents petits kilomètres qui nous ont glacés les os.

C'est là que nous rejoindrons l'Alaska Highway, et l’asphalte. Construite en 1942 par l'armée américaine, elle part de Dawson Creek au nord de l'Alberta et rejoint l’Alaska. 
Il est encore tôt, mais il fait si froid qu’on préfère se poser là. Demain il nous restera 525 kms pour rallier Watson Lake. 
Pour passer le temps on visite le musée de pionniers de l'Alaska Highway. Des bric-à-brac comme on les aime. Veilles lampes à huiles, plaques d’immatriculation anciennes, antiques machines et matériel de l’époque des trappeurs du Grand Nord canadien.

Et juste pour nous, un vieux pépé, barbu, célèbre figure locale, qui en son temps a fait la une de la presse en portant la flamme olympique aux  jeux d'hiver de Vancouver, au volant de son vieux tacot. Il nous fait découvrir les trésors de son garage transformé en caverne d’Ali baba.

Un motel super kitch, pour une nuit au chaud... et ce n’est pas du luxe ! Le jour décline, j’ouvre la porte pour tester la température extérieure et je pousse un cri de surprise ! Très vite suivi d'un cri d'horreur...La moto est toute blanche d’une neige qui tourbillonne à gros flocons. Moment jubilatoire lorsque je réalise qu’on aurait pu planter la tente ce soir !
Le lendemain matin, c'est pire. La neige tombe toujours, ça ne tient pas sur la route, mais nous sommes en ville...Qu’est ce que ça va donner une fois sortis du bourg ?
Du coup, on prend le temps de papoter sur MSN avec les enfants, on tourne, on vire, et puis ben quand faut y aller, faut y aller. Il y a cinq cents bornes à faire quand même !

Ah, on se disait que ce serait chouette de voir les paysages canadiens sous la neige, voilà c'est fait, c'est beau, c’est blanc et c'est froid.

J'ai d'ailleurs failli perdre les doigts de ma main droite en filmant et en prenant les photos sur la moto. Je n'ose imaginer le résultat lorsqu'il fait - 50°. Marc de Yellowknife m'expliquait qu’à cette température tes doigts gelaient quasi instantanément. La neige ne tient pas sur la partie centrale de la chaussée, on suit docilement le mince ruban noir au milieu de l’immensité glacée.

Un arrêt salutaire dans un chalet de trappeur / café /station service / RV Park (véhicule récréatif! ou camping car) / boutique cadeaux / le gars qui tient ça, est une ville à lui tout seul !

L'occasion de se réchauffer avec un godet de café et de discuter de l'Alaska avec un couple qui très gentiment offre à Laurent le Mile Post, la bible du Grand Nord canadien, (Alaska, Yukon, NWT, Alberta, BC, Nunavut). C’est une source inépuisable d'infos sur les hébergements, la restauration, le carburant, un guide touristique, et des cartes routières. Le bouquin pèse au moins deux kilos mais mon amoureux jubile.

Au fur et à mesure le temps s'améliore... un peu !
Petit miracle de la nature, les sources d'eaux chaudes de Liard Hotsprings sont une escale inattendue. La température de l’eau frôle les 60° à certains endroits, attention de ne pas se transformer en viande bouillie. Laurent avait enfilé son maillot de bain ce matin, pas moi. Et comme j’avais trop la flemme de le sortir de mon paquetage et de me déshabiller dans le froid, j’ai donc attendu qu’il termine ses ablutions en me promenant sur les pilotis aménagés au cœur d’une luxuriante végétation, qui se développe autour des sources et contraste avec le reste du paysage. 
Pour la première fois, dans les marais, caché par les arbres, j’aperçois un moose (orignal) broutant tranquillement les lichens. C’est un mâle, il pèse entre 500 et 700 kilos, et mesure au moins deux mètres à l’épaule. Ses bois sont en train de pousser, ils feront environ 1m60 d’envergure pour un poids de 20 kg. Nous sommes début juin, il les perdra vers le mois de novembre. Impressionnant.
A Watson Lake, la porte d'entrée du Yukon, nous passons la nuit au chaud chez Susan et Berry, nos hôtes couchsurfers très sympas, qui nous ont préparé un repas pantagruélique. Nous goûtons un ragout de moose comme chez nous on aurait mangé du cerf.

Le lendemain avant de repartir, on s’arrête à « Signs Post Forest ». Un lieu insolite, une forêt de panneaux en tous genres. Le premier fut planté par un soldat ayant le mal du pays, alors qu’il travaillait sur l’Alaska-Highway en 1942. Aujourd’hui, c’est un grand délire de plus de 60 000 panneaux, plaques minéralogiques venant du monde entier. Je file chercher un autocollant « Transam 2011 » pour laisser nous aussi une trace de notre passage.

La capitale du Yukon, Whitehorse est pour nous, l'occasion de nous poser deux nuits consécutives, le luxe !
La plupart des maisons sont en rondins. Il y a même un gratte-ciel local, une superposition de maisonnettes du plus bel effet. Et toujours, ces fabuleuses fresques peintes sur les murs qui retracent les épisodes marquants de la vie dans le Grand Nord, comme la remontée des saumons, la chasse, ou l’épopée de la ruée vers l’or.

L'ancien bateau « SS Klondike » qui ralliait Dawson City en remontant la rivière Yukon est désormais à quai et se visite.

A Whitehorse, on passe du très bon temps avec Eric, sa femme Annie, Sébastien, Valérie et leurs enfants. Nous les avions contactés via le site de couchsurfing.

Tous, sont canadiens francophones, bourlingueurs, et aiment par dessus tout, la vie au Yukon.
Seb, Valérie et leur petit Aïdan, après plusieurs années de voyages à travers le Canada et l'Argentine ont posé leurs valises chez Éric et Annie, qui eux même, ont sillonné pendant huit ans l’Asie et l’Amérique du Sud en camping-car. C’est dans cette maison roulante que nous dormirons deux nuits. Ils sont drôles, décontractés et sitôt le souper terminé,  Éric et Seb nous embarquent en pick-up pour une balade en montagne. On sort de la ville. La route puis la piste, et on attaque la montagne directement. Ça monte et ça descend au milieu des rochers le gros 4X4 passe vraiment partout ! Faut dire qu'avec 290 CV ça envoie « l'bois ! » On tutoie les sommets, on s’arrête admirer les lacs de montagnes où finissent de fondre de gros glaçons. C'est trop cool ! Avec le jour qui ne se couche quasiment pas, on fait presque deux journées en une. Il est 23h et la luminosité est exceptionnelle.

Seb est un sacré personnage. Grand, costaud, avec une grosse voix et un sourire moqueur accroché aux lèvres, son bonnet de laine enfoncé jusqu’aux yeux, et sa chemise à carreaux, il a tout du bucheron canadien. Il a fait mille boulots, au Canada et en Argentine. Il a été musher (conducteur de chiens de traineau), bucheron, et a fait partie de la ligue d'improvisation de théâtre de Montréal 
On s'est vraiment musclé les zygomatiques, là haut sur la montagne, quand il s'est tapé un délire, façon « Projet Blairwitch » en se filmant avec son téléphone portable.

Il est lui-même motard depuis peu, et en regardant notre moto chargée, il lâche un tonitruant « Tabernacle, j'm'en viendrais bien avec vous autres ! ».

Pendant le dîner on écoute ébahis le récit de leur vie au quotidien pendant l'hiver quand il fait -50°. On apprend pourquoi, il y a une prise électrique qui sort de dessous les capots des voitures...Il faut chauffer l'huile, pour les démarrer ! Il y a même des magasins qui équipent leur parking avec des rallonges électriques pour que les clients puissent redémarrer en évitant ainsi de laisser tourner le moteur. Et le matin, aux premiers tours de roues ça cahote un peu vu que les pneus gèlent la nuit et prennent une forme carrée.
Ça a l'air fun comme ça, mais je crois que ça doit être assez dur à vivre pour quelqu'un qui n’est pas du bourg ! D’ailleurs je me souviens que Gaston de Val d’Or nous avait raconté que les étrangers attirés par le Grand Nord tenaient rarement plus de deux ans.
Imaginez un peu, le Yukon, c'est plus grand que la France, il y a 35 000 habitants, dont 26 000 qui habitent Whitehorse la capitale ! 
Sinon, il y a aussi 10 000 ours noirs, 7 000 grizzly, 190 000 caribous, 65 000 orignals. Un joli zoo.
Mais comme toujours, nous devons reprendre la route et franchement ben je me dis que j'aurais bien aimé rester plus longtemps.
On espère bien qu'on se reverra les voyageurs !

La route toujours aussi belle, lacs forêts de sapins, montagnes sous un ciel bleu.

60 kms avant Dawson City, d’un embranchement, part une piste. C’est là que débute la mythique Dempster Highway, 1 600 kms, aller retour de hard gravel.Une route en cul de sac qui mène à Inuvik dans la province du Nunavut.

« Non, non mon amour, nous ne la prendrons pas, pas avec moi !  On ne peut pas déflorer tous les mythes. Faut en laisser pour la prochaine fois ! 
Allez viens on va en Alaska ».
« Oh que c'est beau ! ». Nous sommes au sommet de la colline. Un belvédère qui surplombe le fleuve et la ville de Dawson City. J’écris. Il est 23h le soleil est haut dans le ciel, et décline insensiblement juste assez pour déposer un peu d’or sur les  sommets bleutés des montagnes à l'horizon. Soirée propice à la méditation pour Laurent assis en tailleur sur un rocher.

Sortie de terre en 1889 après la découverte de la première pépite d’or, Dawson City déclina dès 1902. Jack London a juste eu le temps d’y écrire ses célèbres romans, Croc-Blanc et l'Appel de la Forêt.

Grandeur et décadence ! 30 000 habitants à son apogée en 1898 et ça chute à 697 âmes en 1981.
Depuis cette ville a trouvé son rythme de croisière avec ses 1 800 citoyens, un p'tit patelin qui est resté dans son jus. Il n'y aurait pas tous les pick-up on pourrait presque s'y croire. Une ville western, avec une rue principale en terre, bordée de saloons et de maisons en bois, dont certaines défient les lois de l’équilibre.

En revanche, ça laisse des traces une ruée vers l'or. Il n’y avait pas que des « gold pan » (gamelle pour laver les graviers), y avait surtout ces grosses machines avec leurs bouches énormes et avides qui ont mangé la montagne, digéré la roche et la terre avant de recracher des tonnes et des tonnes de cailloux, pour trouver les pépites. On peut  voir ces monticules de gravats sur des kilomètres à la ronde.

Des cabanes de chercheurs d'or exposées dans un musée à ciel ouvert témoignent d'une époque ou le confort était plus que rudimentaire.

La vie reprend le dessus, depuis que la dernière drague a fermé dans les années 80. Laurent une gold pan en main tente sa chance les pieds dans l’eau glacée de la rivière. « Non mais tu crois au père noël, tu vas ramasser plus cher de piqures de moustiques que de pépite ! ». Quelques concessions privées tournent encore et enrichissent leurs propriétaires. 
Alors dans cette ville ou le meilleur a du côtoyer le pire, nous aussi on a voulu tester le style pionnier !
On n'était pas prévenu, on pensait que c'était un hostel comme les autres... Ben pas tout à fait !
Le River City Hostel est tenu par Dieter, allemand d'origine, qui a fait le tour du Monde en vélo et voyagé pendant 15 ans sur tous les continents. Il est tombé tellement amoureux du Yukon, qu’il en a écrit un bouquin, et s'est arrêté à Dawson. Sa cabane en bois est remplie d’objets hétéroclites poussiéreux. Á l’extérieur, son sens de la décoration très personnel m’amuse beaucoup. Une vieille carcasse de télévision transformée en pot de fleurs trône au milieu d’un joyeux bazar mis en scène. Un œil non averti pourrait confondre son jardin avec une déchetterie !
En guise d’hostel, il y a juste un  terrain un peu vague, derrière une palissade de planches disjointes, dont les emplacements sont délimités par des traverses de chemin de fer en bois  peintes de couleurs différentes. On plante la tente dans un angle, et on récupère deux chaises de jardin en plastique pas trop cassées.

J'avoue qu’après une journée un peu longue, genre 7 h de route, je me rêvais une bonne douche chaude. En inspectant les sanitaires, je découvre que pour accéder au nirvana, il faut d'abord couper du bois, allumer une chaudière pour chauffer l'eau, et patienter au moins 20 minutes avant de pouvoir en profiter. Je crois que c’est à ce moment que j’ai un peu perdu mon sens de l'humour ! 
Je l'ai vite retrouvé le lendemain matin, quand « l’homme blanc a coupé du bois » pour « la femme blanche qui a fait la vaisselle ». Eh ben c'était gééééniaaaal ! Il faut imaginer une cabane en bois posée à même le sol en terre battue, dans un coin, il y a un ingénieux système de cuve en fonte remplie d’eau, sous laquelle on allume le feu. Très vite la température monte dans la cabane, qui se transforme en un véritable hammam. On se douche sur une petite estrade recouverte d’un lino au centre de la pièce. Il faut utiliser des brocs et mélanger l’eau chaude et l’eau froide d’un grand baquet pour se rincer. L’avantage, c’est que le rideau de la douche ne me colle à la peau. 
En revanche, les lavabos sont en plein air, un miroir rose cassé, côté fille, est cloué au mur, et les toilettes sèches construites en planches disjointes sont à l’écart du camping… respect de l’intimité oblige. Une reproduction des Tournesols de Van Gogh est encadrée et vissée sur les planches pour cacher les fentes ? À moins que ce ne soit pour éviter qu’un campeur décampe avec la toile de maitre sous le bras !
Cela fait maintenant plus d'un mois que nous vivons sur la route. J’avoue que le premier bilan pour entretenir la pin-up n’est pas terrible, terrible !
En fait, le truc qui coince, c'est qu'on reste rarement deux nuits au même endroit. Et lorsque l’on est hébergé chez des gens, c'est un peu délicat, et très indélicat de monopoliser la salle de bain pendant deux heures. Genre, « hello, nice to meet you, how are you? Fine and you? Bon alors, elle est où la douche ? Faut que je m'débarrasse du hérisson qui pointe en moi ». Ce serait un peu cavalier, non ?!
Quant à se faire un masque astringent, au prix du concombre, quitte à le couper en rondelles, je préfère le manger.
Au camping, c'est pareil, en général j'ai de la place, sauf qu'il faut partager le lavabo avec des gens que je ne connais pas... et des fois, ben ce n’est juste pas possible. Pourtant il n'y a rien de plus vivifiant pour la peau que de prendre une douche dans un local où il fait 5 ou 6°, ça vous fait les cuisses roses, ça madame ! 
Décidément, ce n’est encore pas ici que je me ferai de belles gambettes.

Deux nuits à Dawson City, juste le temps de respirer la poussière d'or qui brille dans le cœur des habitants de cette ville.

Notre traversée du Yukon s’achève, et au matin, nous emprunterons une dernière fois le ferry qui inlassablement fait la navette entre la ville et le début d'une autre route mythique, la « Top of The World Highway ».
Aujourd'hui nous allons franchir la frontière de l'Alaska.

Canada Part 3

MIDNIGHT SUN EN ALASKA


En route pour l'Alaska ! La Top of The World Highway, est ouverte d'avril à octobre ... Le top des routes défoncées, oui ! 
200 kilomètres de gravels, de trous, et de montagnes russes entre Canada et Alaska, qui serpentent sur une ligne de crêtes recouvertes de landes, d’où son nom.
Dommage le temps n'était pas terrible et un incendie a obscurcit le ciel et l’horizon pendant les trois quart du trajet.
Le passage de frontière entre Canada et USA se fait au milieu de nulle part. Le gars qui tamponne les passeports était bien content de discuter un peu. Ils ne sont que deux, un canadien et un américain à s’occuper des formalités de douane, perchés à 1500m d'altitude et à des kilomètres de la civilisation. L’horloge avance d’une heure ! On en est à 10h de décalage  avec la France ! Quand il est 20h en France, il est 10 h du matin ici.
Une photo s’impose au pied du panneau qui indique l’entrée en Alaska, et premiers tours de roues aux Etats-Unis.
Arrêt à Chicken, petite « ville » de trois boutiques qui appartiennent à une femme. Une épicerie, un bar et un saloon ! Incontournable pour les motards qui empruntent la Top of The World Highway.
Ok le bar est sympa, avec ses milliers de casquettes dédicacées qui pendent du plafond, son vieux juke’s box, les cartes de visites du monde entier punaisées sur tous les murs, et les tabourets de bar en bois et cuir, …Ok il y a deux motards un peu « chiens fous » en KTM qui font un break, après avoir vaincu la Dempster Highway, et vont attaquer la Dalton Highway jusqu'à Prudoe Bay !
Oui mais non ! Il n'en est pas question, je refuse de planter la tente sur le parking ! Pour notre première nuit en Alaska, ce n’est pas top.
Donc ce sera Tok ! La prochaine ville une centaine de miles plus loin. 
A peine arrivés sur le parking du camping, nous sommes harponnés par un groupe de trois joyeux motards en Harley Davidson qui rentrent chez eux en Colombie Britannique après un trip de quelques jours en Alaska. Eux vont dormir dans un hôtel étoilé. John, un gaillard d’1 mètre 95 et  120 kg nous donne son numéro de téléphone.  « Appelez-moi, quand vous serez à Vancouver ». Ben Ok John, à plus tard, ride safe !
Le soir, après avoir planté la tente, et diné au chaud et au sec, nous partons pour une expédition déboulonnage-de-plaques-d’immatriculation dans une casse que nous avons repérée en arrivant. Je fais le guet tandis que Laurent fait la razzia pour notre collection. Les plaques sont vissées et non rivetées, ce qui facilite les choses sauf quand tout est rouillé.

Réveil pluvieux, réveil heureux ! 
C'est l'anniversaire de mon homme ! 
En Alaska, l'été court de mai à septembre, mais les journées sont longues car le soleil ne se couche quasiment pas. Si la végétation se dépêche de pousser, la DDE locale se dépêche de refaire les routes… 
Et voilà de nouveau le panneau que je déteste le plus : le losange jaune « loose gravel ». Un jeune homme, ou est-ce une jeune femme, on ne sait pas trop, car ils sont emmitouflés, capuche rabattue sur le visage, en tentant de lutter contre le froid, ils brandissent, des heures durant, leur panneau double face, rouge et vert, stop/go au nez des usagers de la route.

« Eh mais dit donc mon P'tit Poucet orange, tu vas arrêter de looser tes gravels partout sur notre chemin ! J’en ai maaaarre de la gravel ! » Pourtant, qu’est ce que c’est beau ici !
La Glenn Highway que nous empruntons est classée National Scenic Byway. Ce label décerné par le ministère des transports américains, valorise les routes américaines reconnues pour leur richesse historique, panoramique ou culturelle

Les américains et les canadiens sont décidément des gens adorables… Arrêtés sur un belvédère pour prendre en photo le glacier Matanushka, on discute cinq minutes avec un couple en Harley, Jim et Maggie. Nous repartons avec leur numéro de téléphone et une invitation chez eux ! Ils habitent dans le South Dakota, tout près du Mont Rushmore. 
Incroyable, soit les motards sont tous des amours, soit on a vraiment des bouilles qui inspirent confiance. Soit les deux !
On s'était habitué à ne pas croiser grand monde sur ces routes, à rouler des centaines de kilomètres sans traverser de ville, mais depuis deux jours, on voit nettement le changement.

On approche d’Anchorage et nous avons rendez-vous avec Lise et Scott, contactés via le site d’Horizon Unlimited. Nous nous donnons rendez-vous au supermarket pour faire les courses car ils habitent une maison un peu isolée dans la campagne. Le premier contact est un peu distant, ils nous suivent en silence dans les rayons du magasin, tandis que j’empile les légumes, et la viande dans le caddy. Je suis maintenant au top sur la ratatouille ! Je les trouve un peu bizarres, mais bon. Nous arrivons chez eux, et lorsqu’ils ouvrent la porte, une terrible odeur d’urine de chat nous prend à la gorge et nous pique les yeux. Eux n’ont pas l’air incommodé. On dirait qu’ils habitent chez leurs cinq chats angoras qui ne mettent jamais une moustache dehors à cause des animaux sauvages. La maison est dans un état…. On n’a vu ça qu’à la télé dans une émission, ou deux mamies venaient en aide à des gens débordés par leurs immondices. Je me disais que ça ne pouvait pas exister. Ben si ! Une chienne un peu flippée dort dans la baignoire de la salle de bain du bas, qui n’a JAMAIS été nettoyée. La cuisine est dans le même état. Une bouilloire collante de graisse est posée sur la gazinière qui n’a jamais connu la gratounette. Lise est en terre inconnue dans sa cuisine, elle ne sait pas du tout où sont rangées ses gamelles. C’est son mari qui fait la tambouille. Pour faire vite, je décide de préparer ma ratatouille au micro-onde. Rouge comme une pivoine elle m’explique qu’elle a oublié de le nettoyer. Tout en parlant j’ouvre la porte dudit appareil et je reste sans voix… « Aaaah mais ça fait combien d’années que tu oublies de le nettoyer ma cocotte ?»  Non seulement c’est d’une saleté repoussante, mais une odeur fétide s’en échappe. Je suis au bord de la nausée. Je referme la porte prestement et me rabats sur une casserole. Pendant ce temps Laurent tente laborieusement d’entretenir la conversation sur les motos avec Scott qui n’a pas grand-chose à dire. Moquettes, canapé, fauteuils, disparaissent sous les poils de chats. On fini par s’habituer à l’odeur, mais j’imagine mes vêtements s’imprégner de cette puanteur. Lise pousse tout un tas de trucs de la table basse dont la vitre n’est plus transparente depuis belle lurette, et met la table. Je retire mes lunettes pour ne pas voir l’état des assiettes. Laurent se lève, son pantalon noir de moto est couvert de poils. Je n’ai qu’une envie ficher le camp…pour être polie ! On invoque une grosse fatigue, on décline l’offre du canapé lit et on file dehors installer notre tente. Le lendemain matin, on attend qu’ils soient partis bosser pour faire un saut dans la salle de bain, en apnée et en fermant les yeux avant de déguerpir. On roule visière ouverte pour respirer à plein poumons.
L'Alaska est très réputé pour la randonnée, le trek, l'escalade, les expéditions en haute montagne et pour ses parcs nationaux. 
Le Mont Mc Kinley, le plus haut sommet d’Amérique du Nord culmine à 6194 m, mais à cette époque de l’année il se cache dans les nuages et il est très difficile de l’apercevoir. On ne peut que l’admirer sur les photos.
Il ne se dévoile qu’en septembre, bon ben on est encore en avance !

Etape à Talkeetna, charmante petite ville, dont l'aérodrome sert à emmener les touristes survoler les montagnes pour un p'tit $350 (prix minimum) et déposer les alpinistes au pied du Mc Kinley, la star, pour les départs de treks, et d'ascensions.

Nous plantons la tente dans le terrain de l'hostel de Talkeetna, repaire de trekkeurs.

Nous sympathisons avec un couple, Mike et Carole, qui rentre justement de 21 jours de trek. Ils ont du renoncer à 200m du sommet à cause de la météo. Sans assistance oxygène. Carole fait ma taille et elle porte elle-même son sac de 22 kg …Moi je dis chapeau bas !!! 
Comme dit Mike, la seule façon de voir le sommet du Mc Kinley est de l'escalader pour passer au dessus des nuages.
Tous les deux habitent à Jackson Hole (Wyoming), c'est un peu le Chamonix de chez nous. Ils sont guides et sauveteurs en haute montagne depuis une vingtaine d'années, eh ben devinez quoi ? Nous sommes chaleureusement invités à les contacter lors de notre passage au Wyoming.

Décidément, la vie en hostel est vraiment marrante. La maison a plusieurs chambrées, des sanitaires, une pièce commune conviviale, cosmopolite avec des cartes du monde épinglées sur les murs, des dédicaces, des drapeaux de tous pays, souvent un ordinateur à disposition, des bouquins que les gens laissent, on peut même parfois  échanger des guides.
La cuisine se partage et chacun fait sa popote et sa vaisselle. Dans les placards les gens laissent des denrées dont ils n’ont plus besoin qui pourront servir à d’autres. Tout est à disposition, une sorte « d’auberge espagnole » la plupart du temps  bien tenue.

Pas de réceptionniste, on arrive, on s'installe s’il y a de la place pour une ou plusieurs nuits, quelqu’un passe en fin de journée pour encaisser les nuitées et puis on repart. 
Les soirées sont bruissantes de conversations, de rire et de musique, ça me rappelle la chanson :
« C'est une maison bleue accrochée à la colline on y vient à pied, on ne frappe pas, ceux qui vivent là ont jeté la clé... Na na na na... » On a tous massacré la chanson de Maxime le Forestier. 
Oui je sais ça fait un peu baba cool mais c'est l' fun ! Décidément j'adoooore cette expression !

C'est vraiment une autre vie ici en Alaska ! Beaucoup de gens habitent des régions tellement inaccessibles que seule la voie des airs est possible. 
Ils possèdent tous un p'tit coucou, pour aller et venir, faire les courses ou visiter leurs amis. Ils prennent leur avion comme nous on monte en voiture !

Ils peuvent le « chausser » en fonction de la saison ou du terrain.
Des hydravions pour ceux qui habitent près des lacs. Des gros pneus pour les pistes empierrées, il existe aussi la version mixte ski/pneu

Et puis l'Alaska, pour nous, c'est aussi une histoire émouvante…
Un soir de janvier 2008, dans une salle obscure, sur écran géant, on se l'est pris en pleine figure, et surtout en plein cœur! «  Into The Wild », le film de Sean Penn qui retrace la vie de Chris Mc Candless. La bande originale est une chanson d’Eddie Vedder qui prend les tripes, à vous tirer les larmes.
Sortis de la salle obscure, nous en avons perdu la parole pendant plus d'une heure.         Nous n'osions même plus nous regarder, tellement l'émotion était grande... 
Je ne vais pas raconter le film, il faut le voir. 
Pour ceux qui savent... On l'a vu ...le « Magic Bus ». Le bus 142. Celui du film, pas le vrai. Celui là est toujours quelque part perdu au bout du Stampede trail, là où la vie de Chris Mc Candless s'est arrêtée en Août 1992.

Suite à plusieurs accidents mortels de gens qui faisaient un trek « pèlerinage » jusqu'au bus, (succès du film oblige), les autorités ont décidé d'exposer celui du film, pour mettre un terme à l’hécatombe. 
Bon voilà, ça nous tenait à cœur.
« … Mais non je n'ai pas plombé l'ambiance ! »

Allez, la wild life (vie sauvage) c'est plein de surprises aussi !
On vient de payer $ 65  pour faire huit heures de bus et seulement 80 kms (décidément !) avec quarante clampins (comme nous) dans le Dénali National Park. Le chauffeur a l’œil sur la montre et ne nous laisse pas beaucoup de temps pour photographier le peu d’animaux que nous apercevons. Décidément c’est tout ce qu’on déteste ! Mais les véhicules individuels sont interdits dans la réserve.
On a vu trois grizzlis au bout de nos jumelles, deux mooses pas plus grands que des fourmis, un renard (red-fox) qui prenait un bain de soleil sur le bord de la route, deux arrêts pipi à l'aller et les mêmes au retour.

On revient  tout endoloris des secousses de cet autocar d'un autre âge, « ben vi, parce que le car c'est moins confortable qu'une GS ! » Pour tomber nez à truffes avec une maman moose et ses deux bambins qui broutaient les arbres à vingt mètres de notre tente ! Elle n’est pas belle la vie ! On a sagement attendu qu’elle finisse de diner et décide de s’éloigner avec ses rejetons, car elle n’est pas toujours finaude la maman moose, si elle considère que ta présence l’importune ! Elle peut charger et même te tuer !

Les mooses mâles eux, se battent pour leur belle comme des chevaliers, mais parfois il y a les casques à pointes qui se coincent, leurs impressionnantes ramures s’emmêlent au cours de la joute sans qu’ils puissent de dégager... Résultat, deux morts et un trophée cornu qui s'exhibe au Visitor Center ! Impressionnant.
Nous poursuivons notre route vers le cercle polaire. Nous nous arrêtons à Fairbanks pour une escale technique. La moto à besoin de se chausser. Changement du pneu arrière dans une concession Harley Davidson, qui malgré un rendez-vous en bonne et due forme fait poireauter Laurent toute la matinée. Toutes les Harley qui arrivent passent avant lui. Les premiers seront les derniers… ou l’inverse.
Pendant qu’il trépigne au garage, je profite du confort et de la douche.
Comme il n'y a pas grand chose à faire, on se balade dans le Pioneer Park où sont exposés d’antiques tracteurs avec les roues en fer, et de vieilles machines à godets qui finissent de rouiller tranquillement dans un pré.

Nous déambulons dans une rue bordée de petites cabins de rondins. Ces maisonnettes en bois restaurées, restituent l'ambiance de l'époque bénie des premiers pionniers et de la ruée vers l'or.

Pour terminer la visite du parc, nous visitons un bateau à aube en cale sèche, dans lequel les maquettes très réalistes de petites villes sont exposées. Ces villes ont des noms à consonance russe, car autrefois l'Alaska était russe, jusqu'à ce que la Mère Patrie la vende aux américains. Ce n’est qu’en 1959 que  l'Alaska deviendra le 49ème  état des USA.
Allez c'est parti pour la Dalton Highway, nous ne ferons que 400 kms sur les 1600 aller/retour. Nous on veut  juste toucher la ligne du Cercle Polaire !

Mon amoureux ne se sent plus de joie, avec un pneu arrière neuf sur une route qui tournicote un peu. Il entreprend de raser toutes les tétines qui dépassent... Oui mais pas trop viiiiite !!!

Construite en 1974 à partir de Fairbanks pour rallier Dead horse / Prudhoe Bay, la Dalton Highway suit le Trans-Alaska Pipeline. Il traverse l'Alaska de part en part et achemine le pétrole sur plus de 1300 kms, c’est le plus long du monde.  Il joue à cache-cache et à saute-mouton avec la Dalton. Parfois il ruse, comme un gros vers d'acier, il s'enfonce sous terre pour réapparaitre quelques miles plus loin.

Sur le bord de la piste, des baraquements sont posés ça et là, destinés à ceux qui travaillent dans les champs de forage du Grand Nord, ainsi qu'aux rares routards qui osent s'y aventurer,

Une femme, un foulard noué sur son crane nu…vit seule dans son bar / sandwicherie / boutique à souvenirs à 60 kms de la ligne imaginaire du cercle polaire. Elle se rend une fois par mois à Fairbanks pour son traitement de chimio. Nous repartons après avoir bu un café bien chaud et lui avoir souhaité tout le courage possible.

A partir de Yukon River de grands panneaux fédéraux indiquent qu’il est interdit de s'aventurer au delà de cinq miles de chaque côté de la route.... Tiens-tiens ! Terrain miné ?
La piste est roulante, et en permanence arrosée par des camions citerne et damée par des énormes rouleaux compresseurs. Ce que je n’aime pas, c’est quand on roule dans la boue avant que la dameuse ne soit passée. Vivement qu’on arrive !

C'est une sensation étrange de se trouver si loin au Nord, si loin de tout, à des milliers de kilomètres de chez nous, si minuscules dans ces territoires inhabités.
Et pourtant... nous croisons par hasard, sur la piste boueuse, Nick et Ivanka s’en revenant  de Prudhoe Bay. Ils sont londoniens, voyagent tous les deux sur une BMW1150 GS. En France, nous étions en contact avec eux via le Net depuis quelques mois. On savait qu’ils  partaient d’Anchorage début juin et montaient au Cercle Polaire pour ensuite se diriger plein sud vers Ushuaia. Mais se rencontrer là, sur cette piste du bout du monde sans s’être vraiment donné rendez-vous… Surréaliste. En même temps, impossible de se louper ! Il passe un véhicule tous les deux jours.
« See you later guys » il est probable que l’on se revoit…un jour, ailleurs.

La Dalton Highway coupe le Cercle Polaire. « A y est »...Touché !
Nous sommes le 14 juin, une photo devant le panneau, pour immortaliser ce moment unique. Nous sommes arrivés au point le plus septentrional de notre voyage. Le ciel est bleu marine, le soleil glacial et des hordes de moustiques sauvages nous assaillent, on se fait littéralement embrocher ! Heureusement quand Deet spray est là, ça va.
Vite,  dépêchons nous de planter la tente …seul au monde. Le soleil déclinera sans jamais disparaitre à l’horizon. Camper au cercle Polaire nécessite un équipement spécial, on utilise les bandeaux bleus récupérés dans l’avion, c’est très moche mais très utile pour s’endormir. Quant aux petits trucs orange vissés dans les oreilles de monsieur…paraitrait qu’un train omnibus traverse la tente toutes les nuits…Humm, ça reste à prouver !
Demi-tour. Il nous faut retourner à Fairbanks et pousser jusqu’à Delta Junction pour la prochaine étape. Le temps se gâte, de lourds nuages noirs menacent et ont la bonne idée de ne craquer qu’au moment où nous rejoignons l’asphalte.

Depuis notre départ le 4 mai, nous roulions toujours plein Ouest, ou plein Nord, maintenant jusqu’à Ushuaia ce sera cap au Sud, toute !

« Alors le Cercle Polaire... c'est fait ! Next. »
Sur la route, nous croisons Santa Claus qui se prend pour le Père Noël. Sa colossale statue de fibre de verre trône dans la petite ville de North Pole. En plein mois de juin, visiter la maison du Père Noël, c’est, comment dirais je…Rafraîchissant. J’ai même eu le grand privilège de m’assoir sur ses genoux « na na na nanè reuh ».
Je cherche Laurent partout au milieu des boules et des guirlandes et le trouve, assis dehors dans le traineau plein de cadeaux. « Ça y est bébé, t’as bien joué ? Allez, on y va maintenant. »

ON A MIS LE PAQUET SUR LA CROISIERE

En route pour le Sud... ben c'est mal parti ! On a juste oublié de faire le plein en quittant la dernière ville, Delta Junction ! « Le Mile Post, bible des camionneurs, n’est pas très à jour, dit donc ! ». Une station était signalée mais elle n’est plus en service. Aucune pompe à l’horizon sur ce tronçon. Alors soit on roule à 30 km/h, soit on tombe en panne et je pousse...Soit, on demande gentiment à un charmant couple de Floride, voyageant en camping-car, arrêté  sur une aire de repos de nous dépanner de deux ou trois litres. Ce qu’il accepte bien volontiers ! « Merci à vous deux et bonne route. »

Il fait beau mais ça ne va pas durer. Le ciel est plombé et contraste joliment avec les plaques de neiges craquelées qui recouvrent les rivières.

La route est belle mais ça ne va pas durer non plus !
Il manque de larges bandes de bitume ce qui crée de véritables montagnes russes et je dois vraiment me cramponner aux sacs. On roule difficilement au dessus de 80 km/h. Le vent souffle et il se met à pleuvoir si fort que je me cache dans le dos de Laurent qui affronte seul les éléments déchainés. Du coup, je ne vois pas arriver les nids de mammouths... « Comment ça, y a pas de mammouth en Alaska ? Puisque j'vous dis qu'j’ai vu les nids ! ». 
Ça ne dérange en rien une petite famille de grizzlis  en vadrouille et un gros pépère d’ours noir solitaire, qui nous regarde passer.
Et puis comme par enchantement après avoir dépasser Destruction Bay, le ciel s'éclaire, la route devient un véritable billard et les paysages époustouflants de beauté. Les dernières heures ont été très fatigantes, mais comme le seul motel de la ville loue ses chambres à plus de $100  la nuit, on décide d’aller plus loin.

Les montagnes ont poussé comme par enchantement, et même les sapins morts noyés dans le bleu des lacs, sont spectaculaires.

La journée a été dure... 640 Kms dont 500 complètement défoncés, pire que la Liard Highway selon mon homme.
On opte pour la solution hôtel, même s’ils sont chers par ici ! Mais pas de restaurant ce soir, ce sera un bon plat de chez nous qui tient au corps, saucisses / purée, pour réconforter deux motards fourbus. Nous posons nos gamelles sur le rebord de la fenêtre en admirant le paysage.
Le lendemain, nous roulons sur la Haines Highway, classée parmi les « National Scenic Byway », label qui récompense les plus belles routes des USA. Dommage le temps n'était pas de la partie.

Après Destruction Bay, nous arrivons à Haines. Les villes ont des noms bizarres ici !
Mais le village avec ses jolies maisons de bois peintes en blanc posées au bord d’un fjord est très sympa.

On pique-nique sur les berges ce qui ne manque pas d’attirer de gros corbeaux peu farouches qui viennent picorer jusque dans nos assiettes les restes du repas.

Nous attendons le ferry pour Juneau. Décider de prendre des ferries pour rejoindre Prince Rupert, nous évite de traverser toute la Colombie Britannique et certaines routes déjà empruntées. Et puis, deux jours de croisière à travers des fjords, ça va nous reposer les fessiers !

Le premier ferry  part de Haines et rallie Juneau en quatre heures.

Sur les bords du fjord Gatineau, Juneau est la capitale de l'Alaska et n'est joignable que par avion ou bateau...
La ville est très marquée par ses racines Haida et Tlingit (peuples natifs), suggérées par les fresques murales que l’on découvre en ville.
Totems, peintures naïves sur des poteries, masques peints, dents de morses sculptées, ciselées tout un artisanat savamment utilisé à des fins mercantiles.

Le réseau routier se résume, à quarante-cinq miles (environ 70 kms) au nord et 40, (60 kms) au sud, si bien qu'on pourrait se croire sur une île ! Le plus incroyable, c'est qu'on a vu  trois Honda  CBR et qu'il y a même un concessionnaire Harley !
A l'origine, c'était une ville de chercheurs d'or, qui en ont trouvé ! 
Aujourd'hui, c'est 26 000 habitants, dont 40% bossent pour l’Etat. Et ça doit rapporter gros, vu le prix de l'immobilier !
De ravissantes maisons en bois anciennes, la plupart peintes dans les tons pastel s'accrochent aux flancs des collines, noyées de fleurs d'ancolies, d'azalées et de rhododendrons dans une débauche de couleurs. Ce qui me rappelle le jardin breton de ma mère. Un gros chat siamois dort dans une balconnière, les rues sont calmes et malgré la pluie fine qui nous agace un peu on se sent bien ici.

Juneau est au cœur de la «Tongass Rain Forest », ça ressemble à la forêt enchantée des contes de notre enfance. Des arbres tortueux aux troncs noircis ou recouverts de mousse spongieuse et de lichens qui ressemblent à des cheveux de trolls. Les branches basses nous frôlent et le feuillage chuchote. « Dis, t’as pas l’impression qu’on nous regarde ? ».
Si vous demandez à un habitant de Juneau : «  Est ce qu'il pleut tout le temps ici ? " il répond « Non, parfois il neige ! ».
« Oui ben 300 000 litres de pluie par an ça ne laisse pas beaucoup temps pour la neige ! ».
Malgré le fait que nous soyons de grands sportifs…Nous ne ferons ni kayak, ni randonnée, ni ski, pas plus que d'escalade de glacier, échantillon de ce que la ville offre en activités de plein air.
En revanche, nous sommes prêts à admirer le ballet des baleines si elles se montrent, observer certaines les centaines d'espèces d'oiseaux qui pépient au dessus de nos têtes, dont les Bald Eagles, (aigle royal) emblème des USA, reconnaissable à son plumage marron glacé, sa tête blanche et son bec jaune ;

Contempler pantois, le Mendenhall, un glacier bleuté, le seul à proposer cette couleur à Juneau ! Envier un peu les kayaks qui approchent de très près les gros glaçons détachés du glacier qui partent à la dérive dans les eaux des fjords ;

Admirer les cascades qui dévalent les montagnes et les lourds nuages noirs si bas, qu’ils se déchirent sur les crêtes des sapins.

Les campings sont le reflet de la passion des américains et des canadiens pour les activités outdoor. Les espaces pour planter la tente sont immenses, il y a toujours une table en bois et un endroit pour faire du feu ou un barbecue. Sans oublier les containers avec systèmes d’ouverture très compliqués, anti ours et garde-manger isolés des lieux de vie.
Le week-end ils arrivent avec leurs gros pick-up chargés de bois, du barbecue king size et du matériel de camping, barnum anti pluie compris. Et c'est parti pour deux jours de festins grillés et vas y, les ribs, les épis de maïs, les T-bones et... les chamallows en brochettes !

Le camping de Juneau est au cœur de la Rain-Forest, et pour la « rain », on a été servi !
Dans les rues de Juneau, nous rencontrons Joe, un américain en vacances. En  quelques minutes, nous sympathisons. Lui aussi a voyagé en moto et lorsque nous évoquons le Mexique comme l’une de nos destinations, il nous propose de profiter de son « petit condo » d’Akumal à 40 kms de Cancun. « Je n’y mets pas souvent les pieds, et mes enfants ça ne les intéresse pas trop, alors arrêtez vous là-bas, ça vous fera une petite pause ! ». Merci, c’est très gentil Joe ! Il nous griffonne un mot pour le concierge sur une carte de visite… On se regarde avec Laurent sans trop y croire ! On est fin juin, on ne sera au Mexique qu’en septembre. « Adieu et bonnes vacances Joe ».
Je visite TOUS les magasins de la ville. Je donne la main à un grizzli empaillé, le seul qu'on ait osé approcher, qui a des ongles longs comme mes doigts !

Je reste songeuse devant un splendide maillot de bain deux pièces en fourrure blanche, pour touriste frileuse, peut être ?

Malgré la pluie, nous avons parcouru la ville, où les gigantesques bateaux de croisières avec leurs piscines, murs d'escalade et ascenseurs panoramiques font escale. Le port est en plein centre ville, et les paquebots pour gens fortunés imposent leur démesure. Ce sont de véritables immeubles flottants, j’ai compté jusqu’à huit niveaux.

Bien installés au sec dans la bibliothèque municipale, à côté d’une des grandes baies vitrées, avec Wifi et café à discrétion, nous avons une vue plongeante sur les cabines grand luxe et l’équipage en habit blanc qui vaque à ses occupations.
Dans un Starbucks Café, il y en a partout aux US, je m’amuse à regarder les touristes, fraichement débarqués. Ils ont tous le même look. Casquette vissée sur la tête, short, baskets, chaussettes montant sur leurs mollets blancs, et K-way. Il y en a même un qui s’est endormi la bouche ouverte sur la banquette en attendant sa moitié, surement en train de dévaliser les magasins de souvenirs.

« Frimez pas, nous aussi on va la faire notre croisière 3 étoiles ! ».
De retour au camping, un colossal sapin recouvert de mousse nous prend sous son ramage et nous protège de cette vilaine pluie tenace. Je cuisine plus ou moins à l’abri des frondaisons tandis que Laurent, d’une main, remue les pâtes dans la casserole et de l’autre, écrase sur son crane les moustiques hystériques. Impossible de transporter la table en béton sous l’arbre, ce soir nous dinerons debout.

Nous avons baptisé notre tente, Félicie ... car elle a des fuites…Aussi ! Je viens de découvrir l’utilité des deux petits cordons au sommet de la tente. Il faut les nouer sur les arceaux pour éviter que l’eau ne s’accumule dans le petit creux et finisse par filtrer à travers la toile.
Trop tard pour cette fois, et c'est un peu dépités, que nous nous glissons dans les duvets humides.
Au matin ça se calme un peu, ben ce n’est pas trop tôt !

Trousse suspendue à un tronc d’arbre, je tente une toilette de chat...sauvage, pour  reprendre figure humaine. Il a plu toute la nuit, j’ai les yeux bouffis et Laurent, des boufioles sur chaque millimètre de peau qui n’était pas sous le duvet.
Je prépare un bon café et un oatmeal. Karen et Doug nous avaient donné des sachets prêts à l’emploi. Il faut juste rajouter de l’eau ou du lait. C’est une sorte de gruau dans lequel je rajoute des morceaux de pomme ou de banane. C’est chaud, et comme on dit, « ça tient au ventre ». Tout ce qu’il nous faut pour nous remettre en forme. C’est à ce moment là que le Ranger du Park, vient encaisser le prix du camping. Dans certains cas, il n’y a personne, et une affichette précise que les campeurs doivent déposer le règlement dans la boite, fermée à clé tout de même, avant de partir…Ça laisse rêveur.
19 heures, il est l'heure d'embarquer à bord du ferry pour Prince Rupert. Nous allons passer deux nuits et deux jours à bord à travers les fjords alaskans.
Je laisse Laurent s'occuper de sangler la moto dans la soute, et file direct sur le pont supérieur à l'arrière du bateau afin de réserver deux transats car nous n’avons pas voulu prendre de cabine. Je les transforme en lits douillets avec les matelas gonflables et les duvets.
Berry, notre couchsurfer de Watson Lake au Yukon, nous avait bien briefés, car c’est ce qu’il avait fait lorsqu’il avait voyagé en Alaska. C’est vraiment une super idée !

_« Une minuscule cabine sans hublot et lits superposés ? À $125 ! Non monsieur, n'insistez pas, on n’en veut pas ! Nous on prend la grande chambre panoramique  de 100 m², en plein air ! ».
Le show, on le veut en 180° sur le fjord, avec en prime, douche, toilettes et toit chauffant » Il y même des casiers pour ranger ses p'tites affaires dans la journée. Bon ok, on la partage avec trois autres personnes, mais ils ne ronflent pas ! Et surtout c’est complètement gratuit !

Nous pique-niquons sur le deck, avec en toile de fond un panorama fantastique,  excités comme des puces à l'idée de dormir à la belle étoile emmitouflés dans nos duvets. La nuit tombe doucement, on s'endort au rythme feutré des gros moteurs.
Une brume épaisse et laiteuse nous enrobe. Je jette un regard vers le pont, on ne distingue que le bastingage, et dans un demi-sommeil, je m'imagine sur un bateau fantôme glissant silencieusement vers nulle part dans un autre espace temps.

En pleine nuit, une pluie fine et pénétrante nous oblige à battre en retraite un peu plus à l'abri du toit. Le ferry s’engage dans une passe étroite et on à l'impression qu’en tendant le bras on pourrait toucher les branches des sapins noirs.
Au matin, nous apercevons au loin, trop loin pour une photo, les courbes sombres de cétacés et leurs petits geysers d'eau.
Le temps s'écoule lentement au gré des paysages montagneux. Les eaux sombres qu'on imagine profondes, se fendent et se referment après notre passage.

Cette région de l'Alaska est surnommée « le Passage Intérieur ». Il s'agit d'un dédale de fjords (parfois large d’à peine 100 mètres) qui relie des villes dont les seuls accès sont maritimes ou aériens. 
Nous ferons donc escale à Sitka, puis Petersburg et son esprit norvégien, maisons peintes et filets multicolores qui sèchent sur les palissades car la pêche est l'activité principale sur cette côte qui abrite la plus grosse flotte d'Alaska.

Ce cabotage est une expérience intéressante, mais faudrait pas que ça dure plus de deux jours, ou alors avec un bouquin de 2000 pages...et le risque de se retrouver avec des escarres aux fesses !
Heureusement, pour tuer le temps, les rencontres sont idéales. Nous faisons la connaissance de deux couples de motards qui savent vivre ! Tüllin, d'origine turque et son mari David du Kentucky voyagent en BMW 1200 GS, avec Penny et David de Caroline du Nord en Suzuki VStrom. Entre motards, il est facile de rompre la glace !
Nous acceptons leur invitation à déguster quelques bonnes bouteilles de vin rouge sur notre pont dortoir dans la joie et une immense bonne humeur. Mais en catimini, comme des gamins qui font des bêtises car il est formellement interdit de consommer de l’alcool sur le bateau en dehors du restaurant. Pour pimenter la soirée, une panne informatique cloue le bateau à quai pendant quatre heures à Petersburg ! Ça va nous faire baisser la moyenne horaire ça ! Quand il repart, un silence de mort règne dans le grand salon panoramique. Tout le monde retient son souffle, le ferry avance sans bruit dans un passage particulièrement étroit, la quille frôlant les berges de part et d’autre.  Une fois rassurés sur la bonne marche de notre bateau, nous regagnons le pont supérieur, un peu chancelant et même carrément attaqués et ce n’est pas la faute du tangage ! A peine s’est-on glissé dans le duvet, que Morphée nous à déjà embarqués.

Le lendemain, il pleut. Nouvelle escale, à Ketchikan, nouvelle panne...
Parlez-moi des voyages en mer !

En attendant que le tas de ferraille accepte de repartir, nous assistons rêveurs au ballet incessant des hydravions qui décollent et amerrissent dans une logique connue d'eux seuls. 
Bon ben on a cinq heures de retard sur l'horaire !
Le capitaine a du doper les moteurs à la Red Bull, car le ferry trace la route à toute allure.

Et nous profitons ENFIN du soleil sur la terrasse de « notre chambre ».

L’arrivée à Prince Rupert signe la fin de notre connivence avec nos nouveaux amis américains. Il est temps de reprendre chacun son chemin. On a passé de supers moments tous ensemble, et le top, c'est qu'on va se revoir en Caroline du Nord en juillet et très certainement l'été prochain …en Touraine, car David et Penny ont en projet un séjour en France.
See you later les voyageurs.

En quittant le ferry, nous passons à nouveau la frontière du Canada et nous voilà en Colombie Britannique jusqu'à Vancouver.

Au revoir Alaska, on en rêvait, on a vraiment tripé !!! Et notre sourire sur les photos en dit long sur nos petits bonheurs quotidiens.

L’AVENTURE CANADIENNE S’ACHEVE A VANCOUVER

« On the road again ». Pas de temps à perdre, on a rendez vous demain avec Karen et Doug nos amis de Jasper. 
Doug, qui est conducteur de train sur la ligne Jasper-Prince Rupert est en rotation sur Prince George. On a réussi à caler nos dates pour pouvoir nous revoir.
En attendant on apprécie les paysages, petites églises en bois, totems dont Laurent se prend de passion, et a décidé de photographier tous ceux qui allaient croiser son chemin.

Ils sont très anciens, taillés dans un tronc entier de Cedar tree (cèdre américain) pour certains, ou sculptés sur un tronc évidé qui est ensuite maintenu debout par un poteau de bois…haut, très haut.

Les canadiens aiment mettre en scène leur passé, il est vrai que pour nous européens, les antiquités de 1920, c'est juste la vie de nos grands parents ! 

Pourtant, on prend vraiment du plaisir à déambuler dans les rues « anciennes », admirer les maisons réhabilitées et tous les outils de leur « autrefois».

L'activité bois est importante dans la région, et le Cedar tree, immense sapin, dont la tête dépasse tous les autres, est exploité intensivement, en témoignent les centaines de milliers de billots empilés à perte de vue.

« Prince George, Prince George, tout le monde descend ».
Karen a accompagné Doug et son train afin que nous passions la soirée tous ensemble.
Ils nous ont même proposé de partager leur suite dans l’hôtel attribué au conducteur de train ! 
Pour Laurent, ce fut l'occasion unique de bénéficier d'un RHR (seuls les initiés comprendront) dans la suite d’un 3 étoiles.
Nous les quittons le lendemain matin après un copieux breakfast. Karen a les yeux qui brillent en me serrant dans ses bras et Doug donne une virile accolade à son copain Laurent.
Le paysage  a peu à peu changé. De belles collines verdoyantes servent de pâturages à des hordes de chevaux et des troupeaux de bovins.

Un joli camping au Historic Hat Creek Ranch. Aucun moustique en vue, des voisins Ecossais en camping-car avec qui papoter et le soleil pour planter et déplanter la tente. Une diligence tout droit sortie d’un western, promène quelques touristes au milieu des tipis dans lesquels il est possible de passer la nuit.

« Non mais ils ont pété un câble ou quoi ! ». Je m’agace ! J’essaie de prendre des photos sans fils électriques, impossible, il y en a partout. Malgré ça, les paysages sont époustouflants, montagnes pelées, canyons profonds, ponts métalliques, lacs turquoises, routes viroleuses, la vallée qui mène à Lilloet est l’un des spots favoris des motards de Colombie Britannique. On comprend pourquoi !

Un ours noir imperturbable arrache consciencieusement quelques jeunes pousses sur le bord de la route, il sera notre dernier petit canadien !
Nous approchons de Vancouver, et malheureusement, vent, couvert... et pluie, la totale !

Dur retour à la vie urbaine. Laurent doit se ré-acclimater à la conduite en ville. Après avoir pris deux rues en sens interdit, remonté une quatre voies en sens inverse sur le trottoir, on déniche un camping à deux pas du  Lion's Gate Bridge.

Le soleil est revenu, et nous profitons du jacuzzi, traitement idéal pour mes douleurs lombaires de miss Tamalou !
Laurent appelle John, le motard  rencontré à Tok en Alaska. Pas de parole en l’air, il arrive le lendemain matin en voiture avec sa femme Lorna sous une pluie battante. On fourre toutes nos affaires en vrac dans le coffre et ils nous invitent à prendre un solide breakfast. Nous partons ensuite découvrir Vancouver, 1 million et demi d'habitants, un niveau de vie élevé et classée dans les premières villes où il fait bon vivre... On veut bien le croire ! 
Nous sommes tombés immédiatement sous le charme de cette mégapole époustouflante de vie et de charme. Les baies vitrées vert pâle des buildings reflètent chaque parcelle de lumière et ils semblent flotter dans le ciel. Une piste cyclable longe une luxueuse marina où les plus beaux yachts attendent leurs propriétaires fortunés. Lorna conduit doucement dans les grandes artères de la ville où il est bien difficile de se garer. Elle nous attend patiemment au volant  tandis que
John et Laurent posent fièrement pour une photo souvenir devant le monument de la flamme olympique, éteinte depuis l’année dernière.

La plus grande communauté asiatique vivant à l'étranger, habite Vancouver. 
Le quartier de Chinatown, populaire et animé,  abrite dans certains quartiers une population dont la vie est bien loin du rêve. Beaucoup de SDF et de junkies zonent dans les rues en titubant. Ils s’attroupent et dealent sans se cacher, ou attendent un bol de soupe servit par les services sociaux. D’après John, il peut être assez dangereux de trainer à pied par ici. « Tu m’étonnes ! ».

Tous les quatre, nous prenons place pour une escapade sur un mini-bateau. Cela nous permet de découvrir la ville sous un angle différent. Le ciel est menaçant, les goélands et les mouettes poussent des cris stridents, se chamaillant pour quelques miettes de pain, avant de se poser sur les pylônes en bois vermoulus du quai.

Nos pas nous mènent  à Granville Island Market, je m’extasie devant le mariage des couleurs des dizaines de petites barquettes de fraises, mûres et autres framboises…
Et d’un groupe de vieilles dames euphoriques, toutes vêtues de la même façon, d’un pantalon rouge assorti au cabas, d’un chapeau fleuri… et d’une veste violette. So chic !

Le Stanley Park, sous un ciel plombé du plus bel effet, accueille les joggers, cyclistes et promeneurs. Assis sur un banc face à cette baie magnifique, on regarde un géant des mers sortir lentement du port avec à son bord des milliers de passagers.
Ici aussi il y a plein de totems peints, mais ils n’ont pas l’air très ancien.
Le soir nous sommes invités à diner chez Arnold et Marilyn, il y a aussi Bodo. J’ai du mal à reconnaitre les deux comparses de John rencontrés à Tok il y a quelques semaines. Il est vrai qu’ils ont rangé leurs blousons de cuir et leurs shaps de bikers.

Nous passons une soirée super sympa à déguster un délicieux dîner concocté par Marylin, véritable cordon bleu. C'est l'occasion d'évoquer les voyages passés et à venir, et récupérer des infos sur le Mexique qu’ils ont déjà sillonné en moto.
John et Lorna, qui habitent à quelques kilomètres de Vancouver, nous reçoivent chez eux comme si nous étions de la famille et Lorna se plie en huit pour nous faire plaisir.

Un magnifique « sunny sunday » à Vancouver. L’occasion de découvrir le Stanley Park à vélo. Á 9h nous sommes prêts à partager pour quelques heures la vie ensoleillée des habitants. Trois heures de balade pour profiter des plus jolis quartiers. Les pistes cyclables sont larges et agréables, mais nous finissons notre découverte du centre ville à pied.

Le soir, nous sommes chaleureusement invités à fêter l'anniversaire de John au restaurant avec sa famille et ses amis. Mon anglais s'étant un peu amélioré, je participe plus facilement aux conversations. Heureusement, ça m'aurait ennuyé de faire tapisserie. Lorna et John sont mennonites et très impliqués dans la vie de leur Église. Leur Foi est le pilier de leur existence et il émane d’eux quelque chose de fort. Ils ont des visages rayonnants.
John est un bon vivant, motard et voyageur. Il a posé ses bottes sur tous les continents, mais à l'occasion, il sait aussi pour le bonheur des enfants, se transformer en Père Noël. Son physique est d’ailleurs un atout majeur, il a simplement besoin de porter quelque chose de rouge. Lorna, est une femme qui pense aux autres en s'oubliant elle-même. Elle nous a beaucoup touchés, en nous préparant un gros sac plein de douceurs le matin de notre départ. Elle nous a ensuite accompagnés en voiture pour nous mettre sur la bonne route afin de nous éviter de nous perdre dans le dédale de la banlieue de Vancouver.
Arrivés en étrangers, nous sommes repartis en amis après avoir partagé, soirée de copains, repas d’anniversaire et franches rigolades.
La famille, l’amitié, et l'hospitalité, sont les lois inaliénables de leur vie.
Lorna et John, nous sommes chanceux d'avoir croisé votre route.

Cette fois ci c'est pour de bon que nous quittons le Canada.
La frontière des USA est à 80 kms.
J'ai tout aimé dans cet immense pays, sauf les routes à gravels ! (Et je crois que ce n'est qu'un entrainement pour l'Amérique du Sud). 
Laurent, lui, a tout aimé aussi...même les gravels ! C'est important dans un couple de ne pas être d'accord sur tout !
On a parcouru environ 14 000 kms, Alaska compris, en 63 jours. Nous avons rencontré des canadiens avec un cœur aussi grand que leur pays. 
Fréquemment, pour ne pas dire plusieurs fois par jour, intrigués par la plaque minéralogique, certains nous interrogeaient sur notre pays d'origine, notre destination, la durée du voyage, les yeux écarquillés de surprise. Ils nous quittaient au bout de cinq minutes ou une demi-heure, sur un joyeux « have a good trip ! ».
On a tout aimé, les kilomètres de sapinettes de Chibougamau, camper dans la neige ou près des lacs gelés , les rencontres avec les ours et les orignals, monter et descendre les montagnes, longer les lacs, planter la tente sous la pluie et se réveiller avec un rayon de soleil...ou l'inverse.
INOUBLIABLE CANADA. On a déjà très envie de revenir.

Et maintenant en route pour les USA.
Welcome to the UNITED STATES of AMERICA voilà ce que nous souhaite un panneau à la frontière.

USA part 1

WASHINGTON STATE  LES COULEURS DU NIRVANA

L'entrée aux USA se mérite, 1h30 dans la file d'attente! Et comme Laurent ne voulait pas que la « prunelle de ses yeux » chauffe, et bien nous l'avons poussée... comme ça c'est nous qu’avons eu bien chaud !
Washington State et ses couleurs, du vert de la Rain Forest, aux bleus des plages du Pacifique, en passant par le manteau blanc du Mount Rainier, pour terminer aux frontières de l'Idaho avec les ocres des vallées semi arides.

Joni et Don, motards voyageurs contactés via le site d'Horizon Unlimited, nous attendent. Ils habitent à quelques kilomètres de Seattle. Auparavant, nous passons chez BMW chercher les bidons d'huile et un filtre pour l’entretien de la moto. Je flâne dans le show room. De vieilles motos qui ont baroudé en Afrique, et aux Amériques, sont suspendues au plafond! J'espère qu'en rentrant, Laurent n'aura pas l'idée de m'accrocher la BMW en trophée au beau milieu du salon !

La maison en bois de Joni et Don, est inimitable, immense, sur deux niveaux, tourelles, balcons et terrasse sur le toit. Pas moins de onze couleurs différentes en extérieur, et deux étés entiers à deux, nécessaires pour tout repeindre.... avec onze autres couleurs !

Don et Joni sont de grands voyageurs, en témoignent les stickers du monde entier collés sur les valises alu, fabriquées maison, de leur vieille BMW. Joni est aussi petite et bouillonnante que Don est grand et calme. Et c’est très gentiment qu’il met son garage à disposition de Laurent. Don est mécanicien chez Honda, il possède les outils et le matériel pour tout réparer sur une moto ou une voiture.

Jeu de garçons... jeu de boulons...et vidange au programme.

Ensuite nous enfilons les gants moumoutte, arrosés d’un peu d’huile de coude pour une toilette plus que nécessaire, de notre monture.
L’intérieur de la maison est une énigme pour nous. Joni collectionne, compulsivement, les peluches de chiens, de chats. Nous devons faire attention à ne pas marcher dessus dans les couloirs qui montent aux chambres, il y en a partout sur la moquette. Dans la chambre, impossible de poser quoique ce soit sur les commodes recouvertes de bibelots, et le lit est envahi d’une dizaine d’énormes coussins, parsemés de peluches. Très étrange et limite inquiétant. Nous descendons au salon à l’ambiance assez lourde. Je regarde, fascinée, les murs tapissés d’assiettes décoratives par centaines, les vitrines encombrées d’objets, de petites cuillères de collection et de poupées de porcelaine. Pas un centimètre carré n’échappe à la frénésie décoratrice. Il en ressort un sentiment d’étouffement assez pesant. Malgré tout ils sont adorables et le soir la table est mise en notre honneur, avec famille, amis et le superbe chat angora noir et blanc surnommé Savannah, avec lequel j’essaie de sympathiser. Joni parle très vite et je ne la comprends pas toujours, ce qui me stresse un peu. Heureusement, j’aide en cuisine et m’absorbe dans la préparation de ma ratatouille. Dans tous les réfrigérateurs américains, on trouve des courgettes, des tomates, du poivrons de la coriandre fraîche, des oignons et il y a toujours au fond d’un placard, un flacon de cumin pour donner une petite note marocaine.

Le lendemain, le temps est incertain, donc c'est en voiture que Don et Wilma, une amie vivant en Australie en vacances chez eux, nous servent de guides à travers les rues animées de Seattle.

L’Art prend parfois des formes surprenantes. De drôles de chaussettes en laine multicolore tiennent chaud aux troncs d’arbres de Pionner Square. Les buildings du centre ville ont poussé au milieu des vieilles bâtisses en briques rouge.

Laurent, qui ne se laisse pas promener comme ça sans savoir où il va, est allé tout droit chercher une carte de la ville au kiosque d’information.

Incontournable, la Tour Space Needles, 160 mètres de haut domine

Seattle qui est la ville natale de Jimmy Hendrix. C'est aussi là, qu'est né le mouvement grunge, pour les plus connus, Kurt Cobain du groupe Nirvana, Pearl Jam, Soundgarden, Mother Love Bone et tant d'autres...

Nous pénétrons dans Le Music Experiment Center, bâtiment futuriste qui est un musée interactif, retraçant l'histoire musicale de la ville.

Quelque soit le pays, le marché est un lieu incontournable de la ville qu’il convient d’explorer. Ce jour là, c’est la poissonnerie du fameux Pike Market qui fait son show. Les hommes habillés en matelot, se lancent en criant par-dessus les étalages les énormes poissons. Dans les rues voisines, la police locale veille, et le cob, bienveillant m’autorise à enfourcher sa blanche Harley Davidson, « Vite bébé, prends la photo ».

Merci à vous, Joni, Wilma et Don pour ces bons moments passés en votre compagnie. Il est probable que Don et Joni viendront nous rendre visite en France en 2012… On reste en contact.
En reprenant la route on passe par la jolie petite ville de Snohomish et ses maisons typiques en bois sculpté avec des toits pointus et des jardins fleuris de roses anciennes.

Nous prenons un ferry qui traverse le détroit de Puget pour rejoindre la péninsule     d’Olympic Forest. 
C'est le point de départ de la splendide Pacific Coast Highway 101 qui descend jusqu'à San Diego en Californie.
Une petite grimpette dans un brouillard épais pour monter à l’Hurricane Ridge dans le Parc National d’Olympic Forest.

Au fur et à mesure que le brouillard s’effiloche, les sommets se découvrent, enneigés et leurs pentes couvertes de forêts de résineux. Il persiste encore de grandes étendues neigeuses  qui a mon avis ne fondront pas.

Laurent bavarde avec un deer (chevreuil) perdu sur le parking ! Un couple de français du Mans qui a fait ses études à Tours, donc autant dire des voisins, nous aborde, en voyant l’immatriculation de la moto. Ils vivent à Lafayette en Louisiane et sont en vacances en BC. Au bout d’une heure de papotage nous nous quittons. Je ne voudrais pas avoir l’air de critiquer mes compatriotes, mais ils ne nous ont même pas proposé de nous faire découvrir leur ville d’adoption lors de notre passage en Louisiane. Ah l’hospitalité à la française nous laisse rêveur.
« Pt’ être qu’ils n’aiment pas les motards en fait ! »

Nous avions acheté un laissez-passer en Alaska pour pouvoir entrer au Dénali. Ce pass est valable un an dans tous les parcs Américains et son prix est amorti dès le troisième parc visité.
Olympic National Park Hoh Rain Forest. Et oh miracle, il fait un temps splendide! 
Spectaculaire, fascinant, on se croirait dans une forêt enchantée.

Ici, il tombe 380cm/ an, presque trois fois moins qu'à Juneau, mais comme il fait beaucoup plus chaud, les arbres, Cedar trees, Douglas Fir, Sitka Spruce, Western Henlock, ont des dimensions phénoménales que ce soit en hauteur, on se tord le cou pour apercevoir leurs cimes, ou leurs circonférences hors normes. (Souvent plus de 10 mètres)

Lorsque l’un  de ces arbres tombe à terre, il sert de nourrice à la nouvelle génération et le cycle recommence.

Chaque arbre est à lui seul un paysage, on prend des dizaines de photos sans jamais réussir à restituer l’ambiance très particulière des sous bois recouvert de lichens.

Changement radical d'ambiance en bord de mer. Le Pacifique nous offre ses plages de galets léchés par des vagues d’écumes.

On se promène parmi des milliers de troncs blanchis par le sel,  échoués sur les rivages, comme dans une galerie d'œuvres d'art géantes.
Il y en a certains qui ont des formes si jolies que j'aimerai bien les ramener chez moi.

Notre première vraie journée d'été, se termine par un coucher de soleil sur la mer, face au camping.

C'est un long week-end en Amérique, la fête nationale du 4 juillet est l'occasion de sortir les drapeaux et de tirer des feux d'artifices dans tout le pays. Préparatifs fiévreux, les cocardes bleu blanc rouge, s’accrochent aux façades de tous les bâtiments officiels, les bannières étoilées claquent dans le ciel azur.

Le patriotisme aux US n'est pas un vain mot. 
En reprenant la route, sous un soleil éclatant, on tombe par hasard sur un rassemblement de voitures anciennes, de Hot-Rod, et de tuning haut de gamme. Un festival pour les yeux et les oreilles de deux frenchies !

Nous quittons la côte du Pacifique et prenons plein Est, on ne reverra la mer qu'en Floride à la fin du mois. Nous entamons notre traversée des US, d’Ouest en Est.
De nouveau, les montagnes, et au loin se profile le sommet enneigé du Mount Rainier qui culmine à 4492m.

Nous sommes dimanche, la route qui monte au point de vue est ouverte depuis peu. Il y a des murs de neige de chaque côté de la chaussée, ce qui rafraichit beaucoup l’atmosphère.

Sur les pentes du géant, c'est l'affluence, car il fait un temps superbe et on vient se promener en famille sur la glace, et jouer à se lancer des boules de neige.

Comme il fait vraiment un temps génial, pour une fois nous ne sommes pas pressés de trouver un campement, alors on roule. Et le paysage change encore, nous laissons les hauts sommets pour un décor digne de l'Arizona.

La température monte au fur et à mesure pour flirter avec les 28°. 
Nous sommes maintenant dans une vallée semi aride, transformée en verger à grand renfort d’irrigation et d’arrosage. Il y pousse des pêches, des cerises, des pommes, et du raisin.

Un dimanche d'été au US, c'est comme en France, tous les motards sont de sortie ! Et comme le casque n’est pas obligatoire, beaucoup ont les cheveux au vent… « Enfin, ceux qui en ont ! ».



IDAHO DE LA TERRE A LA LUNE

Dès l'entrée en Idaho, nous suivons la piste de Lewis et Clark, à ne pas confondre avec Loïs et Clark, ce ne sont pas Superman et sa copine!
Donc ces deux explorateurs, l'un scientifique, l'autre militaire, ont ouvert la voie Nord-Ouest, du Missouri au Pacifique de 1804 à 1806, à travers les territoires indiens, Nez Percés, Shoshones, Black Feet, jusqu'alors inexplorés. Lors de l'arrivée des premiers pionniers, les tribus indiennes, ont pour la plupart bien accueillis ces migrants et fait du troc avec eux. Mais un demi-million de pionniers, ça mange... et la nourriture vint à manquer, due à l'extermination des troupeaux de bisons. Début des tensions, qui ont mené à des attaques de convois suivies de répliques violentes de l'armée américaine et ce fût le point de départ des grandes guerres indiennes. 
Nous traversons les territoires Nez Percé dont le chef Joseph est l'un des plus connus.

Mais aujourd’hui, 4 Juillet c'est la commémoration d’Indépendance Day. Déclaration d’indépendance des treize États fondateurs des USA, signée à Washington en 1776.
Lorsque l'hymne national retentit, les hommes se découvrent et tous, enfants compris, chantent la main sur le cœur... Ça fait quelque chose ! 
Je me dis qu'en France c'est surement ce qui nous manque un peu, la fierté d'appartenir au pays. Mais bon pas de polémique. 
En tout cas au USA ce n'est absolument pas mal vu d'avoir la bannière étoilée qui flotte sur son perron.
La fête nationale, on l'a vécue à Grangeville, Idaho, petite ville de 3275 âmes.
Main Street, n'est même pas barrée, il n'y a pas de cordon de sécurité, ni de déviation, tout se passe dans l'ordre et la bonne humeur et tous les citoyens attendent la grande parade. Même un joli petit chien noir et blanc, qui me jette un regard torve, tout penaud d’être affublé d’une collerette bleu blanc rouge !

11h, assis en plein soleil sur des bancs de fortune, une planche sur deux rondins, on prend une jolie couleur tomate!  Le défilé emprunte Main Street. De nombreuses corporations sont représentées, pompiers, cowboys…et le cheval est à l'honneur.
Il fait un temps idyllique, les enfants guettent les participants à la parade, qui de leur véhicule, jettent des bonbons par poignées.

Un grand rodéo fête son 100ème  anniversaire, avec des vrais cow-boys, et de vraies cowgirls, occasion unique d’assister à cet évènement traditionnel dans la vie des américains. On passe l’après midi dans les tribunes, fascinés par le spectacle.
Chevauchées, exercices au lasso pour attraper et ligoter le bétail en un temps record, cascades, démonstration de techniques équestres en tous genres sur musique country hyper boostée. Encouragés par une foule conquise les participants se donnent à fond. Un grand moment d’authenticité. Ambiance familiale, conviviale, FANTASTIQUE. Ils sont très forts, et les filles ne font pas tapisserie !
La fête se termine par l'élection de la nouvelle « Border Days Queen », jolie Miss que Laurent s'est empressé d’aller féliciter.

Et je crois pouvoir dire que nous étions les seuls étrangers dans les gradins ce jour là.
En attendant l'heure du feu d'artifice, installée sur un banc devant le liquor shop, je prépare mon article, quand un gars chevelu en moto pétaradante passe et repasse devant nous. Il  s'arrête finalement intrigué par la moto. 
Au bout de cinq minutes, il nous propose de planter la tente dans son « backyard » (traduire : arrière-cour). Nous avions l’autorisation du shérif pour camper sur le terrain de base-ball mais nous acceptons son invitation, clôturant ainsi cette journée américaine pur jus.

Tim vit avec un loup dans une petite maison typique en bardage, avec un perron en bois et un antique rocking-chair. On sirote une bière en discutant des lois de l'Idaho, son énorme chien- loup blanc sale à ses pieds, État républicain par excellence, ultra conservateur et farouchement attaché à la loi sur la possession d'armes. D'ailleurs il est fier de dire que l'Idaho est très sûr... Tu m'étonnes, ici tout le monde a un gun. Les bandits doivent y regarder à deux fois avant de toucher à la propriété d'autrui ! Un de ses voisins attiré par la moto, s’invite dans la conversation et nous explique sans complexe qu’il a fait de la prison pour avoir tué un mec qui tentait de s’introduire chez lui…Un ange passe. Je regarde Tim du coin de l’œil, géant hirsute, avec des bras gros comme mes cuisses. Passé le premier à priori, il est au final plutôt sympa. En revanche, il vit chez son chien. Il nous propose de déplier le sofa, nous déclinons poliment, enfin je mets de grands coups de coudes dans les côtes de Laurent pour qu’il comprenne qu’il n’est pas question une seconde de dormir ici. C’est trop sale. Une odeur fétide de chien mouillé et de vieilles poubelles nous prend à la gorge et je pense que la moquette n’a pas vu l’aspirateur depuis au moins vingt ans…Je préfère encore pousser les crottes de chien dans les herbes folles du mini jardin.
Après le feu d’artifice, et une dernière bière bien fraîche, nous nous endormons dans la chaleur de la tente avec des milliers d’étoiles dans les yeux.
L'Idaho c'est tellement beau.
De nombreuses personnalités ont leur résidence dans la Sun Valley à Ketchum et Hailey. 
Hemingway y est enterré, et son fan club lui rend hommage à sa façon ! Sa tombe est couverte de bouteilles d’alcool, de pièces de monnaie, de fleurs et de poèmes.

Et nous sommes passés voir Bruce. Bruce Willis, bien sur !
Il n'était pas chez lui, alors nous lui avons laissé un petit mot, collé sur sa boite aux lettres avec un sticker Trans’am2011... des fois qu'il ait envie de mettre un commentaire sur le site !

Et en ce début d'été, un ballet incessant de jets privés dépose les stars américaines, Demi Moore, Tom Hanks, Jamie Lee Curtis et bien d’autres.

On comprend leur coup de cœur, ici loin des paillettes du show-biz, la vie est plus proche de la nature.
Succession de ranchs, annoncés par d’immenses portiques en bois surmontés d’une tête de vache. De larges vallées verdoyantes bordées de hautes montagnes et au milieu coule une rivière.  Le surnom de l'Idaho : Scenic state

Nous traversons « Craters of The Moon National Park ». Surréaliste ! 
Il a du faire bien chaud ici il y a 10 millions d'années. L'activité volcanique intense a boursoufflé l'écorce terrestre et le paysage ressemble à un gros cookie qu'on aurait oublié dans le four.

C'est d'ailleurs ici que les astronautes américains préparèrent leurs expéditions sur la lune. On a eu chaud rien qu'a regarder le paysage.

C’est la loi en Idaho, le port du casque n'est pas obligatoire. Je me demande si l'État n'a pas décidé d'exterminer ses motards ? 
C'est sûr, quel pied de rouler cheveux au vent et bras nus, mais, on se prend des coups de soleil, le moindre insecte se transforme en projectile et je pense qu’on s’en prend plein les narines, sans parler du risque de chute.
Et pourtant je l'ai fait, il y a longtemps, avec ma copine Lélé et nos mobylettes, sur les routes de campagne...On avait 14 ans et c'était vraiment le pied ! 

WYOMING WILD WEST SHOW

La transition entre Idaho et Wyoming, se fait en douceur. Comme l'annonce le panneau, montagnes, ranch, chevaux.

Ce nom nous a fait rêver car il évoque à lui seul, les Parc Nationaux, la vie des premiers pionniers, les cowboys et les Indiens, le pays de Buffalo Bill, du Wild Bunch de Butch Cassidy et du Sundance Kid, les plus célèbres hors-la-loi.

Nous sommes attendus par Carol et Mike, le couple d’alpinistes que nous avions rencontré à l'hostel de Talkeetna en Alaska revenant d’une expédition sur le Mont Mc Kinley.
En attendant qu’ils rentrent du boulot, nous nous baladons en ville. Jackson Hole est plutôt chic, et s’organise autour d’une place à laquelle on accède par des arches constitués de bois de deers (chevreuils). Des diligences promènent les touristes, dans les rues très animées. Les façades en bois peintes des maisons sont d’un style western qui m’enchante.

C’est super adorable et touristique. 
Laurent me lâche dans les magasins...sans la carte bleue. Pfft, même pas drôle ! Elles me plaisaient pourtant bien les bottes en caoutchouc, façon santiag.
Carol et Mike, des amours… Et des sportifs aux sommets !
Nous avons été impressionnés par leurs récits et leur énergie à gravir et vaincre les montagnes en toute modestie.  
Invités à venir les voir dans le Wyoming, nous avons passés deux jours supers. Mike est guide de haute montagne et pisteur, Carol aussi, en plus de son job dans une agence de voyage. Ils adorent la cuisine et les vins français, connaissent bien Chamonix et ont planté leurs crampons et piolets dans les crevasses des Grandes Jaurasses, du Mont Blanc, et du Pic du Midi. 
Au mur du salon, une belle affiche du film National Géographic retraçant l'aventure de Lewis et Clark, film dans lequel Mike tient un rôle, car en plus d'escalader les montagnes, il dévale les rivières sur tout ce qui flotte, kayak, canoë, raft.

Et sur le frigo, des mots français en magnets les aident à perfectionner notre langue. Bravo quelle volonté.
Pas de gros pick-up ni de grosse berline pour ces amoureux de la nature, ils roulent en 4X4 qui fonctionne... à l'huile végétale ! Incroyable, ils font le plein derrière la baraque à frites !
Ce soir ils nous ont préparé un repas de gala, tomates mozzarella, foie gras, vin blanc fameux, vin rouge excellent... une viande tendre comme du beurre... et du fromage ! On passe tous les quatre une sacrée soirée.

Je le répète souvent, nous avons rencontré des gens dont la gentillesse et le sens de l'hospitalité sont une grande leçon que, nous européens, pouvons retenir.
Nous avons hâte de vous revoir, même si dans notre région, les seuls sommets à escalader sont les donjons des châteaux des Rois de France, mais le vin est bon.
Nous ne vous oublierons pas.

Mike est allé chercher des petits pains au chocolat pour le breakfast. De chaleureuses accolades, car en Amérique, on ne se fait pas la bise, on se prend dans les bras en se tapant dans le dos.
Nous nous mettons en route sous le soleil, pour le parc national du Grand Teton, déjà nostalgiques de nos nouveaux amis.

Une randonnée de deux heures sur un sentier escarpé qui longe « Jenny Lake » pour se mettre en jambes et un retour en 15 mn chrono avec le bateau, ben oui, faut se ménager !

Demain, on attaque le parc de Yellowstone.
Le joyau, des parcs nationaux américains et le premier à avoir été créé, en 1872.
Une palette de couleurs qui n'existe qu'ici. Une féérie géothermique.
Mais comme je ne suis ni géologue, ni historienne, je ne ferais pas de cours sur la formation de ces geysers dont les touristes en masse, nous y compris, attendent patiemment les éruptions, car certaines sont prévisibles. 
Le plus célèbre étant le « Old Faithfull » qui jaillit toutes 90 minutes. Il est entouré de gradins pour attendre patiemment les éruptions.

Il y avait même une femme un peu barrée qui faisait des incantations et entrait en transe à chaque jet  de vapeur !

Je n'essaierai pas d'expliquer comment, des profondeurs de la terre, remontent les  eaux bouillonnantes et soufrées qui forment des piscines turquoise, ceinturées d’ocres. Féerie de couleurs. A Mammoth, piscines en cascades pétrifiées, quelques troncs pris dans un enfer acide ou bien comme à Porcelain Basin, un univers brulé par les vapeurs soufrées.

On y est allé avec nos yeux, notre cœur, et... bien sûr, l'appareil photo.

Après les éruptions souterraines, les cieux s'en sont mêlés, et c'est un orage de grêle, gros comme des petits pois, qui s'est abattu sur le parc, et sur nous, refroidissant singulièrement l'atmosphère.

Laurent a prêté son blouson de moto, a un père, pour abriter son bébé bras nus en barboteuse, qui hurlait.

Nous n'avons pas vu beaucoup d'animaux sauvages, et le seul nounours que nous croisons provoque l'hystérie collective. Les gens grimpaient sur le toit de leur voiture pour tenter de l’apercevoir.

Il faut dire que le Yellowstone en plein mois de juillet, c'est un peu blindé ! Mais ça vaut largement le coup !
Difficile de trouver une petite place dans un camping, nous sommes trempés, la température à beaucoup chuté après le passage de l’orage de grêle. Laurent me dit de claquer les dents pour attendrir la dame qui délivre le précieux sésame. Elle accepte de nous laisser planter la tente. On a un peu de mal à se réchauffer, heureusement que nos duvets sont bien douillets.

Direction Cody et le Buffalo Bill Historical Center.
Des centaines de Harley Davidson ont investit la ville pour le weekend, il est impossible de trouver une chambre, ce sera donc encore une fois camping.
La fatigue, jamais de temps mort,  l’énervement, les longues étapes et le camping vraiment pourri de ce soir nous mènent au clash.  Une bonne nuit et la matinée au Musée de Buffalo Bill, chacun dans sa bulle permet d’apaiser les tensions.
Le Musée est immense, intéressant pour la qualité des objets exposés. Les vêtements d'époque de Buffalo Bill, himself, ainsi que tout ce qui est rattaché à sa vie, des coiffes indiennes, vêtements, bijoux et broderies.

Pour les amateurs, des guns, rifles, Smith et Wesson, Winchester, de toutes tailles, et des scènes de vie reconstituées avec les objets du quotidien.

Et en filigrane, la vie politique de ces époques troublées ou la spoliation des tribus indiennes était à son apogée.

Ah ben voilà ce qui arrive quand on ne fait pas le plein quand c'est possible. Quand on en a besoin, y en a pas !
Quatre baraques, au milieu de nulle part, dont une abandonnée, la station service, pas de chance. Heureusement le premier mec qu'on croise nous dépanne d'un galon. Il a l’habitude, et fait sont petit business tranquille avec les imprudents comme nous.

Mais le Wyoming, c'est aussi cette formidable course aux territoires vierges (enfin presque, c'étaient tout de même les territoires indiens.) qui a jeté sur les chemins un demi-million de migrants dont une forte population de Mormons fuyant les persécutions à l'est. Tous à la recherche d’un Eldorado. Leur voyage durait environ six mois et un pionnier sur dix-sept mourrait sur le chemin, de maladie, d'accident, ou tué lors d'une attaque de convoi par les indiens.

C'est aussi la grande époque du Pony Express ou les cavaliers qui étaient recrutés, devaient être jeunes, 18 ans, et de préférence orphelins, afin de dédier leur vie entière à leur métier.

On trouve partout des traces de ces quatre pistes mythiques, L’Oregon Trail, La California Trail, La Mormon Pioneer et le fameux Pony Express, fondatrices de la conquête de l'Ouest américaine. On peut même voir les traces fossilisées des roues de chariots sur certains tronçons.

Indépendance Rock est l'un des symboles de cette ruée vers l'Eldorado.

En escaladant ce gigantesque rocher posé seul au milieu d’une plaine sans fin, on peut encore lire, gravés dans le granit, les noms de ces familles de migrants et la date de leur passage. 
Pour ces pionniers, être à Indépendance Rock pour le 4th of July était de très bon augure pour passer les cols des Rocheuses à la bonne saison.

Nous croisons de nombreuses familles en habits d’époque, venant en pèlerinage sur les traces de leurs aïeux.

On peut imaginer leur émotion quand ils découvrent leur nom gravé dans la roche.
Il est probable que l'esprit de solidarité et d'hospitalité de beaucoup d’américains d'aujourd'hui s'est forgé à cette époque.

Les paysages changent, les industries lourdes, pétrole, charbon, font leur apparition, le temps devient gris, lourd et épais. Même les vaches sont noires !
Un clin d'œil pour les Motel 6, dans lesquels Laurent peut utiliser sa carte professionnelle (merci Accor) et obtenir une réduction. Une nuit dans un vrai lit pour $30, ça ne vaut pas le coup de s’en priver. La cuisine est américaine, et ouverte sur l'extérieur…Je fais cuire les œufs sans complexe, sur le réchaud installé sur le palier, afin d’éviter de déclencher l’alarme incendie. « Eh dit donc bébé, tes œufs, tu les veux comment ? »

Certains hôtels qui n'ont pas de piscine, mais qui ont le sens de l’humour, mettent en avant un argument qui, en pleine affaire DSK est d’un goût plutôt douteux : «  Best Maids In Town » (Meilleures femmes de chambre en ville).

Dans un dernier sursaut, avant de quitter ce magnifique état, The Devil's Tower se dresse, comme un phare sur la route des pionniers au beau milieu d’une plaine sans fin. Une montagne de roche que l’on peut même escalader. Ce que nous ne ferons pas.

Un petit tour aux restrooms (WC) avant de remonter en selle. Rien à voir avec rien, mais ça m'a fait bien rire. Une affichette est placardée sur la porte des toilettes. Un révolver dans un cercle rouge barré. Mesdames, le « gros pétard » est prohibé dans les toilettes…Qu'on se le dise ! J’adore l’Amérique !

SOUTH DAKOTA  et LAKOTA SIOUX

L'histoire du South Dakota est riche.
Notre route passe à Deadwood, fondée en 1876.

Ville de jeux, comme un mini Las Vegas du farwest, et de débauche.

Sortie de terre comme un champignon à l'époque de la ruée vers l'or, et aujourd'hui transformée en musée vivant. Tout est mis en scène pour notre plus grand plaisir, avides que nous sommes de saisir l’esprit des premiers pionniers.

Les célébrités locales s'appelaient, Wyatt Earp, California Joe, (recordman de la plus grosse pépite d’or); Calamity Jane, reine de la gâchette à défaut d'être une beauté, amoureuse du très sexy Wild Bill Hickock, qui fut assassiné dans le dos pendant une partie de poker, dans le saloon N° 10. Depuis, la combinaison de cartes à l'instant de sa mort, est surnommée: « la Main de la Mort ».

Laurent a même rencontré son fantôme, qui rejoue chaque jour sa fatale partie.

Le beau joueur malchanceux et la fille au « physique pas facile » pour ne pas dire carrément moche, sont enterrés l'un près de l'autre à la demande de la miss... Encore une qui a du se faire un film !

Le lendemain, on s'arrête à Sturgis avant la horde sauvage attendue dans trois semaines pour le 71ème  « Sturgis Rallye». 
La photo, la photo !
Le propriétaire d’un bar, lui même Béhèmiste, se propose de nous immortaliser devant le panneau que tout bon Harleytiste rêve de voir. Il nous invite à boire une bière et discuter un peu. En remerciement, je lui colle un sticker Transam2011 sur sa caisse enregistreuse.

Sturgis, temple sacré pour les Harley Davidson.

Main Street est déserte aujourd’hui, mais les boutiques de souvenirs sont au taquet ! La population passe de 7000 âmes à environ 600 000 déjantés en quelques jours et tout ce petit monde vit dans les deux rues principales ! So crazy !

Quand on pense que tout a commencé en 1938 avec une simple course avec neuf participants du motoclub « Jackpine Gypsies ». Le look est primordial pour défiler, limite sado-maso, cuir clouté, cuissardes et chromes rutilants.

Les implants mammaires sont partout, même les mannequins des magasins sont siliconés. Je me suis trouvé une jolie casquette, mais je crains de n'être pas assez équipée pour rouler en Harley !!!
Allez, on ne traine pas, Maggie et Jim, nous attendent...en Harley !

Rencontrés au pied d'un glacier en Alaska, ils nous avaient proposé de passer les voir chez eux dans le Sud Dakota.
Coucou, nous voilà !

Encore une fois nous sommes reçus comme des amis de passage, dans leur superbe maison des Black Hills. Maggie travaille dans un restaurant le soir, Jim est retraité, c’est donc lui qui prépare le dîner.

Soirée barbecue, et ça ne rigole pas... La cuisson de la viande, est une affaire d'homme. Jim mesure la température interne de chaque pièce avec un thermomètre.
Pendant ce temps là, je joue avec Bear, le bébé chien. Après diner, nous allons boire une bière dans un bar en attendant la fin de service de Maggie.
Le lendemain matin, en prenant mon café, je regarde les chevreuils brouter l’herbe du jardin et le soleil se lever sur une chaude journée. Au programme, balade en moto dans les Black Hills. Jim nous sert de guide sous un soleil de plomb.

Et à la sortie d'un tunnel, au loin, sur la colline d'en face, le Mount Rushmore.

Bien sûr l'accès est payant,  bien sûr qu'il faut garer la moto dans l'un des quatre ou cinq niveaux de parking, mais c'est le Mount Rushmore, tout de même ! Les bustes sculptés dans la montagne des présidents américains. Les travaux durèrent de 1927 à 1941. J'ai mitraillé sec, c'est très impressionnant !

Ces montagnes étaient considérées comme sacrées par les Indiens, et en réponse à cette profanation, ils entreprirent la construction du Crazy Horse Memorial, représentant le fameux chef amérindien sur un mustang, en refusant l’aide financière du gouvernement américain. Mais pour admirer le monument commencé en 1948 et inachevé pour le moment, il faudra revenir dans quelques cinquante années.

Un bref passage dans Custer City, hommage rendu au bon vieux général du même nom, défait et tué à la bataille de Little Big Horn en 1877.

Les bisons citadins, sculptures grandeur nature, peints de motifs indiens, sont plus faciles à photographier que ceux du Custer State Park.
Nous avons quitté Jim et Maggie au matin, sur un conseil « surtout arrêtez vous au Wall Drug ! ».
Mais avant, escale technique à Rapid City dans une concession Harley, pour rallumer la flamme dans l'œil de la GS, devenue borgne. 
Elle y a rencontré des copines plutôt jolies mais à mon avis pas vraiment taillées pour l’aventure. Impossible d’attacher les bagages la dessus, quand à la position de conduite, un cauchemar pour les vertèbres !

Wall Drug, on ne peut pas le louper. C’est annoncé à grand renfort de panneaux publicitaires de toutes tailles au moins cent kilomètres en amont.
A l'origine de l'histoire, en 1931, Dorothy et Ted  acquièrent ce drugstore. Il n’y a guère de passage par ici. Ted y croit pourtant car il sait que lorsque le monument à Mount Rushmore sera terminé il y aura plus de trafic. Puis ils l’ont une idée de génie pour faire stopper les gens à Wall. Les voyageurs traversent des grandes plaines sous un soleil de plomb durant la belle saison, et de quoi peuvent-ils avoir besoin si ce n’est d’eau et de glace ! Ils posèrent ainsi des panneaux tout le long de la route indiquant « free water and ice » (eau et glace gratuite). Le Wall Drug devint en quelques temps un arrêt obligatoire pour tout voyageur des grandes plaines du Sud Dakota.
Une institution donc, qui fait vivre tout le village. Le drugstore est conçu comme une ville, sur deux niveaux, avec des rues, des passerelles, des lampadaires et bien sur des dizaines de magasins de souvenirs et de fringues, de restaurants, et  de bars à la sauce western. Mais rien n’à voir avec une galerie marchande. Je rêvais d’y passer deux jours pour avoir le temps de tout explorer !
On y a juste pris un plat au self et un café en libre service à 5 cents, le moins cher d’Amérique ! Sur la table d’à côté, je regarde, médusée, trois énormes femmes poser leur plateau repas sur la table. Beaucoup de  gens sont obèses aux USA et je commence à comprendre pourquoi ! Nous les regardons, écœurés, avaler leurs triples hauteurs de hamburgers accompagnés d’un litre de cola sans oublier les frites recouvertes d’une louche de ketchup.
La malbouffe est un vrai problème de société, difficile à combattre. Nous l’avons expérimenté. Ça coûte beaucoup moins cher de manger dans les fast-foods que de faire les courses et cuisiner des aliments frais.
Après les Black Hills, verdoyants nous voici dans les Badlands. Réserve Indienne. Univers minéral de collines couleur pastel.

Terres sacrées pour les Lakotas Sioux, et on comprend pourquoi en regardant ces paysages.

Laurent est passionné par les guerres indiennes et incollable sur les traités signés entre les grands chefs indiens Lakotas (Crazy Horse, Sitting Bull, Red Cloud) et les présidents américains ; Incollable également, sur les différentes tribus, leurs traditions, et les massacres dont celui de Wounded Knee en 1890.
Petit, il ne s'était pas laissé abuser par les poncifs véhiculés par les Westerns sauce Paramount, ou les blancs étaient les gentils et les indiens les méchants. 
Plus tard, il a lu et s'est documenté sur tout ce qui concernait ces périodes troubles. 
Ce n'est pas par hasard que notre route passe par les états et les réserves où se sont déroulés ces évènements... Bizarrement nous ne croisons aucun touriste américain.
Dans la réserve Lakota Oglala de Pine Ridge, le cimetière de Wounded Knee est envahi par les herbes folles et rien ne bouge sous un soleil de plomb. 
Une jeune indienne est assise sur le sol à l'ombre du porche, elle envoie des sms de son téléphone portable.

Elle nous explique ce que son arrière grand-mère lui a raconté du massacre du 29 décembre 1890.

L'armée américaine veut sa revanche après la défaite de Little Big Horn, le 7ème de cavalerie encercle un camp sioux, installe des mitrailleuses sur les collines alentours.
Elles ont craché la mort, mais il n'y avait que des femmes et des enfants ce jour là dans le village.
Elle nous montre aussi la tombe de Lost Bird, petite fille retrouvée vivante sous le corps gelé de sa mère, par un soldat et adoptée par un général de brigade. Après une courte vie assez misérable, elle mourût en 1920 à l’âge de 29 ans.
Nous sommes devant sa tombe, où son corps n’a été rapatrié qu’en 1991.
L’histoire ne s’arrête pas là, des années plus tard en 1973, l'AIM (American Indian Mouvement) revendiqua des terres et ses membres se retranchèrent symboliquement sur la colline de Woundee knee, où avait eu lieu le massacre, dans l'église. Ils furent assiégés pendant plusieurs jours par les forces militaires américaines. 
Quelques coups de feu échangés, et un mort.
On peut retrouver le contexte des tensions de cette époque dans le film : Cœur de Tonnerre avec Val Kilmer.

A quelques kilomètres de là, dans un autre cimetière, nous trouvons la tombe de Red Cloud, grand chef Sioux. Le cimetière n’est plus qu’une prairie où il est bien difficile d’apercevoir les sépultures mangées par la végétation.

Ces peuples ont été spoliés, exterminés, affamés, on leur a imposé de vivre dans des réserves, on les a déplacés, en découvrant des richesses dans les sous-sols de leurs territoires. On leur a interdit de parler leur langue, de pratiquer leurs rites ancestraux.
Aujourd'hui, de gros problèmes de drogues, d'alcool, et même de gangs, gangrènent ces communautés. Envers et contre tout, certains continuent de relever la tête et de maintenir leur culture vivante. 
Il est poignant de constater comment cette répression a brisé ce peuple autrefois si fier...
Après notre incursion en territoires Sioux, retour dans les Badlands, pour assister à un extraordinaire coucher de soleil et un lever de lune tout aussi fabuleux. Un coyote hurle au loin.

Après les grands froids, les grosses chaleurs, et là aussi on bat les records... 38° au plus chaud, heureusement que le soir, on enfile un short bien installés au Motel 6 ! Celui-ci refait ses peintures extérieures au pistolet, la moto est garée à proximité et un léger voile de peinture blanche s’y dépose, le gars sympa, nous tend un chiffon imbibé de white spirit … « Viens te baigner mon amour ça va te détendre ! ».

Au matin, le temps se gâte, le ciel devient noir, les nuages occultent les rayons du  soleil. La campagne tremble en attendant l’orage, et moi j’enfile en vitesse la doublure pluie de mon pantalon.
Nous sommes à De Smet. Ça ne vous dit rien ? La petite Maison dans la Prairie !!! Le mythe est toujours vivant, et la relève est assurée. Quatre petites américaines déguisées en Laura Ingalls posent fièrement devant un chariot de pionnier.

Dans la maison reconstituée, une passionnée en habits d’époque nous conte l'histoire de la famille Ingalls.

C'est un roman autobiographique de la petite Laura décrivant la vie dans les prairies au 19ème  siècle  et la dure existence des pionniers dans les plaines du Midwest.

Une photo de la vraie famille est pendue au mur… « Sont bôôôcoup plus beaux dans la série télé »

Juste avant de quitter le South Dakota, nous avons eu l’immense chance, d’assister à un pow wow ! C’était un rêve pour Laurent.
Un pow wow, ou wacipi, n'est pas un spectacle destiné aux touristes, c'est un cérémonial, un rituel et l'occasion pour les différentes tribus de se rencontrer, se saluer, et d’honorer la mémoire des disparus.
Les hommes, femmes et enfant concourent pour remporter un prix dans les catégories, danses, costumes et chants.
Nous sommes arrivés à Flandreau un dimanche matin. La ville est silencieuse, la plupart des habitants sont à l'office pendant que se prépare, quelques kilomètres plus loin, le grand rassemblement annuel Sioux. 
Les costumes sont magnifiques et j'ai admiré le travail minutieux, des broderies de perles sur les vêtements et les mocassins de peau.
Nous assistons fascinés à cette fête communautaire. On sent que l’appareil photo n’est pas très bien vécu. Il vaut mieux leur demander avant de les photographier individuellement.

Les chants ancestraux, les mélodies syncopées rythmées par des tambours, ces hommes, ses femmes et ces enfants en habits d'apparats qui dansent, tous rassemblés et fiers de leurs racines. Ils rendent hommages aux anciens, à leurs morts et présentent leur respect aux autres familles.

Héritage fragile longtemps contesté par les blancs.

Ils sont magnifiques quand ils prennent la pose, le regard fier et nous demande de ne pas mal utiliser ces photos.

Ce fut une journée forte en émotions...j’en suis repartie peau rouge…brulée par le soleil !

USA Part 2

ESCALES AMICALES ET GOURMANDES POUR LA TRANS’AM EXPRESS

 

Minnesota, Iowa... il nous fallait bien ça pour permettre à notre cerveau d'assimiler ce à quoi nous venions d'assister, et ranger dans ses petits tiroirs, les milliers d'images imprimées sur nos rétines.
Depuis notre départ, le 4 mai, pas de temps mort. 
Florilège visuel et émotionnel qu'il faut « digérer ». 
On a l'impression que tout ne va pas tenir sur le disque dur !
La traversée de ces deux états est longue et ennuyeuse, rien n'arrête le regard, rien n'excite la curiosité, l'esprit peut vagabonder, tranquille, et se construire son « best of ». Trier, archiver, revivre avec délice certains épisodes, sans être parasité par de nouvelles sensations.
En général les plaques minéralogiques vantent les trésors de leur Etat. Celle de l’Iowa représente une ferme, et un silo … Ca donne une idée de l'intérêt touristique ! 
Le silo et les champs de maïs : vus !

Rien d'autre...Je m’amuse en voyant les panneaux « interdiction de faire demi tour ». C’est effectivement le premier réflexe qui vient, fuir ! Et les dizaines de maisons abandonnées plombent un peu plus l’ambiance.

Le regard se perd dans les champs de maïs, à l'infini, et bute parfois sur un bosquet d'arbres abritant, une maison, une grange, un silo et de nouveau le maïs ... C'est comme qui dirait, traverser l' Eure et Loir... mais pendant 800 kms...
Nous sommes fin juillet, il fait 39°, avec un taux d'humidité de 70%, je me surprends à imaginer, qu'avec quelques degrés de plus, le maïs pourrait bien se transformer en pop corn, en plein champ ! Ça mettrait un peu d'animation dans le paysage. En attendant on essaie par tous les moyens de se faire des courants d’air dans le blouson. Même s’il nous colle et que nous sommes à la limite de suffoquer, nous préférons le garder sur nous.   
Enfin l'Illinois.

Nous arrivons à Chicago, troisième plus grande ville des USA.

Escale technique pour changer le pneu avant de la moto !

La chaleur est étouffante, l'air est saturé d'humidité et les orages violents, ne rafraîchissent pas l'atmosphère. Un photographe de la communauté d’Horizon a proposé de nous héberger. Laurent sans GPS trouve son chemin avec une facilité incroyable dans une ville où il n’a jamais mis les pieds !
A peine garé, le mec nous demande notre profession …On n’a pas du avoir bon au test, car il nous dit de planter la tente dans le micro jardin entouré d’une palissade en bois… Why not… sauf que c’est aussi là que son chien fait ses besoins depuis…Un certain temps ! On a même retrouvé des crottes fossilisées. Je chuchote à Laurent que je préfère partir. Mais il ne veut pas vexer notre hôte.  Et nous poussons les crottes pour installer la tente. De laquelle je refuse de sortir. « Va diner avec ce monsieur si tu veux, moi je reste ici, dit lui que je suis fatiguée. »
La chaleur se concentre dans cet espace confiné et l’air est irrespirable. Moi je dis que si c’est pour recevoir les gens comme ça, mieux vaut s’abstenir ! Dès le lendemain, nous quittons les lieux aux aurores, sans rien voir de la ville.
Nous recontactons Bart, un gars formidable, qui nous avait proposés de nous accueillir chez lui, dans l'agglomération de Chicago. Nous avions préféré la proposition du photographe plus proche du centre ville.
Et c’est ainsi que nous arrivons chez Bart à plus de 50 kms de Chicago. D'origine polonaise, il vit aux US depuis une vingtaine d'années il est passionné de voyage...et de cartes routières !
Ils se sont bien trouvés, tous les deux !

Ça commence timidement avec une carte, et deux heures plus tard ils ont retapissé le parquet du salon en explorant des milliers de miles.

Bart a mis sa maison en vente, et retourne s'installer en Pologne. Il nous avoue qu’il vit aux Etats-Unis depuis 20 ans sans aucun papier règlementaire. Et pourtant, il travaille, a un compte en banque, une sécurité sociale, enfin tout, sauf le droit de vivre ici ! Surréaliste.
Mais avant il aimerait voyager en Amérique Latine avec sa BMW 800 GS.

La communauté polonaise est importante à Chicago, c'est l'occasion de rencontrer ses amies et de passer une excellente soirée tous ensemble.
Le lendemain, nous ne nous avouons pas vaincus et retournons en ville sous une chaleur écrasante. Pour une fois, j’abandonne le blouson et le pantalon, il fait vraiment trop chaud, et je ne me vois pas déambuler en ville avec ma panoplie de la « parfaite motarde sécuritaire ».
La chaleur nous a un peu gâché le plaisir de la découverte. Les fontaines géantes du Mémorial Park sont prises d'assaut par les petits et les grands qui pataugent dans les flaques et nous profitons des arrosages publics pour nous rafraichir.

On passe un moment à prendre des photos de « The Bean ». C’est un gigantesque haricot de métal, au centre du Parc, dans lequel se reflètent les buildings, et qui modifie de façon amusante les perspectives, les gens et les choses.

Les rues de Chicago sont étouffantes. Les travaux sur la chaussée et les gaz d'échappement, nous font suffoquer, pour une fois Laurent est trop heureux de me suivre, dans les grands magasins climatisés, prendre un bol d’air frais.

La Sears Tower qui fut la plus haute tour du monde jusqu'en 1998, détrônée par la Petronas Tower à Kuala Lumpur, elle-même déchue par celle de Dubaï.

Un petit clin d'œil aux « Blues Brother’s », Jake & Elwood,  en passant sous la ligne de métro aérien.

En motards avertis nous nous arrêtons pour un déjeuner  chez « Lou Mitchell » au kilomètre 0 de la mythique Route 66.

Le lendemain, on se dit que Milwaukee, n'est qu’à 140 kms d'ici, en plus Bart n'y est jamais allé. En route donc, pour le berceau de la marque Harley Davidson. 
Le Musée achevé en 2008, nous offre un voyage dans le temps, au cœur de la légende. La mise en scène du musée est à la hauteur de la renommée Harley. Et les passionnés sont captivés.
Toute la genèse, de la naissance en 1903 de la première Harley, aux derniers modèles 2011, des prototypes, en passant par le pire des années 80, puis la renaissance de la marque lors du rachat par les salariés, et la création des Hog (Harley Owner Group).
Mais dans certains cas, le look Harley peut frôler le ridicule, voire le burlesque. Ici un modèle unique recouvert de milliards de perles et de lumières qui clignotent, ou bien une autre, rose Malabar. Certaines habillées en orange et noire, me font penser à des citrouilles d’Halloween ! Celle-ci mesure au moins trois mètres de long et brille de mille feux comme un sapin de noël.
L’équipement n’est pas en reste et franchement c’est limite mettable sauf peut être au moment de la  Bike Week à Daytona Beach. Ceintures de cuir cloutées incrustées de pierres colorées, copiées sur les ceintures de champion du monde de boxe. Casque futuriste sur lequel  sont branchés les clignotants.
Nous quittons Bart, au matin, avec la certitude de le revoir...en Europe. En cadeau d’adieu Laurent reçoit un crampbuster, petit objet en plastique qui se fixe sur la poignée d’accélérateur et permet de soulager la pression de la main. Super efficace et utile, Laurent l’adopte immédiatement car on n’en a pas terminé avec les lignes droites interminables.
Nous croisons les doigts  pour toi, Bart, et te souhaitons bonne chance pour tes projets et merci encore pour ces trois jours vraiment supers.

L'interstate nous emmène de Chicago, à Louisville, Kentucky, via Indianapolis, (Indiana) 
Mais il est bien difficile d’apercevoir le speedway, en préparation pour le prochain Moto GP

Décidément, pas de chance : trop tard pour la Bike Week à Daytona, trop tôt pour Sturgis et trop tôt aussi pour le Moto GP.

David, que nous avions rencontré sur le ferry en Alaska, nous attend à Louisville dans sa magnifique villa. Il est pilote d’avion chez UPS et lui aussi roule en BMW1200 GS. Sa femme, Tüllin, est en Turquie, et déçue de rater la soirée. 
David, en chef cuistot émérite, nous régale d'un dîner au barbecue, avec un succulent filet mignon, asperges, épis de maïs cuits à point, et en dessert des framboises avec glace vanille, le tout arrosé de Chambord, une délicieuse liqueur française, isn’t it ?

Après le vin blanc en apéritif, le vin rouge, la liqueur, les 500 Kms et les 39°, j’ai  loupé deux marches en montant me coucher avec un air béat !
Une bonne nuit de sommeil, sur un matelas de cinquante centimètres d’épaisseur, et nous retrouvons au matin, cette chaleur écrasante qui ne nous quitte plus. 
Il paraît que c'est très inhabituel... décidément !
C'était une visite éclair, mais c'était cool de te revoir David.

Encore une journée de route sans saveur. Il fait très chaud, et j’envie les motards qui roulent en tee-shirt. Je passe le temps en déchiffrant les immenses panneaux publicitaires plantés des kilomètres à l’avance et qui annoncent les villes.
Nous avons rendez-vous cette fois, avec l’autre Dave, à Knoxville. Il habite en Caroline du Nord, retraité, il a tout son temps, alors, il a décidé de venir à notre rencontre pour rouler avec nous jusqu’à Lake Lure où il habite avec sa femme Penny.

Un tronçon extrêmement prisé des motards, traverse les Appalaches et s'appelle « Tail of the Dragon », (la queue du dragon) 318 virages sur 11 miles, et y en a qui disent qu'il n'y a pas de virolos dans ce pays !

Laurent aurait bien aimé jouer avec tous ces gentils motards... Doublés par deux missiles sol sol, il s'est imaginé avec son pote Philippe sur la route de Barcelone. Heureusement que je tiens les rênes. Pas question, chargés comme on est, de se mesurer avec ces avions de chasse.
Des photographes embusqués dans les sorties de virages les plus spectaculaires, traquent le genou par terre et bien sûr, les chutes, nombreuses, qui parfois endeuillent les dimanches… Mais ne dissuadent jamais les fous du guidon.

Les virages, certains ont trouvé qu'il y en avait de trop !
En témoigne « Tree of Shame », l’arbre de la honte, qui trône sur le parking à la fin du parcours, où sont  suspendus tous les débris de carénages.

D'autres sont allés jusqu'au bout...de leur vie. Comme ce jeune garçon de 20 ans dont la photo est collée sur la bulle cassée de sa moto.

Beaucoup ont goûté au bitume, et se sont fait de jolies pizzas sur le corps. Peu de motard roulent avec blouson et pantalon. Les photos sanguinolentes, s’affichent en trophées dans la boutique de souvenirs où les heureux rescapés achètent un sticker à l’effigie de la route. Sympa la balade du dimanche.

Dave et Penny nous reçoivent dans leur propriété au bord du Lake Lure (North Carolina). Ils habitent presque au paradis. Et c’est sur la terrasse face au lac et devant un coucher de soleil flamboyant que nous trinquons à nos retrouvailles.

Pour fêter notre arrivée, Penny, nous a concocté un délicieux dîner suivi d'un crumble aux blueberries à se damner.
Penny alimente quotidiennement un blog de cuisine et ma recette de ratatouille est aussitôt mise en ligne, avec un résumé de notre rencontre et du voyage, photo à l’appui ! Immédiatement les internautes réagissent et pressent Penny de questions sur la chance qu’elle a de recevoir chez elle ces « incroyables français » !

Dave, retraité, écrit et publie des livres pour enfants, en mettant en scène la vie près du Lake Lure. Passionné de moto, lui aussi tient un blog sur ses voyages à travers son pays.

Au programme du lendemain, journée de détente, balade en bateau sur le lac, Daisy la chienne noire et blanche, est de la partie. Elle adore le cabotage mais déteste la baignade. Tout autour du Lake Lure, des villas de très grand standing, dans leur écrin de verdure sont toutes équipées d’un ponton de bois avec terrasse et abris pour un, deux ou trois bateaux.

Le lac est connu grâce au tournage du film culte « Dirty dancing » avec Patrick Swayze.

Pique-nique sur le bateau, baignade et barbotage, dure vie pour les voyageurs.
Trop génial, ces deux jours... Nous reverrons Penny et Dave en juin prochain, car ils ont prévu de visiter Paris, la Provence...et nous !
Plus que quelques jours pour rallier Miami et accueillir les enfants qui arrivent dimanche, pour passer trois semaines de vacances d’été avec nous.
Nous avions un « bon  plan » d’échange de maison avec des gens de Floride. Mais ils sont revenus sur leur parole et nous n’avons pas de solution de rechange…Il va falloir improviser. Trouver un hébergement pour tout le monde, moto y compris.
Caroline du Sud, On s’arrête juste pour la photo et notre collection de panneaux des États et gazzzz !
La Géorgie, aurait surement mérité un ou deux jours de tourisme supplémentaire.
Ce ne sera qu'un arrêt express à Savannah, qui fleure bon l'esprit du Sud et « Autant en Emporte le Vent ».

Et maintenant, en route pour la Floride...

FLORIDE : SUNSET POUR LE FUN STATE

Sunshine state, c'est rien de le dire... le thermomètre flirte avec les 100° ....Fahrenheit of course ! En fait, un petit 38° avec 75 à 80% d'humidité, entretenu quotidiennement par de tonitruants orages tropicaux.

On s’arrête au Visitor Center sur une aire de repos de la voie rapide. C’est ça qui est super aux USA, à chaque changement d’états, un centre d’informations vous ouvre ses portes sans que vous ayez à le chercher. On y trouve gratis, la carte routière détaillée de l’état et toutes les infos sur les incontournables sites et curiosités locales. Des bons de réductions pour les hôtels, restaurants et même pour des petites retouches de chirurgie esthétique. Réduction de prix sur des augmentations mammaires…photos à l’appui. J'espère pour les clientes que le résultat n'est pas au rabais !
Sur le parking au moment de repartir, nous sommes abordés par un canadien de Montréal venu passer 15 jours au soleil seul avec sa moto. 
Il est heureux de pouvoir parler français et tristounet de voyager seul... Il n'avait pas terminé sa phrase, que deux autres motards canadiens venaient se garer et papoter avec nous, pour finalement proposer à notre « tout seul » de faire la route ensemble.
C'est vraiment cool la moto pour se faire des potes !

La descente sur Miami, ce sont environ 800 kms en ligne droite.
Heureusement, pour varier le paysage et la vitesse, on roule successivement sur les trois routes parallèles.
L'Interstate 95 qui s'achève au sud de Miami. La mythique US 1 qui prend fin à Key West. Et l’A1A qui longe la côte au plus près.
C'est sur celle-ci que nous sommes immédiatement frappés par les milliers de panneaux de biens à vendre. 
La crise à frappé très fort en Floride. « La misère serait elle moins pénible au soleil» ? Ce n'est pas sûr !  
Les pancartes « For sale » ont fleurit partout. 
A vendre au tiers de leur prix, les splendides villas de front de mer, à vendre les petits restaurants, les supermarkets de proximité et les motels indépendants. Plus de la moitié sont fermés, ou carrément abandonnés. Sale temps sur la Floride.

Les saisies immobilières se multiplient, les banques réclament leur dû et placardent des affichettes sur les vitrines, même des stations services ont mit la clé sous la porte.

En traversant Sainte Augustine, charmante station balnéaire, on a une sensation de désolation avec des maisons modestes abandonnées, personne dans les rues, presque une ville fantôme. Et  en plus, c'est la basse saison touristique. La période de pointe est en novembre/décembre.

Personne non plus à Daytona Beach, mais là c'est normal, la Bike Week est terminée, les rideaux de fer des boutiques sont baissés et Main Street est déserte.

Un motard, sur un chopper bariolé, remonte la rue, seul.
_ « Ah, un retardataire ! »
_ « 
Eh les copains, vous êtes oùùùù ? »

Quelques tours de roues sur la plage mythique, quelques tours seulement, car la vitesse est limitée à 10 miles/h (16km/h), et sur deux roues, on manque de motricité dans le sable mou !!! Bébéééé, on va se casser la gu....!!!

Guidonnage, Laurent évite la chute de justesse. Ouf, ce serait trop la honte de se vautrer sur la plage devant tout le monde, on n'est même pas en maillot !
On pose notre paquetage dans un motel 6 avec piscine à Cocoa Beach, terrain de jeux de l'enfant du pays, Kelly Slater, 10 fois champion du monde de surf. Les sports de glisse ont la cote sur la côte. Le magasin de sports nautiques, «  Ron Jon », le plus grand de Floride, surfe sur la vague du business, et Laurent s'est d'ailleurs fait quelques cheveux blancs en réalisant que j'étais partie en vadrouille avec la carte bleue.
_ « Tu n’as pas de raison de t’en faire, je ne suis pas très aquatique comme fille ! ».

Avant l'arrivée des enfants, il nous reste un petit détail logistique à régler... Trouver une solution pour la béhème. Pas question de la laisser sur un parking de motel, non mais oh !
Encore une fois la solidarité motarde va jouer...Et surtout la confiance ! 
Luis, jeune motard colombien que Laurent  a contacté sur un forum local, roulant en Honda 1000 CBRR et vivant à Miami accepte de garder la GS dans son jardin pendant trois semaines.

Bon ben merci, Luis ! Heu, c'est quoi ton nom de famille Luis ?
Comment ça, c'est dingue de laisser sa bécane chérie, trois semaines chez un mec qu'on n'a jamais vu, dans une ville où, à toute heure du jour et de la nuit, la police est sur les dents et coursent les voleurs de tous poil. Ben non ce n’est pas dingue, c'est juste le quotidien quand on voyage avec Laurent ! 
C' qu'est dingue en revanche, c'est qu'elle sera encore là quand on reviendra la chercher !
Nous partons rassurés, Luis chouchoute ses motos. Le CBRR dort dans sa chambre.
Vive les vacances, trois semaines en Floride en famille.
Installés dans un studio Hôtel à Fort Lauderdale à 25 kms de Miami, nous organisons le séjour avec les enfants. Je fais les courses au supermarché Wall Mart ouvert toute la nuit, et il y a du monde toute la nuit !
L’arrivée de nos trois enfants à l’Aéroport de Miami, signe le début des vacances.
Laurent ayant des réductions dans les Motels 6, grâce à sa carte Accor, nous optons pour cette solution qui nous offre plus de flexibilité qu’une location fixe pendant trois semaines, puisque nous allons sillonner la Floride. Ce qui est sûr c’est qu’on va exploser le budget. Mais bon !

Voiture de location climatisée, enfants à bord, et c'est parti. Mais cette fois c’est moi qui conduis !
Au programme, Cap Canaveral. Base de lancement des navettes spatiales, Columbia, Challenger, Discovery, Endeavour n’ont plus de secret pour nous. À dix jours près, on assistait au départ de la dernière.
Un grand voyage dans le temps et l'Espace.
On s’organise peu à peu. Á cinq, pas question de manger matin midi et soir au restaurant, ni au fast-food. Je cuisine dans les chambres d’hôtel, qui ne sont pas du tout équipées pour ça. Il faut se débrouiller avec notre petit matériel de camping, en prenant bien soin de ne pas déclencher l’alarme incendie, c’est assez folklorique. Mais on trouve des astuces. Nous faisons les courses le soir, je prépare le dîner et les sandwiches du lendemain. Comme il y a des distributeurs de glaçons dans tous les motels, chaleur oblige, je remplis les sacs en plastique de supermarché pour tenir les aliments au frais et je les stocke pour la nuit dans le lavabo de la salle de bain. La plupart du temps nous prenons deux chambres mais il est arrivé que nous dormions tous dans la même. Ce qui parfois fait grincer les dents de celui qui doit dormir par terre sur le matelas de camping.
Heureusement que les activités diurnes sont palpitantes.

Orlando et ses fameux parcs d'attractions. L’entrée des parcs à thèmes est relativement chère. Nous en avons sélectionné deux. Animal Kingdom, qui est un parc Disney, et Adventure Island, un parc Universal. 
Le premier est un gigantesque zoo ou nous sommes partis faire un safari africain, à bord d'un 4X4, au milieu des animaux de la savane.

Nous avons escaladé l'Everest, installés inconfortablement dans des wagonnets, qui nous ont mis la tête à l'envers, à une vitesse vertigineuse et dans le noir, de surcroit. Ça nous a retourné l'estomac, fait hurler de terreur...mais comme l'Asie nous a bien plus, et qu'on est des aventuriers, on y est retourné deux fois !

La magie Disney, c'est le souci du détail et de la reconstitution minutieuse des paysages, qui sont tellement réalistes qu'on s'y croit vraiment, comme les milliers de visiteurs qu'on y a croisé.

Mais, quelque soit le thème du Parc, Disney sans Mickey, n'est pas Disney. On a attendu comme des gosses la grande parade qui met tout le monde en joie.

Après Disney,  un autre très représentatif, Adventure Island, et comme son nom l’indique, on n’a pas eu à se plaindre. 
Hulk, le géant vert, mais pas celui du maïs, nous propulse dans les airs dès l’ouverture à 9 h, histoire de nous mettre en jambe.

Spiderman, en 4D, on est comme dans un jeu vidéo, l'effet est bluffant.
La visite de Poudlard et de tout l’univers magique d’Harry Potter nous enchante comme des gamins.

La toute nouvelle attraction « Harry Potter » avec ses loopings, est tellement too much qu'il n'y a que 5 minutes d'attente pour monter dans les sièges ultra sécurisés qui en disent long sur ce qui nous attend. Au final, vu qu’on n’est pas des dégonflés, et après être passé dix fois devant, on s'est lancé... c'est le cas de le dire ! Whaouuuuuuuuuuu. J’entends des hurlements hystériques, qui ne semblent pas sortir de ma bouche, pourtant ouverte en grand.
Il fait une chaleur torride dans le parc. Heureusement, les attractions aquatiques sont nombreuses, et très.....aquatiques.

Pas le temps de sécher entre deux descentes de rapides, au milieu des dinosaures de Jurassic Park. On attend à peine avant d’embarquer à une dizaine dans un gros canot guidé par une crémaillère. La montée, cran par cran dans le noir, fait grimper l’adrénaline, et brutalement une porte s'ouvre, j’ai le temps d’apercevoir le ciel avant que le canoë ne plonge dans le vide quasi à la verticale, pour finir dans un gros splash quelque trente mètres plus bas ! Je suis ressortie trempée avec la certitude que la descente de rapide n'était pas dans mes cordes. Les enfants ont adoré !

Activité beaucoup plus calme, quoique…Découverte des Everglades National Park. La route est longue depuis Fort Lauderdale et le paysage défile pendant deux heures avant de montrer le pass au Ranger, qui garde l’entrée du Parc. N'oublions pas qu'à l'origine, avant les villas, les marinas et Harry Potter, la Floride n'était qu'un immense marais, bordé d'une impénétrable mangrove infestée d'alligators, et de moustiques.

Les amateurs d'oiseaux sont comblés, des hérons, des rapaces. Et tout un monde d’insectes et de petites bêtes étranges, un poil hostile. Au bout de deux heures à sillonner les routes désertes où il ne se passe pas grand-chose, nous décidons d’emprunter une piste, longeant un bras de rivière. Très vite j’aperçois sur la berge ce que je crois être un vieux pneu de voiture déchiqueté à moitié dissimulé dans les herbes. Je stoppe, Laurent descend et s’approche du pneu, qui soudain prend vie !  _« Reviens bébé c’est un crocodile ».
_
« Il n’y a pas de croco ici, ce sont des alligators »
_« ouiiii ben c’est pareil ».
La bête a le corps à moitié dans l’eau et c’est sa queue que nous avions prise pour le vieux pneu. A partir de là, je roule au pas le long de la rive et nous voyons quelques alligators. Les bébêtes sont assez statiques et malgré l’interdiction de leur donner à manger, nous ne résistons pas à l’envie de leur lancer les restes du poulet rôti du pique-nique. Ça les a passablement mis en transe. Un sacré spectacle. On en a compté plus d’une dizaine à côté de la voiture qui se chamaillaient pour les miettes de poulet.

Après le festin, l’un deux se met à bailler et ouvre en grand sa gueule pleine de dents, et toute rose comme un coquillage, devant nos yeux ébahis. Sur le chemin du retour, un énorme spécimen gonflé comme un ballon, les quatre pattes en l’air à payé de sa vie une dangereuse tentative de traversée de chaussée, ils sont plus rapides dans l’eau que sur la terre ferme.

Cette journée fût riche en émotions, et tous les cinq avons été fascinés par ces animaux venus tout droit de la préhistoire.
On se devait de toucher un autre point extrême. Key West, le point le plus austral des USA. C’est fait !

La route des Keys est un peu décevante, à mon goût. 
De Key Largo à Key West, c'est une succession d'îles et de ponts ou les rares plages sont annexées par les hôtels et les résidences privées. 
Les accès libres sont peu nombreux et souvent sales. Et tout le reste du littoral est mangé par la mangrove.
La seule chose qui a retenu mon attention pendant les 90 milles (145 kms) de ligne droite, ce sont les vestiges de l'ancienne route des Keys.

Celle qu’Hemingway a surement empruntée des dizaines de fois, à l'époque où Key West n'était qu'un petit port de pêche et pas encore cette usine à touristes fortunés.
Bon ça ne m'a pas plu ! 
Et pourtant il y a de vieilles villas magnifiques, de jolies églises toutes blanches, des bougainvilliers en fleurs, des bars et des coqs en liberté dans toute la ville.
De retour à Miami, nous avons bien profité des plages...justes avant les orages tonitruants de fin de journée.

Balade en vélo sur Sunset Bld à Miami Beach, réputé pour ses hôtels Art Déco aux couleurs pastel. Quelques vieilles américaines, Cadillac ou Pontiac, jouent les stars, à l’instar de certaines bimbos, pas toutes de première jeunesse, mais toutes super carénées.

Les vacances se terminent. Trois semaines, c’est long et c’est court !
Gérer les humeurs de chacun, en vivant 24h/24 tous ensemble, ce n’est pas toujours simple.
Luis, le baby-sitter de la moto nous attend.  Nous passons chez lui pour la récupérer avant de filer à l’aéroport rendre la voiture de location et mettre les enfants dans l’avion pour un vol de nuit.   
Ils rentrent en France leurs bagages chargés de tous les trucs devenus inutiles qui encombraient nos sacoches et des souvenirs plein la tête.
L’avion décolle dans le ciel embrasé d’un magnifique coucher de soleil. La parenthèse familiale se referme avec des sentiments partagés entre tristesse et excitation. Nous ne les reverrons que dans huit mois mais l’aventure redémarre.

Les tongs et les maillots de bain sont rangés au fond des sacs, on ressort les bottes et les blousons... Demain, nous reprenons la route.


LE SUD ON A LAISSÉ LE BON TEMPS ROULER

Après avoir refait nos sacs, direction le Texas avant le fameux passage au Mexique, celui que tout le monde à l'air de redouter !
En longeant la côte ouest de la Floride, le paysage est différent. J'adore les maisons de front de mer, construites sur pilotis, selon les normes anti-hurricane, et j'aurais bien aimé contempler l'océan de l'une de leurs terrasses.

Le camping de Mexico Beach, et ses mosquitos nous accueillent pour la nuit. 
Il fait près de 37° et toujours un taux d'humidité d'environ 80%, et la nuit le thermomètre ne baisse pas. En France on appelle ça la canicule si ça dure plus de trois jours, ici, un climat subtropical.
Dans la tente où la chaleur se concentre, malgré nos efforts pour créer un courant d'air, nous sommes étalés sur nos « sacs à viande » comme des papillons épinglés sur une planche ! 
Arrivés tard, repartis tôt avant le passage du régisseur, on économise le prix du camping.
On est déjà en nage d’avoir plié la tente et chargé la moto, pourtant il n’est que 6h, on pensait profiter de la fraîcheur matinale, mais déjà le soleil se lève derrière les pins.

J’aime bien partir à l’aube, tout est si tranquille. Sur la plage, dans l’air rosé du matin tiède, un pêcheur vérifie ses lignes sous l’œil attentif d’un héron qui patiente sur le sable blanc et fin comme de la farine.

Vers 11h, on pique une tête pour se détendre et se rafraichir, mais l’eau est tellement chaude qu’on a l’impression d’être dans une grande baignoire. Je suis contente qu’il y ait une douche pour se rincer car le sable est tellement fin qu’il me colle à la peau, et ensuite ça gratte dans le pantalon. En cachette de Laurent qui râle qu’on n’a pas de place,  je remplis un petit sac congélation pour ma collection de sable du monde. Les garçons ne peuvent pas comprendre !

Ce sont nos derniers kilomètres en Floride. La côte est une succession de petites cités balnéaires, quasi désertes en cette période de l'année.
Tout est fait pour attirer les touristes et rappeler que le divertissement est presque un art de vivre ici. Les maisons construites à l'envers, un bateau qui traverse la route, une guitare électrique rouge,  haute comme un immeuble à l’entrée d’un casino, ne sont pas des hallucinations mais juste des délires à la hauteur de la démesure américaine.

Des enfants, cartables sur le dos empruntent sagement le chemin de l’école, nous sommes le lundi 22 Août,  c'est la rentrée des classes.
Nous traversons la petite ville de Seaside qui a servi de décor au film « The Trueman Show », elle est à croquer avec ses ravissantes maisons en bois, noyées dans la végétation tropicale.

Nous faisons une brève incursion en Alabama, en longeant les 50 miles de côtes avant le Mississipi.

« Sweat home Alabama » nous sommes hébergés pour la nuit par Dustin, un couchsurfer et globe-trotter photographe, super cool. Il nous raconte ses voyages aux quatre coins du monde et qu’il est venu s’installer ici car il y a des maisons à vendre pour une bouchée de pain. Depuis le passage de l’ouragan Katrina, les gens ont déserté l’Alabama et l’état participe financièrement à l’installation de migrants.

Pour la visite culturelle nous n’avons pas le choix, ce sera un navire de guerre, c’est très impressionnant. Seuls à bords de l'USS ALABAMA, glorieux cuirassé, engagé dans le débarquement en France et pendant la guerre du Pacifique, on a failli se perdre dans le dédale de coursives et Laurent s'est amusé comme un gamin assis aux commandes de tirs anti-aériens.

De la cale aux plus hautes tourelles de tirs, en passant par les cuisines, les dortoirs, la salle de cinéma, et diverses cabines d'officiers, tout y est d'époque, les uniformes, les gamelles, et même les photos des petites amies épinglées sur les murs.

2500 hommes ont vécu sur ce navire de 1942 à 1964. Le musée, compte plusieurs avions de guerre et un sous-marin, le Drum, que nous avons pu visiter en nous contorsionnant.

Comme d’habitude, on s’arrête au Visitor Center du  Mississipi. Les cartes routières y sont gratuites et nous glanons quelques renseignements utiles sur ce nouvel état traversé.
Immédiatement nous sommes frappés par les traces visibles du passage de l'ouragan Katrina en 2005.
On a beaucoup parlé, à l'époque des dégâts à La Nouvelle Orléans. Car c'est une ville super connue, mais les côtes du Mississipi ont été très durement touchées aussi, par la violence combinée, de la montée des eaux et des vents à plus de 200km/h. 
Tout le front de mer sur plusieurs centaines de kilomètres a été complètement rasé, les magnifiques villas, et les petites maisons, les commerces, les supermarchés, les bâtiments officiels tout y est passé.
Le traumatisme a été tel, que peu de maisons ont été reconstruites et tout le long de la côte, c'est une succession de panneaux « For Sale » plantés sur des terrains nus. 
Quelques marches ne menant nulle part, des dalles de béton envahies d’herbes folles, quelques murets, des emplacements de parking, mangés par le sable qui avance, seuls vestiges de la vie passée.

En visitant un sympathique musée de voitures anciennes à Gulfport, nous discutons avec John le propriétaire qui les restaure lui-même. Un temps motard voyageur, il sait le prix des petits plaisirs sur la route, et vu qu’il fait une chaleur torride, il nous propose de passer l'après midi au bord de sa piscine. Non non, je ne plaisante pas !!! Je suis toujours scotchée par la gentillesse spontanée des américains car je n’imagine pas une seconde un français proposer à des étrangers, rencontrés dix minutes plus tôt, de barboter dans sa piscine tout l’après-midi. Au début, nous déclinons poliment, mais il insiste tellement qu’on fini par accepter. Il nous accompagne chez lui, nous met à disposition les matelas gonflables, des serviettes de bain et des boissons fraîches et nous laisse seuls pour en profiter. John nous a expliqué que sa maison a été soufflée par l'ouragan, seule la piscine a résisté... Nous feuilletons le livre qui retrace ce terrible épisode et montre les photos avant et après de centaines de villas emportées par Katrina.
John a été l’un des rares propriétaires qui a tout reconstruit à l'identique, au même endroit. 
Un grand merci John pour ton hospitalité incroyable.

Nous reprenons la route direction New Orleans, tout rafraîchis et détendus.

A peine arrivés en ville, un orage éclate et nous trempe en moins de trois minutes.
Il fait une chaleur torride et l'humidité est telle qu'on se croirait dans un hammam, la vapeur d’eau en moins.
Ed, motard d’Horizon Unlimited, nous prête une maison qu'il restaure à quelques stations de trolley du French Quarter.  C’est une jolie maison de bois peinte en vert pastel. Le rez-de-chaussée est loué, nous nous installons au premier étage en travaux. Effectivement toutes les pièces sont encombrées de matériaux divers et d’une couche de poussière blanche, résultat de vigoureux ponçage. La climatisation n'est pas branchée, mais la bonne nouvelle, c’est qu'il a y a l'eau courante, un WC qui fonctionne, un lavabo, un frigo, et…un balai. 
La chaleur est tellement suffocante dans la maison, que nous décidons de dormir sur la terrasse. Je pousse les planches et balaye la sciure avant d’y poser un vieux matelas gonflable poussiéreux. Ce soir dodo à la belle étoile. Comble du luxe, Laurent découvre un vieux tuyau d’arrosage trainant sur la terrasse et nous nous en servons pour nous doucher dans un grand éclat de rire.
Le lendemain, la moto reste sagement garée dans le jardin, tandis que nous allons en trolley jusqu'au Quartier Français. Je suis excitée comme une puce à l’idée de découvrir la Nouvelle Orléans.

On flâne dans les rues principales dont les noms résonnent du son des orchestres de jazz, Bourbon Street, Orléans Street, Dauphine et Chartres Streets. On croise quelques saxophonistes égarés et des musiciens de rues qui jouent pour le plaisir, et la piécette. Mais il est trop tôt dans la journée pour vivre les heures les plus chaudes de la vie nocturne. Les calèches sillonnent les rues à la recherche des touristes et le pas des chevaux claquent sur le bitume. Les avenues sont désertes, les devantures des magasins un peu décrépies, les bars ont baissé leurs stores et les camions de livraisons sont les seuls à s’agiter.

On a tout le loisir de s'extasier sur les magnifiques façades, et les fameux balconies, des maisons typiques de Louisiane. Nous sommes bien loin de Mardi Gras mais il en reste des traces, comme ces colliers de pacotille multicolores lancés du haut des chars par les carnavaliers aux filles qui montrent leurs seins et que l’on trouve encore, ici et là enroulés autour des lampadaires ou accrochés dans les câbles électriques.

Laurent veut absolument aller faire un tour dans le cimetière St Louis à « nos risques et périls » comme l'annonce la plaque de marbre noire boulonnée sur le mur de l'entrée principale. Il faut dire que c'est dans ce cimetière qu'est enterrée Marie Lavaux, célèbre prêtresse Vaudou...On dit que des messes noires s'y déroulent encore, de drôle de gens émergent soudainement d'entre les tombes...même si on n'y croit pas trop, ça fout les miquettes, quand même !

Tout le monde se souvient de la célèbre scène de défonce dans le film culte « Easy Rider », c’est ici qu’elle fût tournée, et on a retrouvé la statue blanche qu’Henri Fonda étreint dans sont délire. Il y a aussi une sorte de pyramide en marbre blanc, qui sera la dernière demeure de Nicolas Cage, qui possède d’ailleurs plusieurs maisons en ville. Je ne suis pas très rassurée. L’endroit est blanc, sinistre, silencieux, bizarrement il y fait plus froid, j’ai hâte de retrouver les couleurs de la ville. Pourtant, la Jackson Brewery, temple de la bière, est fermée. Le bateau à aube attend le client pour une croisière-dîner moyennant $90. La terrasse du Café du Monde, est désertique. Laurent se rappelle qu'au siècle dernier... en 1993, avec son copain Philippe, ils jouaient des coudes pour se frayer un chemin dans la foule, aujourd’hui, il règne une ambiance un peu triste. Personne dans les bars, personne dans les restaurants, personne nulle-part. Nous on ne se plaint pas, on n'aime pas trop la cohue, mais ce n’est pas terrible pour le commerce.
Moi qui rêvais de voir cette ville, je suis ravie, , mais on sent que la Nouvelle Orléans a mis du temps à se relever après le passage de Katrina et la dure crise actuelle la frappe de plein fouet. New Orleans n’a plus le moral !
Allez on charge la moto et c'est reparti, direction Lafayette et le pays Cajun.
Le Sud, les grandes plantations de coton, la guerre de Sécession, aujourd'hui il ne reste que quelques belles maisons qui se visitent comme la plus célèbre, « Oak Alley ». Une majestueuse villa que l’on aperçoit au bout d’une allée interminable bordée de chênes plus que centenaires.

Mais les rives du Mississipi ont bien changé, et c'est à présent un vaste bassin industrialisé.

Après avoir franchi le fleuve, nous rejoignons Thibodeau et le Bayou d'Atchafalaya.
On se régale d’un Mc Do, heureux de profiter de la climatisation en discutant avec un couple de cajuns. Ils ont un accent à couper au couteau. Je reste la bouche ouverte mon burger à la main, en regardant Laurent, qui comme moi, ne saisi pas un mot de ce qu’ils disent…et pourtant ils parlent « français ». Du coup il est plus facile d’utiliser l’anglais pour se comprendre.

Entre Lafayette et Houston, nous prenons une route classée en « Scénic Byway », qui traverse le Bayou, mais à moins de monter sur les fameux airboats, nous ne verrons pas ce que cette région à de plus sauvage. En effets, sur des kilomètres, les berges sont encombrées de détritus, de vieux pneus éclatés et de milliers de cannettes de bière jetées des voitures. Malgré les panneaux qui les annoncent, nous ne verrons pas d'alligators. Sur cette côte aussi les traces de Katrina sont bien visibles, et malgré tout, les gens reconstruisent de jolies maisons sur pilotis, aux couleurs acidulées peut être pour conjurer le sort ? Mais beaucoup sont à vendre.

Les gens de ce pays ont un sacré moral !
Et depuis quelques jours, sur toutes les chaines de TV on annonce l'arrivée d'Irène, un ouragan qui doit balayer la Caroline du Nord, la Virginie et New York.

TEXAS LA DERNIERE FRONTIERE

Texas, dernier état des USA que nous traversons avant le Mexique.

La transition avec la Louisiane se fait progressivement. Sur quelques kilomètres encore, nous longeons la mer, et toujours ces maisons perchées de plus en plus haut sur leurs échasses de bois.
Peu à peu la température monte, et le taux d'humidité chute.
En approchant de Houston, la circulation devient plus dense, les gigantesques raffineries de pétrole se succèdent.

Claire et Brandon que Laurent a contacté via le site internet Horizon Unlimited nous reçoivent dans leur magnifique maison en périphérie de Houston. Ils vivent dans une résidence hautement sécurisée avec une imposante grille motorisée qui en barre l’accès. D’ailleurs toutes les villas sont de nature à faire pâlir de jalousie la Maison Blanche ! Travailler dans le pétrole, ça doit rapporter très gros.
Claire me montre la villa voisine ou vivait Beyoncé qui, elle, a choisit de chanter, Ça doit rapporte encore plus gros, car depuis ses succès, elle a déménagé !

Brandon met son garage et ses outils à disposition de Laurent qui en profite pour faire la vidange de la GS et changer le filtre à huile. En dehors de l'entretien périodique, rien à signaler, pas la plus petite panne, rien à mettre sous la dent acérée d'un KTMiste !!!

Claire et moi en profitons pour nous éclipser, Charley le chien de la maison, nous accompagne au haras. Je ne suis pas mécontente de monter dans une voiture climatisée après tous ces kilomètres dans une véritable fournaise.

Passionnée d'équitation, Claire en a fait son métier, elle est juge international de concours hippiques et de dressage. Bien sûr elle possède un cheval, Walton, qui m’a accueillie sur son dos le temps d’un tour de ring. Je visite les écuries, climatisées en jouant avec le jack Russell du haras qui me suit partout. J’ai l’impression d’être avec Pamela Ewing et de tourner un épisode de Dallas. Nous sommes en fait chez des amis de Claire qui possèdent un haras dans une zone résidentielle où n’habitent que des gens qui ont des chevaux. Laurent et Brandon nous rejoignent en moto aux écuries, ils sont carbonisés ! Nous rentrons pour déjeuner. La température grimpe d'un cran et atteint 43° (110°F). Le seul endroit vivable est la piscine. Nous passons l’après-midi à barboter, et même le chien a le droit de se baigner. En contrebas du jardin clôturé, Il y a un canal avec des pontons. Brandon y a son bateau à moteur, et il m’explique qu’à certaines heures de la journée on peut apercevoir des alligators. Il y même des voisins qui en ont trouvé un dans leur jardin. C’est mieux qu’un chien de garde !

En boucle sur toutes les chaines d'infos, l'ouragan Irène fait la une, et mène la vie dure aux habitants du Vermont et de la Pennsylvanie. L'évacuation de New York est même en cours. 
Nous suivons heure par heure la progression de cette masse, de la taille de l'Europe qui se déplace en semant le chaos. 
La famille de Claire habite cette zone. Heureusement ils sont en sécurité. Luxueuse étape, mais rencontre chaleureuse et décontractée, encore une fois nous sommes éblouis par la grande hospitalité des américains, c'est vraiment quelque chose qui nous a beaucoup touché.
Nous quittons Houston vers 9h30. Il fait déjà 33° ! Brandon nous accompagne en moto jusqu'à Colombus, pour sa balade du dimanche. 
Nous roulons dans une fournaise, le thermomètre monte à 44°...avec une pointe à 47°. Même en Arizona, en plein mois d'août, nous n'avions pas eu si chaud !
Á 100 km/h, l'air nous brûle le visage, impossible d'ouvrir la visière. 
Heureusement, j’avais préparé une bouteille d'eau que j’avais mise au congélateur et entourée de papier d'aluminium, pour qu’elle se tienne longtemps fraiche. Il faut boire souvent sous peine de se déshydrater rapidement, particulièrement en moto.
En fait, le Texas vit un épisode caniculaire inédit jusqu'à présent, pas une goutte d'eau depuis des semaines... Dire qu'en Pennsylvanie, les inondations ont noyé les maisons !
Entre Houston et San Antonio, pas grand chose à voir, alors je prends en photo les quelques maisons, et commerces au bord de l'apoplexie, dans des bourgades désertes.
C’est dans un petit restau cantine qui ne payait pas de mine dans l’une de ces villes que j’ai mangé les meilleurs ribs de toute ma vie !!! Inoubliables, succulents, une viande fondante…Bon Ok je me calme.

Nous arrivons à San Antonio, et retrouvons Grégory, motard en Goldwing, avocat, et pince sans rire !
De façon extrêmement généreuse, il nous offre les deux nuits d’hôtel. Le patron est l’un de ses clients et il lui doit un petit service…
Nous passons la soirée ensemble à discuter de voyage et de la vie.
Apéro dans un bar très animé où se déroule une compétition d'un jeu qui nous était inconnu et qui gagne à le rester. Le Beer Pong !

Deux équipes, une table longue et rectangulaire, des godets en plastique remplis d’un fond de bière, disposés en triangle à chaque extrémité de la table, et des balles de ping-pong. 
Chacun des joueurs jette sa balle en visant les godets de l’équipe adverse... Il y a surement des subtilités dans les règles du jeu qui m'ont échappées, mais le but, et ça j’ai bien compris, c'est de boire le plus de bière possible. C'est drôle…Et très bruyant !

Nous invitons Grégory à dîner dans un restaurant cajun de fruits de mer, succulent.

Lever tôt, pour découvrir la ville « à la fraiche », il fait déjà un petit 37° à 8h du matin. Laurent se régale dans le dédale des interstates, et toujours sans GPS, nous conduit directement en centre ville.

Notre première visite est pour Alamo. Fort Alamo, n’est pas qu’un western ! A l’époque héroïque, il était au milieu de nulle part, aujourd'hui il est en plein cœur de la ville, et il ne reste que quelques vestiges de ce qu'il fut.
Je passe sur les évènements compliqués des guerres d'Indépendance du Mexique, de la révolution texane, pour arriver directement aux treize jours de siège du fort, par le général mexicain Santa Ana qui à fini par massacrer les 180 et quelques texans et tejanos (indiens) un jour de mars 1836. Tous étaient prêts à sacrifier leur vie plutôt que de se rendre, dont le fameux Davy Crockett, célèbre trappeur, alias John Wayne dans le film « Fort Alamo ». On voulait d’ailleurs visiter le site qui a servi de décor au film, à quelques kilomètres dans la campagne de Brackettville, mais aujourd’hui c'est fermé et à l'abandon.
Cet épisode sanglant entraina pour le Mexique, la perte du Texas quelques semaines plus tard et son indépendance fut proclamée en 1837.
Un incontournable à San Antonio, la promenade à l'ombre sur le Riverwalk, bordé de magasins, de restaurants et de bars aux terrasses ombragées. On sent que la frontière mexicaine est proche et leur culture ayant été commune très longtemps, les hommes, texans ou mexicains portent tous le chapeau, accessoire indispensable. Mais le texan est aussi très chatouilleux et annonce la couleur ! Les magasins de souvenirs vendent d’ailleurs de drôles de  tee-shirts, imprimés d’un révolver posé sur la carte de l’Etat : «  We don’t dial 911 »  ou bien « Don’t mess with Texas ». (Nous n’appelons pas le 911, n° d’urgence. ne plaisantez pas avec le Texas !) Le message est très clair !
Alentours il faut absolument visiter les anciennes missions des moines franciscains datant des années 1730 : San Jose, San Juan, Espada... pour se plonger dans le passé tourmenté de la période d’évangélisation des indiens. On rase les murs pour éviter les rayons brûlants du soleil.

Mais après trois missions on craque, il fait trop chaud, 47° nous rentrons à l'hôtel pour sauter dans la piscine en bénissant Greg. Nous avons rendez-vous chez lui car il nous invite à diner. Après avoir un peu galéré dans le dédale des quartiers résidentiels de San Antonio, nous arrivons enfin. Il sort et nous discutons devant la maison. Son voisin vient nous saluer et nous félicite pour le voyage. La fillette de Greg nous rejoint, sa belle-mère arrive en voiture et entre dans la maison. Le temps passe, nous parlons toujours debout dans l’allée sans que Greg ne nous invite à entrer. Je commence à trouver ça bizarre. Au bout d’une heure et demie il nous demande si nous voulons rentrer à l’hôtel ou bien aller manger un morceau quelque part…Ben moi je veux bien manger, avant d’aller me coucher ! Je n’y comprends rien. Finalement, Greg disparait chez lui durant plusieurs minutes et revient accompagné de sa fille. Nous montons en voiture et ils nous emmènent dans la zone commerciale toute proche manger une pizza. On n’a pas tout compris. Il a juste dit à demi-mot que sa femme n’aimait pas les voyages et qu’elle était assez timide… Malgré tout nous avons passé une soirée très sympa avec un papa et sa fille très complices. Merci Greg, on espère juste que notre présence n’a pas trop semé la zizanie dans ton ménage.
A Del Rio, je réussis à convaincre Laurent de …changer de chaussures. Il abandonne à contre cœur ses « Smith » adorées datant de notre voyage aux USA en 2007 mais qui aujourd’hui portent gravement atteinte à mes récepteurs olfactifs !

Sur la route on s’arrête visiter Langtry. Pour les fans de Lucky Luke, c'est la ville du Juge Roy Bean, qui rendait la justice à sa façon, à l'Ouest du Pecos.

La région est un peu figée. La chaleur est écrasante, les plaines sans reliefs complètement carbonisées, et des vautours à tête rouge ripaillent sur le cadavre d’un chevreuil gisant sur le bas côté de la route.

Les  rivières sont à sec. Des maisons en adobe et des vieux tacots rouillés se dissolvent lentement dans le paysage. Une enseigne grince, dans la brise légère, des vaches cherchent un peu de fraicheur sous les branches basses d’arbres faméliques. En 2011, il ne se passe pas grand chose à l'Ouest du Pécos.

Afin de profiter au maximum du Big Bend national Park, nous passons la nuit à Alpine, petite ville bien calme toute proche.

De jolies fresques peintes couvrent plusieurs murs borgnes. Après avoir arpenté dans les deux sens la rue principale poussiéreuse, nous faisons trois courses à la superette pour diner tranquillement dans la chambre.
On part aux aurores afin de profiter d'une jolie lumière.

Nous voilà seuls au lever du jour au cœur des montagnes et canyons du parc national de Big Bend qui s’étend sur environ 3200 km².

Je descends de la moto pour prendre des photos et m'aventurer au milieu des cactus, en laissant Laurent dévorer le guide du Parc. 
Quatre sortes de serpents à sonnettes et des tarentules habitent ici…Okay okay, je ferai mieux de lire le guide avant de m’éloigner de la route !
Les cactus fleurissent au printemps, et pour certaines variétés, c'est fleurir et mourir.

Une seule tige de plusieurs mètres de haut porte les fleurs, épuise la plante qui dépérit et meure après avoir produit un rejet, ainsi le cycle continue.
L'été mène la vie dure au monde végétal, tout est sec et parfois, même les cactus les plus costauds perdent la partie et meurent.

Certains sont en fleurs, qui s’ouvrent en corolle violette au bout d’un bras hérissé de piquants.
Ce paysage minéral, désertique, sauvage et quelque peu hostile nous enchante. La palette des ocres est infinie.
La route serpente pour nous offrir à chaque courbe un panorama époustouflant.

Il n'y a personne, on a du croiser deux voitures en une journée.
Le Rio Grande marque la frontière naturelle avec le Mexique. À cette époque il y a peu de débit et la sécheresse craquelle les berges boueuses. On sait que cette frontière est très surveillées car beaucoup de mexicains tentent de passer clandestinement au Texas.

On passe un moment à écouter le silence, à peine troublé par une légère brise qui chuchote dans les roches.

En quittant ce parc magnifique et peu visité, car au bout de nulle part, on s'arrête à Lajitas. C’est un complexe hôtelier luxueux, prêt à recevoir une clientèle haut de gamme, vu les équipements, golf, spa, piscine, salle de sport, magasin... mais qui souffre d'un cruel manque… de clientèle. C'est en plein désert tout de même ! 
On s'est promené partout en toute liberté, on a même rempli notre bouteille d'eau à la fontaine du club de musculation sans croiser âme qui vive.
Autre curiosité, Contrabando, faux village mexicain, construit en 1985 pour les besoins de films et séries américains (« les rues de Ladero »…)

Juste en face, de l’autre côté du Rio Grande, c'est le Mexique, on approche de notre dernière nuit aux Etats Unis.

Laurent a choisit d’entrer au Mexique par un petit poste frontière, plus tranquille et réputé moins dangereux que Tijuana ou Ciudad Ruajes. Presidio est une petite ville, entre Del Rio et El Paso, qui compte 90% de mexicains.
Erick, mexicain lui même, nous offre l'hospitalité, et ses deux jeunes chiennes Pitt bull sont elles aussi très accueillantes.

Il travaille pour le consulat mexicain. Quelle chance! On a plein de questions à lui poser et on va réviser un peu notre espagnol...enfin surtout celui de Laurent. Je suis une grosse fainéante, et j'ai négligé mes leçons ! J'avais pourtant investi dans une méthode audio-visuelle complète avant de partir.
Erick et sa fiancée, Diane, nous emmène de l'autre côté de la frontière, pour boire une bière dans un bar qu'ils connaissent bien. 
Le patron est ravi de nous sortir tous ces CD de chansons françaises ! Aznavour, Edith Piaf, hyper connus aux US et donc au Mexique également ! Et nous chantons à tue tête en trinquant joyeusement.
Pfft, pour une fois je n'avais même pas pris l'appareil photo.
Tout au long de notre traversée du continent nord américain, bon nombre de gens nous avaient mis en garde vis-à-vis du Mexique. Nous on trouve que ça commence plutôt bien !
C'est notre dernière nuit aux States.

L'aventure américaine s'achève, aventure humaine, marquée par les rencontres magnifiques. Un pays ou tout est grand, ou la démesure est souvent la règle, jusque dans le cœur des gens. 
Nous n'oublierons jamais Joni et Don, Carol et Mike, Jim et Maggie, Bart, Tülin et David, Penny et David, Luis, Claire et Brandon, Gregory et Erick.

Mexique Part 1

MEXIQUE

Chihuahua, en plus grand.

Sans se le dire, on appréhendait un peu l’entrée au Mexique. Bien que nous soyons physiquement sur le continent nord américain, tout est différent.
Nouvelle langue, nouvelle culture et malgré nous, l’esprit un peu pollué par les avis négatifs voire alarmistes de certains, on s’attend à tout.
Ojinaga, poste frontière. Nous avançons jusqu’au portique. Un homme nous fait signe de nous garer. La plupart des véhicules, ralentissent, le conducteur fait un signe de tête à l’homme en faction et ré-accélère. Beaucoup font la navette entre Texas et Mexique plusieurs fois par jour, sans vraiment de formalité.
9h30, le douanier s’avance vers la moto nous salue en  souriant. L’occasion de le gratifier d’un « Buenos dias Señor », du bel effet. Il fouille un peu mollement les sacs nous fait ouvrir les valises et indique à Laurent le bureau d’immigration.
9h45, nous attendons notre tour avec les passeports. Erick avait contacté l’une de ses connaissances, et nous obtenons les tampons en un temps record. Prévoyant, Laurent munis des photocopies des papiers de la moto passe aux douanes pour l’importation temporaire du véhicule. Un vieux monsieur essaie de s'y retrouver avec tous ces documents étrangers... Encore quelques coups de tampons et une caution de $400, obligatoire depuis le 1er juin 2011, qu’il faudra penser à récupérer à notre sortie du Mexique.
Tout est en règle.
10h 45, nous voilà dans l’état de Chihuahua, le plus grand état du Mexique, mais également l’un des plus touché par le narcotrafic.

Premier objectif, trouver une assurance.  Plusieurs agences proposent leurs services à deux pas des douanes.
Ce n'est pas si simple, la moto étant immatriculée en France, les compagnies refusent de nous assurer ou bien proposent des tarifs exorbitants. Après plusieurs coups de téléphone et quelques heures d'attente, la jeune fille qui s'occupe de notre cas, nous décroche le précieux sésame, une assurance au tiers, la « tous risques » étant hors de prix.

14h30. On sort vite de la ville après avoir retiré des pesos pour tracer la route jusqu'à la ville de Chihuahua. Sur tous les forums de voyageurs, on a lu qu’il était préférable de ne pas s’attarder sur les zones frontalières dans les pays d’Amérique Latine, particulièrement ici, où la frontière avec les USA est un peu chaude, trafics en tous genres et immigration clandestine.
On réalise qu'il va vite falloir s’habituer aux nouvelles règles...où plutôt à l'absence de règles. On est un peu sur le qui vive. Mais pour être franc, Laurent s'y fait très vite...Doubler sur les lignes continues, griller les stops et passer au feu rouge s'il n'y a personne, ce n’est pas compliqué ! Il réussi à perdre ses bonnes habitudes en un temps record ! 
Mais vu le nombre de croix, et d'autels fleuris sur le bord des routes, ça ne se doit pas toujours se passer très bien !
La région  que nous traversons est aride. Pas un arbre à l’horizon. On se fait une petite pause au canyon de Peguis, histoire de reprendre un peu nos esprits. 

Nous sommes arrêtés à plusieurs reprises, par des militaires armés jusqu'aux dents et la douane volante. Ils font le tour de la moto avec curiosité, nous posent quelques questions auxquelles Laurent répond avec un sourire désarmant : « Estamos de Francia, y no habla espanol, muy bien » !  
Bagages fouillés, papiers épluchés, c'est un peu impressionnant ! J’aurais bien aimé prendre une photo, mais je n’ai pas osé.
Nous arrivons à Chihuahua vers 18h. Garés en évidence devant la cathédrale, un vendredi soir, on peut dire que deux gringos et une grosse moto, ça fait l'buzz ! 
Federico, un motard d'Horizons Unlimited, doit nous y rejoindre. C'est bien sympa d'être attendus pour cette première nuit au Mexique.
Nous suscitons une grande curiosité. Un homme, chemise et pantalon à pinces s'approche, nous salue et nous parle littérature française.
Intriguées par la moto, Maria, sa fille Rosa et sa petite fille, s'approchent et nous posent mille questions, impressionnées par notre voyage. Elles nous souhaitent la bienvenue au Mexique et nous donnent même de la monnaie pour téléphoner à Federico. Une journaliste s'arrête à son tour et nous promet quelques lignes dans la gazette locale. On se débrouille avec notre espagnol un peu hésitant, sous le feu nourrit des questions.  La petite fille est assise sur la moto. Le temps passe et sa grand-mère commence à s’inquiéter de notre sort.

Si Federico n'était pas arrivé, je crois bien que Maria était prête à nous recueillir pour la nuit. On est à mi-chemin entre « Pékin Express » et « J’irai dormir chez vous ».
En guise de bienvenue, Federico, qui parle parfaitement anglais et que nous connaissons depuis une demi-heure nous conduit dans un très bel hôtel. On lui explique que c’est hors de notre budget. Hors du nôtre peut être, mais pas du sien. Il nous offre la nuit et le petit déjeuner. Waouh ! Quelques uns de ses amis nous rejoignent pour l’apéritif et nous organisons la journée du lendemain. Ils font partie d’un moto-club et nous proposent de nous joindre à eux pour leur balade du samedi. Premier petit déjeuner mexicain, œufs brouillés, haricots noirs, genre de petites saucisses super épicées, crudités, sauce salsa pour cracher le feu, on se régale.
Goldwing, Harley, BMW,  à 8h30, ils sont tous là, blousons de cuir noir et chaps aux couleurs de leur club, j’ai l’impression de rouler avec des Hell’s Angels !  Dans un autocar, des enfants agglutinés aux carreaux, agitent les mains, et nous regardent remonter les  files de véhicules.

On s’arrête déjeuner dans une petite baraque de rue. Tacos, buritos et autres enchiladas accompagnés de viandes marinées, que l'on peut assaisonner avec la fameuse sauce salsa, découverte ce matin, et qui vous met le feu ...un peu partout. Au Mexique, sur le bord des routes, dans les villages, on trouve à toute heure de quoi manger, pour presque rien.
Federico sort un flash et nous trinquons d’une rasade de Téquila.
Nos routes se séparent ici. Ils font une boucle, alors que nous nous enfonçons plus avant dans ce pays qui commence à bien nous plaire.
Avant de nous quitter, ils nous couvrent de cadeaux, bandanas, pin’s et tee-shirt du club et nous prodiguent quelques conseils utiles en cas de pépin en nous briefant sur les coins les plus dangereux à éviter.

Encore une fois la solidarité motarde n'est pas un vain mot.

Nous décidons de passer deux nuits à Creel, notre étape du jour, nous poser un peu au calme, trouver une carte du Mexique et nous mettre au rythme du pays.
Creel, est située à proximité du Barranca de Cobre (Canyon du cuivre) dont les profondeurs supplantent celles du Grand Canyon.

Depuis 2010 un téléphérique et une via ferrata plus que sportive ont été construit ce qui attire de plus en plus de touristes.

Une communauté indienne, les Tarahumara, vit au cœur de cette vallée, complètement autonome et à plus d’une heure de marche de la première route.

Le costume traditionnel des femmes se compose de jolies robes plissées, de caracos très colorés, d'un foulard, et d'un châle sur les épaules, qui sert souvent à porter un enfant.
Elles tissent de magnifiques étoffes et vendent de la vannerie aux visiteurs.

De la chambre d’hôtel, qui donne sur une petite rue, je satisfaits ma curiosité en observant à la dérobée les femmes et les hommes aux costumes étranges et bigarrés chaussés de sandalettes en cuir. 

Les enfants, garçons et filles, apprennent très tôt à repérer les gringos comme nous, qu’ils poursuivent sans relâche pour leurs vendre des colliers, bracelets, ou paniers tressés et ainsi aider leur famille à vivre. Les plus pauvres habitent en dehors du village, dans de simples grottes aménagées sous les rochers sans eaux ni électricité.

Nous sommes descendus dans un petit hôtel très simple et bon marché.  Il faut absolument faire une lessive, car on n’a plus rien à se mettre sur le dos. Jusqu’à présent, on s’était toujours débrouillés en lavant à la main, ou avec le système de laverie automatique ou bien en profitant des machines à laver de nos hôtes canadiens et américains. Ici, la femme de ménage qui ne fait la chambre que si on a la gentillesse de mettre quelque chose dans l’enveloppe rose, marquée « propinas », posée sur le chevet nous propose de s’en occuper. Elle l’emmène chez elle, le lave à la main et le fait sécher avant de nous le rendre bien plié, le tout pour une somme dérisoire qui lui permet d’arrondir ses fins de mois. Très vite on fait la connaissance de deux français, Marc et Patricia, qui occupent une chambre voisine et que nous croisons au petit déjeuner. Patricia est en vacances et est venue rejoindre Marc qui lui est photographe et bourlingue un peu partout dans le monde. Il nous raconte ses dernières aventures au Salvador et ça ne me rassure pas. Le mois dernier, il s’était aventuré seul dans un bel endroit pour prendre des photos, et s’est fait dépouiller de tout son matériel. Il conclu en disant que le plus important c’est d’être encore en vie…Gloups.
Le soir, je lui montre notre site Transam2011, fière de certains clichés « artistiques », pour avoir son avis de pro. Un conseil, il ne faut JAMAIS montrer ses photos de vacances à un photographe professionnel...Ca fait mal ! Aucune ne trouve grâce à ses yeux, mal cadrées, pas de premier plan…Pour illustrer ses conseils, il me montre les siennes. « Eh bien excuse moi « môssieu » le photographe, mais je ne les trouve pas terribles ! ».

Au petit déjeuner, Renée, une fillette de Chihuahua, qui me fixe avec curiosité, vient me demander timidement si je veux bien être prise en photo avec elle et sa sœur. Je suppose que ma peau blanche et mes cheveux courts décolorés l’ont subjuguée. Je prends conscience que moi aussi je peux être un sujet de curiosité.

Il est temps de repartir. On en prend plein les yeux sur la route de Creel à Guachochi. Cent cinquante kilomètres asphaltés en excellent état, qui serpentent dans des canyons vertigineux.

Nous arrivons en ville à l’heure du déjeuner. Un petit restaurant fait sa cuisine dehors. On s’installe affamés sur les chaises en plastique rouges, siglé d’une célèbre marque de soda. Pendant la préparation des tacos, une famille s'arrête sur le trottoir d’en face et nous dévore des yeux pendant un long moment. C’est d’ailleurs assez déroutant, car tout le monde nous regarde. Nous sommes incongrus avec nos gros blousons, au milieu des gens à la peau presque noire, vêtus traditionnellement.  La moto lookée Paris-Dakar dans les  rues poussiéreuses, au milieu des  pick-up pétaradants et des mobylettes ne passe pas inaperçue non plus. Elle plonge souvent les passants dans une profonde réflexion.
On se trouve un petit hôtel, pimpant fraîchement repeint. Il y a un truc que je ne comprends pas, même quand nous sommes les seuls clients, le réceptionniste nous donne toujours la chambre la plus éloignée, ou la plus haut perchée. Ensuite nous devons souvent faire deux voyages pour transporter les sacs et les casques, engoncés et transpirant dans nos blousons et pantalons de motos.

La propriétaire  est charmante et très bavarde. Laurent lui demande ce qu’il y a d’intéressant à voir dans le secteur, elle nous conseille d'aller à la Barranca de Sinforosa. Il parait que le canyon est magnifique. 
Elle nous explique que la route pour s'y rendre est très mauvaise...ce n’est pas grave madame, on a une GS et c'est fait pour !
La route n'est pas mauvaise, elle est épouvantable ! Pour sortir de Guachochi, on se rend vite compte que seules les rues principales sont pavées, ce qui est d’ailleurs la règle pour la plupart des villes. Les autres voies ne sont que des chemins terreux, défoncés de trous et d’ornières boueuses.

Ce qui devait arriver, arrive, on fini par s’embourber. La moto est plantée dans la bouillasse. Je suis prête à rentrer à pied, tellement je n’ai pas envie de me torchonner ! Il faut pourtant bien sortir de là. Laurent démonte les valises alu pour alléger la moto, tandis que je dispose des branches devant la roue arrière pour qu’elle reprenne de l’adhérence. Remise de gaz, ça patine en éclaboussant, mais on fini par s’en sortir. Et ce n’est pas terminé, il faut maintenant descendre une portion de route empierrée, on croit rouler dans le lit d’un torrent asséché. Laurent maitrise la situation comme un pro. Je suis fière de lui, même si je meure de trouille de tomber. 

Mais quelle récompense au bout des dix sept kilomètres qui m’ont parus interminables. Un gardien de vache nous soulage de quelques pesos, car pour accéder au site, il faut traverser son champ. Un belvédère surplombe ce canyon qui, effectivement peut rivaliser avec celui de l’Arizona. Nous sommes seuls à profiter du paysage. « Dis donc, y a pas un autre chemin pour rentrer ? »

Au matin nous découvrons que la moto, garée sous le préau de l’hôtel, a été sécurisée. Le petit ami de Lili, la jeune réceptionniste, l’a entourée d’un treillis métallique pour que personne n’y touche. Nous serons souvent  surpris par l’empressement des gens à vouloir protéger la moto partout en Amérique du Sud.

Lili est étudiante en école de tourisme, et avec son ami, ils se proposent de nous faire découvrir les chutes d'eaux au cœur de la ville. C'est l'occasion pour elle de s'entraîner à guider des touristes, en français et en anglais. De retour à l’hôtel pour récupérer nos affaires, Lili nous invite à venir déjeuner chez son père qui tient un petit restaurant à la sortie de la ville. Je pars en voiture avec la propriétaire de l’hôtel pour donner la possibilité à Lili de faire un petit tour en moto. Elle est aux anges. Son père veut nous offrir le repas, mais nous déclinons poliment. Ce qui est peu pour nous est beaucoup pour eux. Lili en aura besoin pour financer ses études de tourisme.
Nous prenons la direction de Durango. Les distances sont grandes entre les villes et il y a peu d’hébergement. Nous poussons jusqu’à Rodeo. Il est  à 18h30. On se pose dans un hôtel très rudimentaire mais bon marché, un léger voilage occulte vaguement la vitre de la porte en fer de la chambre, une colonie de fourmis vaque à ses occupations le long des murs salpêtrés, et la forme du matelas en dit long sur son âge. Nous dinons dans la chambre, après avoir fait les courses dans la superette du coin. Mais ce que nous pensions être une boite de sauce tomate pour agrémenter les pâtes est en fait une boite de « chipotles ». C’est immangeable ! Nous donnons le restant de la boite au propriétaire ravi et savons désormais que le Chipotles est un piment très fort qui assaisonne la cuisine mexicaine.

Depuis que nous sommes dans ce pays, tout est source d’étonnement. Peu de mexicains possèdent une voiture personnelle. Ils utilisent les transports en commun et s’entassent, hommes, femmes, enfants, ouvriers, animaux, matériaux dans tout ce qui roule, dans des conditions inimaginables en France, comme ces vieux pick-up bringuebalants hors d'âge.

Nous avions vu aux informations, aux USA, une nurse mexicaine, arrêtée et jugée pour avoir transporté le bébé qu’elle gardait, dans son landau à l’arrière du pick-up. Quand on voit comment les choses se passent ici, on a comprit que la maltraitance dont elle était accusée est en fait le quotidien pour la plupart des mexicains.
Dans les campagnes, l’agriculture en est à un stade archaïque. Il n’est pas rare de voir des mulets ou des bœufs tracter l'araire.
Dans les villages, de minuscules commerces construits de guingois animent les rues.

Je suis fascinée par les magasins de pneus. «  Vulcanizadora ». Pas un seul pneu neuf à vendre, tous sont usés jusqu’à la ferraille, prêts à resservir. Ils sont empilés à même le trottoir, ou sur une terre noircie de graisse et d’huile de vidange, au milieu des vis et des boulons. Et les mécanos qui émergent de là sont aussi noirs que les pneus.

Les publicités et les évènements importants sont directement peints sur les murs. Dessins naïfs et colorés. Et toujours les petits restaurants de rue, qu’on adore.
Quelque chose nous frappe beaucoup, et me désespère, ce sont les chiens errants. Maigres, pelés, la queue basse, en permanence à la recherche de nourriture, ils errent au milieu des rues. Parfois en bande, poursuivant une femelle en chaleur, ils déboulent sans crier gare.
Rouler au Mexique n’est pas de tout repos. Il faut être super vigilants. Les traversées de villages éprouvent les nerfs, il faut de méfier des chiens qui traversent, des topès, « gendarmes couchés » en travers de la route tous les cinquante mètres environ et rarement signalés. Mais pour moi le pire de tout, ce sont les doubles bandes de clous, ronds ou rectangulaires en métal posés en quinconce. Sans clôtures, les troupeaux se déplacent afin de trouver de quoi subsister. Il faut slalomer entre les vaches en exode sur les routes.

Mais nous sommes vraiment séduits par ces premiers jours au Mexique, impatients de découvrir ce pays contrasté si loin de nos codes de vie habituels. 
Notre prochaine étape, Zacatecas.

Zacatecas, fastueuse et festive


Le Mexique nous livre peu à peu ses richesses.
Après les paysages arides au passage du Tropique du Cancer, seulement hérissé de cactus géants, de barrages routiers, de militaires tantôt aimables, tantôt soupçonneux, nous traversons des terres rouges agricoles. Les pueblos, aux pauvres maisons mal alignées bordent les routes. Et c’est sans transition que nous arrivons à Zacatecas. 
Petit bijou niché au creux d'une vallée encaissée, son centre historique est classé au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1993. La première cathédrale depuis Chihuahua que nous voyons, est une dentelle de pierre d’un rose saumoné très surprenant, qui se découpe sur un ciel azur.

Il fait un temps magnifique, la chaleur est très supportable mais les nuits assez fraîches, car nous sommes à 2450 m d’altitude. On l'a bien senti en arpentant les rues, le souffle un peu court.
Il règne une grande effervescence dans la cité car non seulement la fête nationale, « Independencia », se prépare, mais la ville célèbre également les 465 ans de sa fondation en 1546. Les drapeaux rouge blanc vert flottent sur les avenues.

Finis les USA et ses villes quadrillées, ici l'influence est espagnole. 
Sans plan de ville, dans les dédales de rues étroites, impasses, sens interdits et déviations mises en place pour les festivités, ainsi que les embouteillages, on s’y reprend à plusieurs fois avant de comprendre comment ça marche. Bienvenue en ville !
Après avoir tourné un bon moment, on déniche un petit hôtel charmant à deux rues de la cathédrale. La chambrette qui est au 3ème étage, donne sur les toits. On peine à transporter tout notre barda dans l’étroite cage d’escalier. La moto est garée sur le trottoir surveillée de près par le propriétaire du magasin de chaussures d’à côté. 
On déniche quelques prospectus touristiques, et partons à la découverte de la ville à pied. Les ruelles étroites débouchent sur de jolies places fleuries, rafraichies par des fontaines. La couleur éclate partout, sur les murs des maisons et des monuments.

Ici pas d'enseignes clinquantes, ni d’affiches publicitaires, tout est peint directement sur les murs. C’est la règle. En cas de changement d’activité commerciale, un coup de peinture et le tour est joué.
En levant les yeux, on voit les cabines du téléphérique se balancer au dessus de la ville, et les coupoles et clochers en faïence bleue et blanche se découper sur un ciel sans nuage.

Partout en ville, les vendeurs de rues vous proposent à manger, à boire, ou bien des herbes miraculeuses destinées à soigner tous les maux.

Certains vendent des fruits de cactus, appelés « tuna ». Ils sont épluchés et présentés empilés sur des soucoupes. Rouges, orangés ou verts,  j'ai envie de tout goûter ! Un antique viaduc enjambe les rues et les maisons basses, au milieu d’un enchevêtrement de fils électriques et d’antennes télé. Il y a des églises partout.

C'est au cours de cette balade que nous rencontrons Francisco, surnommé Pancho. 
Une superbe BMW 800 GS jaune et noire qui passe, des regards qui se croisent, le pilote s’arrête à notre hauteur et il n'en faut pas plus à Laurent pour faire immédiatement connaissance. Il a cette capacité de très vite pouvoir communiquer dans une langue étrangère. Il n’a aucune timidité, une excellente mémoire et surtout l’envie de rencontrer les autres.
Francisco, habite tout près de l’hôtel et très gentiment nous propose de sécuriser la moto à côté de la sienne dans le hall de son immeuble. Il parait que c'est préférable pour la nuit.  « Mi casa es su casa » !
Ensuite, il nous emmène grignoter de délicieuses enchiladas que le patron nous offre en guise de bienvenue. 
Comme nous avions décidé, (quelle drôle d'idée !) d'assister en fin de journée à la corrida, clou des réjouissances. Francisco nous pilote jusqu'à la plaza de Toros pour prendre nos billets. L'occasion de discuter avec un policier motard en 125cc, surement un peu jaloux de notre « grosse bestiole ».

Le mur d’enceinte des arènes est percé de meurtrières. En jetant un regard par l’une d’elles,  je surprends les taureaux noirs, inquiets, dans une cour de terre battue, en contrebas... 
Ceux qui vont mourir te saluent !

Comment ai-je pu penser une seconde que je pourrais assister sereinement à une corrida et apprécier le spectacle ?! 
Je suis déjà triste comme les pierres en voyant une vache morte de faim ou de soif sur le bord de la route, alors une mise à mort... 
Ça commençait bien pourtant. L'orchestre, des calèches blanches fleuries qui promènent deux miss monde richement vêtues saluant la foule, un cavalier en habit de lumière, surgissant hors du toril. Une ambiance de fête dans l’arène survoltée. On y vient en famille ou entre amis assister au spectacle et déguster les plats préparés que des vendeurs, en véritables équilibristes, proposent à bout de bras en se frayant un chemin dans les gradins.

Dès le premier taureau, Tino, 528 kilo de muscles, j'ai craqué. 
Une première banderille plantée dans son cou... le sang qui coule...

Cette bête, seule contre tous, au milieu de l'arène à se demander ce qu'elle fait là ! Je me suis posée la même question. 
J'ai planté Laurent, j'ai couru vers la sortie, la gorge serrée. Quelqu'un m'a ouvert la porte. Le taureau lui, n'a pas eu le choix. Il y est resté comme les sept autres qui ont suivi.

J'ai attendu dehors, assise sur un banc pendant presque trois heures, à l’ombre des hauts murs, glacée jusqu’aux os par les clameurs d'une foule enthousiaste et conquise.
Nous rejoignons Francisco chez lui. Il habite dans la rue principale et c’est de son balcon que nous  assistons au défilé et à la procession de la Vierge. La soirée se termine dans un restaurant traditionnel avec sa femme et leurs amis. 
Rien de tel pour tout oublier. 
Au matin, moto chargée, prêts à reprendre la route, Francisco et sa fille nous accompagnent au sommet du Cerro de la Bufa d’où on a une vue panoramique extraordinaire sur la ville et ses trésors.

Et c’est sous la statue de bronze du cheval cabré du Général Francisco Villa, dit Sancho, héros de la révolution mexicaine au début du vingtième siècle que nous faisons nos adieux à Francisco, sa gentillesse et son hospitalité.

Viva les motards de Jalisco ! Cabrones

En route pour Guadalajara dans l’état de Jalisco.
C'est la deuxième plus grande ville du Mexique après Mexico City. Plus de quatre millions d'habitants, agglomération comprise, autant dire que ça fait du monde sur la route, un vendredi soir en fin de journée, juste au moment où on arrive !
Laurent trouve son chemin difficilement. La circulation est dense et indisciplinée. Il veut profiter de l’étape dans une grande ville pour changer le pneu arrière complètement rincé. 
Il est 18 h, on galère un peu, beaucoup, vu qu'on n'a pas de plan de la ville. Et là, envoyé par « l'ange sauveur de motard égaré », Arturo, sur son fidèle destrier BMW 1200 GS. Intrigué par notre immatriculation pas très mexicaine, et devinant que nous sommes un peu perdus, à notre conduite hésitante, il prend les choses en mains. Il se met en travers de la route, bloque les files de voitures pour nous permettre de traverser les trois voies et nous garer sur le trottoir. 
Il se présente, et nous sort sa carte de secrétaire du Moto Club BMW de Guadalajara. « De quoi avez-vous besoin ? » « La concession BMW pour changer un pneu ?, non, non, non, c’est trop cher ! » Il téléphone dans un garage qui fait du pneu Metzeler, prend RDV  pour nous dans...20 minutes et nous pilote en slalomant entre les files de voitures jusqu’au garage Surti Moto. Il ne nous abandonne qu’une fois la moto installée sur le pont.

A peine une heure après, nous sommes dehors, stupéfaits de ce tourbillon d'efficacité !
GENIAL !!! Nous avons gagné un temps fou. 
Hugo et Selena nous attendent. 
Contacté via Horizons Unlimited, Hugo, mexicain,  qui a vécu 25 ans au Canada est prof d'anglais, et pourra si nécessaire nous servir d'interprète, même si Laurent se débrouille de mieux en mieux en espagnol.
Comme par magie, on le voit surgir comme une fusée à côté de nous, au guidon de son VFR rouge dans le flux compact de la circulation. Je ferme les yeux quand il nous fait signe de le suivre entre les voitures. « Attention aux valises ».
Hugo et Séléna sont propriétaires d’une petite maison très simple, dans une résidence bunkérisée, entourée de hauts murs surmontés de fil de fer barbelés. Un gardien veille jour et nuit sur l’entrée de la résidence. Hugo nous explique que les gens de ce petit quartier populaire, ont financé eux même leur protection pour éviter cambriolages et dégradations. Je tombe immédiatement sous le charme de leur Chihuahua qui en mexicain pure souche, n’a peur de rien. Il veille jalousement sur une adorable petite chatte aux yeux bleus et ses bébés.
Samedi matin, nous allons sur les bords du lac Chapala,  à quelques kilomètres de Guadalajara ou les mexicains vont pique-niquer en famille le week-end et s’offrir une promenade en bateau à moteur.

Les flamboyants sont en fleurs et offrent un peu d'ombre aux vendeurs de rue. Nous revenons en ville qu’Hugo est heureux de nous faire découvrir.
Une descente au mercado couvert « la Libertad » de Guadalajara est un pur moment d’exotisme.  On a juste envie de se perdre dans le dédale coloré, épicé et bruissant de vie des milliers d'échoppes. Étals de sombrero et costumes de mariachi, pour les hommes, jupes en satin vert ou rouge et caracos blancs brodés pour les femmes. Herboristeries très orientées prouesses viriles, nous rappellent que le mexicain est très macho !

Dans la zone réservée aux restaurants on s’installe au comptoir de «la Pescaderia Rosita ». Tous sont conçus de la même façon. La cuisine en îlot central, entourée d’un comptoir ou l’on vient s’attabler en attendant de passer commande. Les sauces piquantes préparées à l’avance dans des coupelles, passent de main en main pour agrémenter pozole, mole, fajitas, et tant d’autres spécialités dont les incontournables tacos.

Hugo choisit de nous présenter à sa famille. 
Traditionnellement ils se retrouvent le samedi soir, les frères et sœurs, beaux frères et belles sœurs petits enfants pour le plus grand bonheur de tous. Dans la cour, ouverte sur le trottoir d’une rue calme, ils discutent, mangent ce que les uns et les autres ont apporté. Les enfants courent, rient, se chamaillent et parlent avec respect à leurs grands-parents.
Le père d'Hugo, lui aussi a été motard, sur une Harley en 1940. Une vieille photo agrandie en poster, que ses enfants lui ont offerte, est accrochée sous le préau. Autant dire que dans la famille, la moto c'est sacré.

Nous sommes accueillis chaleureusement et passons un super moment en famille.
Lorsque nous rentrons vers 22h, Selena son épouse est rentrée mais son attitude est un peu froide, distante et agacée. Nous sommes mal à l’aise, surtout moi. Solidarité féminine oblige ! Je me rends compte qu’Hugo est très macho et il en rajoute en lui disant combien il préfère rouler seul en moto. Qu’il n’aime pas rouler avec un passager, surtout lorsqu’il l’a sent crispée (tu m’étonnes !, il roule comme un fou !) et que c’est pour ça qu’il ne la pas emmenée en balade cet après midi !
Pour apaiser les tensions, il lui promet de faire un effort pour celle du lendemain.
Dimanche, 11h départ pour une belle journée de balade avec les copains du moto club d'Hugo.
Une 650 GS Paris-Dakar pour Alberto, des 1000 GSXR pour Javier et Juan Carlos, munies de plaques illisibles et pas très réglementaires,  et même une fille en Harley. Ils ont décidé de nous emmener à Tequila, visiter une distillerie.

Nous roulons à travers des champs d'agaves pendant des kilomètres sur fond d’horizons montagneux. Une horde de motos chinoises style chopper, se joint à nous, et il n’y en a pas moins d’une vingtaine garées devant le restaurant où on se retrouve tous pour déjeuner. Une tablée de motards, c’est toujours très bruyant, mais une tablée de motards mexicains, « cabrones », les décibels grimpent encore plus vite et les autres clients s’en souviennent encore.
Les rues du centre ville de Tequila sont pavées, les autres c’est sable et cailloux, et les Harley et GSXR ne sont pas être à la noce !

La distillerie de tequila « José Cuervo », est l’une des plus réputées et plus anciennes de toutes. La visite est très intéressante. Au milieu d’un groupe attentif, tous coiffés d’une charlotte de papier blanc ridicule, nous écoutons le guide nous exposer les procédés de fabrication de la tequila. Ça me rappelle ceux du Whisky. 
Les explications étaient en espagnol, et le monsieur parlait très vite... dans les grandes lignes, ça doit être à peu près ça : 
Récolte de l'agave. Chauffage à la vapeur pour obtenir le sucre nécessaire à la macération. Distillation dans de superbes cuves en cuivre. Et après quelques années de vieillissement en fûts de chêne du Limousin, je n’invente rien, une copieuse dégustation !
Et  au bout de la troisième, on avait tous oublié la charlotte !

L'hacienda  est splendide et la fraicheur de ses murs ocre est la bienvenue.

De retour à Guadalajara, nous nous immisçons dans une parade de motards, tous plus déjantés les uns que les autres. Quelle ambiance ! Un concert de Hard Rock crache les décibels. Des militaires hilares, en treillis et gilets pare balles, se prêtent bien volontiers à une séance photo avec les deux gringos. Un policier, bon enfant,  m’autorise à monter sur sa moto.  Un motard avec un très élégant squelette blanc peint sur son cuir noir, visage caché par un masque tête de mort et coiffé d’une longue perruque blanche, me prend dans ses bras. Tout le monde est garé et nous déambulons au milieu de machines hallucinantes à deux ou trois roues.

On a quand même consacré un petit quart d'heure pour une visite traditionnelle, églises, mini Arc de Triomphe, plaza Minerva et bâtiments officiels.

La soirée se termine au restaurant, dans une ambiance de franche rigolade, devant des assiettes copieuses, et des mariachis qui nous jouent la sérénade.

Quand je pense qu'on nous déconseillait d'aller au Mexique !!! On n'aurait raté ça pour rien au monde. Malgré tout mieux vaut être sur nos gardes. L’un de leur copain motard s’est retrouvé en slip, dans le vrai sens du terme, il s’est fait dépouillé. Plus de moto, plus de vêtements plus d’argent, seul sur le bord de la route, mais vivant, il y quelques jours à Zacatecas…Gloups !
Mais cela ne gâche en rien notre engouement pour ce pays. Super génial ce weekend end ! Les filles voulaient même que je revienne en octobre, car elles organisent un rassemblement motard 100% féminin et avec moi, la française, elles auraient pu l'appeler « concentration INTERNATIONALE ! ».

Bon ben faut partir...

Adieu Hugo, adieu Selena, adieu les motards du club, Rafael, Javier, Gabriel, Cesar et Erika, Javier et Juan Carlos, Alberto ... on a adoré rouler avec vous. 
Laurent me dit ému qu’il a retrouvé, le temps d’un week-end, l’insouciance de ses 20 ans et les premiers émois de sa jeunesse !
Aaaah si tous les motards du monde…

Guanajuato ville d’ombres et de lumières

De Guadalajara à Guanajuato, nous traversons quelques petits villages, et leurs commerces de rue. Le marché de la contrefaçon est florissant. A tous les coins de rue, on peut acheter en toute illégalité des CD copiés maison, pour trois fois rien.

La cuisine familiale est servie à toute heure. Conviviale, économique, on arrive à très bien manger à deux pour 3 à 6 € boissons comprises. Les échoppes sont si minuscules et il y règne un tel bazar que souvent le commerce se fait à l’extérieur. Au Mexique on répare tout, jusqu’à l‘infini, les voitures, les mobylettes l’électroménager.
Guanajuato, ville coloniale, est classé au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1988 ainsi que 25 autres sites. Le Mexique, détient ainsi le record de tout le continent américain. 
Circuler la première fois dans cette ville est assez déroutant. Le Centro Historico est situé sur une colline. Il est possible d’emprunter un genre de périphérique souterrain pour éviter les embouteillages en surface et la circulation anarchique dans les étroites ruelles. Mais si on loupe la sortie, c’est reparti pour un tour de manège !

Heureusement qu’avec Laurent aux commandes, on n'est jamais perdu très longtemps. Dans les villes, nous sommes très vite repérés par les rabatteurs d’hôtel, qui nous courent après pour nous aiguiller vers l’établissement qui leur reverse ensuite une commission.
Mais se loger n'est pas très compliqué. Il y a de nombreux petits hôtels, où pour 200 à 300 pesos, (environ 12 à 15 €), il y a, l'agua caliente (l'eau chaude), internet et  il est toujours possible de discuter le prix, et ce, sans intermédiaire.
Rien ne nous presse, on a juste envie de déambuler dans les ruelles, sous le charme des façades des maisons peintes de couleurs vives, jaunes, bleues, briques, ocres, rose. Les rues s’enroulent autour des collines qui composent la ville. Mais à pied, il est possible d’emprunter des escaliers qui grimpent à la verticale directement au sommet. On embrasse ainsi toute la ville d’un regard, prise au piège d’un maillage serré de câbles électriques.
Entrer dans les nombreuses églises, nous procure une agréable sensation de fraicheur. Nous sommes toujours surpris de tant de richesses, dans un pays aussi pauvre. Débauche d’or et de pierres précieuses qui nous rappellent l’importance de la religion. Nous retrouverons cela partout en Amérique du Sud.
Sur le trottoir, des femmes vendent des portions individuelles de plats cuisinés maison, d’autres, un torchon à même le sol proposent  des fruits. Elles tricotent pour passer le temps et vendront certainement la prochaine fois leur production.
Au sommet d'une colline, le musée des momies est l'une des curiosités de la cité. Elles proviennent du cimetière principal de la ville. Il s'agit d'un processus naturel de momification dû à plusieurs facteurs, tels que la sècheresse de l'air, l'altitude, et le fait que les cercueils n'étaient pas enterrés, mais empilés les uns sur les autres jusqu’à former des murs de plusieurs mètres de hauteur. Mortel !!!
Elles sont exposées dans des vitrines, dans un état de conservation exceptionnel. Complètement fascinée je regarde ces visages, et ces corps figés dans la mort bouche grande ouverte. Et bizarrement même si çà ressemble plutôt à une galerie des horreurs, je les trouve beaux.

Nous retrouvons les rues ensoleillées avec délice.

Dans un jardin ombragé, confortablement installés sur des chaises hautes, le regard dans le vague, des hommes chics, en bras de chemises se font cirer les pompes.

Un buste de Cervantès rappelle qu’il a vécu ici. Il doit être fier là où il est, de voir son génie célébré, et Don Quichotte, Sancho Pansa et sa rossinante, changés en statue de bronze.

Et pour terminer la soirée sur une note romantique...rien ne vaut un petit tour en funiculaire, pour admirer El Pipila, statue érigée à la gloire de la Révolution.

Nous attendons sur la colline, le coucher de soleil. Installés sur la terrasse d'un petit restaurant,  on sirote une Corona, sous la protection d'un Corcovado miniature.
Peu à peu le soleil décline, le ciel étend un voile bleuté sur la ville qui s’illumine.

On redescend à pied par les ruelles éclairées, en admirant les tags muraux.

Demain, nous dormirons à Mexico City... L'une des plus grandes villes du monde, si ce n’est la plus dangereuse, et là non plus, on n'a pas de plan !


Sous le soleil de Mexico


Notre route est pavée de petites merveilles architecturales. La ville de San Miguel d'Allende en fait partie, aussi colorée que Guanajuato, avec de très belles maisons coloniales aux balcons en fer forgés.
Nous faisons le tour du centre historique en regardant passer, en petite foulée, les porteurs de la flamme des jeux panaméricains 2011 de Guadalajara.

De vieilles femmes enveloppées de foulards mendient sous les porches ou vendent des objets artisanaux à la sortie de l'église.

Un marchand propose des timbales de fruits frais coupés en morceaux, ananas, pastèques, papaye ou noix de coco. Tentée, je renonce en voyant une bonne dizaine de guêpes s’énerver dans le godet, prises au piège de leur gourmandise.

Il est bien difficile de ne pas craquer pour les sublimes tapis mexicains tissés à la main, vendus quelques pesos, manque de place oblige, je me contente d’une enveloppe de coussin brodée main. Laurent me regarde d’un air réprobateur. « Mais si, tu verras, ce sera très chouette sur le canapé » !
Le paysage défile. En approchant de Mexico City, la circulation devient très dense, les klaxons hurlent plus fort que les ronflements des moteurs fatigués, l'air est saturé de gaz d'échappement, Laurent est concentré sur sa conduite et mon foulard sur le nez me sert de filtre à particules.

Robert, via Horizons, a répondu présent pour nous héberger. Avec ses indications précises, un vague plan de la ville et le maintenant légendaire sens de l'orientation de mon homme, nous arrivons à bon port sans trop de problèmes.
Robert est américain, artiste peintre, inspiré par l'art méso américain et prof d'anglais. 
Il vit à Mexico depuis cinq ans. On passe une première soirée très sympa en participant à son cours d'anglais à domicile. Deux médecins gynécologues tentent laborieusement d’améliorer leur niveau, afin de participer à des congrès internationaux. Mais je crois que ce qu’ils aiment par-dessus tout, c’est cette petite bulle d’air dans leur vie de praticiens surbookés. On termine la soirée tous ensemble dans un restaurant de quartier devant un pozole, soupe mexicaine délicieuse, et des flautas (flûtes), tortillas roulées fourrées de viande accompagnées d'une sauce à la crème fraiche très épicée. 
Robert nous recommande de garer la moto dans un parking gardé et payant. Lui-même, cadenasse son 1000 Vstrom dans le hall de son immeuble fermé à double tour...On sent que question insécurité, le niveau est monté d'un cran. On voit partout des patrouilles policières ou militaires armées jusqu'aux dents, doigt sur la détente des mitraillettes. Bon ben c'est rassurant, comme ça on est bien gardé.
Il faut dire que nous sommes à deux jours de la fête nationale.
Voilà un moment qu’une idée me trotte dans la tête. J’imagine qu’à Mexico City, je peux trouver un salon de coiffure digne de ce nom, capable de me faire une décoloration. Je prends rendez-vous pour le lendemain de notre arrivée. Dès 10h, munie de quelques phrases toutes faites en espagnol, copiée sur un traducteur internet afin de me faire comprendre, je squatte le salon. Je suis un cauchemar pour tous les coiffeurs, qu’ils soient français ou mexicains. Mes cheveux virent carotte en décolorant, il faut utiliser un produit très agressif pour les déjaunir et obtenir un blond le plus platine possible, à la place des racines gris souris qui me grignotent la tête. Les pauvres coiffeurs, ils m’ont regardée partir avec une joie non dissimulée à 15h. Ça m’a couté un bras, mes cheveux très courts ressemblent à de la paille séchée, et c’est sûr que je ferai sensation dans les rues de Mexico City, car ici toutes les filles ont la peau mate et les cheveux longs et noir.

Laurent tombe à la renverse en me voyant arriver. « Aaaah on dirait Coluche dans la vengeance du Serpent à Plumes. Ah ben comme ça je ne pourrais pas te perdre dans la foule ».  Tu sais parler aux femmes, mon amour ! 
Il est déjà 16h lorsque nous partons pour une première expédition en ville, métro, train et balade à Xochimilco. C’est un quartier populaire où les familles mexicaines aiment à se retrouver le dimanche pour partager un repas sur des trajineras, barques de bois multicolores, qui les promènent sur un réseau de canaux. Seuls vestiges existants de l'ancien lac Texcoco, peu à peu asséché pour la construction de la ville de Mexico. L’endroit était plus attrayant dans les guides. On est un peu déçu par l’aspect sale et délabré des lieux, mais nous ne sommes pas dimanche.

A peine rentrés, un violent orage inonde la ville et noie le feu d'artifice du Grito, cri de la liberté, qui se déroule la veille de la fête de l'Indépendencia.
Nous faisons mieux connaissance avec Robert. Il me fait penser à un ancien membre des commandos. Grand, rasé, musclé, regard clair énigmatique et avare de sourire. Il peint inlassablement des motifs de l’art amérindien, et se prend à rêver de vivre de son coup de pinceau.

Le lendemain matin, vendredi 16 septembre, on essaie de se fondre dans la foule pour apercevoir, par dessus des milliers de têtes brunes,  le défilé des différents corps d'armées, acclamés par des milliers de mains.

Les petits vendeurs à la sauvette laissent parfois brûler les galettes de maïs en levant les yeux au ciel, au passage des escadrilles d’avions de chasse.

Les gardes à cheval, sombrero de parade sur la tête veillent. C'est une fête très populaire, familiale et commerçante. Un gigantesque marché de rue s'est installé dans le centre ville, bloquant la circulation.

La police embarque parfois l'un de ces petits commerçants dans leur pick-up, sans qu'on en comprenne la raison. Ce qui est dommage c’est que tous les monuments officiels sont fermés et que nous ne pourrons rien visiter.

Heureusement, on peut admirer les jolies façades en faïence de La Casa de los Azulejos et les œuvres d'art de Sébastian En La Torre dans la cour d'une église. Nous avions déjà vu certaines de ses pièces exposées à San Antonio au Texas.
La parade terminée, les chars militaires se regroupent sur la place du Zocalo. Les petits et les grands prennent d’assaut les véhicules de guerre, escaladent les grosses chenilles d’acier et posent fièrement au côté des hommes en uniformes. Un militaire très aimable fait visiter son petit intérieur confiné, à une touriste un peu blonde, mais très curieuse. Partout les descendants des mayas, dansent en costumes traditionnels, glanant quelques pesos.

Mexico City, c'est grand, c'est très grand ! La vallée qui l'abrite, se trouve à 2250 m d’altitude, entourée de volcans culminant à plus de 5000 m.

Les constructions, après avoir mangé la vallée, dévorent le flanc des montagnes voisines. On en prend la mesure du haut de la tour Latino Americana de quarante deux étages, inaugurée en 1956. Elle a longtemps été la plus haute d'Amérique Latine.
Tout est minuscule vu d'en haut. De ce perchoir on observe la vie grouillante. Devant le palais des Arts Populaires, la foule agglutinée assiste à une séance photos du chanteur d’opéra, Fernando de la Morena qui se fait voler la vedette par la Vochol (contraction de Volkswagen et Huichol), une œuvre d’art originale. Il a beau être en redingote noire et multiplier les poses, la star incontestée, c’est la Volkswagen Beetle, dite « Coccinelle » de 1990, que huit artistes Huichol ont mis 9000 heures à  recouvrir de 2 227 000 minuscules perles de verre multicolores représentant les symboles de leur culture ancestrale. Elle a été dévoilée en septembre 2010 et entamera une tournée européenne en 2012.  
De retour sur la terre ferme, on voit soudain passer une moto orange. Une KTM, en mode baroudeur. Le pilote nous voit s’arrête, discute  et décide de venir boire un coup avec nous. 
Marc, beau garçon brun et bronzé est portugais et parle super bien français, car a vécu à Paris. Parti de New York en juillet,  il prend la même direction que nous. Il n’a pas de trajet prédéfini et avance au gré de ses rencontres... Et lorsque la fille est jolie il peut s’arrêter plusieurs jours.

Ce qui est amusant, c’est qu’il est passé à Guadalajara et avait remarqué notre moto à Tequila, garée devant la distillerie dimanche dernier. Aujourd'hui on le rencontre à un carrefour en plein centre de Mexico City. Le monde est petit !  Et pas plus tard que le lendemain matin, le voilà qui fend la foule sur le site de Teotihuacan et vient droit sur nous au milieu de 100 000 visiteurs. Faut dire qu'avec ma nouvelle couleur de cheveux, personne ne peut me louper !

Teotihuacan, se situe à 40 kms au nord-est de Mexico City. A son apogée, c’était la plus grande ville de toute l'Amérique Précolombienne. Elle a été construite environ 200 ans avant JC et habitée jusqu'à sa chute au VII siècle. Site UNESCO depuis 1987 il est l’un des plus visités du Mexique.
Malgré le monde, on peut profiter de la majesté des lieux, car entre le temple du Jaguar, et la pyramide de la Luna, il y a  une esplanade longue de trois kilomètres bordée de plusieurs édifices.
Tout l'après midi, on a escaladé les trois principaux. Avec des emmarchements de soixante centimètres, les mayas, qui n’étaient pas très grands devaient être très sportifs ! Car moi, qui ne suis ni l’une, ni l'autre, j'en ai bien bavé, dans les montées et les descentes. Assis sur un muret, un peu à l’écart de la grande allée principale on regarde cette succession de pyramides gigantesques escaladées par des visiteurs qui, de loin, ressemblent à des petites fourmis avançant à la queue leu leu.

Au sommet de la pyramide du Soleil, qui est la plus haute, la plus escaladée, et celle qui offre un superbe panorama, il y a un petit truc brillant incrusté que tout le monde veut toucher…Et je ne sais toujours pas pourquoi.
Pour notre dernière soirée, Robert nous propose d'aller place Garibaldi, où les mariachis louent leur répertoire musical. Les gens chantent, dansent, écoutent les sérénades en buvant un verre. Il y a une super ambiance, nous sommes samedi soir mais il parait que c'est comme ça tous les jours. Nous trinquons en levant notre godet. VIVA MEXICO !

Dimanche, c’est le départ. Robert sort sa moto et vient rouler avec nous.

La route est magnifique et sinueuse. Elle s'élève courbe après courbe pour offrir un panorama fabuleux sur la mégapole. Mais en y regardant de près, on se rend compte que les maisons en briques ou parpaings agrippées au flanc des montagnes ne sont que des bidonvilles. 
Cette route est un super spot à motards, avec des hypersports tous azimuts en combi full cuir et sliders râpés qui nous doublent de toute la puissance de leurs chevaux débridés.

Après avoir partagé un dernier repas dans un petit restaurant de rue, nous quittons Robert en lui souhaitant bonne chance pour son avenir d'artiste.

Taxi cox à Taxco

Quatre jours c'est trop peu pour découvrir Mexico City, mais je suis contente de reprendre la route. Je préfère les villes typiques à taille humaine.
Les 160 kms qui mènent à Taxco sont magnifiques et sinueux. Lorsque le revêtement est trop dégradé, des hommes, parfois ce sont des femmes et des enfants en guenilles, jettent trois pelletées de cailloux pour boucher les nids de poule et attendent en retour quelques pesos, lancés par les automobilistes, en guise de rétribution.

Les villages sont assez pauvres, et beaucoup se déplacent à cheval ou à dos de mule.

Nous sommes dans la région montagneuse du Guerrero.

Après une succession de pauvres pueblos, nous arrivons à Taxco de Alarcon. Il faut se dénicher un hôtel. Cette ville semble un peu plus touristique. On se dit qu'ici les prix vont être élevés. Au culot, Laurent négocie une chambre à l'hôtel de La Borda, un 4 étoiles pour 300 pesos (15€) alors que les prix affichés sont de 2000 pesos (environ 100€) ! L'hôtel est vieillissant, mais il a de beaux restes. Notre chambre bleue lavande donne sur  une piscine haricot, bleue marine, bordée de végétation tropicale et face à la ville qui s’étend sur la colline d’en face.

Pour le petit côté « people » Jackie et John Kennedy y ont séjourné durant leur voyage de noces.
On part tranquillement à la découverte de cette ville coloniale fondée en 1528. Construite à flanc de montagne elle a fait sa fortune grâce aux mines d'argent. Autant dire qu'on a passé une journée à monter et à redescendre le dédale des ruelles étroites et pavées, en admirant les vitrines de bijoux.

Sur la place principale, face à l'église Santa Prisca, dentelle de pierre rose sculptée, nous nous sommes installés au premier étage d’un bar, pour siroter un café hors de prix. Du balcon, on peut observer tranquillement l’agitation de la rue. Les policiers municipaux lunettes noires sur le nez, gilet pare balle, mitraillette en bandoulière, debout à l’arrière d’un pick-up passent, repassent, et re-repassent ; Les jeunes filles en uniforme, jupes plissées à carreaux rouge et bleu marine, chemisier blanc, chaussettes en laine rentrent de l'école. Monsieur en scooter, madame en passagère et l’enfant debout devant qui se tient au guidon. Une mob, trois personnes, un casque qui protège le chef…de famille !

Mais le clou du spectacle dont on ne se lasse pas, c’est le ballet incessant des taxis coccinelles blancs. Ils sont des centaines à sillonner la ville en tous sens. Les rues en pentes sont si étroites qu’il est impossible de se croiser. Chacun attend son tour  selon des règles connues d’eux seuls. On ne résiste pas longtemps à l'envie de faire, nous aussi, un tour dans cette petite voiture très marrante. Le siège avant a été retiré, ce qui facilite l’accès aux places arrières. La portière est maintenue par une chainette. La côte est si forte que parfois le conducteur doit rétrograder en première pour ne pas caler. Les embrayages patinent bruyamment dans les démarrages en côte, tout comme les pneus aussi lisse que les pavés.
Le taxi nous dépose au sommet de la colline où le Christo, bras en croix, veille sur la ville.

Le panorama est splendide.

On aperçoit notre hôtel au loin, qui est en fait un immense complexe noyé dans la verdure, dont seule une aile est encore en activité.

Ce promontoire, est le coin favori des jeunes, même très jeunes, amoureux, qui se retrouvent en sortant de l'école. Ils s’embrassent, se tiennent la main en se faisant des promesses éternelles et se prennent en photo avec leurs téléphones portables.

Pour redescendre à pied, un policier nous montre un raccourci à travers la forêt. On débouche sur la partie la plus haute de la ville.

Passages à pic, escaliers jonchés de gravats et de détritus, habitations de fortune de parpaings disjoints, terrasses d’où sortent encore des tiges d’acier, gardées par des chiens qui aboient furieusement  en nous voyant passer. On se dit que la vie doit être difficile par ici surtout pour les vieillards que j’imagine confinés dans leurs taudis, incapables de se déplacer dans de telles conditions. Ça nous ramène sans cesse à notre vie d’abondance et de facilités d’européens nantis. Il faudra se souvenir de ça, une fois rentrés en France.

Comme à notre habitude, nous cherchons le marché. On plonge littéralement dans ses entrailles. Un entrelacs de planches, de tôles ondulées et de bâches en plastique bleu, véritable labyrinthe qui s'enfonce en plein cœur de la ville. Les effluves des étalages de viandes non réfrigérés, nous lèvent un peu le cœur, mais on oublie vite le manque d’hygiène une fois attablés. Et puis les plats sont tellement pimentés qu’on se dit que les bactéries n’y résisteront pas.
Tandis que je profite une dernière fois de la piscine de notre vieux palace, Laurent installé dans un transat, laisse son regard vagabonder sur les toits de la ville.
Un dîner en amoureux conclu cette journée sur une petite terrasse fleurie au premier étage d’un restaurant. Je me régale d’une enchiladas à la mexicana, mon plat préféré.

« Oooooh noooon !!! Je ne veux pas partir, j'adore cette ville.
C’est à regret que nous quittons Taxco.

«  Allez vient ma blonde, ce soir je t'emmène dormir au pied d'un volcan » !
« Mais avec toi mon amour, c'est tous les soirs que j' dors à côté d'un volcan » !
La ville de Cholula est construite au pied du volcan Popocatépetl qui culmine à 5452m. 
Mais ce soir il est dans les nuages.

L’église, qui renferme un véritable trésor est perchée sur une colline abrupte. Et pour contempler ces merveilles il faut d’abord grimper des côtes et des escaliers pendant une bonne demi-heure. Les dorures et les mosaïques, recouvrent tous les murs. Malgré le peu de clarté qui perce à travers les vitraux, nous sommes éblouis par tant de richesses.

Les chambres de notre petit hôtel ouvrent sur une courette, où la moto et les voitures des clients sont en sécurité. Les portes en bois aux vitres dépolies sont peintes en rose. Un vieux rideau poussiéreux occulte la lumière. Le lit en fer est si défoncé que j’ai bien du mal à oublier les ressorts qui tentent de traverser le matelas et me labourent les côtes. Ce n’est pas très glamour, mais c’était le seul dans notre fourchette de prix. 

Le lendemain matin, le ciel est dégagé, alors on escalade à nouveau la colline pour découvrir, on l’espère, le volcan. Il est 8h30. On se retrouve au milieu de dizaines d'écoliers, qui nous regardent avec curiosité. Ils posent tout content pour une photo. Eux aussi viennent admirer le volcan. Quelle chance !  Le Popocatépetl est là, qui se découpe sur l'azur. Une écharpe nuageuse autour de son col enneigé, il fume de bon matin le bougre ! Une vraie carte postale.

Un bon petit déjeuner traditionnel avant de prendre la route, œufs brouillés, haricots noirs, et jus de fruits frais. Je paie, en laissant la monnaie sur le comptoir, ce qui représente un pourboire mirobolant. Je m’en rends compte mais je n’ose pas réclamer. La serveuse, pour nous remercier de notre « générosité » nous apporte tout sourire un godet de plastique, rempli d’une gélatine vert printemps. L'occasion de goûter enfin à cette spécialité consommée en abondance par les autochtones et qui se décline dans toutes les couleurs. On n’a pas le cœur de refuser. Laurent n'est pas convaincu, c'est très, très vert quand même !

Nous roulons maintenant en direction d’Oaxaca (prononcer  Ouaca). L’arrivée en ville est embouteillée, les véhicules hors d’âge, crachent d’épaisses fumées noires qui nous font suffoquer. On se trouve un autre petit hôtel bien pourri, mais il a l’immense intérêt d’être en plein cœur du centre historique. Il avait pourtant belle allure vu de l’extérieur ! Façade blanche et balcons bleus. Le matelas est gondolé, une canette de Coca traîne sous le lit, une couche de poussière noire recouvre la table de nuit, tout est marronnasse, même l'eau qui coule du robinet, je ne suis pas sûre de me laver les dents avec ça, moi ! Et je ne parle pas de l’état des toilettes.
Le réceptionniste avachi dans un fauteuil en skaï regarde un programme télé sans le son, et nous jette un regard torve. Sans perdre une minute après avoir déposé, nos affaires, nous repartons visiter le site de Monte Alban, à quelques kilomètres de la ville, classé au patrimoine de l'UNESCO.  Et c’est plein d’entrain que nous escaladons les pyramides des indiens Zapotèques. Le site est beaucoup moins étendu que celui de Teotihuacan. On a même le temps de visiter le musée avant la fermeture. De retour en ville, un couple de français ayant repéré la moto, nous attend en bas de l’hôtel.

Nous faisons la connaissance de Sandrine et Antoine, parisiens en voyage autour du monde pendant un an. 
Ils se déplacent uniquement en bus dans les pays qu’ils visitent  et en avion pour les changements de continents. Leur site Internet « Au temps béni de la route » est un petit bijou. Antoine fait de très belles photos et les textes de Sandrine sont savoureux.
Nous passons la soirée ensemble après avoir assisté au Congrès mexicain de la danse, en costumes traditionnels,  place du Zocalo. Emportés par la musique des couples de danseurs, en marge des participants officiels, font le show.

La ville est congestionnée jour et nuit. On déambule dans les rues commerçantes, partout des p'tits « bidules » pétaradants, sorte de triporteurs capotés, servent de mini taxis.

Les enfants vendent des bonbons, des femmes travaillent à leur métier à tisser, et vendent ensuite, tapis et broderies multicolores.

On pousse la porte des églises, toutes plus dorées les unes que les autres.

Etrange contraste avec les indiens qui ont à peine de quoi vivre.
Nous quittons Antoine et Sandrine après une petite bière fraiche, dégustée sur le toit terrasse de leur hostal, devant les lumières de la ville.
Juste au moment ou le sommeil gagnait enfin la partie contre les bruits de la rue, une sirène, des crissements de pneus et des hurlements viennent s’ajouter aux klaxons continuels des voitures. Une arrestation musclée juste sous nos fenêtres. La police veille et joue les Starsky et Hutch.
Au matin, sur la route, on s'arrête prendre un copieux petit déjeuner à côté d'un arbre gigantesque, El Tule, un cyprès de Montezuma, de 52m de circonférence. 

On file à Mitla, pour visiter quoi ? Des pyramides ! On y retrouve Sandrine et Antoine. Décidément on s’entend bien.

Pliés en deux, car « n'étaient pas bien grands les Zapotèques » on explore des galeries creusées dans les fondations des temples, et on escalade les vieilles pierres. Sandrine, guide en main, commente la visite.  Il semblerait qu’à quelques kilomètres de là, il y ait de magnifiques piscines naturelles, Hieve de Agua. Ok, c'est parti, on y va. Tandis que nos nouveaux amis attendent un hypothétique bus, sacs à dos plein d’entrain, nous prenons la route. On se dit qu’on n’aimerait pas du tout être tributaires des horaires, porter notre sac en toutes circonstances et passer des heures dans les transports en commun.
Je pense qu'on a du prendre un raccourci pour y aller, celui des chèvres ! 
La route est normale... au début. Enfin, quelques pavés disjoints au milieu des trous. Les cactus cierges, forment des haies infranchissables le long des ruelles. Peu à peu, les maisons disparaissent, le pavement aussi. La route devient caillouteuse, et n’est plus qu’un petit zigzag, que l’on devine au loin entaillant le flanc montagneux.

Ça monte sec. La piste est ravinée par les torrents d’eau qui doivent dégringoler du sommet, les jours de pluie.

Et ça descend sec aussiiiiii. Je filme quelques passages un peu techniques pour en profiter plus tard, sur l’écran de la télé du salon…un jour quand on sera rentré. Je suis terrifiée et ça me gâche un peu le plaisir malgré le panorama exceptionnel. Nous sommes passés de l’autre côté de la montagne !... « Mais elles sont oooooù les piscines ? ». La route me parait interminable. Et enfin nous arrivons.
Lieu magique auquel on accède à pied par un sentier empierré, bordé de cactus. On débouche sur une corniche découpée en cascades de concrétions calcaires d’où les eaux turquoise se jettent dans des bassins à débordement. On a le souffle coupé de tant de beauté naturelle.

Dommage que le site ne soit pas protégé, les fragiles concrétions aquatiques sont piétinées, les gens se baignent, et plusieurs bassins sont déjà asséchés. Il y a des canettes et des détritus ça et là. Je ne donne pas cher de ce lieu unique si rien n’est rapidement fait pour le préserver.
La suite n'était pas mal non plus, je ne sais pas comment on a fait, mais on s'est retrouvé sur une route en construction sans le savoir. Il n’y a aucun panneau pour indiquer les directions, et on a du faire plusieurs fois demi tour.
Les parois de la route, creusée à flanc de montagne, s'effondrent au fur et à mesure de l’avancement des travaux.

Après avoir découvert la téquila, nous sommes maintenant à Matatlan, capitale mondiale du mezcal, à une soixantaine de kilomètres d’Oaxaca. Le mezcal est un alcool typique de la région. Il y a des centaines de panneaux qui proposent visites et dégustation. Voilà ce que j’ai lu sur sa méthode de fabrication.
Le cœur de l'agave peut peser 30 à 60 kg. Traditionnellement, il est tout d'abord cuit dans une palenque. Il s'agit de fosses coniques à ciel ouvert de 2 à 3 m de diamètre dont les parois sont faites en pierre, que l’on voit dans les cours des fermes.

L'ensemble est couvert de feuilles de palme, de terre et de pierre pour une cuisson à l'étouffée. Celle-ci dure entre 24 et 50 heures à environ 50 degrés.

Au cours de ce processus, les amidons se transforment en sucre. Avec ce mode de cuisson, l’agave s'imprègne aussi de la saveur de la terre et de la fumée.

Après la cuisson, on laisse refroidir pendant une semaine environ, puis le cœur est moulu pour extraire la pulpe par une roue de pierre tournant dans un pressoir.

On obtient de la mélasse  qui est mélangée à un peu d'eau et on la laisse fermenter dans une grande cuve pendant une à quatre semaines. Le jus fermenté est ensuite distillé plusieurs fois dans un alambic pour arriver à un alcool de 40 à 55 degrés.

Le même agave est utilisé pour le mezcal et la téquila, mais la méthode de production du mezcal est beaucoup plus « rustique » et artisanale que celle de la téquila. Il y en a qui dise que c’est un peu comme si on comparait un whisky pur malt et un alcool de contrebande. Il faudra goûter ça un de ces quatre.
La route file entre les cultures d'agaves et des lopins de maïs et s’élève insensiblement jusqu’à 2600m d'altitude. Maintenant ce sont des champs de cactus, de plus de 10m de hauteur qui bordent les routes.

Escale à Tehuantepec, juste pour la nuit dans un charmant hostal familial. Tellement familial, que nous dormons dans la chambre du fils de la maison, il a changé les draps, mais laissé ses photos personnelles sur la table de nuit, et sa brosse à dents dans le verre sur le rebord du lavabo. C’est folklorique, mais très sympa. En montant on passe devant la cuisine, où sont préparés les plats servis au restaurant. « Hum ça à l’air bon ! »

Le réveil est un peu matinal car les pétaradants « bidules » locaux, entrent en action dès les premiers rayons de soleil. Ceux-là sont un peu différents. A l’avant, ils ont une fourche de moto carénée, et à l’arrière, une sorte de chariot plat entouré de barres de fer, posé sur un essieu, les gens y sont debout. Comble du confort, certains sont équipés de deux bancs qui se font face. C’est le seul moyen de transport pour la plupart des citadins.

De nouveau, nous changeons d’état. La route est belle, à travers les montagnes du Chiapas.

Pour déjeuner, à Cintalapa, on se gare devant un petit restau de rue tenu par des femmes. On prend place sur les sempiternelles chaises et tables rouge siglées d’une célèbre marque de soda. A croire que tout le Mexique est sponsorisé par les bulles.  Une femme, sourire aux lèvres nous annonce le menu à toute allure. On n’a rien compris  madame ! Du coup on s'approche des marmites. La première contient des frijoles (haricots noirs épicés) ok, ça on connait, et c’est bon. Sous le second couvercle, une soupe dans laquelle nagent des pattes de poulets. «  Non merci ». Une autre femme, munie d’une  grosse pierre, attendrit vigoureusement de fines tranches de viande rouge qu’elle fait ensuite griller sur une plaque brûlante de fonte noircie. «  Ok si c’est bien cuit, on ne craint rien, goûtons-y ». 
Le plat arrive agrémenté de tomates, de poivrons en rondelles qu’on arrose copieusement de sauce salsa et du jus de ces savoureux minis citrons vert à disposition sur toutes les tables. Une assiette de galettes de maïs toutes chaudes complète le repas. Un vrai régal ! Comme quoi, il ne faut jamais avoir d’apriori.

Pour immortaliser ce pantagruélique déjeuner, je leur demande si je peux les filmer au milieu de leurs gamelles.

Ça les fait mourir de rire !                                                                                                                          
Du coup on devient super copines, mais c'est avec Laurent et la moto, qu'elles veulent être photographiées.

Rosa Linda, la seule en pantalon, s'enhardit et escalade la moto encouragée par ses copines hilares. Puis, mains sur les hanches, elles prennent la pose fièrement pour une photo souvenir. Nous leur demandons une adresse afin de pouvoir leur envoyer. Ce que nous ferons un peu plus tard de San Christobal de Las Casas. Je me prends à rêver qu’elles les ont punaisé sur le mur, en mémoire de ce petit moment de connivence.

Laurent a programmé deux nuits à Tuxla, il fait super chaud et humide. La ville est bruyante et toutes les rues du centre ville sont en travaux et impraticables. Le système d’évacuation des eaux et le réseau du gaz sont en réfections.

Nous voulons faire la balade en lancheria (bateau) dans le Canyon du Sumidero, classé Parc National.
Nous attendons notre tour pour monter dans le bateau. Un couple au look improbable monte à bord. Lui, une version miniature d’Indiana Jones, mais en short et muscles hypertrophiés, suivant de près sa femme, blonde, chapeau de paille, santiag et micro short échancré en satin jaune, couvée par plusieurs paires d’yeux concupiscents. «  Noooon je ne suis pas jalouse » !
La barque rejoint l’entrée du canyon à vive allure.

On se tord le cou pour regarder les falaises qui nous surplombent d’environ 1000m. Le guide qui conduit également la barque à moteur nous explique les particularités de cet endroit magnifique. Ici, les anfractuosités de la roche rappellent les traits d’un visage. Là une chute d’eau vertigineuse tombe en cascade et rebondi sur une végétation luxuriante, avant de se précipiter dans la rivière dans un vacarme assourdissant. L’homme avance la barque si près des chutes que nous sommes tout éclaboussés.

A côté d’un pont, plusieurs niveaux de plongeoirs métalliques, pour kamikazes sans doute, car sauter ce n'est pas simple, mais sortir de l'eau doit être encore plus compliqué vu qu’ il y a plein de crocodiles. Malgré leur apparente immobilité, ils sont bien vivants, gueules grandes ouvertes sur les berges.
Et sans qu'on s'y attende, sous le charme du paysage, au détour d'une courbe du fleuve, une déchetterie flottante stagne là, bloquée par les courants. Passée la surprise, le dégout s’installe.
Le guide explique que çà vient des villes environnantes. Il doit faire plusieurs manœuvres pour libérer l'hélice des immondices... L’eau est épaisse. Pourvu qu'on ne tombe pas en panne au milieu de toute cette pourriture ! Des milliers de bouteilles plastiques flottent engluées dans ce cloaque nauséabond. L'horreur !

Les seuls à y trouver leur compte, sont des vautours, qui attendent patiemment sur un tronc mort, quelque chose à se mettre dans le bec.
A la sortie du Canyon, j’adresse une prière muette à Notre Dame de Guadalupe. Sa statue trône au fond d’une petite grotte, uniquement accessible par une échelle, « priez pour eux !».

C'est rien de dire que ça nous a gâché le plaisir.
Depuis notre arrivée au Mexique, on aime vraiment ce pays et les gens, mais il y a un truc qui nous choque beaucoup, c'est le peu de respect qu’ils ont pour leur environnement. 
Partout, des détritus jonchent les rues, les rivières et le long des routes, jusque dans les campagnes les plus reculées. Le traitement des déchets est quasi inexistant. Très peu de poubelles à disposition et le ramassage est aléatoire. Les immondices sont enterrées ou brulées à ciel ouvert, ou bien déversées à la sortie des villages sur les bas côtés des routes. 
Y a du boulot !!! Vous avez un pays magnifique, par pitié, prenez en soin !
Nous nous  demandons si l’écologie et le respect de l’environnement ne seraient pas essentiellement une préoccupation de pays dits riches.
Voilà c'était notre coup de gueule !
C’est dans cet état d’esprit, qu’en retournant à l’hôtel, Laurent en remontant les files de voitures par la droite  se fait coincer contre une voiture en stationnement. La femme qui nous a percutés  se confond en excuses. Plus de peur que de mal, heureusement.

Mexique Part 2

Chiapas …pis des fois chiapasse  pas


Nous remontons dans les montagnes du Chiapas jusqu’à San Cristobal de las Casas.
Nous sommes maintenant habitués et amoureux des couleurs qui éclatent sur les façades des maisons. Mariages souvent audacieux, qui conviennent parfaitement à l’architecture hispanisante des églises, ocre et brique ou bleue ciel et blanche... « non,non, je ne tourne pas bigote » !
C’est à croire que toutes les villes mexicaines sont construites au pied d’une colline. Ici aussi,  il y a des centaines de marches à grimper pour atteindre le Cerro de la Cruz et embrasser d’un regard la cité à nos pieds.

Les jours de marché, les terrasses de bar bruissent des bavardages des hommes. Un cireur de chaussure ronfle,  le menton dans la main, endormi sur sa chaise haute...Chut !!!
Les étals à même le sol proposent des hamacs multicolores, façon filet  « tissés main » pour une bouchée de pain et plein de merveilles artisanales qu'à mon grand désespoir je ne pourrai pas rapporter dans mes petits bagages. Il y a même  des petites poupées de chiffon à l'effigie des hommes du commandant Marcos. Sombres souvenirs d'une époque troublée dans les années 90, ou le Chiapas se soulevait contre l'autorité fédérale, pour faire valoir les droits des indigènes. Inutile de préciser que la révolte a été durement réprimée.

Nous sommes surtout tombés sous le charme des femmes du Chiapas, de leur regard fier, leur vie qu’on imagine difficile et leurs costumes traditionnels.

On retrouve Sandrine et Antoine arrivés du jour pour dîner dans un petit restaurant de rue. Les tacos sont à cinq pesos (30 cts). On flâne en ville devant  les façades illuminées, car nous sommes toujours en périodes de fête nationale.
Nous leurs faisons nos adieux car ils retournent à Mexico prendre un avion pour le Pérou. Maintenant, si on se revoit, ce sera en France. Bonne route à vous les amis.

Nous nous dirigeons vers Palenque, autre site archéologique réputé de la civilisation Maya. Environ 230 kms, étape facile, donc départ 10h du matin, cool.
Ca commençait bien !
La route traverse des petits villages typiques, les femmes vaquent à leurs occupations de tissage, leur petit enfant endormi sur leur dos.

Il fait beau... 
Dès l'entrée dans le bourg d'Ocosingo, on a senti qu'il se passait un truc. Une file ininterrompue de voitures sur trois kilomètres qu'on remonte, qu'on remonte, jusqu'à ce que nous aussi on s'arrête. 
La route est barrée par des manifestants. En place depuis le matin, ils brandissent des banderoles et hurlent des slogans dans un mégaphone. Ils sont super motivés et déterminés à ne laisser passer personne, pas même des gringos en voyage. N’écoutant que mon courage, je me lance dans la mêlée en me frayant un chemin jusqu’au leader debout sur une caisse en bois, avec mes trois mots d'espagnol, je tente une négociation...sans succès !

Stoppés eux aussi dans leur élan, Joël, un motard néo-zélandais sur son 650 DR et Luis, mexicain en BMW 650, s'en revenant de Colombie, attendent là depuis plus d’une heure.
Il est midi passé. La route est fermée depuis le matin, et la dernière fois que ça s’est produit, ça a duré trois jours.
On étudie la carte sous les regards amusés des conducteurs descendus de leurs véhicules. C’est même carrément l’attroupement. Trois grosses motos d’un coup, « z’ont jamais vu ça ! »
Les femmes du village, saisissent cette opportunité  et proposent aux automobilistes bloqués, des plats cuisinés maison, qu’elles promènent dans une grande panière posée sur leur tête.

Un camionneur et ses ouvriers nous proposent de les suivre à travers la montagne, par des chemins, afin de contourner le problème et récupérer plus loin la route de Palenque. 
Un gars nous fait un petit plan sur une feuille puisque personne n'a de GPS et nous assure qu’en moto ça passe… « Si, si, bueno con la motocycletta, no problemo »
« OK señor, on y va ! »

Nous prenons finalement la route, Joël, luis et nous, précédés du camion rouge.
J’ai juste le temps d’apercevoir un panneau vert nous souhaitant un « feliz viaje » que nous bifurquons sur la gauche pour prendre un chemin escarpé, je réalise vite que ça ne sera pas pour moi, une partie de plaisir.
On traverse des pueblos où des petits enfants curieux nous suivent du regard, ébahis et subjugués. Au loin, des pyramides éboulées sont dévorées par la jungle.

Très vite ça se gâte en attaquant la montagne. On laisse un peu de marge, pour ne pas être dans les gaz d'échappement du camion, et avoir assez de vitesse, pour grimper. La piste s’élève dans un paysage de jungle, palmiers, bananiers, lianes, que j'ai un peu de mal à photographier, tellement je suis secouée.

Et ça monte et ça descend toujours dans les cailloux et les ornières.
La montagne d'un côté et le ravin de l'autre...mais tellement spectaculaire. Laurent assure comme une bête, et la GS accepte les mauvais traitements de la route.

Nous sommes obligés de stopper, pour laisser refroidir le système de freinage du vieux camion et les disques de la moto de Joël  qui s’échauffent, car la descente se fait en 1ère le pied sur le frein tant la piste est pentue et caillouteuse. Rouges et dégoulinants de sueur sous nos blousons de moto, on est heureux de faire une pause. Des chiens viennent nous renifler. On se désaltère avec l’eau un peu tiède de notre bouteille.

Une petite famille d'indiens Tzeltals nous regarde à travers les feuillages. Une mère porte un nouveau né dans les bras. Des petits garçons et des petites filles pieds nus sortant d’une masure en bois et briques de terre séchée, s’approchent de nous timidement. Très vite mes mimiques et mon sourire opèrent, et les fillettes acceptent que Laurent nous prenne en photo. Ensuite je montre l’écran à toute la famille étonnée. C’est là qu’on regrette de ne pas avoir un polaroid.

Je distribue mes échantillons de parfum aux petites filles, et j'entends des cris de joie en repartant.

A plusieurs reprises nous devons nous arrêter et demander notre chemin. Luis est d’un grand secours pour comprendre les explications. Nous sommes dans un véritable dédale de pistes perdus dans la jungle sans aucune indication.
« Dans combien de temps on rejoindra la route de Palenque » ? 
Invariablement la réponse est « une demi-heure ». 
On n’en voit pas le bout. 
Parfois le chemin s'améliore, et nous croisons quelques paysans. 
Des baigneurs surpris nous regardent traverser le gué dans de grandes éclaboussures. Un cavalier stoïque nous croise, en revanche un muletier terrorisé par tous ces « chevaux «  sur sa route se jette avec sa bête dans les hautes herbes.

Et nous suivons toujours notre camion rouge.

Brusquement la route devient quasi impraticable.
Passage de gué, pistes en dévers, rivières boueuses !
«  Ah ben nooon ! Je sens qu'on va encore se torchonner ». Nous sommes trop chargés. Notre vitesse est insuffisante. La roue avant glisse dans une ornière plus profonde que les autres, et la moto se couche à faible allure. Voilà la GS les pattes en l’air. Pas de bobo. On se dégage de dessous la moto et Joël se précipite pour nous aider à la relever après avoir retiré tous les bagages. Rien de cassé, le rétro droit a été sauvé par son double écrou, le protège main est sorti de ses crans, la sacoche droite en alu qui supportait tout le poids est légèrement cabossée. Je me rendrais compte plus tard, à mes dépends qu’elle n’est plus étanche.
Y a juste l’amour propre de Lolo qu'en a pris un coup !

C'est un bon entrainement pour l'Amérique du Sud. 
Ce chemin n'en fini plus, et brusquement, au détour d’un énième virage, on rejoint enfin la route principale. Voilà une aventure dont on se souviendra ! 
Trois heures et demie pour faire cinquante kilomètres. Nous sommes crottés, dégoulinants de sueur mais on a bien rigolé.
Les paysages du Chiapas sont fabuleux on en a prit plein les yeux.

La règle qui veut qu'après chaque moment difficile, une merveille nous attende, se confirme !

Nous arrivons en fin de journée exténués au Mayabell Hôtel, véritable paradis sur terre.
Il est composé de petits bungalows aux toits de palmes, et d'une piscine king-size au beau milieu de la jungle troublée par les cris puissants des singes hurleurs. Ça  glace un peu le sang au début, mais tellement dépaysant !
Nous dînons au restaurant de l’hôtel, dans une ambiance musicale feutrée. En fin de repas, Luis nous propose une petite dégustation comparative de tequila et de mezcal…Comme nous avons du mal à saisir les différences, on est obligé de s’y reprendre à plusieurs fois. Bien déstressée, je pique une cigarette à Luis, alors que j’ai arrêté de fumer il y a huit ans, et l’allume sans vergogne sous le nez de Laurent. « Non mais t’es folle » ?  Je lui déclare, hilare que « maintenant j’en fumerai une à chaque galère, na » !
Nous faisons nos adieux à nos compagnons de route, mais il est probable que nous croisions à nouveau Joël. On s’échange nos adresses mail afin de se donner rendez-vous plus tard.

Il fait chaud et moite, dans notre adorable chambre un gros ventilateur brasse l'air tiède. En pleine nuit, un truc tombe sur le dos de Laurent, rebondi et atterri à côté du lit...Sans mes lunettes, j'ai vu un truc foncé, j’ai cru que c’était un morceau de bois. Au matin, c’est une chauve-souris morte que j’ai trouvé par terre, attaquée par les fourmis. Elle devait être coincée sur l’une des pales du ventilo !

Luis et Joël sont partis à la fraîche.

Maya qu’des temples ici

L'art Maya dans toute sa splendeur s'exprime à Palenque. Les temples restaurés, sont comme posés dans une clairière au milieu de la jungle. On passe de l’un à l’autre par des allées bien entretenues. On escalade certains afin d’avoir une vue d’ensemble sur le site. Quelques vendeurs autorisés, installés à l’ombre des avocatiers, proposent des souvenirs artisanaux. Par pure gourmandise, nous dégustons un avocat, gros comme une noix de coco,  tombé à mes pieds.
Plus loin, les vestiges sont toujours possédés par la végétation luxuriante. Petit à petit, les temples sont restaurés et arrachés à l’emprise de la jungle. Je photographie une salle humide et sombre dans une partie effondrée d’un temple envahis par les lianes. Le flash se déclenche. En vérifiant le cliché, je constate qu’une chauve-souris en plein vol à été surprise par la lumière brutale. Elle à la gueule grande ouverte et on aperçoit des  crocs d’une blancheur incroyable… Si ça se trouve c’était un vampire ! Je cesse instantanément de visiter les coins sombres.

Je pousse Laurent du coude.
_ « Regarde ! Indiana Jones  et sa playmate ».  
Ils sont accompagnés d’un guide et marchent au milieu des ruines. On a tout de suite reconnu ce couple caricatural que nous avions vu au Canyon du Sumidero. Impossible de les rater, monsieur et ses muscles, madame et son micro short jaune, santiags et chapeau de paille pour escalader les marches glissantes des temples.

« Oh je sais, c'est pas bien de se moquer, mais leur accoutrement n'a pas fait rire que moi ! ».
Il faut visiter le musée pour admirer une reconstitution du site et comprendre que ça devait être extraordinairement beau. Les pyramides étaient pour la plupart, recouvertes de stucs peints, et certaines pierres étaient elles aussi sculptées et peintes.  Les plus belles pièces sont conservées à l’abri, même s’il reste quelques vestiges en place sur les façades. La collection d’objets préservés compte également des masques et des idiomes mayas tout en rondeurs ciselés dans la pierre. 

De retour à l'hôtel on profite longuement de la piscine aux dimensions hors normes.
« Dis mon amour, et si on restait quelques jours ici » ?
On passe le reste de la journée à nettoyer la moto, les valises, vérifier les niveaux et la pression des pneus. Nous reprenons la route demain matin. Soudain nous voyons arriver un autre motard, américain cette fois, Glen. Il est prof d’histoire et parle très bien français. Nous passons la soirée ensemble. Et partons à la découverte de la ville. Laurent en garde un souvenir impérissable. Il a englouti au moins douze tacos, les meilleurs qu’il ait mangés depuis l’entrée au Mexique, selon lui. Glen pour faire des économies a accroché son hamac avec moustiquaire sous un palapa (case ouverte au toit de palme). Il s’est fait dévoré par des fourmis rouges et sa jambe est toute boursouflée. Ma trousse à pharmacie va enfin pouvoir servir à quelque chose. Je lui fais avaler un antihistaminique et le badigeonne de crème anti inflammatoire. Bye bye Glen, see you later.

Les gros orages des derniers jours nous dissuadent d'aller à Agua Azul, cascades de piscines naturelles. Azul ça veut dire bleu et avec toute cette boue, ça risque d'être plutôt « Agua caca ». Donc on ne fera pas le détour.
Nous faisons étape à Campeche dans la péninsule du Yucatan, car nous nous dirigeons vers Cancun. 
Un orage nous stoppe net, enfin J'AI fait stopper net l'attelage, à l’abri d’une station service. Il y a cinq centimètres d’eau sur la route. Laurent bouillonne mais je refuse de monter sur la moto. Les camions nous balancent des gerbes d’eaux boueuses, il manque parfois des pans entiers de macadam découpés pour effectuer des travaux sur les canalisations, mais le trou n’a jamais été rebouché et rien ne le signale.

On ne voit rien, je trouve que c’est trop dangereux. Il attend impatiemment que la pluie cesse. 

Visages fermés, nous évitons toute conversation pendant qu’on s’installe dans un hostel face à la cathédrale. Le temps de monter mes sacs, je redescends et trouve mon homme fier comme un paon, entourées de quatre midinettes très entreprenantes. Et vas y que je visite la selle passager... Une par une, elles sont toutes grimpées sur.... la moto pour se faire photographier, avec Laurent qui n’a pas assez de sa bouche pour montrer touts ses dents !
La soupe à la grimace continue, chacun campé sur ses positions. Et pour la première fois nous partons dîner chacun de notre côté !
Les tensions un peu apaisées après une explication, nous consacrons notre journée du lendemain à la visite de la ville et de ces façades colorées fraîchement repeintes. Il y a de très belles fresques murales au symbole de paix, sur les pignons aveugles des immeubles. En parallèle, des tags dénoncent les violentes répressions militaires.
Quand on se balade en ville, gare à la chute, mieux vaut toujours avoir un œil qui traine sur le trottoir. Il est fréquent que les plaques d’égout soient cassées, quand elles n’ont pas complètement disparu ! C’est également  le cas sur la route, ce qui est une excellente raison pour ne pas rouler en moto de nuit.

La musique et la danse ont une place importante dans la vie des mexicains, la fête n'est jamais très loin. Les fenêtres de l’hostel sont grandes ouvertes sur la place où danses et chants vont occuper une partie de la nuit. Campeche vit un évènement capital. Les reliques du pape Jean Paul II voyagent dans tout le Mexique et ce soir, elles sont exposées dans la cathédrale. Soutenus par leur grande ferveur catholique ils vont patienter debout des heures et même une partie de la nuit pour les approcher et s’y recueillir quelques secondes.
Nous quittons la province de Campeche pour celle du Yucatan. L'occasion de voir ces ravissantes petites huttes, construites en branches et torchis avec un toit de palme ou recouverte d’une sorte de toile goudronnée.

La plupart sont habitées. C'est un peu spartiate sans électricité et eau courante. Le sol est en terre battue ou pour les plus fortunés, en ciment. Toute la famille vit là dans une seule pièce. Les hamacs sont accrochés pour la nuit, une table et quelques chaises en bois  complètent le mobilier.
J'ai craqué sur les huttes !
J'ai craqué aussi sur les vaches...Je les photographies, car elles ne ressemblent pas du tout aux nôtres. On dirait des vaches sacrées indoues, avec une bosse sur le dos, des grandes oreilles pendantes et un regard triste en amande avec de longs cils.
_« Bébé, arrête toi, il y a une tortue sur la route ». Une jolie petite tortue terrestre en vadrouille. Je l’aide à traverser et m’assure qu’elle ne fait pas demi-tour.
Il a des tas d’« O.R.N.I. » sur la route. Des « objets roulants non identifiés »

Il faut préciser, que contrairement à chez nous où la consommation à outrance est la règle, ici au Mexique, c'est tout le contraire ! Tout véhicule à moteur est, réparé, recyclé, transformé, bidouillé, pour tenir le plus longtemps possible. Lorsque l'on jette, c'est que vraiment, mais alors vraiment, ça ne peut plus servir à personne !
 
Le ciel bien lavé après un gros orage, une jolie lumière illumine Chichen Itza.
On se trouve un hôtel avec piscine à quelques kilomètres des ruines.

Perle de la civilisation Maya, Chichen Itza était probablement le plus important site religieux du Yucatan.
Il se divise en deux secteurs, 
Le Secteur Nord, est le plus intéressant. La principale pyramide surnommée « El Castillo », est célèbre pour l'ondulation du « Serpent à Plume », Kukulkan. Depuis 2007, il n'est plus possible de monter au sommet, pour la préserver et surtout éviter les chutes mortelles. L'ondulation ne se produit qu’aux équinoxes de printemps et d'automne. L'orientation de la pyramide est très précise car les Mayas étaient des experts en astro-architecture. C'est donc l’ombre projetée d'un angle de la pyramide sur la montée des marches qui provoque le phénomène d'ondulation. Ce n’est pas très facile à expliquer !

Il y aussi, l'observatoire, ou « Caracol » d’où les mayas observaient la courses des étoiles ; Le Cénote sacré, un puits naturel de 20 m de profondeur sur 60 m de circonférence, au fond duquel ont été retrouvé de nombreux objets en jade, et des ossements... les Mayas étant réputés pour leurs rites avec sacrifices humains.
Le Temple des Guerriers est très bien conservé, avec ses colonnes de pierres qui devaient supporter un toit aujourd’hui disparu. Le groupe des milles colonnes, toutes sculptées. Le temple du Jaguar et celui du Jeu de Balle tristement célèbre, mieux valait être un mauvais joueur, sous peine d'y perdre sa tête. Le capitaine de l'équipe perdante tranchait la tête de celui de l'équipe gagnante...C'était, parait- il un grand honneur !

Le Tzompantli, est une plateforme où les squelettes de centaines d’ennemis étaient exhibés et dont les bas reliefs représentent des têtes de mort. Décidément, les mayas étaient des gens charmants !
Certains éléments des édifices sont très bien conservés. Il faut imaginer que tout était peint de couleurs vives. Partout sur le site, un peu trop présents peut être, des vendeurs de souvenirs. Mais c’est un artisanat local, pas encore pollué par les chinoiseries.

En réalité, pour moi, les vraies stars du site, c’était les iguanes. Énormes, immobiles, surgissant au milieu des pierres, ils nous scrutaient de leurs petits yeux noirs et froids, témoins, j’en suis sûre de cette lointaine époque.

La beauté de Chichen Itza repose aujourd'hui sur l'accord parfait du monde minéral, végétal et animal.
Selon certaines interprétations du calendrier Maya, la fin du monde serai prévue pour le 21 décembre 2012. Des hôtels affichent déjà complet. On se demande d’ailleurs bien pourquoi prendre une chambre d'hôtel ...avant de mourir !

Akumal au ventre akumal aux fesses

Direction Cancun, on sait bien qu'il n'y a là bas que de grands hôtels, mais on veut voir par nous-mêmes ! 
De plus, Laurent, à repéré un clou dans son pneu arrière tout neuf. Et vu qu’on roule avec depuis un bon moment, Lolo préfère le retirer et mettre une mèche, à l’aide du kit de secours, bien installé devant un garage moto...Au cas où !
Effectivement, en retirant le clou avec une pince, on entend un gros pschitt...

Sur la notice du kit anti-crevaison, il est précisé qu’il faut tout d’abord agrandir le trou avec le tourillon fourni.

« Moi, ce que j'en dis, c'est qu'on va bousiller le pneu.  Mais bon, j’dis çà, j’dis rien». 
Après il faut enduire la mèche avec une pâte ciment bleu.

Coincer la mèche dans l'encoche du tourillon, et tenter de faire entrer ce gros machin, dans un tout petit trou...
Eh ben on n’a pas réussi.
Pourtant c'est un kit BMW, on a lu trois fois la notice, ça s'est fini que le type du garage nous a démonté la roue et lui a collé une vraie mèche et basta ! Il devait bien rigoler dans son tee-shirt plein de graisse. Il s’est fait plaisir en nous faire payer le prix fort.

On zappe Cancun et son enfilade de complexes hôteliers car depuis le matin je me sens bizarre. J’ai super mal au ventre mais les filles ont souvent mal au ventre ! Ça n'a fait qu'empirer au cours de la journée.
Est ce que c'est la noix de coco, épluchée à l'hôtel la veille ? Le poulet frit du restaurant de rue que j'ai dévoré hier soir avec appétit ? Ou le Mac Do de Cancun de midi ? Je n’en sais rien. Mais en arrivant à Playa Del Carmen, Laurent gare la moto pour prospecter les hôtels. J’ai tellement la tête qui tourne que je glisse de la moto plutôt que j’en descends. Un français qui passe par là, m’évite de m’affaler sur le trottoir. Ma vision devient floue, j’ai du mal à parler. Ma mâchoire se tord, je bafouille. Mes mains sont crispées, mais mon esprit est clair et je me demande ce qui m’arrive. Une voiture de police qui patrouille, s’arrête et appelle une ambulance. Laurent revient et me trouve allongée sur le trottoir au milieu d’un attroupement de curieux. Quelques minutes plus tard, toutes sirènes hurlantes, arrive une ambulance. Des hommes en blanc m’embarquent sur un brancard, et un infirmier tente de me placer une perfusion dans la main. Je me débats. Par la vitre, j’aperçois Laurent à la poursuite de l’ambulance qui file aux Urgences. Je pleure comme une petite fille complètement paniquée. Après quelques examens, le passage d’un gastroentérologue qui parle un peu anglais, et l’accord de prise en charge de mon assurance, je signe une décharge pour sortir dans la nuit. Intoxication alimentaire, gastro-entérite, déshydratation, ça met un peu à plat.

Autant dire qu'on a passé une bonne soirée ! Casque bas, mon amoureux d'avoir tenu bon au milieu de cette tempête de tuyauterie.
Mais comme toujours, après une galère, il y a toujours un petit paradis qui pointe son cocotier. Mais cette fois je n’ai pas fumé de cigarette !
Laurent se rappelle qu’il a la carte de visite de Joe. Le monsieur que nous avions rencontré à Juneau en Alaska au mois de juin. Il nous avait proposé son « petit condo » à Akumal au Mexique.
Playa del Carmen n’est qu’à trente kilomètres de là.
Au matin de cette nuit mouvementée, Laurent me laisse me reposer à l'hôtel, et part vérifier que le sésame de Joe fonctionne.
Le bruit de la porte de la chambre me tire du sommeil, Laurent me dit : « Allez viens, habille-toi, j't’emmène au paradis ». 
« Las Casitas » à Akumal.
Ça doit commencer à saturer à Cancun, question hôtel, car l'exploitation du littoral s'étend petit à petit tout le long de la côte.
Encore un peu flageolante sur les jambes, je me laisse conduire.
« Pince moi je rêve ! » 
Joe est en réalité, le propriétaire de tout un complexe hôtelier de luxe. « Le petit condo » est un bungalow duplex. Au rez-de-chaussée, une vaste cuisine américaine, ouvre sur un salon joliment décoré. Une baie vitrée donne sur une terrasse couverte et un jardin fleuri d’hibiscus. Quelques marches descendent sur une plage privée plantée de parasols blancs comme le sable. Quelques petits bateaux à moteurs sont à l’ancre balancés doucement par la houle.

À l'étage deux salles de bains et deux chambres décorées de poissons multicolores accrochés au mur. Nous nous installons dans celle dont la terrasse donne sur la mer. La vue est imprenable, et on reste sans voix.

Nous profitons seuls de ce paradis, la résidence est déserte à cette période de l’année.
Laurent m’explique que Joe avait bien prévenu de notre arrivée. Le réceptionniste se souvenait d’un mail de son patron reçu en juin, lui annonçant la venue probable en octobre d’un couple de motards français.

Je feuillette la  brochure proposant plusieurs services disponibles dans la résidence, et tombe sur le  prix journalier de notre « petit condo » $450  la nuit ! Nous ne pourrons jamais remercier Joe pour ce cadeau.
Franchement  ça tombe à pic, vu le rangement qu'il y a à faire dans mon abdomen !
Nous savourons chaque instant de cette luxueuse parenthèse.
La frénésie des temples nous reprend.
Nous visitons Tulum, cité Maya fondée, semble t il, vers 564, et encore très active au XIVème siècle.

C'était une forteresse comme en témoignent les hauts murs de pierres qui l'entourent.

Idéalement située sur les routes commerciales maritimes de la région, elle prospéra jusqu'à la conquête espagnole et fut abandonnée au XVIème siècle.
Voilà pour l'histoire. 
J'ai tellement rêvé devant les photos sur internet, que j'ai du mal à réaliser que nous y sommes pour de vrai.

Le site, perché sur une falaise surplombe des eaux turquoise. Idéalement situé sur la « Riviera Maya » il est très  bien entretenu, tourisme oblige. 
Cela ne dissuade pas les tortues luths, espèces en voie de disparition, de venir y pondre leurs œufs, d'ailleurs plusieurs plages sont fermées pour cause de nursering ! Nous n'avons pas boudé notre plaisir malgré la « surpopulation » touristique en profitant de la plage. Ici aussi, les iguanes tiennent compagnie aux vieilles pierres et sont beaucoup moins farouches qu'à Chichen Itza. Ils viennent même se balader sur la plage à l’affût de tout, et prennent la pose avec bonhommie,

J'adoooore les iguanes !
L'endroit ne serait pas si exotique, on pourrait presque se croire à la maison ! Soirée cocooning. Je prépare une ratatouille, une salade de fruits frais, une bouteille de vin rouge et comme on a Internet, nous regardons le JT de Laurence Ferrari en différé.

Les bonnes choses ont toujours une fin, et après cinq jours de farniente on selle la bête, et on reprend la route direction Punta Allen.
« Sais pas pourquoi, j'le sentais pas Punta Allen »!
Il a fallu tout d'abord s'acquitter d'un péage de 50 pesos, vu que ce village de pêcheurs est situé dans une « biosphère ». Un nom bien pompeux qui ne signifie pas grand-chose quand on voit tous ces détritus qui jonchent les plages désertes.

Mais il est surtout au bout d’une piste noyée par les récents orages. C’est bizarre, on avait l'impression de rouler dans du lait !!!  Mais quand le lait tourne à l'aigre, c’est le pilote qui perd l’avant dans la boue, tente de rétablir pour au final se retrouver par terre.

Cette fois je suis très mal tombée et je souffre terriblement du coccyx ! Je me demande bien dans quel état je vais rentrer ? 
Allez zou, demi-tour, Punta Allen on regardera les photos sur Internet.
Le paysage nous fait vite oublier les dures lois de la « pesanteur ».

On pose nos valises...sales pour deux nuits dans l'hostal d'Alain, canadien marié à une mexicaine, installé à Bacalar depuis quelques années. Il l’a appelé la « Posada de la Nueva Esperanza ». Nous paressons sous le préau dans de vastes hamacs en toile en lisant les journaux. La police a découvert vingt cinq cadavres alignés le long d’une route menant à Veracruz. Encore un coup des narcos.

Bacalar est sur les bords d’une fabuleuse lagune aux sept couleurs. En fonction des heures de la journée, les teintes varient. Les berges sont assez vaseuses mais une plage y a été aménagée, l’accès en est payant. Les familles mexicaines sont nombreuses à venir y passer le dimanche pour pique-niquer et se baigner. On se trouve bien palots en maillots à côté d’eux, mais il fait si chaud… 

Alain le propriétaire nous accompagne en voiture près d'un magnifique cénote. Ce trou d'eau alimenté par une rivière souterraine, était un site sacré dans la culture maya. Aujourd’hui il y a un restaurant bar dont la terrasse surplombe ses eaux  turquoise. On sirote un verre en regardant les jeunes gens plonger, tête la première, dans les profondeurs insondables.

Notre aventure mexicaine touche à sa fin, et ce ne sont pas les mauvais titres des journaux qui doivent dissuader quiconque d'y voyager. 

Nous ne savons pas ce qui nous attend en Amérique centrale et Latine, une chose est sûre on a ADORÉ le Mexique, les mexicains, et la cuisine. On s'était même habitué aux milliers de « topès ».

Demain, la dernière étape avant le Belize, c’est Chetumal qui se prononce « Chétoumal » !
Mais pas du tout ! 
Pour moi « chétoubien, réfléchi. Ch’achète un chihuahua, un petit hôtel pour voyageurs. Ch’apprends à ma mère à grimper dans un hamac, ben oui, che ne la laisserai pas toute cheule en Franche et ch'vais revenir m'inchtaller ichi ».

Nous avons une pensée émue pour Federico, Francisco, Hugo, Robert, Joe, et ceux et celles qui ont croisé notre route pendant ces cinq semaines formidables.
VIVA MEXICO.

BELIZE

Avant la préparation du voyage, je n'avais jamais entendu parler du Belize, et je suis sûre de n'être pas la seule !
Le Belize est un tout petit pays tropical, d'Amérique Centrale de 314 000 habitants. Situé au sud du Mexique et à l'est du Guatemala, sa population est multiraciale, 50% d'ascendance maya et européenne, 25% africaine et créole et 6% d'afro amérindiens, les Garifuna.
La plupart des commerces alimentaires sont tenus par des asiatiques ou des indiens (d'Inde). L'anglais, est la langue officielle comme dans tous les pays du Commonwealth, mais beaucoup parlent aussi l'espagnol et le créole. 
On aurait pu zapper. Mais attirés par le charme paradisiaque de l’île de Caye Caulker, on a décidé d'y séjourner quelques jours.
Le passage de la frontière Mexique/Belize se passe sans problème.
Paysage de jungle, palmiers, cocotiers,  maisons en bois peintes couleur pastel souvent construites sur pilotis, ambiance Caraïbes.

On se trouve un hostal à Belize City. Un genre de maison coloniale, protégée comme un coffre-fort ! Hautes grilles hérissées de pointes acérées, surmontées de fils de fer barbelés pour rajouter un peu de piquant à la sécurité, et porte cadenassée en permanence.

Ça ne nous empêchera pas de nous faire dévaliser !
Les rues de Belize City, sont sales, les maisons délabrées ou squattées. C'est la cour des miracles.

On est sans cesse apostrophé, suivi par des regards inamicaux. De véritable épaves humaines nous réclament de l'argent avec insistance, et pour la première fois, nous nous sentons comme deux blancs qui se baladent avec un gros « $ » tatoué sur le front. On ne se sent pas très à l’aise, et lorsqu’il s’agit de retirer de l’argent au distributeur, j’en mène pas large.
La population est plutôt afro-caraïbes. Un nombre impressionnant de types hagards errent dans les rues sous l'emprise de l’alcool, de drogues, ou des deux. Parfois ils nous en proposent dans un souffle en nous frôlant. J’en  ai le poil qui se hérisse ! Je déteste être là, et je sens que Laurent est sur ses gardes. La nuit tombe vite, nous cherchons un endroit pour diner, rien ne nous tente. Les rues sont désertes, sales inhospitalières. Quel contraste avec le Mexique. On se rabat sur une épicerie pour s’acheter un paquet de chips et des yaourts avant de regagner notre minuscule chambrette qu’un gros ventilateur bruyant à bien du mal à rafraîchir.
Le lendemain matin, il fait un temps magnifique et nous allons passer la journée sur l'île de Caye Caulker, à 45 minutes de Belize City. Image d’Épinal du paradis terrestre. Plages de sable blanc plantées de cocotiers, où des fauteuils en teck invitent à la rêverie. Un hamac nous tend sa toile, tout au bout d’un ponton de bois jeté sur un lagon transparent. Et à perte de vue la mer des Caraïbes.

Il n’y a aucun véhicule à moteur, seulement des vélos, et des voiturettes électriques qui servent de taxi.

On se promène dans les rues sablonneuses bordées de bars et de petits hôtels.

Elles sont désertes en cette période creuse de l’année mais jonchées de capsules de bière et de verre brisé, vestiges de mémorables soirées de fiestas.

On se baigne avec des étoiles de mer géantes et des petits poissons multicolores peu farouches.

Un pélican immobile s'entraîne pour les poteaux de Koh Lantah...

Des oiseaux perchés sur les restes d’un vieux ponton écroulé, attendent un hypothétique retour de pêche.

Il faut quitter ce petit paradis.
On croyait la moto bien à l’abri dans la cour de l’hôtel. Mais le matin de notre départ, nous découvrons que ma valise et le top case ont été dévalisés car ils n’étaient pas verrouillés. On a payé cher notre négligence. Bilan du vol, mon super sac de couchage, un K-way, les jumelles, mon sac à main avec permis de conduire et carte bleue et la trousse à outils. Le réceptionniste fait mine de ne rien comprendre alors que Laurent parle trèèès bien anglais, la moto est garée devant sa fenêtre  et il n’a rien entendu…Bizarre. Trois filles à qui on ne demandait rien, s’empressent de nous dire qu’il n’y a rien à nous dans leurs gros sacs à dos et quittent l’hôtel précipitamment ?! Du coup, en y réfléchissant ça les rend suspectes. Je me lance à leur poursuite et les retrouve sur l’embarcadère qui les emmène à Caye Caulker. Je leur fait un tel sketch, qu’elles finissent par ouvrir leurs sacs, une chose est sûre, mon duvet n’y était pas, pour le reste…
Je reviens au pas de course à l’hôtel. Je suis en nage, mon pantalon de moto s’est transformé en sudisette, je suis dans un état de nerfs incroyable. On renonce à faire une déclaration de vol, car nous ne récupérerons rien et demain nous quittons le pays. On tente de négocier la gratuité de la chambre en dédommagement  mais l’hôtelier refuse. On n’a pas de moyen de pression et on ne saura jamais si le voleur venait de l’extérieur ou de l’intérieur.
Dégoutés, en colère, on trace jusqu'à San Ignacio, à la frontière du Guatemala. 
Nous y retrouvons avec plaisir, Joël et son Suzuki 650 DR, notre compagnon de route dans les montagnes du Chiapas.

Echaudés par le vol de Belize City, Kenny, le sympathique propriétaire de notre hostel, nous propose de sécuriser les motos en les rentrant dans la petite boutique d'artisanat située au rez-de-chaussée et tenue par une de ses copines.

L’hostel est vieux, construit en planches, tout de guingois. Les lits ne sont que des planches de bois recouvertes d’un matelas plat comme une crêpe, et je préfère retirer mes lunettes pour ne pas voir les taches. J’utilise en apnée les sanitaires dont la propreté est plus que douteuse. Les clients ressemblent plus à des dealers et des prostituées qu’à des touristes mais il n'est pas cher. Kenny a entreprit quelques travaux de rénovation et en ce moment, il repeint la terrasse de sont petit établissement. Mais toute la soirée, devant son auditoire, bière après rhum, le sex-symbol au sourire édenté, a raconté avec humour, ses nuits « hot » avec ses nombreuses conquêtes qu'il visite presque chaque nuit, quand ce n’est pas deux ou trois la même nuit… Quelle santé ! Les garçons sont ébahis, moi je me demande s’il ne se vante pas un peu.
Et pendant ce temps là, son pinceau sèche dans la peinture...
J'ai laissé les garçons ricasser ensemble avec leurs verres de rhum et je suis allée me coucher sur ma paillasse, bercée par la musique de la star locale Bob Marley et ses Wailers. Yeah man !

Faut dire que question rasta man, il y en avait un qui m’a bien impressionnée le lendemain matin au petit déjeuner. Il nous a expliqué qu'il avait arrêté de se couper les cheveux en 1991...d'ou le gros chignon en paquet sur sa tête. Détachées, ses dread-locks trainent par terre et il ne les lave que les jours de pluie ! D’un œil soupçonneux, je le regarde se gratter la tête avec son ongle de cinq centimètres. Il veut que je lui donne de l’argent en échange d’une photo. « Non mais ça va pas la tête, non ! ».
Nous passons enfin au Guatemala, Joël sera avec nous, ce sera plus facile d'être à plusieurs...pour surveiller les motos.

Amérique centrale

GUATEMALA, témoins de Jova.

Aucun problème au passage de la frontière avec le Guatemala.

Je veille sur les motos pendant que les garçons remplissent les formalités d'immigration. Je suis abordée par un couple de français, voyageant avec un guide dans un gros 4X4. Leur coffre est rempli de valises. Ils sont très chics dans leurs habits de brousse. La femme me regarde avec les yeux ronds de surprise quand je lui raconte ma garde robe et que je lui dis crânement que, non le confort ne me manque pas tant que j’ai de l’eau, même froide, pour me laver. ! Sympa, elle me donne son flacon de Synthol quand je lui parle de ma récente chute et de mes douleurs.

Tous les papiers sont en règle et Laurent avait pensé à faire plusieurs photocopies.
Je me souviens d’un copain espagnol qui me faisait rire avec son expression :         «  Aller de Guate mala a guata peor » (traduire, « aller de mal en pis »)... Aujourd'hui je rigole moins, car la réalité  « es peor » !
16 millions d'habitants au Guatemala. La moitié est d'origine Maya, répartis entre vingt trois ethnies, chacune avec sa langue et ses coutumes. 80% des guatémaltèques vivent sous le seuil de pauvreté. 55% des enfants souffrent de malnutrition. Ça calme ! 
Le crime et la corruption qui sévissent à tous les niveaux de l'Etat sont deux plaies que le gouvernement actuel ne sait pas gérer. Le pays est complètement désorganisé. Les gens font face, seuls, à des conditions de vie extrêmement difficiles.
Le temps est incertain...la route aussi, hésitant entre macadam et piste.
Nous allons à Tikal tandis que Joël trace jusqu'à Flores où nous le retrouverons demain soir.
Le site de Tikal  en pleine jungle est la capitale du monde  Maya. Des panneaux  jaunes nous prédisent la rencontre avec de drôles de bêtes, jaguars et serpents. Prudence !

Il est 15h, le site ferme à 17h et comme il faut environ quatre ou cinq heures pour le visiter, on décide d'y aller plutôt le lendemain matin.
Le terrain de camping se résume à une grande pelouse gorgée d’eau et quelques dalles de béton sur lesquelles sont installés des palapas, on y monte la tente à l’abri de la pluie. Le gardien nous autorise à mettre nos affaires au sec dans son bungalow qui ferme à clé.  Un peu plus loin, est stationné un petit 4X4 attelé d’une caravane. Incroyable ! Ce sont des savoyards ! Fabrice et Philippe. Comme nous, ils sont partis de Montréal, ont traversé le Canada jusqu'en Alaska, puis les USA et le Mexique et se dirigent vers Ushuaia.
Ils nous invitent à partager un plat de pâtes à la sauce tomate dans leur mini maison. Il y a de la bière dans le frigo et une bouteille d'alcool d'agave... On s'est marré toute la soirée ! Et il a plu à seau toute la nuit ! 
Au matin, nos nouveaux amis nous proposent un bon café au chaud et au sec dans la caravane. Trop sympa ! Ils reprennent la route, je croise les doigts pour quelle  recroise la nôtre bientôt.
« Buena suerte les garçons ».
Bon ben c'est parti pour patauger toute la matinée dans la jungle, noyée sous un déluge.

Laurent s’est trouvé un poncho en plastique gris métallisé pour remplacer le Kway volé, c'est moche mais c'est mieux que rien.

Le site de Tikal, n'a été découvert qu'en 1948 au cœur d’une jungle inextricable. Certains temples  ne sont restaurés que sur une ou deux faces, car c'est la végétation qui maintient les pierres en place.

Malheureusement, il pleut vraiment fort. Il est périlleux d'escalader les temples, car les hautes marches en pierre sont moussues et glissantes. Je les monte à quatre pattes et les redescends dos à la pente comme les enfants.

Même en grimpant l'un des plus hauts temples qui offre un panorama sur la jungle et tout le site, on ne verra qu'une brume épaisse qui étouffe les cris stridents des oiseaux et des singes hurleurs.

L'appareil photo, déjà bien abimé par deux chutes, la poussière de la route, et l'humidité, ne veut plus rien savoir. L'objectif sort difficilement même en tapant dessus et ne se referme plus...il n'y a pas que moi qui ai besoin d'être réparée.
Le temps ne s’améliore pas. 
Après quatre heures à jouer les grenouilles, à sauter dans les flaques et patauger dans la boue, nous quittons le site et reprenons la route.
Nous rejoignons Joël à Flores comme prévu. On paresse dans un hamac humide sur le toit terrasse abrité de l’hôtel. Les draps qui sèchent sur la corde à linge claquent comme des voiles. Il ne fait pas très chaud. Un journal traine sur une table et attire mon attention. Les gros titres parlent de « Desastre nacional ». Nous sommes mi octobre et Jova, la tempête tropicale se déchaîne sur l'Amérique Centrale depuis quinze jours. C'est la saison des pluies au Guatemala, mais cette année est particulièrement gratinée. Villages dévastés, ponts emportés par les rivières boueuses…Waouh !!! Sur l’une des photos, le pont qu'on doit prendre pour aller au Salvador a disparu, emporté par les flots boueux. Ce qui n’est pas le plus grave, comparé aux milliers de sans-abris et aux centaines de morts.
Les journaux comparent Jova  à Mitch et Stan, en 1998 et 2005, qui avaient également ravagé l'Amérique Centrale. 
Dernière soirée avec Joël qui poursuit sa route et trace le plus rapidement possible pour rejoindre son frère en Bolivie.
Sur la route de Coban, situé dans la région montagneuse de l’Alta Verapaz, on prend la mesure du chaos. Beaucoup d'indiens mayas  vivent dans des cases, au sol en terre battue, avec des murs de planches et un toit de palme, ou bien dans des cabanes en tôle ondulée.

On ne voit plus que des toits. Tout est engloutis. Les voitures sont noyées. Les gens s’organisent  pour survivre. Dans les jardins inondés, ou même dans les fossés sur le bas côté des routes, les femmes en profitent pour faire la lessive. Surréaliste !

Elles étendent ensuite le linge sur les grillages et palissades.

Les petits enfants joyeux se baignent tout nus dans les champs, dans les fossés remplis d'eau ou devant leur maison inondée au milieu de détritus flottants.

Pas d'assurance, très peu d'aide de la part de l'État, qui de son propre aveu, reconnait n'avoir pas les moyens de faire face aux dégâts. Tout est trempé ou emporté par l'eau boueuse, et malgré ces calamités, les habitants restent stoïques, le regard grave, comme tous ceux qui n'ont pas d'autres choix. 
Les femmes et les fillettes toujours tirées à « quatre épingles » avec leurs jupes plissées et leurs jolis caracos brodés, parcourent des kilomètres à pied chaque jour pour se rendre au marché. Elles en reviennent lourdement chargées de victuailles qu’elles portent souvent en équilibre sur la tête.

La vie est rude au Guatemala. Même les enfants bossent dur et très tôt. Nous voyons souvent sur le bord des routes, le père suivi de son garçon, portant sur leurs dos  de très gros sacs de maïs, ou de bois,  maintenus par une sangle posée sur leurs fronts. Ils marchent des heures penchés en avant, courbés sous le poids.

J'ai vu très souvent des gamins d’à peine 6 ans, machette à la main presque aussi grande qu'eux, défricher un lopin de terre. Á cet âge, les nôtres ont encore un petit couteau à bout rond à table. C’est bien sur totalement idiot de comparer, mais ce que nous voyons nous prend les tripes.
Notre « attelage » suscite toujours beaucoup de curiosité. Les visages graves s'éclairent d'un sourire lorsque nous leur faisons un signe de la main. Les hommes nous questionnent à propos de la moto et de la France. Et comme à chaque fois, un peu honteux, on ment sur le prix de la béhème.
Nous n’avions jusqu’à présent jamais vu une telle pauvreté, une telle misère sociale. Evidemment il y a peu de voitures individuelles. Ceux qui en ont les moyens, empruntent un « collectivo », minibus qui arrive souvent bondé, mais dans lequel il faut monter, coûte que coûte, sous peine d'attendre le suivant, pendant des heures. Parfois c’est un pick-up qui sert aussi bien à transporter les animaux et les matériaux que les gens, dans des conditions inimaginables.

Si la condition humaine est catastrophique, celle des animaux est aussi abominable. Chevaux efflanqués, blessures de bâts infectées, chiens galeux et affamés, « au secours Brigitte ! Quitte St Trop, y a du boulot par ici »

Nous devons traverser la rivière à Sayaxche avec un bac. La route s’arrête brutalement et on aperçoit un monticule de terre et de cailloux qui émerge à une vingtaine de mètres du bord. Le bac accoste sur ce confetti. Les camions et collectivos en descendent avec précaution et rejoignent la terre ferme dans de grandes gerbes d’eau. Je préfère monter à l’arrière d’un pick-up pour laisser Laurent effectuer seul la manœuvre. Je le regarde faire avec une pointe d’angoisse. Une fois tous les véhicules à bord, la barge s’éloigne. Le moteur poussif à bien du mal à lutter contre le courant. Il faut toute l’adresse du barreur pour arriver de l’autre côté.

L'état des routes est parfois excellent avec de magnifiques paysages de jungle, et parfois il manque des pans entiers de revêtement, emportés par les pluies diluviennes incessantes. Quand ce n’est pas toute la route qui s’est effondrée.

Il est impossible d’ignorer que l’Amérique Centrale est en pleine période d’élection présidentielle.  Des slogans, de belles promesses, des sourires carnassiers, s’étalent sur les affiches, c’est la course à l’électorat.

J'espère juste que la réfection des routes fait partie de leur programme, car les gens en bavent, trimbalés comme des paquets sur les routes défoncées.

Comme il pleut encore on s'arrête deux nuits à Coban, dans un hostel, « la Casa Acuna ». Notre chambre au rez-de-chaussée sent un peu le moisi, mais la moto dort tranquille devant notre fenêtre.

L'établissement est aussi une pâtisserie réputée et un restaurant gastronomique ouvert sur un patio fleuri. On y prend de somptueux petits déjeuners au milieu des orchidées. 

Il n'y a pas grand chose à faire ni à voir. Sur la place principale, trône un horrible kiosque orange et jaune en béton décati, de grandes trainées noires balafrent la façade blanche de l’église, les rues pavées et glissantes descendent à pic sur le marché. Dans les échoppes sombres et vétustes, on trouve vêtements traditionnels et sportswear, au milieu des cages à poulets et des étalages de fruits et légumes. L’eau sale rigole entre les pavés.
Il est habituel de manger dans la rue. Les gens se retrouvent en famille ou entre amis pour discuter assis sur un banc autour de la place principale. Et plus la soirée avance, plus on voit fleurir les petits étalages des femmes qui vendent ce qu’elles ont cuisiné toute la journée. Il a une longue file d’attente devant des étals. On se dit que s’il y a du monde c’est que c’est bon. Effectivement, nous nous régalons, mais on ne sait pas du tout ce qu’on a mangé. Quelque chose qui ressemblait à du poulet, cuit dans une feuille de bananier.
Nous avons envie de voir à quoi ressemble un site qui concourrait en 2008 pour la qualification de nouvelle « 8ème Merveille du Monde »: Semuc Champey.
Ce sont des cascades, et des piscines naturelles aux eaux couleurs émeraude et turquoise.
Et devinez quoi, la route qui y mène est un enfer. Avec les fortes pluies des dernières semaines, faut être sacrément motivé pour y aller. 
Au début, tout va bien, pour moi. Une superbe route taillée à flanc de montagne, serpente au milieu de la jungle, de champs de maïs, de bananeraies, et de maisonnettes isolées.

Brutalement elle devient une piste qui  descend sur 12 kms, de trous, de boue et de cailloux jusqu'au petit village de Lanquin, au fond d’une vallée perdue entourée de montagnes. 

Il n’y a pas vraiment d’hôtel, juste une pension, ou des gens vivent en permanence.  On s’y installe. La propriétaire nous dit de rentrer la moto dans la cour devant la porte de notre chambre. Un petit garçon joue avec des capsules de bières à même le sol, un autre veut que Laurent le photographie avec ses trois petits chiots. Les toilettes sont un trou nauséabond, sur lequel on rabat un genre de caillebotis lorsqu’on veut prendre une douche. L’eau jaillis d’un tuyau qui pend du plafond…Et malgré tout, je crois que c’est le top du confort dans ce village du bout du monde.
On saute dans un collectivo. Les gens sont entassés sur la plate forme débâchée. Comme nous sommes des gringos, nous avons droit à un traitement de faveur. Le chauffeur nous fait monter à l’avant. Dans le rétroviseur extérieur, j’aperçois des jambes qui pendent dans le vide, des mains crispées sur les barres en fer, et des visages sans expression. La piste qui mène  à Semuc Champey n’est qu’une ornière de terre glaise collante. Le 4X4 lutte pour éviter l’embourbement. On est bringuebalé. Un vieux pont de bois et ferraille tenu par des câbles, enjambe une rivière qui charrie des troncs d’arbres déracinés.

C’est juste dix kilomètres qui en paraissent cent.

Nous finissons à pied sur un sentier en pleine jungle silencieuse, à peine troublée par les cris lointains des singes hurleurs. Nous longeons une rivière tumultueuse. Plus son lit devient étroit, plus elle devient furieuse. Soudain un trou béant dans la roche aspire le plus gros du débit et disparait sous terre pour ressortir 500 mètres plus bas. Mais en surface, son lit s’élargit et c’est une cascade de piscines naturelles aux eaux calmes et turquoise qui invitent à la baignade. Laurent est trop tenté, même s’il fait un poil frais et qu’il commence à pleuvoir. Moi qui ne suis pas très aquatique je l’attends sur un rocher, telle la petite sirène !

Pour le retour, nous préférons voyager à l’arrière du pickup…y a pas de raison !

Le lendemain aux aurores on se refait la route dans l'autre sens, vu qu'il n'y en a qu'une !

Il faut repartir sur Coban, pour prendre la direction d’Antigua, notre étape suivante via Guatemala City.
Mais à 140 kms de la capitale, un embouteillage monstre, qui doit durer depuis un moment, puisque des hommes jouent aux cartes entre deux camions, les femmes du village voisin apportent nourriture et boissons aux otages de la route. Nous remontons la file sur trois kilomètres jusqu'à l'origine du problème.
Et le problème, c’est un « derumbe » ! La montagne minée par les pluies incessantes a dégringolé. Les engins de déblayages sont déjà au travail, car c’est un axe routier important.

Une pelleteuse d'un côté, une chenille de l'autre, attaquent les tonnes de terre et de roches. On s’informe de la possibilité de traverser l’éboulement. Impossible, car au fur et à mesure qu’ils creusent, la montagne s’effondre. En aval, c’est la forêt, ronces et arbres couchés, pas question de passer par là avec notre grosse dondon ! Il est 11h30, le pronostique est la réouverture de la route vers 16h ...Bon ben on va attendre, puisqu'il n'y a pas d'autre voie praticable.
Les collectivos coincés de part et d'autre, s'organisent, et s'échangent  les passagers. Hommes et femmes transportent tous leurs bagages et leurs paquets à travers la forêt ou escaladent le gigantesque éboulement. C’est très dangereux. Le temps passe. Finalement nous décidons de faire demi tour, persuadés que la route ne rouvrira pas avant 18 ou 19h et comme il fait nuit à 17h30, il est  préférable de trouver un hôtel et tenter notre chance le lendemain car il n’est pas question de rouler de nuit.
Il n’y a plus qu'à croiser les doigts pour que le reste de la montagne ne dégringole pas.
Nous avons bien fait, car au petit déjeuner, nous apprenons que la route n'a été rouverte qu'à minuit.
« Allez, on y retourne ...faut que ça passe maintenant ».

L’eau la Terre et le Feu


Il est 9h, les pelleteuses ont bien travaillé, un passage boueux est dégagé et nous roulons sur une file.

L'état des routes est très, très mauvais, aggravé par les éboulements, et les pluies diluviennes, qui font toujours la une des quotidiens.

Nous roulons prudemment. J’observe les éboulis avec anxiété, j’ai peur que la montagne nous tombe dessus. Les journaux relatent tous les jours, de terribles accidents de voitures précipitées dans les ravins par des coulées de boue. On slalome sur la route en évitant  de grosses pierres qui font office de cônes pour signaler les affaissements de chaussée. C’est ainsi que nous arrivons finalement à  Guatemala City. Mais nous ne verrons rien de la capitale réputée très dangereuse. Le taux de criminalité est l’un des plus élevé d’Amérique Centrale. Les gangs enlèvent des gens contre rançon et on ne peut même pas se fier aux policiers qui parfois n’en sont pas.  Nous contournons la capitale en apnée par une sorte de périphérique encombré de vieux tacots pétaradants et des fameux « chicken bus », anciens School bus américains, bien repeints mais mal réglés. A chaque accélération, ils lâchent leurs gaz d’échappement dans un épais nuage noir. Pour perdre le moins de temps possible sur leur trajet,  ils avalent et recrachent les gens presque sans s'arrêter, à grand renfort d'impérieux coups de klaxon.

Nous sommes surpris de voir que les motards, qui pour la plupart sont des motos-taxis, roulent avec un casque et un gilet noir sur lequel le numéro d'immatriculation est écrit en gros et en blanc. Le passager n’est pas obligé d’être casqué, mais deux hommes ne peuvent pas circuler sur la même moto ! Ces mesures ont été prises car de nombreux assassinats et règlements de compte, ont été perpétrés par des hommes en moto.
Pourvu que les policiers ne prennent pas mon appareil photo pour une arme de poing. Je regarde rêveuse les grandes pancartes publicitaires qui vantent la bière nationale « Gallo » dont le Slogan est, « 100% Guate » avec en photo, des jeunes gens branchés, style américain ! Pour le moment, on n’en a pas vu des comme eux !

Je suis impatiente de visiter la perle du Guatemala, Antigua une très belle ville coloniale, d’architecture hispanique, à l’ambiance cosmopolite. Elle est construite au pied de trois volcans, l’Agua, l 'Acatenango et le Volcan Fuego toujours en activité.

L'histoire de cette ville est surprenante. Elle fut la capitale du Guatemala de 1543 à 1776. Détruite presque entièrement par un tremblement de terre en 1773, le gouvernement fut transféré dans l'actuelle ville de Guatemala City. Cela provoqua un mouvement de résistance qui fut stoppé net par une loi qui déclara illégal de vivre à Antigua. 
La ville fut donc abandonnée jusqu'au début du 20ème siècle, ce qui explique qu'aujourd'hui encore, de nombreux monuments, notamment les églises, soient toujours à l'état de ruines.

Depuis elle a été déclarée Monument National en 1944 et classée UNESCO en 1979. 
Aujourd'hui Antigua est une ville très touristique, qui attire les routards dans ses nombreux petits hôtels charmants et bon marché, ses restaurants et ses bars bondés dès que la nuit tombe. Des bâtiments délabrés abritent les chars de la procession de la semaine Sainte. Une fois par an, en avril, Ils défilent dans les rues recouvertes de fresques réalisées en pétales de fleurs.

Nous nous promenons sans but précis. Tout simplement pour nous imprégner de l’ambiance très particulière qui règne ici. Une partie est morte, anéantie il y a près de 300 ans, mais l’autre est pleine de vie. Des fenêtres en encorbellement protégées de jolies grilles en fer ouvragé percent les façades peintes d’ocres et de terre de Sienne de certains hôtels chics.  Au-delà des lourdes grilles, on entrevoit le vestibule richement décoré qui ouvre sur des patios fleuris, qu’on imagine frais et reposants, loin du brouhaha de la ville. Toutes les rues d'Antigua sont entièrement pavées de pierres disjointes, et parfois manquantes. Les vieilles guimbardes sont soumises à rude épreuve. Rouler là dessus fait hurler les suspensions et tordre les carrosseries. Gare à la crevaison, car les espaces entre les pavés sont tellement parsemés de vis et de boulons en tous genres, qu'on pourrait ouvrir une quincaillerie.

Les femmes mayas en costumes colorés nous rappellent que la population indienne est prédominante au Guatemala. Elles sont partout. Marchandes ambulantes, elles portent de lourdes panières remplies de fruits sur leur tête, ou vendent des étoffes. Assises au milieu de leurs jupes, à l’ombre des murs décrépis, elles tissent, tricotent ou bavardent entre elles, un enfant endormi sur le dos.
Des hommes mendient. Certains amputés, montrent leurs moignons aux passants indifférents. Un homme, cul de jatte, installé dans une caisse à roulettes, en plein carrefour, tend sa vieille casquette aux conducteurs pressés.
La présence militaire est bien visible. De gros pick-up kaki, tournent en permanence en ville. Deux hommes debout à l’arrière scrutent les alentours, main sur la mitraillette, tandis que le troisième est à son poste devant la mitrailleuse. On commence à s’habituer à ces manifestations de force. Le problème de l’insécurité est récurrent et ce depuis notre arrivée au Mexique. Même les petites épiceries se protègent. Très souvent c’est à travers des grilles en fer qui séparent les clients du comptoir, que l’on fait ses emplettes.
Le marché, incontournable, est une telle débauche de couleurs et d’odeurs que je pourrais y passer des heures rien que pour le plaisir. Sur un étal qui vend des écharpes de football, et des sweat shirts, il y a cinq vieux combinés téléphoniques posés là. Ils ne sont pas à vendre, mais on peut acheter une conversation. Chez nous ça s’appelle une cabine téléphonique !
On se rend au dépôt de bus à côté du marché. Les « chicken bus » d'Antigua ont un charme fou. Anciens school bus américains, ils sont peints de toutes les couleurs à la manière des bus indous. Chaque conducteur apporte sa touche personnelle. Et ce matin, tel les cornacs avec leurs éléphants, ils procèdent à une toilette minutieuse. Grimpés sur les capots ils astiquent sans faiblir les moindres centimètres de carrosserie et de chrome, en les aspergeant de baquets d’eau. En revanche bien que rutilants, ces bus recyclés, n’en sont pas moins très mal réglés. Fumant et pétaradant ils roulent à tombeaux ouverts emmenant hommes, femmes et enfants vers un avenir incertain. Les gens qui sont très croyants s’en remettent à Dieu. Comme je les comprends ! Entre l'état du véhicule, l'état du conducteur et les tas de trucs sur la chaussée, voyager en bus est une aventure dont on ne sort pas toujours vivant. C’est pour cette raison qu’il y a souvent des stickers à l’effigie de Jésus, collés sur les carrosseries, avec parfois des inscriptions surprenantes, traduite il y en a une qui dit : « Si je ne rentre pas ce soir, ne soit pas triste, c’est que je suis avec Dieu », ça en dit long sur la ferveur religieuse des gens !
« Dit bébé, ça t'embête que j’en colle un sur la bulle de la GS juste au cas où ?!».
Pour passer trois jours à Antigua et explorer les alentours, nous nous sommes installés dans un petit hôtel simple et pas cher. Les chambres, sur deux niveaux, ouvrent sur un jardin intérieur. La moto est une personne à part entière qu’il convient de bien recevoir. Elle est garée entre les tables et les chaises du patio. Je crois bien que si ce n’était pas la nôtre, j’irai dire au réceptionniste qu’il n’est pas très agréable de prendre son petit déjeuner à côté d’une bestiole aussi sale !
Laurent pour le remercier du traitement réservé à sa belle, vole à son secours en lui configurant son ordinateur afin d’avoir un accès internet. Et le garçon tout heureux en a profité toute la nuit pour surfer sur le Web !

On prend la moto pour sortir de la ville et se rendre au pied du Cerro de la Cruz. Après une bonne heure de grimpette par un sentier escarpé, on arrive en soufflant comme des tuberculeux au sommet et profitons d’une superbe vue sur la ville avec en toile de fond le Volcan Agua.

Le lendemain, nous décidons d’aller voir de plus près le volcan Pacaya, à 40 kms d’Antigua. La route est jolie et s’élèvent doucement courbe après courbe. Il fait beau, et malgré la fraicheur du matin, on sent que la journée sera  chaude. Brutalement, une odeur fétide nous rappelle à une dure réalité. Jetés à même les bas côtés sur plusieurs kilomètres, les déchets de la ville, s’entassent et pourrissent. Des bandes de chiens faméliques fouillent les ordures. Le village que nous traversons ensuite n’est qu’une immense déchetterie. Des enfants jouent au milieu des détritus dans l'indifférence générale. La voie principale fait place à une piste jonchée d’immondices. Nous faisons demi-tour, écœurés. Nous irons à Pacaya par la grande route.

Les volcans nous attirent, et l'Amérique Centrale est une vraie poudrière car beaucoup sont en activité.
Le Pacaya est l'un d'entre eux. Il est possible de monter assez haut sur ses pentes de lave. Il a été en éruption de  1998 à ...2010. Un peu long au tirage le pépère !

Les derniers kilomètres avant le départ du chemin de randonnée sont taillés dans la lave. On traverse un petit village et des gamins se lancent à notre poursuite. On comprend vite pourquoi.
A peine garés, et seuls gringos à l’horizon, une nuée de jeunes nous rejoint essoufflés. Très pauvres, ils veulent tous gagner quelques quetzals en nous servant de guide. Un jeune insiste pour je monte sur l’un des chevaux fatigués qui attend en plein soleil. Il doit se dire que je suis bien trop vieille pour faire le chemin à pied !  Tous brandissent des  bâtons de marche qu’ils veulent nous vendre. Ils sont agglutinés autour de nous et crient à qui mieux-mieux pour être choisi. Patiemment nous leurs expliquons que, non, nous ne voulons pas de guide, que nous ne monterons pas non plus à cheval…Mais ils sont tellement insistants que finalement Laurent pousse un coup de gueule et ça les calme. J’achète un bâton qui me sera bien utile mais j’ai du mal à leur faire comprendre que je n’en ai pas besoin de dix. Un homme dans une cabane de planche vend les tickets d’entrée sur le site. Un autre arbore un insigne de guide officiel. Nous n’y couperons pas, et c’est accompagné  du bonhomme que nous grimpons pendant quatre kilomètres jusqu'au point le plus haut autorisé. Au loin, on peut apercevoir un versant de l'Agua, le volcan qui surplombe Antigua.
Il est assez difficile de marcher sur ses pierres de lave noire qui roulent sous les pieds, c’est surement pour cette raison que le jeune et son cheval ont décidé de nous suivre. A plusieurs reprises il me propose de monter dessus. Devant mes refus, de guerre lasse il abandonne, voyant que la « vieille » tient bien debout ! Á peine a-t-il tourné bride que je me casse la figure et me tord un doigt qui enfle immédiatement. C’est pô juste, c’est tout le temps moi qui me fait mal !
Le fameux café du Guatemala est cultivé sur les pentes fertiles des volcans...Maintenant qu'on a vu, on comprend l'importance du commerce équitable.

Plus nous approchons du cratère, plus la maigre végétation disparait.

Partout autour de nous des fumerolles s'échappent des crevasses de lave durcie.

Nous descendons dans une sorte de grotte envahie de vapeur d'eau, le guide explique que, les infiltrations des dernières pluies provoquent le phénomène en entrant en contact avec la lave.
Ça laisse rêveur mon homme qui, pour la première fois, met les pieds dans un hammam et sur un volcan.

Et puis surtout, nous étions seuls dans ce paysage lunaire, aux roches torturées. Le magma refroidi et craquelé ressemble à un gâteau noirci oublié dans le four.

Durant cette marche, mon bâton à la main, je me sentais si bien, au rythme de la nature, calme, en réflexion avec moi-même que j’ai su qu’en rentrant je partirai sur le Chemin de Saint Jacques de Compostelle. Les préparatifs de ma future marche occupent toutes mes pensées pendant la descente.
De retour en ville, je décide de faire quelques emplettes sur le marché. J’ai repéré un joli sac besace en patchwork multicolore. Je vais pour retirer de l’argent au distributeur, mais impossible de mettre la main sur ma carte bleue. Je la cherche partout et soudain je réalise que contrairement à ce que je pensais, elle n’est pas dans le portefeuille de Laurent avec celle du compte joint, mais qu’elle devait être dans ma sacoche volée au Bélize…Il y a dix jours. Un grand vertige me prend, je m’affale sur le lit et à ce moment là, je suis sûre que je n’ai plus un sou sur mon compte. Je supplie Laurent de vérifier sur Internet l’état de mes finances… Ô miracle il ne manque pas un centime et aucun achat suspect n’a été effectué. Je m’empresse de contacter ma banque par mail pour qu’elle fasse opposition. Ça n’a pas été simple, mais on y est arrivé.

Notre prochaine étape est le Lac Atitlan. De nombreux d’éboulements coupent les routes, et notre progression est lente. Et toujours des femmes, des hommes et des enfants qui marchent le long des routes, courbés sous le poids de lourds fagots de bois, de parpaings ou de sacs de maïs. Et toujours ces chiens errants plus morts que vifs et des villages perdus accrochés aux flancs des montagnes.

Les grandes affiches de propagande présidentielle ont disparu, la tendance ici c’est de peindre les rochers aux couleurs des différents partis. La route est bordée de champs de café et d’avocatiers. Je n’en peux plus de la piste interminable et défoncée qui mène au bord du lac…Et au bord de mes limites. Surtout que la route est en cul de sac  et qu’il faudra tout refaire le lendemain. Je pique une crise, descends de la moto et décide de marcher jusqu’au village. Je laisse Laurent tenter de contrôler sa colère qui monte. Et je marche. Au bout d’un quart d’heure, je vois arriver une voiture en face de moi, le gars ralenti, et me regarde éberlué. Faut dire, que tomber sur une fille aux cheveux courts et blancs, en blouson et pantalon de moto avec un casque à la main, au milieu d’un chemin de terre, c’est pas banal. Trois minutes après, Laurent qui m’avait laissé partir devant me rattrape en me disant de remonter en selle illico, si je ne veux pas me faire dépouiller.  Récemment des touristes ont été attaqués sur cette route…Enfin, c’est ce que lui a dit le gars en voiture ! On apprendra plus tard, qu’il est fortement recommandé de se faire escorter par la police sur cette portion de piste… Comme quoi, quand on ne sait pas, ben on ne flippe pas !

Le Lac Atitlan est entouré de volcans, et de villages indiens Zutuhils, d'une ethnie différente de celles que nous avons déjà rencontrées. Les hommes portent un chapeau de paille finement tressée, un bermuda rayé bleu marine et blanc. Certains sont rebrodés, peut être des hommes mariés ?

La montée des eaux du lac a noyé une partie de la ville. Les palmiers ont les pieds dans l’eau, on ne voit plus que les toits de palme des palapas. Les canots à moteur sillonnent toute une partie de la ville au milieu des enfants qui barbotent, le mobilier urbain leur servant de plongeoir improvisé.

Les femmes remontent leurs jupes et participent à une joyeuse séance de lessive collective.

J’ai l’impression que les femmes travaillent beaucoup plus que les hommes. Ce sont elles qui vendent sur le marché, cuisinent sur des réchauds ou des barbecues portables à même le trottoir pendant que les hommes discutent assis sur un banc.
Nous ne croisons aucun étranger. Dans le petit hôtel du centre, il n’y a que nous. La moto est dans l’entrée au pied de l’escalier. Il a fallu mettre une planche pour monter le trottoir et rentrer dans le couloir en une seule fois. Gazzz et chaud devant, ça passe juste. Garer la moto à l’intérieur de l’hôtel n’est jamais un problème et neuf fois sur dix, c’est l’hôtelier qui nous le propose.
Notre chambre donne sur les toits de tôles. Enchevêtrement de courettes en terre battues, et de pauvres maisons en parpaing ou poules et cochons cherchent leur pitance au milieu des épluchures. En toile de fond, un volcan tombe à pic dans les eaux du lac. De la fenêtre j’observe un enfant, grimpé sur le toit de sa maison, qui joue au cerf-volant. Un joli moment d’évasion.

Nous sortons dîner dans un petit restaurant. Pas de façade, un simple store roulant en fer rouillé protège l’établissement la nuit. Sur les marches, une vieille femme est assise au milieu de ses jupes, un gros ballot recouvert d’un tissu bariolé sur les genoux. Elle marmonne en silence. Le regard un peu vague elle nous gratifie d’un sourire édenté en penchant légèrement la tête. On n’a pas très faim. Un plat de poulet frit avec du riz fait l’affaire. Je n’ai pas vu arriver la vieille femme. Profitant de l’absence de la serveuse, d’un geste vif elle chipe mes os de poulet, qu’elle fait disparaitre prestement sous ses jupons, tout en posant un doigt sur sa bouche, m’intimant le silence. En deux pas, elle a reprit  sa place sur les marches. Ça n’a duré que quelques secondes, mais ça m’a tellement choqué. J’ai la gorge serrée. Nous lui achetons de quoi manger un peu ce soir...Une goutte d'eau dans un océan.

Nous continuons notre traversée du pays en direction du Salvador. Sur la route d'Escuintla, un groupe de motards en hyper-sports flambants neufs, nous doublent comme des missiles sol-sol. On se dit qu'ils sont sacrément gonflés, vus les énormes trous sur la route, profonds de plusieurs dizaines de centimètres. Laurent roule prudemment et ne cherche pas à suivre la meute. Ce qui me convient parfaitement.

Déjà qu’à 90km/h en GS c'est slalom géant mais à 160km/h, c'est la roulette ...Guatémaltèque. Et à ce jeu là, il y en a qui ont perdu le contrôle. Le groupe est arrêté, quelques kilomètres plus loin. Deux des leurs sont dans le fossé, motos détruites. Ils sont passés à deux doigts d’un pylône en béton.
Etrange contraste culturel et social entre cette vieille femme qui attend les restes de mon repas et ces jeunes cons friqués, qui, un dimanche après midi, se permettent de planter leur GSXR dernier modèle, en roulant comme des fous sur une route défoncée !
Dans ces pays, la signalisation est souvent approximative. Malgré que nous ayons une carte détaillée, il arrive que nous demandions notre chemin, ou bien juste une confirmation que nous sommes sur la bonne route. C’est là que les ennuis commencent. Le premier réflexe est de demander à des policiers ou des militaires. Mais on se rend vite compte qu’ils ne savent pas se situer sur une carte. Ils la tournent dans tous les sens sans pouvoir s’orienter. Et quand Laurent s’arrête pour demander à un passant si c’est bien par là la route de machin, invariablement la personne répond « oui » même si elle n’en sait rien. Les gens ne veulent ni décevoir, ni montrer leur ignorance. Pour obtenir une réponse efficace mieux vaut reformuler. « Quelle est la route qui va à… ? » Et non « Est-ce bien la route qui va à… » Et toujours interroger une seconde personne. Ça parait subtil, mais ça fait toute la différence et on s’évite des demi-tours et des kilomètres inutiles.
Nous approchons de la frontière du Salvador, les infos sur la possibilité de passer sont contradictoires. « Bon ben on verra bien ». Effectivement, ça ne passe pas partout ! La rivière en crue a emporté les piles du pont qui s'est effondré.

Cela nous oblige à faire un grand détour, et la journée est trop avancée pour envisager de passer la frontière. On se trouve un petit hôtel tranquille à Jalpatagua, pour notre dernière nuit au Guatemala. Encore une fois nous sommes seuls, bien loin des circuits touristiques. Le propriétaire se met en quatre pour nous, la moto est garée sous le préau, dans le restaurant. Il nous sert un excellent diner au bord de la  piscine. Mais l’eau est tellement trouble et sale que malgré la chaleur je renonce à l’envie de piquer une tête.

« Les gens qui ne vivent pas comme nous ne sont pas obligatoirement malheureux ». C’est ce que je me suis répété tous les jours depuis l’entrée au Guatemala. Et malgré des conditions météo un peu difficiles nous avons vraiment craqué pour ce pays chaleureux, qui avance... Á petits pas. Les guatémaltèques espèrent que le futur gouvernement aura la poigne nécessaire pour mettre le pays sur la voie de l'évolution.


SALVADOR/HONDURAS/NICARAGUA

Migration de motards vers le Sud

Sortir du Guatemala ne pose aucun problème. Les formalités sont simples. 
Sortie du pays, passage au bureau des douanes pour faire viser le certificat d'importation temporaire de la moto. Passage à l'immigration pour les passeports, on traverse le pont et la même chose de l'autre côté pour entrer au Salvador. Tout ça prend quand même deux bonnes heures. Ce qui m’amuse c’est que je n’ai même pas besoin de me déplacer pour les formalités, Laurent fait tamponner les deux passeports tandis que je reste près de la moto.

Notre objectif étant de traverser rapidement l'Amérique Centrale, jusqu'au Panama, on n'a pas trop traîné sur la route.
Juste le temps d'admirer les jolies plages de sable noir des spots à surfeurs. Tranquillement installés au bar de la plage, on les regarde marcher en se dandinant sur les galets, leur planche sous le bras. 

Les plages sont nettoyées devant les hôtels, mais au-delà, elles sont jonchées de bois flottés que de vieilles femmes ramassent pour allumer le feu de leur cuisinière.

Assise sur un tronc blanchi, je regarde le soleil se coucher sur la mer dans un joli dégradé de rose. Des enfants courent sur la plage et Laurent s’est décidé à piquer une tête dans les rouleaux d’écume. Nous dinons dans un petit restaurant à ciel ouvert, et finissons la soirée à discuter avec Dan, un américain jovial qui vient surfer ici un mois par an depuis 20 ans.

Le soleil est revenu comme par magie. La chaleur et le taux d’humidité augmentent peu à peu. Nous reprenons la route, vers San Miguel et le volcan du même nom.

Après le Guatemala, ce que nous  voyons du Salvador nous parait bien américanisé ! Beaucoup plus de voitures individuelles et de grandes enseignes, Coca, Mc Do, KFC donnent l’illusion d’un certain niveau de vie, du moins en ville. Mais il ne faut pas s’y fier, le Salvador est le pays le plus dangereux d’Amérique Latine. C’est pour cette raison que nous évitons soigneusement les coins qui craignent le plus.

Très vite, nous quittons le Salvador, pour entrer au Honduras. Le poste frontière est quelque peu folklorique. Beaucoup de petites casemates de tôle abritent divers commerces. Des nuages de fumées noires s’échappent des pots d’échappements des gros camions qui laissent tourner leur moteur pendant les formalités de douanes. Il règne une effervescence moite et poussiéreuse. J’attends près de la moto tandis que Laurent se fraye un chemin au milieu d’une foule bigarrée. Je le vois disparaitre sous l’immense halle de béton où commence le parcours du combattant. Trouver le bon gars qui a le bon tampon ! Fournir les innombrables photocopies des différents documents administratifs d’entrée et de sortie de territoire. Puis attendre la fouille des bagages et la fumiginisation de la moto ! Procédé fumeux, c’est le cas de le dire, qui consiste à pulvériser un produit désinfectant sur les véhicules. Je crois que ça leur permet surtout de nous soutirer quelques dollars !

La traversée du Honduras est encore plus rapide.  Cent kilomètres dans sa partie la plus étroite, juste le temps d’apercevoir trois maisons et des femmes qui font leur lessive dans la rivière pendant que les enfants se baignent. Il fait une chaleur étouffante et nous faisons une pause en ville pour acheter de l’eau. Je me demandais d’où pouvaient provenir les milliers de petits sacs plastiques jonchant le sol. En fait ils contiennent l’équivalent d’un verre d’eau et une fois bus, les gens les jettent par terre. On trouve de tout sur le sol, même une plaque minéralogique toute cabossée que je m’empresse de ramasser et qui ira rejoindre notre collection.

Nous sortons du Honduras et entrons au Nicaragua dans la même journée. Dur dur pour les nerfs !
Deux kilomètres avant la frontière, un gars en tee-shirt et casquette, brandissant un badge qui a l’air officiel, nous fait signe de stopper. Deux minutes plus tard, un motard, que nous n’avions jamais rencontré, s’arrête à côté de nous. Jarek est polonais, il habite Boston et voyage seul sur sa BMW1150GS. En fait le gars nous explique que l’assurance pour entrer au Nicaragua est obligatoire et une jeune femme nous fait remplir un document. Nous repartons jusqu’au poste frontière et nous sommes suivis de près par deux gars sur un pétarou. Des hordes de types nous assaillent toujours aux frontières en nous proposant leur aide pour les formalités de douanes. Ils nous disent que sans eux, on n’y arrivera pas, car il faut s’adresser à plusieurs guichets dans un ordre connu d’eux seuls. Je soupçonne même certains d’être de mèche avec les officiels, car à la clé il y a toujours un peu d’argent à se faire. En parallèle, d’autres nous agitent de grosses liasses de billets sous le nez pour le change. Tous se veulent « officiels » et nous montrent une carte qui l’atteste. Nous déclinons toujours avec le sourire et un « no gracias » sans équivoque puis nous  les ignorons et en général ils abandonnent la partie assez vite. Mais aujourd’hui, les deux mecs à la moto sont assez agressifs en voyant leur pourboire leur échapper. Restée seule près des motos, j’affiche un air tranquille et dégagé que je suis loin de ressentir, lorsqu’ils me crachent des insultes au visage. J’ai hâte de voir Laurent et Jarek ressortir des bureaux.

Nous décidons de faire la route ensemble jusqu'à Leon. A part quelques vélos, il y a très peu de circulation. Nous faisons du slalom entre les trous béants sur la chaussée. Une semi-remorque s’est couchée en contrebas de la route, il y a un tel dénivelé qu’elle est presque invisible. Nous nous arrêtons et Laurent entreprend de dévisser la plaque d’immatriculation. Grand mal lui prend, surgissant de nulle part, un gars, à priori le conducteur, arrive droit sur nous en vociférant téléphone portable collé à l’oreille en ligne avec la police. Il n’apprécie pas du tout de se faire voler sa plaque. Le camion est dans un tel état qu’on croyait que c’était une épave accidentée depuis longtemps. Pas vraiment !  Après s’être confondu en excuses, Laurent la revisse et nous repartons penauds.
Les champs alentours sont inondés, ici aussi, la tempête tropicale Jova a fait des ravages. Au loin une chaine de volcans se découpe sur un ciel délavé.

Nous entrons dans Leon en fin d’après-midi. Leon est une jolie ville et ses fresques murales rappellent les heures sombres du Nicaragua entre les Sandinistes et les USA qui ne voyaient pas d'un bon œil le communisme se rapprocher de leur frontière. La jeunesse dynamique, tourne le dos au passé. Le Nicaragua, malgré son classement dans les pays les plus pauvres du monde, avance.

Comme d’habitude, à peine arrivés en ville, nous sommes à la recherche d’un hôtel, en centre ville, pas trop cher, et dans lequel on puisse sécuriser la moto. Nous tournons dans les rues, et on voit un grand mec, blond qui nous fait signe. Kerman est français et voyage en DR 650 Honda. Il nous indique un hôtel où nous avons la surprise de retrouver Nick et Ivanka, les anglais en 1150GS, rencontrés en juin en Alaska sur la Dalton Highway tout près du cercle polaire. 

Bonne surprise aussi de revoir Glenn et son KLR avec qui nous avions passé une sympathique soirée à Palenque au Mexique en septembre.

Ils font la route ensemble avec un couple d'australiens Mark et Maggie, en 1150GS en voyage depuis trois ans. Leur hôtel est un peu cher du coup, nous nous installons dans celui d’en face. Le matelas est mince et sent le pipi de chat. Je l’asperge d’huile essentielle de lavande, il parait qu’en plus ça chasse les poux. Je ronchonne car il n’y a pas de fenêtre, Laurent lui constate qu’effectivement ça ne sent pas très bon mais que ça ira bien pour une nuit.

Nous passons une joyeuse soirée et savourons le récit  des aventures de chacun. Jarek sort de son sac un drapeau polonais qu’il fait signer aux motards qu’il rencontre. Mais quelle bonne idée ! Comment n’ai-je pas pensé à ça ? Si je n’ai pas de drapeau, j’ai un tee-shirt imprimé « trans’am2011 ». Je m’empresse de lui piquer sa bonne idée, et commence ma moisson de dédicaces de motards voyageurs.

L'Amérique centrale est le goulet qui oblige tous ceux qui vont du Nord au Sud, ou inversement à emprunter quasiment le même itinéraire.
Le matin à 8 h,  il règne dans la rue une agitation inhabituelle. Cinq grosses cylindrées, huit motards et des kilos de bagages à arrimer.

Nick regarde perplexe tout son barda étalé à l’ombre sur le trottoir. « Ben oui Nick, tout est à toi et doit tenir sur la moto !».

La caravane s'ébranle vers 10h30 à travers les rues de Leon.

Jarek et nous prenons la direction de Granada tandis que les autres s’arrêtent à Managua. Il est prévu de nous retrouver dans deux jours pour diner ensemble. L’étape est courte, on en profite pour s’arrêter voir de près le cratère du volcan Masaya. Quand je dis près, c'est très près !  La route mène directement au bord du cratère. Des inscriptions au sol préconisent de se garer de façon à pouvoir déguerpir le plus vite possible en cas d’éruption…Je ne suis pas sur que ce soit suffisant pour en réchapper.

De même il est recommandé de ne pas rester aux abords plus de trente minutes, à cause des vapeurs soufrées. Un chemin de ronde à peine sécurisé, suit le pourtour du vertigineux cratère, et nous essayons d’en apercevoir le fond. Masqués d’un bandana, nous jouons les Haroun Tazieff amateurs pendant plus d’une heure. Tout simplement extraordinaire !

Á Granada nous trouvons un hôtel dans une belle bâtisse vieillissante. L'hospedaje Esfinge est en plein cœur de la rue la plus commerçante de la ville, face au marché.

Construite en 1903 ce fût la demeure d'un fameux Général du Honduras en exil dont j'ai oublié le nom. Il est tenu aujourd'hui par ses descendants. D’un charme désuet, sous le haut plafond du hall d’accueil, un vieux juke-box des années 50 côtoie des faïences exposées dans une vitrine de bois blond. Yarek et Laurent ont déjà pris possession des rocking-chairs qui invitent à la détente loin du brouhaha du marché. Les pales d’un vieux ventilateur brassent l’air chaud.
Les chambres individuelles sont minuscules, mais trop jolies, peintes à la main de trompes l’œil un peu naïfs et colorés.

Nous partons à la découverte de la ville en fin de journée. Un ciel plombé éclaire les bâtiments aux façades coloniales d'une lumière métallique. Nous retrouvons Kerman à son hôtel situé dans la partie touristique de la ville. Il est accompagné de Delphine et Cédric un jeune couple de belges voyageant en vélo ! On s’installe en terrasse pour boire un verre et faire connaissance. Nous sommes bientôt rejoins par Jarek qui repart dès le lendemain matin aux aurores, et deux australiens en KLR qu’Herman a rencontré au Guatemala. Nous terminons la soirée au restaurant et je sympathise avec mes voisins francophones. Ils ont commencé leur voyage à Cancun et descendent en Terre de Feu chacun sur leur vélo. Enfin, comme dit Delphine, « si on y arrive ». Je suis admirative. Delphine, de son propre aveu, n'est pas sportive, et n'aime pas le vélo « plus que ça !». Elle voulait juste accompagner son mari. En tous cas, bravo ma belle, sacrée aventure.
Le lendemain, du groupe, Glenn est le seul à venir s’installer dans notre hôtel, ses compagnons de route ayant préféré poser leurs valises ailleurs. Nous profitons d’une connexion internet, pour terminer la mise en ligne du dernier article. Je laisse Laurent chez le coiffeur, prendre place courageusement dans le fauteuil d’un barbier, armé d’un coupe-chou. Après avoir regardé (en espagnol) Sweeney Todd, le Barbier de Fleet Street, campé par un Johnny Deep  qui égorge tous ses clients en chantant ! Je le trouve un peu téméraire !
_« A tout à l’heure, bébé, je vais rejoindre Glenn sur le marché, bonne chance !».

Le soir nous retrouvons Mark & Maggie, Nick & Ivanka, Kerman, Glenn, les australiens Tim et son copain Adrian, Delphine et Cédric pour un dernier diner entre voyageurs.
Le lendemain matin, le gardien de nuit de l’hôtel pose fièrement à côté de la moto, chargée comme une mule prête à avaler les derniers kilomètres qui nous séparent du Costa Rica. La patronne qui adore Laurent, lui demande d’adresser un commentaire positif sur son Hôtel, au guide Lonely Planet. A la différence d’autres établissements situés dans la zone touristique, et tenus par des étrangers, elle n’est pas référencée, car son hôtel est juste en face du marché réputé dangereux. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous nous y sommes arrêtés. On évite les hôtels à backpackers des guides, souvent plus chers et bondés que les hôtels tenus par des locaux, et dont la clientèle est plus authentique. « Promis madame on va leur écrire ».
Il est 9 h nous partons.
Une demi-heure plus tard, d’un coup de gaz, nous doublons nos cyclistes belges partis depuis 7 h du matin, debout sur leurs pédales. « C'est pô juste ». On s’arrête pour leur faire un bisou et leur souhaiter bonne route, car nous ne les reverrons plus.

Pour nos derniers kilomètres au Nicaragua, nous avons en toile de fond les volcans de l'ile D'Ometepe.

COSTA RICA/PANAMA

De la jungle du Costaricaine au canal de Panama.


Nous sommes contents d’arriver au Costa Rica. C’est vrai qu’on en attend beaucoup. Il y a tellement de reportages qui vantent la faune et la flore, qu’inévitablement on s’imagine qu’on va traverser le paradis terrestre.
Mais la route du paradis est semée d’embûches et ça commence dès la frontière à la sortie du Nicaragua. La pire de toutes. Il y a déjà deux motos garées, lorsque nous arrivons. Laurent s’engouffre dans les bureaux de douanes et je vois sortir un garçon roux. C’est ainsi que nous rencontrons Jess et Jessica, un couple de motards canadiens. Pour le moment, comme nous ils sont en galère dans le capharnaüm qu’est cette frontière entre Nicaragua et Costa Rica. Jess roule en Kawasaki Versys, Jessica en 650SV Suzuki. Jess et moi faisons vite connaissance et papotons comme des potes pendant que nos conjoints respectifs se dépatouillent des tracasseries administratives. Jessica, d’origine Salvadorienne, parle espagnol, ce qui lui facilite bien des choses. Malgré tout, ça dure des heures avant que nous puissions repartir. Il n’y a pas que pour nous que c’est long et compliqué, vu le nombre de camions en attente. Amusée, j’observe un chauffeur poids-lourd faire une sieste dans son hamac, tendu à l’abri de la pluie sous la remorque, ses chaussures posées à côté.

Quand je vois Jessica monter sur sa moto,  alors là, je suis scotchée ! Elle fait 1m55, elle a 1 an 1/2 de permis, sa moto est chargée comme un mulet, et ils arrivent de l’Ontario. Quand je pense à tous les kilomètres de routes et de pistes épouvantables qu’elle a déjà fait pour arriver jusqu’ici…

Je suis verte de jalousie !
« Je te tire mon chapeau ma grande, t’es trop forte !».
En fait nous avions entendu parler d'eux par Kerman, qui les avait rencontrés sur une route défoncée du côté de Lanquin au Guatemala, Tu penses si je m’en souviens de cette route…
Nous avons perdu beaucoup de temps à la frontière, le ciel est chargé et comme tous les soirs il va certainement pleuvoir. Jess propose d’ouvrir la route avec son GPS. Laurent préfère lire sa carte, et devinez qui a raison…Ah la technologie moderne, ça ne vaut rien ! Au bout d’une trentaine de kilomètres, on s’est rendu compte qu’à la dernière bifurcation, il fallait continuer tout droit au lieu de tourner à droite. Du coup c’est mon homme qui prend la tête du cortège pour récupérer la bonne route.

Il est 17 h, nous décidons de nous arrêter dans un bled perdu pour la nuit qui commence à tomber. Passer des frontières ensemble, ça crée des liens ! Aussi nous n'hésitons pas une seconde à partager la chambre d’hôtel. Une chambre à deux grands lits est plus économique  que deux chambres doubles. Eh oui le Costa Rica est bôôcoup plus cher que les autres pays d'Amérique Centrale. 
Les Jess’s qui, quelques heures plus tôt n'étaient encore que de parfaits inconnus dormiront dans le lit d'à côté. Entre leurs bagages et les nôtres, les casques, blousons et godasses, ça sent un peu le fauve dans la tanière. Voyager, c'est partager !  Nous nous découvrons un autre point commun, eux aussi se sont rencontrés sur Internet… Comme quoi, un petit clic peut mener très loin…
Une fois les motos garées en étoile et sécurisées, les trois roues avant cadenassées ensemble, nous dînons dans un restaurant local self-service.

Au matin nous prenons la route à travers le pays. Le ciel est bas, les nuages gonflés d’humidité. Nous passons au pied du Volcan Arenal, sans le voir. Une brume épaisse nous enveloppe tandis que nous roulons au milieu d’une jungle luxuriante. Ici pas de cahuttes en tôle, ni de maisonnettes en plastique tenues par des planches, c’est plutôt, villas, piscine, hôtel de luxe et jardins d’Eden. Les américains ont beaucoup investi au Costa Rica. Stabilité politique, préoccupations écologiques et situation géographique idéale entre deux océans, ont attiré les investissements étrangers, à tel point, que les prix ont atteint des sommets qui pénalisent les Costaricains.

Direction le parc national de Tortuguero situé sur la côte caraïbes. Comme les Jess’s vont au même endroit, nous préparons ensemble un petit programme de découverte de la faune et la flore. Nous avons pris deux chambre dans un hôtel à Cariari, qui accepte de nous garder les motos pendant nos deux jours d’absence. Les guides sont nombreux à vendre des circuits et pour $ 20/personne, nous faisons affaire avec l’un d’entre eux. C’est incontournable car le Parc Tortuguero n’est pas accessible par la route. Á 6 h le lendemain matin nous nous rendons à la gare routière pour le transfert en car jusqu’à l’embarcadère. De là, on monte dans une lancha qui sert de minibus aux habitants de la mangrove. Les gens montent et descendent à chaque arrêt et les enfants se rendent à l’école. Vers 10h, nous arrivons dans le village. On a juste le temps de déposer nos affaires dans un bungalow sur la plage, qu’il faut déjà sauter dans une autre barque avec le guide et partie à la découverte des habitants de la jungle. Pendant plus de trois  heures nous sommes à l’écoute du moindre souffle de vie. La barque glisse silencieusement sur les eaux noires des canaux. On scrute la végétation tropicale, dans l’espoir de surprendre les animaux dans leur habitat. Tortues, bébés caïmans aux yeux globuleux, iguanes vert, oiseaux multicolores, singes et papillons bleus métallisés géants, il faut juste avoir l’œil et un bon téléobjectif. Notre appareil photo agonise. L’objectif sort difficilement dans un grincement sinistre et les ailettes de protection ne s’écartent plus. Les passagers me regardent d’un air réprobateur et Jessica pouffe de rire. Heureusement qu’il reste le vieil appareil de Laurent pour nous dépanner. Malheureusement il n’est pas aussi performant. Au final Jess nous promet de nous donner ses photos. Le village de petites maisons de bois aux tons pastels construites sur pilotis, s’étend sur le bord d’une plage de sable blanc face à la mer des Caraïbes. Les tortues viennent y pondre leurs œufs et nous avons l’incroyable chance d’assister à la naissance de dizaines de bébés tortues.

L’expérience est unique et très émouvante. Nous sommes émerveillés. On les regarde émerger du sable et foncer vers la mer de toute la force de leurs petites pattes en forme de pales qui tournent comme des hélices. Elles ne tentent l'aventure que lorsque que le soleil est couché, car la chaleur du sable brûlerait leur fragile carapace.

Les chiens errants sont aussi un véritable danger pour elles, car ils creusent les nids, déterrent les œufs et les mangent. Ils les dévorent aussi lorsqu'elles courent sur le sable pour rejoindre la mer. Dure loi de la vie !
Le lendemain, nous quittons nos compagnons de route, ils veulent faire du raft, et nous, nous devons allez à San José, la capitale. Il faut absolument faire réparer l’appareil photo ou en racheter un nouveau et peut être trouver un nouveau sac de couchage.
San José, n’est pas une ville très intéressante ce sont les USA sous les tropiques. Grandes artères, grandes concessions automobiles de marques européennes, américaines et japonaises, grands hôtels, grandes enseignes franchisées, et grandes galeries marchandes ultra modernes sur trois niveaux.

Ici aucun risque d'être dépaysé ou de marcher dans la boue, les motos BMW que l'on croise sont bien propres sur elles.
D'ailleurs, le Costa Rica n'est plus vraiment une terre d'aventure. Mais l'endroit idéal pour passer une semaine en hôtel club, avec minibus climatisé qui vous emmène faire une excursion à $90 en toute sécurité. 
Il y a des costaricains à qui tout ce business ne plait pas trop, si l’on en croit les graffitis qui fleurissent un peu partout : « Le Costa Rica n’est pas à vendre ».

Faut dire que le bétonnage du littoral est en plein boom, au détriment des petits hôtels typiques qu'affectionnent les surfeurs du monde entier.

On a arpenté un immense centre commercial, et malgré la profusion de magasins, impossible de trouver un duvet à un prix abordable, quant à l'appareil photo, après un diagnostique à $20 il s'avère qu'il est irréparable, du coup nous sommes obligé d'en racheter un...plus cher...mais mieux. Enfin c'est ce que l'on croyait…
Le Costa Rica vit de son image de réserve naturelle. Et des animaux, nous en avons vu beaucoup. Un arrêt sur le pont de Tarcoles, nous permet d’observer sur les berges, de monstrueux crocodiles de rivière. Leur peau est claire, ils ont de grandes dents qui dépassent de leurs gueules, et de larges pattes griffues. On pourrait facilement les confondre avec des bois flottés tant ils sont immobiles. Ils semblent tous droits venus de la préhistoire. Leur garde-manger n’est pas très loin, quelques bêtes à cornes broutent tout près. Je me demande si une vache court plus vite qu’un crocodile ?
Avant de quitter ce joli petit pays nous visitons le Parc national « Manuel Antonio ». L’occasion de randonner, seuls sans guide, au milieu de la jungle, peuplée de singes capucins, aux visages renfrognés. Leurs mimiques sont très expressives et on s’amuse à les regarder, suspendus par la queue la tête en bas, essayer de chaparder la nourriture à des gens qui pique niquent sous les arbres. Les ratons laveurs, eux n’hésitent pas à fouiller les sacs laissés sans surveillance sur la plage par les baigneurs. Enroulé sur une branche au dessus du chemin, un boa fait sa sieste, enfin j’espère ! Des oiseaux par milliers donnent un concert dans la forêt.

En levant les yeux, on devine des paresseux eux aussi dans des poses acrobatiques se régaler de feuillages Quelques singes hurleurs, invisibles, un iguane turquoise de plus d’un mètre de long qui prend un bain de soleil allongé nonchalamment sur la branche basse d’un arbre qui pousse sur la plage.

Des sentiers glissants s’enfoncent dans la jungle. Moi je me méfie juste d’un truc, les araignées…C’est ma bête noire !

La flore tropicale est aussi très variée, colorée et surprenante. Je ne connais pas le nom des fleurs extraordinaires que l’on trouve sur le bord des routes, mais ce que je sais, c’est que certaines sont vendues très cher chez les fleuristes français !

Malgré la brume, les contrastes de couleurs sont magnifiques. Ciel plombé, vastes prairies verdoyantes, terres agricoles nues ou cultivées, forêts sombres, montagnes dont les sommets se perdent dans les nuages, c’est un pays extraordinaire, juste un peu trop « aseptisé » à notre goût.

On sort du Costa Rica plus vite qu’on y est entré.
En revanche, ce qui s’annonçait plutôt bien pour les formalités d’entrée au Panama, va se transformer en galère. Un américain sympa, un peu baba cool, qui a l’air de connaitre tout le monde ici, nous explique la marche à suivre. Quel guichet, quel officiel, les bons tampons, et le plus important, dans quel ordre.
En fait, pas de bol, on va y passer trois heures. La fille, pas futée, qui délivre le document de l'assurance obligatoire, s'est trompée dans les dates de validité. Et comme c’est l’heure de déjeuner, elle a fermé son bureau, et nous devons attendre son retour. On passe le temps, en assistant au spectacle d’une fête municipale. Joueurs de tambours et danseuses s'en donnent à cœur joie! J’ai la tête comme un compteur au bout de deux heures.
Lorsque l'erreur est enfin corrigée, Laurent se rend compte en vérifiant le papier de l'importation temporaire, qu'il manque deux chiffres au numéro de châssis de la moto. La fonctionnaire responsable, rechigne à éditer un nouveau document. On rêve ! Elle nous dit : «  C'est pas grave, Señor, le douanier ne vérifie que l'immatriculation !». Ok, Señora, mais en sortant du Panama, on fait comment avec un numéro de châssis erroné ?». Laurent doit batailler pour qu’elle accepte enfin de corriger son erreur.
Il est 14h30 c’est l’heure de pointe, et maintenant il faut attendre la vérification des bagages. Depuis un moment j’observe les voitures passer à la fumiginisation. Ce n’est pas comme d’habitude, un coup de pschitt sur les roues, là il faut traverser un hangar où un vaporisateur géant asperge les véhicules d’insecticide. Il est même obligatoire de fermer les vitres, c’est écrit en gros sur le panneau. Un militaire nous fait signe de nous engager dans la file. Nous refusons tout net d’entrer là-dedans en moto : « No tenemos ventanas ! » Et c’est toujours ça d’économisé.
On accroche sur la sacoche, un petit drapeau que j’ai chipé à la frontière, la moto bat maintenant pavillon panaméen.

Nous traversons le très élégant pont des Amériques en arrivant à Panama City. Il fut longtemps le seul à enjamber le canal, mais depuis 2005, le pont Centenaire et ses six voies est ouvert à la circulation.

Laurent est en contact avec une Guest house « Panama Passage », spécialisée dans l’hébergement des voyageurs avec leurs véhicules, en particulier les motos, qui veulent passer en Colombie. Le propriétaire propose des contacts et des prix préférentiels avec une compagnie cargo. On trouve l’adresse facilement mais il n’y a personne. C’est un simple pavillon dans un quartier d’expatriés qui fait office d’hôtel. Pas d’enseigne, seule la présence de quelques motos garées sous un préau nous confirme que nous sommes au bon endroit.
En réalité, le propriétaire, qui ne l’est pas vraiment, loue la maison que le véritable propriétaire veut récupérer. Le vrai locataire est absent et laisse les rennes à un copain, très sympa, mais qui n’est pas très au courant du business…Ouh la la ça sent le tuyau percé !
Heureusement Laurent ne compte sur personne et organise notre transfert en Colombie, en étudiant toutes les possibilités. En effet, il n’y a pas de communication terrestre entre le Panama et la Colombie, les solutions pour passer sont maritimes ou aériennes. Plusieurs propriétaires de bateaux  se sont spécialisés dans ces traversées car il n’existe pas non plus de compagnies officielles.

Trois motards sont là, qui ont déjà réservé un vol pour Bogota. On apprend que Yarek est parti en avion voilà quelques jours, que les anglais, les australiens et nos Jess’s ont choisit les voiliers Stalhratte et Fritz the Cat, qui malheureusement sont déjà au complet.

Au final, on fait affaire avec un nouveau bateau, « l’Independence » par l’intermédiaire d’un patron d’hôtel de Portobello, le port d’attache du voilier. Le départ est prévu dans deux jours, le 9 novembre. Sans avoir rien réservé, nous serons les premiers motards de tout le groupe du Nicaragua à toucher les côtes de Colombie ! Trop fort !
En prime, notre voilier jettera l’ancre dans les Iles San Blas, qui sont parait-il paradisiaques.
Maintenant qu’on sait où, quand et comment, on va rejoindre la Colombie, on part l’esprit serein à la découverte de Panama City.
Il nous faut surtout trouver un magasin Sony. Car en déchargeant les photos du nouvel appareil sur l’ordi,  on s’est rendu compte avec horreur que tous les clichés sont barrés de lignes verticales multicolores et que la fonction « panorama assisté » ne fonctionne pas. Toutes les photos prises au Costa Rica sont inutilisables. Quelle galère !

On fonce à Panama City, pour changer l’appareil. Le vendeur nous explique calmement qu'il peut éventuellement l’envoyer en réparation sous 15 jours mais en aucun cas le remplacer...C'est la LOI Sony. On lui demande s’il prend en charge les 15 nuits d’hôtel ?
En résumé, on achète un produit de la marque, on sort du magasin, on se rend compte qu'il ne fonctionne pas, eh bien on l’a dans le baba ! Il ne sera pas échangé mais il sera, peut être réparé ! J'ai vu passer des poignards dans les yeux de Laurent. Aussitôt, il contacte par mail, le service après-vente français qui nous donne le nom d’un correspondant Sony Amérique du Sud. S’en suivent plusieurs coups de fil en anglais et en espagnol avec divers interlocuteurs de plus en plus hauts placés, qui n’apportent pour le moment aucune solution acceptable. Nous devrons régler ce problème plus tard, en Colombie, on aura plus de temps. En revanche, la garantie ne sera pas valable dans les autres pays d’Amérique du Sud.
Sony affiche sa pub sur des panneaux 4x3 «  Make Believe », « Faire Croire » Tu parles d'un slogan !
Nous avons toute une journée pour découvrir Panama City.
Cette ville est incroyable.
Située entre deux continents et deux océans reliés par le fameux canal de Panama, enjeu économique colossal, elle est à cheval entre deux mondes. On passe sans transition de quartiers très pauvres, jonchés d’ordures, aux quartiers « d’affaires » où les buildings poussent comme des champignons. Panama City est en plein essor économique et construit son avenir. Après avoir constaté que la plupart des tours étaient inoccupées, nous apprendrons que ces constructions servent en réalité au blanchiment d'argent du narcotrafic.

Les américains ont longtemps maintenu leurs bases au Panama, car impliqués financièrement dans la construction du Canal sous la présidence de Roosevelt. En 1989, l'armée américaine déploie 26 000 hommes et chars pour faire tomber le régime despotique du général Noriega, et assurer la sécurité de l'exploitation du Canal. 
Depuis 1999, les américains ont transféré la gestion du canal aux autorités panaméennes et fermé leurs bases militaires.
Le dollar est resté la monnaie la plus officielle, même si le balboa tente de s'imposer.
Le Casco Viejo, le vieux quartier historique de la ville reconstruit après la destruction de Panama par le pirate Morgan, est en phase de réhabilitation. Les prix flambent et les habitants des quartiers rénovés ne pourront pas continuer à y vivre. On se dit que dans 10 ans, ou moins, tout sera bien différent !
Sur un marché, quelques indiens Kuna vendent leurs travaux de broderies.
Le contraste est fort entre les immeubles vétustes, insalubres et populaires et les jolies façades des bâtiments officiels, comme ceux de la Plaza de Francia et des quartiers branchés.

Du Malecon, on a une vue fabuleuse sur la baie. Des barques de pêcheurs y sont amarrées et le soir, lorsque le soleil décline, il éclabousse d’or les tours vitrées du nouveau quartier d’affaires.
Tout à fait par hasard, nous rencontrons les Jess’s en moto. Ils sont arrivés du matin et prennent le bateau un jour après nous. Nous les suivons à leur hostel dans le centre historique. Un vieux bâtiment sur plusieurs niveaux où il règne une joyeuse effervescence cosmopolite qui contraste avec le calme de notre guesthouse. Une véritable ruche ! Il a au moins cent personnes, la plupart de jeunes backpackers baba cools. Nous buvons une bière en nous racontant nos dernières péripéties et nous nous donnons rendez-vous à l’hostel de Portobelo dans deux jours.

Impossible de quitter le Panama, sans aller voir de plus près le canal.
Il relie l'océan Pacifique à la mer des Caraïbes.
Commencé en 1880 sous la direction de Ferdinand de Lesseps, fort du succès du canal de Suez, le chantier fût terminé par les Etats Unis en 1913 après avoir emporté environ 27 000 travailleurs, qui tombaient comme des mouches, tués par le paludisme, la fièvre jaune ou les inondations pendant la saison des pluies.
Aujourd'hui, un cargo met environ 9h pour parcourir les 77kms du canal, qui comprend un complexe d'écluses, dont les fameuses écluses de Miraflores et de lacs artificiels.
De gigantesques tankers et porte-containers, empruntent le canal quotidiennement.
Toute traversée du canal est taxée. La plus chère, $250 000  payés par un porte-containers en 2006 et la moins élevée, 36 cents payés par un aventurier américain qui l'a traversé à la nage en 1928.
Nous partons pour Portobelo, sur la côte Caraïbes.  Une violente averse nous trempe jusqu'aux os malgré l'équipement. C’était comme rouler dans un lavo-jet. Réfugiés sous un abri bus, je me dis qu’il est impossible que tout soit sec avant notre départ en bateau demain matin. Je garde ces réflexions pour moi, car je sais que Laurent n’en a absolument rien à faire d’enfiler des vêtements qui sentent le moisi.
Nous déposons nos sacs avec le nécessaire pour la nuit à l’Hostel « Captain Jack’s ». Le patron nous dit de filer sur la plage à une dizaine de kilomètres de là pour l’embarquement de la moto avant la nuit. Il nous faudra ensuite revenir par nos propres moyens.
L'aventure commence sur le sable. Nous ne sommes pas seuls, un grand gaillard blond pas très causant en Kawasaki KLR, a déjà allégé sa moto, en retirant les bagages et tout ce qui dépasse. Laurent démonte la bulle, et les valises alu. Il bruine. Un grand voilier bleu amarré dans la baie se balance doucement. On se dit que c’est surement notre bateau. Une lancha, grande barque en bois traditionnelle, accoste sur la plage et quatre gros bras, qui ressemblent plus à des gangsters qu’à des marins, chargent en quelques minutes le KLR et son pilote. Un grand black, sosie de Mister T s’assoie dessus et la maintient pendant la traversée. Nous attendons patiemment qu’ils reviennent nous chercher. Le jour décline très vite. Lorsqu’à notre tour nous atteignons le voilier, il fait nuit noire. Un treuil permet de hisser la moto sur le 2ème  pont à l'abri des projections d’eau de mer. Une fois sanglée, on a un petit stress, en voyant la moto s'élever au dessus de nous. Elle est récupérée sur le pont supérieur et solidement arrimée de façon à ne pas bouger. Elle n'est pas à plaindre, la vue est belle et dégagée, et elle voyagera en compagnie d'une copine. Le capitaine, qui jusqu’à présent faisait plutôt des croisières chics, inaugure avec nous le transport de motos.
Nous remontons dans la lancha avec nos molosses qui nous ramènent sur la plage. C’est un peu surréaliste, il fait nuit, nous sommes dans une barque à moteur dans les Caraïbes avec quatre types patibulaires, on a l’impression de faire de la contrebande. L’un deux nous propose d’attendre chez lui le taxi qui n’arrivera que dans une heure. Il habite une maisonnette en dehors du village et héberge des candidats à la traversée. Nous buvons une bière avec des gens, dont deux russes un peu louches qui ont des têtes de tueurs. D’ailleurs, leurs sous-entendus et leurs regards de connivence me font dire qu’ils ne sont pas très clean. Enfin de retour à Portobelo, nous retrouvons nos Jess’s et leurs visages honnêtes tout juste arrivés.

C’est la dernière soirée sur la terre ferme du Panama au « Captain Jack’s » dont l’emblème est une tête de mort. Laurent est en terrain connu, il a la même sur ses tee shirts, et avec son bandana noué sur la tête, il pourrait même servir d’enseigne à l’hôtel.

A nouveau, nous partageons le dortoir avec nos Jess’s, au beau milieu d’un joyeux bazar de blousons, de pantalons, de gants et de casques trempés.

Transat pour la Transam

Tôt le matin, nous faisons la connaissance de nos compagnons de voyage dans la barque à moteur qui nous conduit sur le yacht. De jeunes allemands, deux hongroises, Henrick, le motard polonais vivant en Australie, Marcio, brésilien, Fernando, argentin. Laurent pour une fois, ne maitrise rien et surtout, va faire son baptême maritime !

L'équipage se compose de  Captain Michel, et ses « drôles de dames » colombiennes. Paola, Tatiana et Majo, la petite amie de Michel, qui à mon avis pourrait facilement être son grand père, sans oublier le Berger Allemand que j'ai baptisé « Brutus » vu le sourire carnassier dont il nous gratifie, tout ce petit monde nous accueillent à bord.

Les filles sont des amours, quand ça va et même quand ça ne va pas !

En revanche le chien est une terreur, né sur le bateau, il n'est jamais descendu à terre, le pont avant est son territoire. Il sert de (grosse) sonnette d'alarme. Michel nous explique qu’un voilier est toujours une cible de choix pour les pirates ! Gloupss !
« L'Independence » est un grand bateau de 25m de long. Le capitaine est fier de dire que tous pleins faits, carburant, nourriture, eau, ce bateau et son équipage peuvent vivre cinq ans (à l'économie) sans ravitailler... Déjà que cinq jours ça a été un peu long pour certains...
Le Cap’tain nous fait les honneurs du bateau. Dans la coque, il y les cabines, spacieuses équipées de salle de bain et de toilettes. Celle qu’il nous attribue a même l'air conditionné...Mais pas tout le temps ! Le mobilier est un peu tape à l’œil, lit king size, statuettes de gentilshommes en imitation bronze surmontées d’abats jours galonnés en guise de lampes de chevets et tapis chinois.  Elle est si grande qu’un des passagers la partagera avec nous et couchera sur un matelas posé sur le plancher.

Il y fait très chaud, ajouté aux mouvements du bateau et aux odeurs de gasoil, ça nous brasse un peu l'estomac. 
1er  pont, cuisine, domaine de Tatiana, carré spacieux, et appartements privés du Capitaine, de Majo et de Brutus.

Pont supérieur, poste de pilotage où se relaient le capitaine et « ses secondes » Paola et Majo. Une grande table, des transats, des banquettes et les motos qui empiètent un peu sur la surface habitable. Nous sommes seize à bord.

La croisière débute par un cabotage le long des côtes panaméennes. Laurent a encore le sourire, mais ça ne va pas durer ! 
Dès le bateau sorti de la baie, les premiers roulis et tangages ont raison de son estomac et de sa bonne humeur. Sa position de sécurité, allongé sur le pont les yeux fermés. Petite variante possible, Metallica à fond dans les oreillettes ! 
L'activité à bord étant réduite au strict minimum, on a le temps de paresser dans les transats, doigts de pieds en éventail, réviser son guide de voyage, mettre en pratique les cours de self-défense dispensés par le capitaine. L’une des hongroises est très motivée pour le corps à corps n’est ce pas mon amour ! J’espère que ça lui sera utile. J’apprends  à faire de jolies sauterelles en feuille de palme avec Sacha, un passager qui a toutes les aptitudes requises pour devenir un excellent moniteur de colonies de vacances.

Le temps est rythmé par les repas. Moment critique s’il en est, car pour ces jeunes gens le mot « partage »ne fait visiblement pas partie de leur vocabulaire. Ils sont les plus rapides à plonger les fourchettes dans le plat, mangent sans se soucier des autres, se resservent sans complexe avant même d’avoir terminé leur première fournée ! Le matin, gare à celui qui tarde à se lever, ce qui obligera le Capitaine à les recadrer fermement.

Tous vissés sur leur chaise, pas un ne bouge pour débarrasser la table et passer la vaisselle en cuisine. On ne va pas se fâcher...Il n'y a que cinq jours à passer à bord. Sinon, en dehors de ça ils sont charmants !

On fera même une soirée dansante tous ensemble, détendus par quelques verres de Cuba libre.

Les deux premiers jours, le bateau navigue dans l'archipel des San Blas, 365 ilots coralliens dont seule une soixantaine est habitée. Le Cap’tain jette l'ancre et nous descendons à terre avec le dinky, l’annexe du bateau. Nous jouons les robinsons sur ces îlots paradisiaques de sable blanc, plantés de cocotiers. Certains ne font que quelques m², d'autres sont habités par les indiens Kuna. Ils vivent dans des huttes primitives, en bambou et toits de palmes. Ils pêchent et font du commerce avec les nombreux plaisanciers qui viennent s’abriter dans leurs eaux calmes, en s’acquittant d’une sorte de péage.

L’archipel est bien protégé par les récifs coralliens qui affleurent. Il y a deux ou trois épaves qui l’ont expérimenté à leurs dépens. Les eaux turquoise transparentes laissent voir des centaines d’étoiles de mer géantes, et des coquillages nacrés à quelques mètres du rivage. Une fillette, curieuse et souriante s’approche de nous. Visiblement elle a l’habitude de côtoyer les étrangers, car très vite elle devient notre meilleure amie.

Elle s’appelle Amélia, elle a 6 ans. Elle passe son temps sous l’eau mais ne sait pas nager. On entreprend de lui apprendre les bases de la brasse. Elle rit aux éclats et me presse de la tenir sous le ventre pour perfectionner la coordination de ses mouvements.

Laurent qui trouve toujours un truc pour me faire rire, se tartine le corps de sable et entreprend une petite séance peau douce. Sauf que ça lui tire les poils à mon grizzli !
Pendant qu’il fait une fabuleuse expérience sous-marine, dans cet aquarium géant, au milieu d'une forêt de coraux où vivent des milliers de poissons multicolores et lumineux, je me promène sur ce qu’il est convenu d’appeler un paradis terrestre. Je profite de ces moments de calme avec délectation. Pas de route, pas de pistes, pas de stress. Juste le sable, les cocotiers, les alizés et moi.
Le Cap’tain, améliore l’ordinaire en pêchant à la traine. Une magnifique daurade d’un vert presque fluorescent a changé de couleur lorsque la vie l’a quittée, une fois sur le pont. Un indien Kuna, nous aborde en nous proposant les langoustes qu’il vient de pêcher. Il en a au moins une vingtaine dans le fond de sa barque. Elles sont énormes, l’une d’entre elles est trois fois plus longue que mon pied ! Chaque passager fait son marché. Tatiana fait bouillir les bestioles vivantes. Et en quelques heures, elles passent du fond de l’océan à notre assiette. Pas cool pour elles, mais un super souvenir pour nous !

C’est la dernière soirée dans les îles, fini les cocotiers. Demain matin on lève l'ancre à 6h, et nous voguerons durant trente heures non-stop jusqu'en Colombie.
Au matin, accroché au matelas de notre lit comme des berniques à leur rocher, on n’ose à peine ouvrir nos yeux bouffis. Le yacht avance au moteur depuis le début de la nuit. Nous subissons un grain qui brasse le bateau autant que nos estomacs. La climatisation est coupée, car toute la puissance est nécessaire pour lutter contre les vents. Il fait une chaleur torride dans la cabine et les effluves de carburant nous soulèvent le cœur. Je regarde par le hublot, un coup je vois le ciel, un coup je vois le fond de l’eau…

Tant bien que mal j’arrive à me hisser sur le pont, respirer un peu d’air frais. J’essaie de fixer un point à l’horizon pour m’aider à lutter contre le mal de mer, mais on ne voit rien que d’énormes vagues et le bateau qui saute comme un bouchon au milieu de cette masse noire. Sur le pont, des petits oiseaux perdus en mer, ont trouvé refuge à bord. Ils sont si désorientés qu’ils se laissent caresser et capturer. Le Cap’tain les met dans une petite cage suspendue. Il dit qu’il les relâchera plus tard en arrivant. Mais  nous les retrouverons morts le lendemain matin.

A l'aube du 5ème  jour, les côtes de la Colombie sont en vue. Nous entrons dans le port de Cartagena vers 13h et jetons l'ancre pour la dernière fois dans une baie magnifique, parmi de splendides voiliers et hors bord de luxe. Le long de la baie, les mêmes buildings flambants neufs qu’à Panama City, et tout aussi déserts !

Sur la gauche, nous apercevons la muraille d’enceinte  protégeant la ville coloniale et les coupoles colorées des églises.

A droite, le port de commerce et ses docks encombrés de milliers de containers multicolores empilés comme des légos.
Le Cap’tain n’a pas d’autorisation pour accoster dans le port. Il doit rester à l’ancre dans la baie.

Il n’y a qu’une solution, descendre les motos dans le dinky.
Après avoir étudié les différentes possibilités, Laurent décide de coucher la moto dans le dinky,en l’appuyant sur un pare battage, car contrairement à la lancha, la coque est plate et peu profonde. Maintenir la moto debout pourrait s'avérer périlleux. 
Laurent est dans le dinky tandis que sur le pont trois garçons l’arriment, et la font lentement descendre le long de la coque. Tout ce passe bien, mais c’est très impressionnant.

Une fois arrivés à quai, la monter sur le ponton est facile. Le  KLR suit le même chemin une demi-heure plus tard.

Bravo les garçons, c'est du bon boulot !

Sur un quai de Cartagena, le jour décline, il est temps de trouver un hôtel pour la nuit. Toute la bande de backpackers va dormir au même endroit. Nous préférons prendre un peu de distance après ces jours de cohabitation.

Nous sommes le 13 novembre, un samedi, les formalités douanières devront attendre mardi, car c'est la fête de « l'Independencia » de la ville... Et la fiesta en Colombie, c'est sacré !!!

Colombie & Equateur


Sous le charme de la COLOMBIE

Cap’tain Michel, nous donne rendez-vous lundi midi pour nous remettre les passeports tamponnés et les documents nécessaires à l’importation provisoire de la moto. La nuit tombe vite. On s’éloigne du Centro Historico, car une semaine de fête et de commémoration se prépare et tous les accès routiers sont bouclés par la police. En réalité, on préfère se trouver un hôtel qui n’est pas dans les guides. Mais ce soir, on galère un peu. Plus la nuit tombe, moins les faubourgs de Cartagena m’inspirent confiance. On se rabat sur un, beaucoup trop cher, mais pour ce soir ça ira. On s’endort comme des bébés, nos dernières nuits sur le bateau avaient été un peu courtes et chahutées.
Au matin, sous un soleil déjà très chaud, nous nous mêlons à la cohorte de motos-taxis qui se faufilent entre les voitures dans les rues congestionnées. Une voie gratuite leur est spécialement réservée aux stations de péage. Premier repérage en ville pour localiser le magasin Sony, car il va falloir s’occuper sérieusement de cette histoire. Nous nous rendons ensuite au Sofitel Santa Clara, nous présenter car nous passerons la dernière nuit à Cartagena, dans ce somptueux palace. Une nuit nous y est offerte par le groupe ACCOR, l’employeur de Laurent. Quelques petits travaux de rénovation sont en cours pour que ce palace rejoigne le cercle très fermé des plus beaux hôtels du monde.
Nous rencontrons le directeur, qui nous fait les honneurs de son établissement, comme si nous étions des VIP. Nous sommes la petite note anachronique dans le décor raffiné.  Je lis dans ses pensées, «  mais qui sont-ils ces deux là, pour que le groupe leur offre une gratuité ?».
En attendant, on change d’hôtel. Le nouveau ne paie pas de mine, mais il est moins cher, il y a une cuisine, et un garage pour la moto. La lessive, les courses, la popote et internet, nous occupent le restant de la journée.
Sans le savoir, nous étions en toute illégalité sur le territoire colombien... La moto aurait du rester à bord jusqu'à la réouverture des bureaux de douanes.
On le saura pour la prochaine fois !
Mardi matin, 8 h, nous déposons les documents à une employée pas trop zélée. Elle papote avec ses copines, prend son café et n’a pas l’air pressée de traiter notre dossier. Deux heures passent. Et soudain six motos arrivent. Super ! Ce sont nos amis les Jess’s. Ils ont voyagé  sur le catamaran « Fritz the cat » avec Tim et Adrian les australiens rencontrés au Nicaragua, ainsi qu’un couple de motards hollandais, Anna et Rogier. Du coup la préposée met notre dossier en attente pour traiter toutes les motos en même temps. Et ce n’est qu’à midi, nos précieux sésames en poche, quand nous nous apprêtons à partir que soudain, nous voyons arriver à pied, Fabrice et Philippe, le couple de savoyards rencontré à Tikal au Guatemala. Les pauvres, ils ont le moral dans les chaussettes, leur caravane est bloquée en douane depuis trois semaines. Nous qui les imaginions loin devant !
On leur propose de descendre dans notre hôtel et passer la soirée ensemble, car ils doivent normalement récupérer leurs véhicules le lendemain et partir aussitôt. Nous retournons en ville pour tenter un échange d’appareil photo, dans la boutique Sony repérée la veille. Malheureusement, la vendeuse ne peut rien faire pour nous et surtout, notre histoire est tellement compliquée et notre espagnol encore assez basique qu’il est bien difficile de se faire comprendre. Un officier de marine, qui par chance parle anglais, présent pendant la conversation et très soucieux de nous rendre service, prend les choses en main. Il appelle la maison mère en Colombie, explique toute l’histoire et nous obtient même un rendez-vous à Medellin. Un grand merci à vous monsieur. Y a plus qu’à croiser les doigts ! Il faut aussi se trouver une assurance. Et là ce n’est pas gagné. Ce n’est qu’en fin d’après midi, que nous dénichons une compagnie qui accepte de nous assurer. De retour à l’hôtel, nous retrouvons nos amis savoyards et je cuisine une petite ratatouille comme à la maison. Il fait une chaleur moite, brassée par les ventilateurs qui font un boucan d’enfer. Un bel orage tropical éclate en fin de soirée. De la fenêtre de l’hôtel, nous regardons l’avenue se transformer en torrent, et comme il n’y a pas d’égout, le niveau d’eau monte en quelques minutes. Très vite, on ne voit plus les trottoirs, les gens dans la rue retirent leurs chaussures, ils ont de l’eau jusqu’aux mollets. Je suis bien contente d’être restée à la maison !
Les garçons nous quittent au matin, cette fois, on a leur adresse mail, nous pourrons ainsi communiquer et peut être se revoir plus loin d’ici Ushuaia.
Je les regarde partir. J’adore leur petit côté « Pékin Express »,  sac sur le dos, casquette vissées sur la tête, en train de héler un taxi en plein milieu du boulevard. Ils vont me manquer tous les deux. Bonne route les garçons.
Nos copains motards se sont trouvé un charmant hostal dans le quartier populaire très animé de Getsemani, tout près du centre historique.

Nous les retrouvons pour un pantagruélique petit déjeuner, dans un bar branché, avant de profiter de la fraicheur du patio transformé en garage. Tous s’affairent, réglages, vidange, nettoyage ou réparation des montures, Moi, je joue avec une famille de chatons qui squattent un vieux tiroir dans la cour.

Le temps coule doucement, à Cartagena de Indias, somptueuse ville coloniale classée UNESCO. Pourtant, il règne une grande effervescence. Partout flottent drapeaux, fanions, banderoles multicolores. La fête de l’Independencia  est en plein préparatifs. Les rues sont propres, de jolies treilles fleuries s’accrochent aux façades pimpantes des maisons et de belles fresques murales décorent certains murs.

Fondée en 1533 par le conquistador Pedro de Heredia, elle a été le bastion principal du royaume d'Espagne en Amérique du Sud pendant 400 ans. 
Centre de traite des esclaves, transit vers l‘Espagne de l'or issu des pillages des temples Aztèques et Incas, elle était très convoitée et fut très souvent attaquée par les pirates français et anglais dont le célèbre Francis Drake.
Le Fort de San Felipe de Bajaras, et les remparts de douze kilomètres ceinturent et protègent le cœur de la vieille ville. Grimpé sur les créneaux, Laurent observe le port et tente d’apercevoir notre bateau... envie de reprendre la mer ?!

Aujourd'hui, le tourisme explose avec deux millions de visiteurs l'année dernière. 
Les stars comme Shakira, Donald Trump, s'y retrouvent pour des vacances très jet set. Toutes les grandes marques de luxe y ont ouvert une boutique.
Les marchands de souvenirs, sacs en coton tissés, draperies, chapeaux de paille traditionnels, occupent les places et les trottoirs. D’autres, arpentent inlassablement les ruelles en poussant des chariots de bois chargés de fruits et légumes. On y trouve les fameuses « platanas », grosses bananes vertes ou jaunes, qui se mangent poêlées, ou frites, elles ont une saveur douceâtre et la consistance de la pomme de terre. Mais aussi des mangues juteuses et délicieuses que le vendeur épluche devant nous.

En flânant dans les ruelles ombragées on profite d'une relative fraîcheur en admirant le style colonial des maisons.

Sur les places, terrasses de bar et parasols accueillent les promeneurs et les statues de bronze toutes en rondeurs de Botero. La cathédrale, sur la plaza Bolivar, est l’emblème de la conversion des indiens au catholicisme, motivation officielle des conquistadores.

Nous sommes en novembre c’est également la période d'élection de Miss Colombie. Les prétendantes au titre sont toutes plus jolies les unes que les autres.

Ce pays tient d'ailleurs le record de Miss Monde et Univers, et effectivement on a  croisé quelques très belles plantes ! Notre joyeuse équipe se retrouve pour un dernier dîner. Les Jess’s repartent demain matin, mais nous nous reverrons plus tard, car en comparant nos plans de route,  il s’avère que nous serons au même moment à Medellin.

Depuis le temps qu'on en rêvait de notre nuit au Sofitel Santa Clara de Cartagena ! 
Laurent pour plaisanter, se gare devant l’entrée principale et tend les clés de la moto au voiturier perplexe. L’hôtel est un ancien cloitre rénové, sur deux niveaux de coursives, ouvert sur une cour intérieure. Une fontaine jaillit et rafraichit un joli jardin tropical. Les faïences anciennes, les meubles d’époque et la décoration raffinée, se marient subtilement avec les voutes, les colonnes de pierres sculptées et les lourdes portes en bois ouvragé, 

Mattéo, un toucan, règne en maître sur le domaine. Cet oiseau est une véritable palette de peintre. Le plus frappant, c’est son énorme bec vert, taché de carmin, de turquoise, de brun et d’oranger. Une grande bavette jaune vif sur son poitrail contraste  avec son costume de plumes noires si serrées qu’on pourrait croire qu’il est en velours. La base de sa longue queue est rouge et blanche, son œil rond est maquillé du même bleu turquoise que ses pattes. Il se promène partout en sautillant et d’un bond élégant passe d’une table basse à l’autre. Il prend fièrement la pose pour les photos. Un peu caractériel, il pince le bout des chaussures de l’employé qui le dérange en balayant les abords de la piscine.

Autour de nous, la clientèle aisée prend le thé au frais dans le patio, sirote un cocktail dans les transats bien alignés au bord de la piscine. Il va me falloir de l’imagination pour être raccord dans le décor !

En voyage au long cours, les hôtels se succèdent mais ne se ressemblent pas toujours. La plupart du temps, la tenue la plus appropriée est celle que je porte sur moi. Comme on ne dort qu'une ou deux nuit, si je veux, je peux me changer quatre ou cinq fois pour faire « style » j'ai une garde-robe inépuisable ! Bon je ne le fais pas, vu que ce n'est pas toujours évident de faire une lessive, et que franchement tout le monde s’en moque ! Ca passe pour 99% des hôtels, hôstals, hospedaje et même campings dans lesquels nous séjournons. 
J'avoue que je voyais arriver le Sofitel Santa Clara de Cartagena, avec une pointe d'inquiétude !
« Qu'est ce que je vais bien pouvoir me mettre ??? ».
Je n'ai rien de chic... c'est un 5 étoiles quand même, je ne peux pas me balader en pantalon Quechua poché aux genoux et tee shirt déformé par les dizaines de lavages/ séchages en machines industrielles... 
Et puis, je me suis souvenu... Les dimanches après midi, passés dans le grenier de notre grand-mère avec ma sœur et ma cousine. J’avais 8 ans. On jouait à se déguiser en princesses, avec quelques morceaux de tissus, et de vieux vêtements. On y croyait tellement, que nous devions vraiment ressembler à des princesses.
J'ai donc appliqué ce principe, j'ai sorti de mon sac étanche tout mon paquetage roulé en boule, et j'ai superposé les couches...Un caleçon noir, un tee shirt bleu ciel qui va se marier avec mes jolies tongs, par dessus la robe tunique kaki, qui se porte fripée, ça tombe bien, et mon foulard noué sur les hanches...bon d'accord, c'est plus près d'Etam que de Marithé et François Girbaud, mais avec un grand sourire et l'air sûr de soi, ça peut faire illusion...pour un soir.  
Laurent lui, ne se pose pas ce genre de question, décontracté, il ira même prendre son petit déjeuner le lendemain avec les chaussons blanc en éponge fournis avec les peignoirs.

Notre chambre, est une suite en duplex ! Comme on a déjà arpenté la ville en long en large et en travers, nous profitons de chaque instant de cette parenthèse dorée. Peignoirs en éponge, home cinéma, gel douche de marque, petits fours, et linge de lit parfumé.
Mais après huit jours sans rouler, ça commence à nous démanger. Nous sommes pressés de reprendre la route, tout excités à l’idée de découvrir les trésors Colombiens. Tous nos copains sont repartis, on connait la ville par cœur et c’est sans regret que nous chargeons la moto.
Vouloir sortir de Cartagena à 11h du matin n’est pas une très bonne idée. Il y a des marchés partout qui empiètent sur la chaussée, et des gens qui traversent dans tous les sens, ce qui provoque des embouteillages monstres. La moto est trop chargée pour se faufiler entre les voitures, les bus bondés et les collectivos qui s’arrêtent n’importe où. Le moteur chauffe, le ventilateur tourne en permanence, il faut couper le contact dès que nous sommes à l’arrêt. Je vois Laurent qui secoue sa main gauche, il a des crampes à force de jouer de l’embrayage. Interminable !

Dure journée de route. Déjà il faut se remettre dans le bain. Si les colombiens sont adorables, chaleureux, serviables, prêts à se dérouter pour vous montrer la bonne direction, dès qu’ils sont au volant, ce sont des tueurs. Surtout les chauffeurs de camions. Ils se doublent dans les virages de montagnes sans aucune visibilité. Il faut presque se jeter dans le fossé pour éviter la collision... gros stress ! Laurent se rend vite compte qu’il ne faut surtout pas se fier aux lignes blanches continues qui ne veulent rien dire, ni au nombre de voies de circulation. Ici, il est tout à fait possible et normal de rouler à trois de front sur deux files.
Les riches et typiques maisons construites au milieu des domaines plantés de caféiers, appelées « fincas » apportent des touches de couleurs vives à ce paysage fantastiquement vert et montagneux. C’est la zona cafetero.

Le contraste est fort avec les bidonvilles du bord des routes.  De fragiles cabanes en bâches plastifiées maintenues par des planches sont construites si près de la route que les gros camions fous les frôlent dangereusement. Je pensais que ce n’étaient que des abris pour des paysans qui travaillaient la terre loin de chez eux, mais quand j’ai vu de tout petits enfants en haillons jouer devant, à moins d’un mètre de la chaussée et  le linge sécher sur un fil, j’ai compris qu’ici aussi, la vie pouvait être très dure.

Les militaires, qui veillent sur le trafic routier en direction de Medellin, ne sont pas mieux lotis. Leurs cabanes à eux, sont faites de sacs de sable moussus avec un toit de tôles. Comme tous les jours en fin d’après midi un orage s’abat sur la campagne. Fatigués, trempés, on est encore loin de Medellin. Mieux vaut s’arrêter, et repartir très tôt le lendemain matin.
La circulation de Medellin est folle. Franchement, je fais de l’huile. Personne ne respecte rien. Il faut être sur le qui vive en permanence. Un gars sympa, sur une mobylette, nous pilote dans la ville jusqu’à l’hôstal Medellin tenu par une femme très accueillante, Claudia. Elle reçoit les voyageurs en moto, et surtout son hôtel est situé tout près de celui de nos amis les Jess’s. Malheureusement elle est au complet mais nous promet de réserver la chambre pour les deux nuits suivantes. On se rabat sur la Casa Kiwi, histoire de finir de se convaincre que les hôtels de backpackers du Lonely Planet, ce n’est pas du tout notre truc. D’ailleurs on y retrouve les deux hongroises mal élevées qui ont voyagé sur le bateau avec nous.
On fini la soirée autour d’une bière avec un motard canadien de Calgary. 
Medellin. Ce nom fait encore froid dans le dos à certains. Mais depuis la mort de Pablo Escobar, en 1993, les choses ont bien changé dans la 2ème  ville du pays. 
Le terrifiant cartel, n'est plus qu'un lointain souvenir…entre deux règlements de compte. Dimanche matin, un ralentissement sur la voie rapide, un homme en blouse et masque blanc prend des mesures et des photos. Il y a un mec, étendu sur la route qui baigne dans une flaque rouge, à côté d’un gros 4X4 aux vitres fumées.
_ « Ah tiens, on tourne un nouvel épisode de NCIS ?!!!».
 Le lendemain dans les journaux,  on peut lire que ce n'était pas du cinéma. Le gars en sang par terre était bien mort. Règlement compte entre narcotrafiquants.

Nous déposons l’appareil photo défectueux, dans la boutique Sony. Et nous devons attendre qu’une décision soit prise. Vont-ils faire un geste commercial et nous le remplacer ou bien le réparer dans un délai de 15 jours à un mois ! On croise les doigts. 
La ville est immense, on se concentre sur le site du Cerro Nuritiba. Village typique reconstitué au sommet d’une colline, de laquelle on embrasse toute la ville.

C'est le moment de s'orienter avec l'aide de la police locale, comme d’habitude bien mal à l'aise avec les cartes et les plans...

Dans la ville, les décorations de Noël sont en place. Avec la chaleur, on a du mal à réaliser que décembre approche... Le temps passe si vite. Nous sommes déjà à la moitié du voyage.
Il est bon de flâner sur la Plaza Botero, qui comme son nom l'indique est entièrement dédiée au maitre. Il a fait don à sa ville natale d'une vingtaine de ses œuvres  en bronze toutes en rondeurs. En voyant certaines colombiennes, bien en chairs et plantureuses, très légèrement et court vêtues, on imagine sans peine d’où lui est venue son inspiration.

A peine garés sur la place, la BMW vole la vedette aux statues rondes. Un père et sa fille en moto, sympas mais un poil directifs et envahissants, nous collent d’office un sticker de leur moto club sur l’une des valises. Le père nous abreuve de conseils en tous genres, me tend son appareil et d’un ton péremptoire m’ordonne  de le prendre en photo avec Laurent, veut qu’on aille là, qu’on fasse ça… Ça part surement d’un bon sentiment mais sa manière de faire est assez désagréable. Bon moi ça me saoule un peu. Un groupe de jeunes militaires s’approche de nous. Tout de suite c’est l’attroupement. Chacun veut se faire prendre en photo sur la moto. On fini par fausser compagnie à nos deux pots de colle et continuer la balade à notre guise.

Tour de centre ville rapide, les rues commerçantes sont bruyantes.

Comme au Guatemala, Il y a des magasins où l'on achète tout pour s’installer en ménage... Le salon, la cuisinière, la machine à laver, la télé et... La motobylette.

Laurent tombe en arrêt devant une affiche de Megadeth qui passe en concert le 29 novembre, malheureusement pour lui et heureusement pour mes tympans nous serons déjà repartis.
C’est amusant de voir plein de vieux modèles Renault en circulation surtout des R12 et des 4L. J’en ai même vu une rouge de 1962… 
_« Oh, on a le même âge toutes les deux ! Mais contrairement à moi, ses pares chocs ne sont pas d'origine ! ».
Nous retrouvons les Jess’s, Anna et Rogier à leur hôtel. Ils sont en pleine discussion avec un autre couple de motards que nous ne connaissons pas. Lui a le bras dans le plâtre, et vient de passer plusieurs semaines à Medellin après un accident de moto provoqué par des chiens. Depuis le Mexique, nous sommes habitués à voir des chiens en liberté partout, en ville et sur le bord des routes. Mais jamais aucun ne nous a agressé. En Colombie, nous devons nous en méfier car ils se lancent à la poursuite des motos, avec l’intention de mordre. Un truc de plus à surveiller sur la route.
Et ce n’est qu’au matin de notre départ de Medellin que  l’affaire Sony qui nous tient en haleine depuis des semaines trouve son épilogue. Après des dizaines de coups de fils, de palabres à n’en plus finir, le parfait sang froid de Laurent et son époustouflante maitrise de la conversation technique en espagnol, après des « oui », des « non », des « peut être », je la fait courte, ils ont enfin accepté de faire l'échange de cet appareil défectueux. Le nouveau nous attendra lundi à Cali.

Quelle était verte ma vallée

Nous prenons la route de Salento. Rien de plus à faire que d'admirer le paysage verdoyant. La rivière est en crue, c'est la saison des pluies. De grosses averses nous ralentissent, du coup, on s'arrête à Santa Rosa de Cabal dans un petit hôtel très tranquille un peu à l’écart du centre.
Miguel le jeune propriétaire a transformé l'ancienne maison familiale en hôtel. Laurent lui dit que lui aussi travaille dans l’hôtellerie. Alors, Miguel nous explique que depuis un an et demi, il attend le client et ne comprend pas pourquoi. Avide de conseils et d'idées, il nous fait visiter son établissement. Le prix est très raisonnable. Les chambres sont assez spacieuses, elles n’ont pas toutes une fenêtre, mais dans les petits hôtels indépendants d’Amérique du Sud c’est très fréquent. Tout est super propre et bien entretenu. Et  il y a une cuisine, un patio et une salle commune. La ville est animée, l'hôtel est à quelques blocs du centre, au calme. Alentours, il y a les fameux Thermes Balneario de Santa Rosa qui attirent les touristes. Il y a un beau potentiel.
Alors, pourquoi n’a-t-il personne ? On lui fait remarquer, que les meubles de familles sont très austères et que du coup l’ambiance n’est pas très chaleureuse. Bon après, tout dépend de la clientèle visée.
_«Tu sais ce qu’il te manque ? Un site Internet. Il faut que ton hôtel soit référencé sur les guides et des supports spécialisés ». 
Le sang du professionnel ne fait qu'un tour. Laurent se lance dans la création du site. Miguel est un garçon adorable et attachant, on a envie de l’aider. Le produit est bon il faut juste le faire connaître!
Dès le réveil il se met au travail, installe l’environnement web et fait les paramétrages nécessaires. Miguel fournit les informations pour alimenter les quelques pages du site. Voyant que la journée sera nécessaire Miguel nous offre une nuit supplémentaire à l’hôtel. Il est un peu inquiet de savoir combien ça va lui coûter, échaudé par une première expérience ruineuse et obsolète.
_« Rien, nada, c'est gratis, ça me fait plaisir ». Le temps d’une pause, on va se détendre aux Thermes.
La route serpente dans une vallée verdoyante.

L'endroit est charmant, et en cette période de l'année, peu fréquenté. Il fait un peu frais, je supporte facilement mon blouson et ma polaire.

Mais la végétation est luxuriante, en témoignent les extraordinaires fougères arborescentes, de plusieurs mètres de haut.

La source d’eau thermale tombe en cascade dans des piscines à 37°. C'est un plaisir de barboter et de papoter avec une famille colombienne de Cali. On sent que les gens sont heureux et fiers de parler de leur pays avec des français venus le visiter.  Ils nous donnent des conseils pour profiter au mieux de notre séjour.

Laurent a beaucoup bossé sur le site de Miguel, qui n’a plus qu’à régler le montant de l’enregistrement du nom de domaine. Le matin de notre départ, sa maman et sa tante sont venues nous saluer.
_« On espère que ça t'aidera à lancer ton business. Adieu et bonne chance à toi Miguelito ».

Nous sommes maintenant à Salento, au cœur de la région du café. Le village est ravissant, construit sur un promontoire rocheux, qui offre une vue imprenable sur la vallée.

Les ruelles sont bordées de maisons blanches très basses, aux portes et boiseries peintes de couleurs vives. On flâne devant les échoppes d'artisanat. La vie est tranquille. Les hommes jouent au billard américain, d’autres discutent assis sur le pas des maisons.

Au milieu de la place principale, sont garées des Jeep Willis utilisées par les propriétaires des plantations pour transporter sacs de café, régimes de bananes, et même quelques touristes désireux de visiter les fincas.

Nous partons un matin dans l’une d’elles. Mais la piste est tellement mauvaise qu’au bout de deux kilomètres je déclare forfait. Laurent me dépose et y va seul. Décidément, je déteste la piste, je ne m’y fait pas du tout et la trouille de tomber m’obnubile. Laurent visite seul la finca qui travaille à l'ancienne et produit un café bio. C'est l'occasion d'en savoir un peu plus sur « le p'tit noir ».
Les caféiers sont plantés à l'ombre des bananiers, les grains verts, de la taille d’une petite noisette, poussent en grappes autour de la tige. Ils murissent et deviennent rouge. Après la récolte, à la main, les fruits passent dans une sorte de moulinette qui fracasse la bogue, et libère les grains. Ils sèchent ensuite étalés sur une dalle de ciment au soleil et protégés de la pluie durant deux à quatre semaines. Vient la torréfaction. Les grains peuvent ensuite être moulus et il ne reste plus qu’à déguster un très bon café, le petit doigt en l'air !

Les bananeraies s’étendent sur des hectares. Les régimes  se développent sous des sacs plastiques bleus qui les protègent ainsi des insectes et de la pluie. J’ai vu pour la première fois les grosses fleurs roses de bananier. L’inflorescence porte à la fois les fleurs mâles et femelles. Les petites bananes se développeront sur les fleurs femelles fécondées, en passant du rose au vert pour finir jaune.

En se promenant sur les hauteurs de la ville, on tombe sur un camp militaire.

On réalise qu’elle est surveillée comme un coffre fort. Les militaires, tout juste sortis de l'adolescence, sont armés jusqu'aux dents mais contents de casser la routine en posant pour une photo souvenir avec un motard du bout du monde.

Salento est aussi la porte d'entrée de la vallée de Cocora. Elle est connue pour ses palmiers cire qui peuvent atteindre 60 à 70 m de hauteur, et ne poussent nulle part ailleurs. La sève servait à fabriquer des bougies, d’où leur nom.

Un temps menacés d'extinction par une exploitation débridée, ils sont aujourd'hui protégés.

On décide de se dérouiller un peu les jambes, et c'est parti pour une randonnée de 14 kms d’environ cinq heures. Nous traversons des prairies grasses. Les paysans et leurs mulets chargés de bois, ou de bidons cheminent sur des sentiers ravinés. En quittant les pâturages on s’enfonce dans la jungle. Il y a des ponts suspendus sur les ruisseaux, des sentiers escarpés et glissants, des lianes enchevêtrées qui pendent. Nous sommes seuls. « Mais où est donc passé Indiana Jones » ?

Á plusieurs heures de marche de toute zone habitée, il y une sorte de ferme tenue par un couple de vieux colombiens qui vit de pas grand-chose. Ils servent des boissons chaudes ou froides pour quelques pesos aux randonneurs qui viennent s’égarer par ici. Assise sur un banc je reprends mon souffle en observant le vol stationnaire et saccadé de dizaines de colibris. Il y en a de toutes sortes. Les plus jolis ont un plumage aux reflets bleu ou vert métallisé. Le vieux monsieur, qui marche avec des grosses bottes en caoutchouc est fou de mes chaussures. Elles sont montantes, étanches, super légères avec semelles épaisses, chaudes en hiver et bien ventilées, j’y suis comme dans des chaussons. Elles sont utilisées par les unités spéciales et la police, et donc parfaites pour la moto et la marche. Nous repartons après cette pause bucolique. Et là, ça monte sec au milieu de la jungle. Je souffle comme un bœuf, j’en vois plus le bout. On émerge au sommet de la colline dans un épais brouillard. Un panneau de bois indique les directions.
_« Ah oui !, on est à 2860m d’altitude » ! La vallée de Cocora est encore à cinq kilomètres. Heureusement le sentier redescend, et malgré la brume, le spectacle est saisissant de beauté. Aussi loin que porte le regard, les collines sont recouvertes d’un épais tapis vert tendre où s’élèvent les majestueux palmiers cire.
Exténués et crottés nous rejoignons la moto. Il est temps, le soleil se couche sur Salento. Demain nous reprendrons la route.
Le dimanche, il y a moins de trafics et c’est tant mieux, car Cali est une grande ville  et on y passe juste pour récupérer le nouvel appareil photo. L’occasion de prendre une chambre au Casa Blanca, un hôtel tenu par un motard. Et le lendemain matin on se précipite chez Sony. Le livreur de chez DHL arrive en même temps que nous. Victoire. Un point final et heureux est enfin mis à cette pénible histoire.

Je vais pouvoir mitrailler tous azimuts !
Á l’étape suivante, nous sommes à Popayán. Toutes les maisons sont blanches

Et comme il y a toujours une colline à escalader pour dominer la ville, on n’hésite pas une seconde...Ça détend les jambes après les kilomètres  de bitume.

Et pour se changer les idées, après avoir eu le nez dans le guidon pendant des heures, rien ne vaut une séance de shopping. La plupart des fringues n’est pas mettable. Beaucoup de froufrous, de décolletés vertigineux sur l’opulente poitrine des mannequins de plastiques siliconés, et des jeans moulés sur des postérieurs rebondis. J’ai découvert le secret des colombiennes ! Je tombe en arrêt devant une boutique qui vend une sorte de gaine qui englobe et remonte les fesses, affine la taille et met la poitrine en évidence. Miraculeux. Je n’aime pas trop l’aspect putassier que ça donne. Mais en regardant les femmes dans la rue, je me rends compte qu’elles portent très souvent des vêtements très suggestifs. Bon je ne veux pas faire la grenouille de bénitier offusquée mais franchement ça ne tire pas l’image de la femme vers le haut. Ce qui nous frappe aussi, c’est qu’il n’y a aucune librairie. Impossible de trouver un livre ou un magazine. A croire que les gens ne lisent pas.

Notre hôtel est génial. J’adore ! Un grand porche ouvre sur une belle entrée qui donne dans une cour intérieure protégée d’une verrière. Deux étages de coursives, desservent les chambres sans fenêtre. Typiquement colonial.

Ce matin, il pleut. Ça commence à être lassant. Je prends conscience en le disant que nous roulons dans la Cordillère des Andes. C’est dingue !
Nous sommes dans la plus grande chaine de montagnes du monde. L'altitude moyenne est de 4000m. Elle prend naissance au Venezuela, où nous n'irons pas, puis traverse la Colombie, l'Equateur, Pérou, Bolivie, Chili, et culmine en Argentine avec les 6962m de l'Aconcagua. Elle sera l'épine dorsale de notre descente jusqu'en Terre de Feu.
On n’a pas assez des 16 millions de pixels pour restituer la finesse de ses paysages et aucune photo n'est à la hauteur de ses vertigineux à-pics.

Pour le moment, nous profitons des routes bordées de forêts d’eucalyptus, qui exhalent un parfum subtil et rafraichissant. La route est taillée dans la montagne, et même si on en prend plein les yeux, mieux vaut en garder un ouvert. On double de vieux « chicken-bus » multicolores roulant à tombeaux ouverts dans lesquels s’entassent les passagers. On a même vu des gamins en vélo, agrippés d’une main à l’arrière du bus, le temps de grimper la côte, dans un nuage noir de gaz d’échappement …Système D. Sur le toit, sont stockés les bagages, les vieux pneus rechapés, des bidons et des panières tressées chargées de victuailles. Je croise les doigts pour que rien ne nous tombe dessus. Parfois c'est cocasse, comme ces deux pépés en cirés jaune, casques de chantier sur la tête juchés sur la mobylette. Le passager tenait une brouette derrière lui, chargée de pelles et de cône de signalisation. Il est aussi très fréquent de se trouver face à face avec un camion qui double et là mieux vaut prendre le bas-côté, car lui ne se poussera pas. La conduite en Colombie est extrêmement dangereuse et nécessite de solides facultés d’anticipations et de sang froid.

Sur la plupart des axes routiers, l’armée surveille le trafic. Des hommes, mitraillette en bandoulière, gilet pare balle, visages maquillés comme leur treillis, lèvent le pouce avec un sourire en nous voyant passer. Ils font peur ! Mais une pancarte « Viaje seguro » (voyager en sécurité) nous rassure sur leurs bonnes intentions.

Le gouvernement fait tout pour montrer qu’il œuvre dans l’extermination des terroristes. D’immenses panneaux avec les visages des huit hommes les plus recherchés du pays sont placardés le long des routes.  Cinq portraits sont déjà barrés de rouge.

Avant de quitter la Colombie pour l'Equateur, on s'arrête à Ipialès. C'est une ville frontalière qui n'a rien d'extraordinaire. On veut seulement visiter le Sanctuario Las Lajas, lieu de pèlerinage le plus important d'Amérique du Sud. Laurent trouve que ça ressemble au palais des Elfes dans le film, « Le Seigneur des Anneaux ! ».

C'est une délirante église néogothique, construite à cheval sur les profondes gorges de la rivière, à l'endroit même où une fillette muette y aurait retrouvé l'usage de la parole.

Le chemin qui y mène, longe une muraille couverte de milliers d'ex-voto.

En remontant à travers les échoppes à touristes, un homme promène un lama au bout d’une laisse. Pauvre bête j’espère qu’il n’a pas peur du ridicule. Son maître l’a affublé d’une couronne en bimbeloterie, d’une couverture en laine rouge posée sur le dos et d’un sombrero accroché à son flanc. C’est notre premier lama des Andes !

Dans quelques heures nous aurons quitté la Colombie.
Conquis immédiatement par ce pays, par la générosité des colombiens et leur sourire chaleureux, on est vraiment surpris et enthousiastes d’avoir découvert certaines facettes de ce pays très attachant.
Beaucoup de gens nous déconseillaient d'y aller, comme pour le Mexique…Mais nous sommes des gamins têtus, à chaque fois, on n'en fait qu'à notre tête...Heureusement !
Certains nous prédisent le pire pour la Bolivie...On a hâte d'y être !
Assez de blabla, en route, il est 11h, on a une frontière à passer !


EQUATEUR, le milieu du Monde


Equateur, petit pays, grande découverte !
Pas d'aventure extraordinaire en Equateur, seulement la sensation d'être entre les deux mondes, le nord et le sud à des hauteurs vertigineuses.
Il y avait belle lurette que l'on n'avait pas vu un si joli poste frontière ! Propre et bien organisé.

Douaniers charmants et souriants. Laurent s'acquitte des formalités d'immigration me laissant en compagnie d'un magnifique chien-loup blanc aux yeux bleus glacier.

Sitôt les passeports tamponnés, on s'élance sur les routes d’Equateur en direction de Quito, la capitale. 
Quelqu'un nous avait conseillé de nous arrêter au cimetière de Tulcán...C'est sûr, c'est une surprise...de taille ! Les cyprès sont de véritables sculptures végétales géantes, représentant des statues précolombiennes, des visages, des colonnes, des portiques, entretenus avec passion par tout un aréopage de jardiniers. 

Le réseau routier à été entièrement rénové au cours des deux dernières années. 
L'Équateur fait parti de l'OPEP. L'exportation du pétrole (de la partie Amazonienne) représente environ 50% des rentrées de devises du pays. On comprend mieux  ces coûteux investissements. Et pour nous c’est une sacrée économie, car un plein d'essence coûte $9 ! (Environ 7€50) Dommage que le pays soit si petit !
Mais le bitume ne sert pas uniquement à poser ses roues,  les gens utilisent la chaleur emmagasinée par le sol pour faire sécher les céréales récoltées en les étalant sur les bords de route ce qui nous oblige à rouler en plein milieu.
Encore un changement de monnaie. Depuis l’année 2000, les équatoriens sont passés du sucre, au dollar américain. Nous devons nous habituer très vite à calculer les équivalences entre euros, pesos, dollar, entre la monnaie du pays précédent  et celle du nouveau, comparé à l’euro pour l’achat des produits de base, nourriture et carburant.
_« Alors, la bouteille d’eau coûtait deux quetzal, ça fait combien en pesos ? »…
Nous sommes reçus chez Alejandro, Valeria, leurs trois enfants, et leur dogue, klaus. Adhérents à la communauté Horizons Unlimited, ils habitent la périphérie de Quito. D’un niveau social très élevé, le père d’Alejandro était pilote de ligne, son aïeule peintre illustre, celui de Valéria était diplomate.  Ils vivent dans une résidence surveillée et protégée de hauts murs et de caméras. Ils sont très sympas, parlent anglais, et nous sommes reçus avec beaucoup de gentillesse. La famille mène grand train, femme de ménage, jardinier et cuisinière habitent une dépendance de la maison. La cuisinière, Lourdes vaque à ses occupations, en portant dans son dos son petit garçon dans un carré de tissu, l’awayo. Les deux soirs, nous dinons avec Valéria et les enfants en parlant de choses et d’autres. Je comprends assez vite que derrière la belle image du beau couple aisé à qui la vie a tout donné, le bonheur est peut être le grand absent des lieux. Alejandro travaille beaucoup, rentre très tard de ses diners d’affaires et souvent en taxi car passablement éméché. Valéria s’éclipse prétextant le coucher des enfants. Le phrasé ralenti par l’alcool et le regard un peu vitreux, il évoque à demi mot ses regrets de ne pas pouvoir lui aussi partir à l’aventure…Je laisse Laurent le soin de recueillir ses confidences et file me coucher.

Nous qui traversons les pays par la route, souvent bien loin des circuits touristiques, on ne peut que constater l’extrême pauvreté et les conditions de vie très dures des indiens. L’opulence dans laquelle vit une toute petite frange de population est d’un tel contraste que ça nous frappera pendant tout le voyage.
Quito, vit à 2850m d'altitude, ses presque 5 millions d'habitants ont pris d'assaut les flancs des montagnes environnantes.

La ville s'étend sur 30 kms de long et 10 de large...C'est la 2ème capitale la plus haute d'Amérique du Sud après la Paz en Bolivie. 
Un voile permanent de pollution pique les yeux et la gorge.

C'est une ville magnifique à l'architecture coloniale, la première à avoir été classée UNESCO en 1973. Ses citoyens sont si accueillants et souriants qu'on est sous le charme.

Le centre historique est riche en monuments. Nous visitons le palais du gouvernement du président Correa. Laurent pose avec l’un des gardes, le temps d’une photo il se prend pour Tintin avec les Picaros.

Les églises ne sont que coupoles et dorures. Je suis sidérée de voir toutes ces boutiques de bondieuseries où les fidèles peuvent acheter des poupées à l’effigie de Jésus et leur garde-robe de vêtements liturgiques brodés d’or !

On aperçoit la Vierge de Quito tout en haut sur la colline. Nous étions prêts à lui rendre visite, mais un monsieur nous chuchote « peligroso » ! (dangereux) en nous croisant.
Bon ben on la regarde de loin alors !
Pourtant la police est bien présente...Et a plutôt bon goût puisqu’elle roule en moto BMW ! Décidément l’Équateur a beaucoup plus de moyens financiers que les autres pays d’Amérique Latine que nous avons traversé pour le moment.

Comme il faut absolument escalader quelque chose, je laisse Laurent monter seul dans la flèche de la basilique du « Vote National » construite en 1893 qui culmine à 115 m. De style néo gothique elle est de taille comparable à Notre Dame de Paris.

Nous sommes début décembre, La Fiesta de Quito bat son plein. Corridas, processions, concerts, orchestres, animent les rues et les places.

Des bus sans fenêtre, sillonnent les rues de la ville, musique poussée à fond. Ils sont loués pour l’occasion par des groupes de jeunes qui boivent et font la fête à bord.

On n'en est pas fier, mais on l’avoue, nous nous sommes fait cirer les pompes... Ce n'était pas du luxe ! Harcelés par des enfants dont c’est le seul moyen de subsistance, on s’est laissé faire. Les gamins n'avaient jamais vu des chaussures aussi sales ! On s’assoit sur le banc, pris en main par deux garçons. Nous nous mettons d’accord sur le prix. Ils n’ont pas plus de 8 ou 9 ans. Dans une vieille boite en bois, il y a plusieurs tubes écrasés, des petites brosses qui ont connu des jours meilleurs, et de vieux chiffons couverts de cirage. Nos chaussures crottées et poussiéreuses sont frottées énergiquement avec la petite brosse qui y laisse ses derniers poils. D’un geste précis ils déposent une demie noisette de cirage noir et astiquent vigoureusement le cuir qui reprend quelques couleurs. Ils finissent par lustrer la chaussure à l’aide d’une brosse spéciale avant de nous demander le double du prix initial ! Petits chenapans va ! Mais le prix est le prix, on était d’accord, non !

Nous prenons ensuite de la hauteur avec le téléphérique qui nous dépose à 4100m.

À cette altitude, on a vite le souffle court, mais on n'hésite pas à sauter de joie en retrouvant tout à fait par hasard nos Jess’s. Incroyable, sans se donner rendez-vous !

Notre devise à tous les quatre, « toujours plus loin », alors on monte à 4300m...Doucement. La végétation est rase, et notre respiration haletante.

Nous sommes face au volcan Pinchincha, dont la dernière éruption date de 1999.

Malheureusement nous ne verrons pas le Cotopaxi, volcan actif le plus haut du monde (5897 m) qui domine Quito et qui ne s'est pas dévoilé.

L'exercice ça creuse ! De retour en ville, on se trouve un petit restaurant de quartier où l'on déjeune pour  $1,50...Par personne, qui dit mieux ? Une excellente soupe de haricots, un plat de poulet frit au riz et un soda.
Nous quittons les Jess’s pour mieux nous retrouver plus tard.

La ligne imaginaire de l'équateur, passe à vingt kilomètres de Quito. Le Mitad del Mundo. Un GPS indique : 0° 0' 0" Nous sommes le 2 décembre, demain c’est mon anniversaire. J’ai cinquante ans ! Je passe le cap du demi siècle au milieu du monde…Il me fallait au moins ça pour avaler la pilule ! Je m'en souviendrais longtemps, les pieds dans l’hémisphère Sud, j’ai embrassé l’homme de ma vie qui lui était au Nord…De l’autre côté de la ligne jaune.
Nous prenons la direction de Cuenca, autre petit bijou équatorien.
Les paysages de la Cordillère sont majestueux. Les pentes recouvertes de cultures en terrasses dans toutes les nuances de vert.

Nous passons un col à 4000 m dans une brume épaisse, au pied du volcan Chimborazo qui pointe à 6310 m et ses neiges éternelles... Sans le voir. Quel dommage ! 
Il fait cinq degré on en a perdu vingt en route. Je me blottis dans le dos de Laurent, le vent est glacial, et je suis tellement déçue de ne rien voir.

Plus de la moitié de la population largement métissée habite dans la Cordillère des Andes entre 2200 m et 2900 m d'altitude. C'est toujours fascinant de voir comment les gens vivent ailleurs. Les femmes coupent des herbes dans les champs qu’elles transportent en gerbes sur le dos, tenues par de grandes écharpes tissées. Elles portent un chapeau, pas un panama, mais plutôt un chapeau de feutre qui ressemble à un borsalino, une jupe sombre, des guêtres en laine et de grandes écharpes colorées. Certaines sont assises sur le bord des routes, tenant un mouton en laisse qui broute des touffes d’herbes maigrichonnes. Les hommes eux portent des ponchos colorés.

En Equateur aussi la moto suscite la sympathie et la curiosité, nous récoltons des sourires et des pouces levés toute la journée.

Nous retrouvons les Jess’s le surlendemain, et c'est bien sympa de rouler ensemble...Même si on a un peu de mal à se suivre. Il y a un brouillard à couper au couteau. La visibilité est tellement réduite que je vois à peine les phares des voitures qui nous croisent. Pendant 200 kms Laurent écarquille les yeux, et moi je me les gèle. Je pense à Jessica qui n’a qu’un léger blouson et des bottines, elle n’est pas très bien équipée. En moto, il n’y a rien de pire que le froid. Dès qu’il s’insinue par les gants, les coutures, le cou ou les pieds, on se crispe et tout le corps devient douloureux, d’où l’importance d’être bien protégé. Surtout quand on fait des journées de route à plus de 500 kms.

Cette fois on a raté la féérie du « Nariz del Diablo ». C’est un canyon vertigineux qu'emprunte l'un des trains mythiques d'Amérique du Sud, comme celui de la publicité pour un arabica célèbre, sur musique de flûte de Pan. Á défaut de café, on a roulé dans le coton toute la journée.
Seul coup de chaud de la journée, l’instant effrayant ou une petite moto avec trois jeunes dessus, oui oui trois ! Nous a coupé la route et a failli s’encastrer dans un camion venant en sens inverse en essayant de nous éviter.
Cuenca a vraiment beaucoup de charme, perché à 2500 m, on y respire mieux qu'à Quito. Classé Unesco depuis 1999, on comprend vite pourquoi ! Laurent et Jess jouent les paparazzi. On s’extasie devant les façades des vieilles maisons bourgeoises, les jolies églises et leurs coupoles bleues, devant les marchés aux fleurs, et les étalages de fruits exotiques.

On aime aussi les murales colorées qui retracent les moments simples de la vie quotidienne.

Nous sommes dans l’une des deux villes d’Équateur ou sont fabriqués les panamas. Ce sont des chapeaux de paille tissée. La feuille de palme est séparée en fines fibres qui sont ensuite cuites ou séchées, selon que l’on est à Cuenca ou à Monte Christi. Puis vient le tissage qui peut durer jusqu’à dix mois pour les plus beaux modèles. Certains panamas très fins et très hauts de gamme peuvent se plier et se rouler, tandis que d'autres sont apprêtés, ce qui rigidifie la paille afin de conserver des années durant, leur forme d'origine. Le prix de certains peut dépasser les mille euros.

Pour la petite histoire, pendant la construction du canal de Panama, des ouvriers du monde entier portent les chapeaux de paille équatoriens pour se protéger du soleil. Panama sert de vitrine commerciale à l’Amérique du Sud. Le chapeau de paille est baptisé « panama » malgré son origine équatorienne. En 1906, Théodore Roosevelt porte ce chapeau lors de sa visite aux chantiers du Canal et contribue à le populariser.
Les Jess’s craquent pour la version black, et nous, on en achète un qui sera la récompense du quizz que nous avons mis en ligne sur notre site internet. La boutique se charge de l’expédier en France, pas question de le promener dans toute l’Amérique du Sud.
Vu que c’est notre anniversaire, eh oui, Jess est du 2 décembre…Mais pas de la même année, je me fais plaisir d’un joli pull en alpaca, un cousin du lama, dont la laine est très douce. Le soir nous fêtons dignement au restaurant, mon demi-siècle et sa petite trentaine.

La traversée de l'Equateur s'achève... Déjà ! 
Ce petit pays est très attachant et ses habitants chaleureux, joyeux et simples, ont ensoleillé notre séjour qui en a souvent manqué. 
Décidément ici aussi on serait bien resté plus longtemps.
Nous prenons la route tôt le matin pour une longue journée au cœur de la Cordillère des Andes. Il fait un froid de canard, Jessica s’est acheté une bonne paire de Caterpillar, ses petons sont au chaud maintenant.
Heureusement que partout où l’on passe le sourire des enfants nous réchauffent le cœur.

Et tandis que les kilomètres défilent, je mitraille tous azimuts, apanage de la passagère oisive.

Nous passons la dernière nuit dans un hôtel à Macara, une ville frontière poussiéreuse. Le matin à 8h nous découvrons deux nouvelles motos garées à côté des nôtres. Deux canadiens, cool !

On va passer la frontière tous ensemble... et ça c'est toujours une aventure !

Pérou

PERU la route Moche


Il faut toujours passer une frontière le plus tôt possible dans la journée ! On ne sait jamais ce qui nous attend.
Les Jess’s et nous, quittons l'Equateur très simplement en dix minutes chrono. Il est 9h. 
Laurent n'en revient pas.

Il y a un pont à traverser jusqu'au Pérou ce qui prend une minute.

Les motos sagement garées devant la guitoune des douaniers, on ne le sait pas encore, mais on va attendre trois heures en pleine chaleur car le système informatique est planté. 
Il est 10h on a encore le sourire !

Nous faisons connaissance de Troy et Nathan, les canadiens rencontrés ce matin à l'hôtel. Ils se sont connus sur la route, et se sont bien trouvé ces deux là. Ils sont sales comme des peignes, mais sympas comme tout. Troy, queue de cheval et sourire en coin, a un bel œil au beurre noir. Il s’est fait casser la figure en Colombie dans un bar. Il ne se souvient de rien à part qu’il n’avait plus ni papiers, ni ordinateur, ni argent, quand il a rouvert son œil valide…

Ils vivent à l'arrache tous les deux, pas de planning, pas de carte, et ce matin pas d'argent !
_« Ah mais les gars,  Il faut payer l'assurance ! ». Elle est obligatoire pour obtenir le certificat d’importation temporaire du véhicule. 
Nous avons juste assez pour nous, et même en raclant les fonds de poche, on ne peut pas leur avancer assez d’argent pour l'assurance des deux motos. Troy doit repasser la frontière en taxi et retourner en ville pour tenter de retirer quelques dollars au distributeur.
Un colombien beau, brun, bronzé, habillé comme un scout en jaune et bleu, arrive sur son scooter. Modèle italien vert fluo flambant neuf, sacoches cavalières orange, bidons d’essence rouge, sac jaune. J’ai besoin de mes lunettes de soleil pour le regarder !  Il apporte une petite note fraîche et acidulée à notre brochette de motos poussiéreuses et crottées.

11h55, le système informatique est toujours planté, les douaniers proposent finalement de remplir les documents à la main.
_« Ah ben quand même, on n’en peut plus » !
À 12h05 nous entrons enfin au Pérou.
C'est le 3ème  plus grands pays d'Amérique du Sud en superficie, après le Brésil et l'Argentine.
Sur les 30 millions d'habitants, environ dix vivent à Lima, la capitale. Impossible de résumer en deux phrases les mille facettes de ce pays, berceau de la riche culture Inca. La langue officielle est l'espagnol, et le quechua, qui n’est pas ici une marque de matériel de sport, est parlé par environ 14% de la population. 
Les trois cents premiers kilomètres nous désespèrent. 
On s'était habitué à la propreté de la Colombie et de l'Equateur, aux jolis villages, aux véhicules en bon état. Ici dans cette région Nord du Pérou, on se croirait au Guatemala...En pire ! 
Le paysage est désolé, les sacs plastiques déchirés retenus par les branches des arbustes desséchés, claquent dans le vent.

Ce n’est qu’une succession de villages poussiéreux vivant dans les détritus et odeurs pestilentielles, malgré les panneaux verts qui enjoignent les habitants de garder leur ville propre, en ne jetant pas leurs ordures dans la rue.

Seule la route principale des pueblos est bitumée. Les rues adjacentes sont de sable ou de terre, incrustées d'immondices. Les vents violents qui soufflent en bourrasques lèvent des nuages de sable, et quand il pleut, elles se transforment aussitôt en bourbiers.
Les usines de ciment, dont on se demande si elles ne sont pas à elles seules, responsables de toute cette poussière, font bosser les hommes et les femmes de ces villages perdus.

Et puis, pendant des centaines de kilomètres, le silence du désert en réponse à cette insulte. J'aime ce décor sans fin, où rien n'arrête le regard et la pensée.
Et soudain comme par enchantement, sur les rives fertiles d’une rivière qui serpente entre les dunes, poussent des champs de cannes à sucre, des vergers de minis citrons verts, de mangues, pastèques et autres fruits exotiques. Aussi incroyable que cela puisse paraitre, il y a des rizières cultivées en terrasses grâce à d’ingénieux systèmes d’irrigation. Les épis de maïs sèchent tranquillement sur des bâches posées sur l’asphalte chauffé par le soleil.

Ici les bougainvilliers poussent partout et lancent leurs tiges fleuries à l'assaut des tonnelles branlantes. Nous sommes maintenant habitués à traverser les villages et leur agitation bruyante. Il faut juste être vigilant face aux véhicules qui déboulent de partout en klaxonnant pour un oui, pour un non, aux tuk -tuk pétaradants qui roulent dans tous les sens en soulevant la poussière au milieu des marchés colorés. Des chèvres, des chiens, traversent sans crier gare, quand ce n’est pas un troupeau entier de bêtes à cornes  qui défile en plein milieu de la route comme des majorettes. Les paysans transportent leurs récoltes, juchés sur d’antiques chariots de bois tirés par un âne. Tandis que des camions bennes hors d’âge disparaissent complètement sous leur chargement de canne à sucre. Ça déborde de partout ! Heureusement que les routes sont larges et droites.

Les tiges de cannes à sucre serviront également à la fabrication de nattes, que les péruviens tressent pour construire des sortes de huttes, ou des murs brise-vent dans les dunes, voire même les murs de leurs maisons. Je me demande encore comme ça tient debout avec le vent ?!
Première journée exténuante. On a la bouche pleine de poussière, et des crampes dans le cou d'avoir eu à lutter contre les rafales de vent et de sable. On se trouve un hôtel sur le bord de la route. Nous avons tous les quatre besoin d’une douche, d’un lit et d'une séance de soudure pour  Jessica. Elle a cassé son sélecteur de vitesse en tombant à l’arrêt à la station service. Juste un trou au moment où elle pose le pied à terre et patatras. Pas de chance ! Car du haut de ses 1m55, elle résiste à tout ma championne. Les routes défoncées, les pistes, la boue, mais pas le petit trou !

Nous dînons dans le restaurant le plus proche, on est épuisé. Et c’est là, vers 20h, qu’on voit débarquer Troy et Nathan qui ont fini par trouver des dollars et une assurance. Ils sont aussi surpris que nous de nous revoir, car nos motos, garées dans l’arrière cour de l’hôtel n’étaient pas visible de la route. Le hasard.

Le matin nous partons tous ensemble direction Trujillo. Et toujours dans ce désert de sables et de roches qui n’en fini pas. Deux jours entiers à rouler au milieu de nulle part avec des vents latéraux qui jouent avec nos nerfs. Mais c’est d’une telle beauté que je ne m’en lasse pas.

Nous sommes arrêtés par la police pour un contrôle de routine. Je les soupçonne d’être curieux de voir de plus près nos motos. Mais bon, on se demande toujours s’ils ne vont pas nous trouver un truc pour nous réclamer quelques soles.

En arrivant dans les faubourgs de Trujillo, Un grand panneau annonce « Ruta Moche ». Ça m’amuse beaucoup, rapport aux kilomètres de détritus qui pourrissent dans la nature à chaque sortie de ville. Mais après recherche, il s’avère que Moche est une civilisation précolombienne contemporaine des Nazcas (les fameuses lignes du même nom que nous verrons bientôt) qui a vécu sur la côte nord péruvienne entre l'an 100 et 700 après JC. 
Á quelques kilomètres au nord de Trujillo, nous découvrons les ruines de Chan Chan. Elle était la capitale religieuse et administrative de la culture Chimu, qui a prit le relais de la culture Moche. Cette mégapole comptait environ 30 000 habitants.
Construite en adobe entre le 12ème  et 14ème siècle après JC, c'est aujourd'hui un site archéologique qui s'étend sur 20 km², on y trouve palais, pyramides tronquées, places, habitations, réservoir d'eau et un astucieux système d'irrigation qui a permis de vaincre le désert. Ses murs d'enceintes atteignaient douze mètres de hauteur.

Mais en plein midi, ils projettent peu d'ombre et nous sommes complètement rôtis. Nous décidons de revenir le lendemain matin, habillés plus légèrement.

Les deux canadiens nous quittent et tracent la route car ils veulent passer le jour de l'An à Ushuaia. « Eh les gars, ce sont des motos que vous avez, pas des hélicoptères, bonne route. Take care guys ! ». 
Dès l’ouverture du site, sous un soleil déjà haut dans le ciel, on se promène comme des petites fourmis dans un labyrinthe de murs décorés de motifs géométriques, d’animaux, poissons, ou pélicans en relief. Il subsiste uniquement les murs des édifices qui indiquent l’emplacement des habitations, des réserves de grains au milieu d’un dédale de rues sablonneuses.

La chaleur est écrasante. Un figurant, stoïque, sous son lourd costume en lamelles dorées et sa coiffe joue son rôle d’empereur Inca avec sérieux. Le temps d’une photo payante, Jess joue le jeu avec lui.

Hergé, a du passer des vacances ici, car nous avons retrouvé l’original de la statuette de Tintin « l’oreille cassée » dans l’une des niches du palais.

Une bête étrange s’approche de nous. Un chien Inca... Au début, j'ai cru qu'il avait une maladie de peau ! Mais non, c’est un vrai chien nu inca. Le caresser est assez désagréable. La peau est rugueuse, parsemée de petits poils piquants, on a envie de le passer au gant de crin, pour lui faire la peau douce.
Il est temps de quitter ce lieu magique qui à si bien résisté au passage des siècles, car un mini bus de touristes vient d'arriver. Le chauffeur s'installe pour une sieste inconfortable, une jambe passée par la fenêtre.

Nous nous rendons ensuite pour déjeuner, à Huanchaco. C’est une petite station balnéaire au bord du Pacifique, célèbre pour ces embarcations de joncs tressés, assemblées par des mains expertes selon une technique séculaire.

Les « caballitos de Tortora » que les pêcheurs chevauchent, d'où leur nom, depuis 3000 ans. Une fois sorties de l’eau, elles sèchent dressées sur la plage.
Á l’heure du déjeuner, nous dégustons un ceviche à se damner. C’est un plat typiquement péruvien, une marinade de poisson cru, « cuit » dans le jus de citron accompagné de patates douces et de choclo, de gros grains de maïs blanc.

Une fois installés tous les quatre dans un hôtel du centre, nous partons à la découverte de Trujillo ! On est curieux de voir à quoi ça ressemble, car depuis que nous sommes au Pérou, question architecture, on a vu que des maisons basses en briques de terre, et en canne à sucre tressée.
Magnifique cité...bruyante, mais magnifique ! La circulation est intense, à 90% ce sont des taxis, des tuk tuk et des bus, qui TOUS klaxonnent aux carrefours, ou pour attirer l'attention des piétons, clients potentiels, ou bien juste pour prévenir qu'ils doublent, tournent, ou s'arrêtent. Un véritable fléau sonore qui faut supporter nuit et jour. A tel point que des comités de quartiers se forment pour tenter de limiter la frénésie cacophonique. Je leur souhaite de réussir, c'est invivable. Le pire étant la nuit, ou même avec des boules Quiès enfoncées jusqu’aux tympans, il est difficile de fermer l’œil.
Comme toutes les villes coloniales, Trujillo a aussi été fondée en 1534 au moment de l'arrivée des conquistadors. 
Sa gigantesque Plaza de Armas plantée de cocotiers, au centre de laquelle est édifié le monument à la Liberté, est comme toutes les places principales de chaque ville d’Amérique du Sud, un lieu de prédilection pour se retrouver, discuter sur les bancs publiques, se distraire, écouter de la musique ou regarder les gens danser. Juste en face la basilique Menor qui date de 1616 a été plusieurs fois reconstruite après de multiples tremblements de terre. Actuellement couleur safran aux motifs rechampis blancs, elle peut, au gré des restaurations changer de couleur. Sur d’anciens guides elle est blanche ! J’adore cette place, c’est magnifique ! La maison mitoyenne de la basilique est bleue lavande aux fenêtres protégées de grilles ouvragées peintes en blanc, la suivante est saumon, et toujours ces rechampis blancs sur les entourages des hautes portes moulurées et des ouvertures. Adossée au mur, une femme assise en tailleur, son enfant endormi dans les bras attend l’obole.  En fin de journée, le soleil couchant allume un grand feu sur ces façades. Le ciel rose délavé devient pourpre puis bascule dans la nuit. 

Nous terminons la journée en déambulant dans la rue piétonne très commerçante, à l’écart des intempestifs coups de klaxons. Un père noël barbu et ventripotent fait les cents pas à l’entrée d’un grand magasin. Jess et Laurent, se pendent à ses basques comme des petits garçons pour une photo rigolote. 
Trujillo est comme un diamant trouvé par hasard. Nous sommes complètement subjugués par cette ville à l’architecture si riche et si bien conservée, surgit des sables. Pour cette dernière soirée, les Jess veulent goûter au cuy. Il est de tradition au Pérou de manger du cochon d’inde, d’ailleurs il n’est élevé que pour la consommation. Il peut peser jusqu’à quatre kilos donc beaucoup plus gros que ses cousins européens. C’est devenu un mets très onéreux sur les cartes des restaurants. Il est servi entier, couché sur un lit de pomme de terre et de maïs. Mais il paraitrait que parfois, ce n’est pas du cuy… 
_« Ah oui, et qu’est ce que ça peut être alors ?! ». 
Après une nuit de pluies diluviennes, les rues de la ville sont complètement noyées, car les systèmes d'évacuations sont à peu près inexistants. Et comme seules les rues du centre sont pavées, les autres ressemblent à des rivières boueuses. Nous prenons tout notre temps autour d’un copieux petit déjeuner, arroz, huevos, frijoles, y jugo de fruta  fresca (riz, œufs brouillés, haricots jus de fruits frais). Ce matin, Laurent a décidé  de rejoindre Lima en trois jours en traversant la Cordillère Noire par la piste du Canyon del Pato. Les Jess’s, eux, ont choisit une autre route.
_« Dis Jess, tu ne veux pas m’emmener, je sens que je ne vais pas aimer ! »

Je soupçonne mon homme de prendre les pires pistes juste pour faire triper nos copains en KTM, restés en France. 
Ça commence toujours bien, une belle route qui serpente, au milieu des cultures. Puis les montagnes au loin se rapprochent et la route se faufile dans un défilé rocheux, en longeant la rivière. Et subitement, plus de bitume. La piste est taillée dans la roche grise. De grosses pierres roulent sous les roues et sont projetés dans les rayons. La moto se tortille et moi je suis tellement crispée que j’en ai les dents qui grincent.

Laurent dégonfle les pneus pour une meilleure adhérence et c'est parti pour 90 kms de cailloux dans des paysages...C'est vrai, EXTRAORDINAIRES. Dommage qu’il ne fasse pas très beau. Le ciel est gris et si bas qu’il se confond avec les sommets.
On va longer la tumultueuse rivière Santa, qui draine, vers le Pacifique, la fonte des glaces de la Cordillère Blanche. Parfois nous roulons à quelques mètres des remous, parfois la route s’élève à flanc de falaise et elle n’est plus qu’un petit ruban mousseux au fond du précipice. L’érosion dévoile les couleurs de la roche qui varient selon les minerais qu’elle renferme. Aucune végétation n’a l’audace de s’agripper sur les pentes arides et les pierres dégringolent de la montagne.

Il faut traverser des ponts de bois rafistolés, parfois il manque quelques planches. Certaines ne sont plus clouées et se soulèvent lorsqu’on passe. En moto c’est déjà limite, je n’ose pas imaginer en bus ou en camion. Mais ce qui fait le plus peur, ce sont les tunnels. Il y en a plus de trente taillés dans la roche.  Parfois ils ne font que quelques mètres, mais pour la plupart, on s’engouffre dans un trou noir sans savoir ce qui arrive en face. Il n’y a la place que pour un véhicule. Bien sûr ils ne sont ni éclairés ni ventilés. Une épaisse de poussière en suspension danse dans la lumière du phare et il faut accélérer pour ne pas être déséquilibré par les ornières sableuses.

Heureusement, il n’y a que très peu de circulation. On ne croise qu’un cantonnier et sa fille gagnant leur vie en bouchant les plus gros trous de la piste. La jeune fille nous gratifie de son plus beau sourire lorsque je lui tends quelques soles. 

Sur le bord de la route, des baraquements en brique de terre que l’on pourrait croire abandonnés, sont des villages silencieux. Il y a des chiens errants qui se lancent à notre poursuite en aboyant férocement. J’arrive, en observant leur regard, à déterminer s’ils vont se jeter sur nous ou pas. Si leur corps s’aplatit, si leur regard se fixe sur les roues je sais qu’ils vont nous courser tous crocs dehors. Je les ai même bombardés de cailloux, un comble pour moi qui adore les chiens.

Une pluie fine commence à tomber au moment ou nous retrouvons le bitume. Nous avons vaincu la Cordillère Noire, et au-delà de la vallée nous apercevons les sommets de la Cordillera Blanca...La plus grande chaine tropicale glacière au monde
Mais on va se reposer un peu avant de l'explorer.
Nous arrivons à Caraz à la nuit tombante. Un rapide tour de ville pour comparer les prix des deux ou trois hôtels, nous ramène au premier. Il offre le meilleur rapport qualité prix pour les deux nuits qui viennent, Lit double, eau chaude, internet et garage pour la moto. Le patron nous sert un diner rapide et le temps de compter jusqu’à trois nous sommes déjà dans les bras de Morphée.


Des Andes au désert

Après une bonne nuit de sommeil à peine troublée par la pluie qui n’a pas cessé de tomber, Laurent est de nouveau d’attaque pour explorer les alentours. Il veut se rendre à la Laguna Paron, qui parait il est fabuleuse. Encore de la piste, de la boue et de la montagne. Je préfère rester tranquillement à l’hôtel, écrire le dernier article du site et me reposer le dos. Laurent part seul et revient finalement assez vite, car la piste est détrempée. En le voyant tout crotté, entrer dans l’hôtel, je me félicite d’avoir zappé la balade. Comme dit mon amoureux, « tu n’aurais pas aimé ! ». 
Le temps s’améliore, un coin de ciel bleu apparait nous en profitons pour nous rendre à Yungay.
Le Pérou est sujet aux tremblements de terre car situé sur une faille sismique. L'un des plus violents a eu lieu en mai 1970, dans la région. Il a été suivi d'une avalanche de boue entrainant de gigantesques rochers qui ont dévalé la montagne à plus de 300 km/h.
La ville de Yungay, située sur les pentes du massif Huascaran, a été entièrement détruite et ensevelie sous des tonnes de roches faisant 20 000 morts. Un silence assourdissant règne sur le site devenu aujourd’hui un sanctuaire où chaque rocher est une pierre tombale, on imagine toute l’horreur de cette nuit là.

Une très vieille femme en habit traditionnel assise près d’un gros cactus, marmonne des mots inintelligibles, avant de s'assoupir. 
Je me dis que peut être, elle a tout perdu ici il y a quarante ans, et que son esprit aussi s’en est allé.

Une nouvelle ville a été reconstruite un peu plus loin...Á l'abri du couloir de l’éboulement ?!
On s'y arrête le temps de déguster un ceviche. Depuis Trujillo, j’en rêvais de ce poisson blanc, cru, pimenté, mariné dans du jus de citron vert servi avec des patates douces et du choclo. 
Laurent n’a pas dit son dernier mot pour l’expédition vers les lagunes. Il se débrouille pour trouver un taxi qui accepte de nous emmener. Á 6 h et demi le lendemain matin, le gars passe nous chercher à l’hôtel dans sa vieille guimbarde sans amortisseurs. Il roule à tombeaux ouverts dans un boucan d’enfer jusqu’à Yungay. Puis très vite, le bitume disparait pour une piste qui monte en lacet. Visiblement le chauffeur n’est jamais venu par ici, car il demande sa route à plusieurs reprises. Derrière ma vitre poussiéreuse, je regarde les gens à l’œuvre dans les champs cultivés. D’autres marchent sur le chemin. Les femmes portent de hauts chapeaux de paille blancs, des jupes épaisses en lainages de couleurs vives, des gilets et des guêtres tricotées. Tous sont chaudement vêtus et bizarrement, la plupart sont pieds nus dans les chaussures. Je sens que la journée va être longue jusqu’aux deux lacs de glacier Llanganuco à 3850 m d’altitude. Nous sommes dans le parc national de Huascaran sur une piste de montagne défoncée, dans une voiture bringuebalante. Il y des moments où je regrette la moto. 
A l'agonie sur la banquette arrière qui sent le lait caillé, j'ai réussi à prendre quelques photos par la vitre entrouverte, qui menace, à chaque chaos de dégringoler dans la portière. Depuis le départ, je me sens mal, j’ai des nausées, je suis fiévreuse, et mes intestins se tortillent. Au bout d’une heure, le taxi s’arrête, le moteur chauffe.
On observe de curieux arbres, les quenuals, multi troncs orange qui desquament et leurs branches basses tortueuses. C’est une variété endémique qui ne pousse que dans les Andes jusqu’à 5000 m, là où aucun autre arbre ne s'enracine.
Nous atteignons le premier lac, d'un bleu turquoise laiteux, puis le second du même  bleu turquoise laiteux entouré de montagnes.

Mais Laurent veut les voir de plus haut, au grand désespoir du taxi qui n'avait qu'une envie, faire demi-tour. La piste devient franchement difficile. Lacets très serrés, étroits, il faut zigzaguer pour éviter les trous et les rochers. La carrosserie hurle, et Laurent veut continuer. Nous sommes maintenant dans les nuages. On ne distingue plus rien, ni le sommet ni les lagunes qui ne sont plus que deux petites flaques au loin. Moi j’en ai franchement marre, la tension monte. Je lui reproche de se comporter en égoïste. Ce pauvre gars est en train de bousiller sa voiture qui est son outil de travail, visiblement il n’en peut plus, et moi je suis de plus en plus malade. Ma respiration est haletante, j’ai des maux de tête et je claque des dents et les 4500 m d’altitude ne sont pas les seuls responsables de mon état..

Nous passons au dessus de la couche nuageuse, il se met à neiger. En levant les yeux, nous entrevoyons enfin les sommets blanchis du Huascaran qui culminent à 6768 m. En contrebas, la vue est saisissante. Lorsque les nuages s’effilochent, les lagunes superposées sont comme des pierres précieuses serties dans la roche, et cette piste sinueuse qui n’en fini pas de s’élever, une simple estafilade blanche à flanc de montagne.

Enfin c'est la redescente... Pendant les quarante six kilomètres du retour il me semble bien avoir détecté de nouveaux bruits inquiétants dans mes entrailles et celles de la voiture. Je suis sûre que ce pauvre gars ne réitérera jamais l’aventure ! 
De retour à l’hôtel vers quinze heures, prise de vertiges, je tiens à peine debout. Je me jette dans le lit avec du paracétamol et des litres d’eau. Mon estomac se retourne, mes intestins se révoltent, c’est la guerre ! Je délire à moitié, mon sommeil est peuplé de cauchemars, je suis en nage, et je claque des dents.
Je comprends qu’il y a une règle à respecter, NE JAMAIS MANGER DE CEVICHE Á PLUS DE 10 KMS DE LA MER ! Qu'on se le dise. Sinon on le paye cash !
J'ai découvert la définition littérale de « grippe intestinale » Pourtant, qu’est ce que je m’étais régalée !
Laurent qui a mangé la même chose que moi, ne comprend pas ce qui m’arrive, car lui va très bien !
Le lendemain matin, c’est une pauvre petite chose flageolante et blafarde qui émerge. Il faut pourtant reprendre la route. Je me trouve un soluté de réhydratation à la pharmacie et le sirote pendant le voyage. Deux jours de route.
Le Pérou est grand comme deux fois la France. La variété de ses paysages est infinie. 
Il est possible de passer de la zone désertique et sèche du nord ouest, aux pics enneigés de la Cordillère Blanche avec ses vingt deux sommets à plus de 6000 mètres d'altitude, en cent kilomètres. Et se retrouver sur la côte pacifique aussi rapidement.
_« Bon alors, je fais quoi ? Je la mets ou je la range ma polaire » ? 

La route qui va de Caraz dans la Cordillère Blanche à Barranca sur la côte, est fabuleuse. On en prend plein les yeux. La vie agricole en est à l’âge de pierre. Dans les champs, le labourage se fait encore à l’araire avec des bœufs et le transport en charrette.

On monte à plus de 4000 m, la température chute. Au loin, les cimes recouvertes de neiges ressemblent à de grosses meringues. La région n’est pas très peuplée.

La route est un véritable billard, où les courbes s'enchainent avec volupté, parfois dans le souffle glacé des nuages.

Et d'un lacet à l'autre, nous voilà dans une vallée fertile ou coule une rivière.

De spectaculaires bougainvilliers, font de grosses taches fuchsias sur les murs décrépis. Quand je pense que je n’ai jamais pu en gardé un en Touraine !

Derniers virages, une jolie baie sur l'océan Pacifique.

Barranca est une station balnéaire connue des péruviens. Tout est très calme à part le ballet incessant des tuk tuk et mototaxis. Certains sont caparaçonnés comme les chevaux de tournois médiévaux, en jaune, bleu roi ou bien rouge.

La saison estivale ne commence que dans quelques jours. Nous posons nos sacs à L' Hostal Casa Blanca face à la plage en négociant le prix et la possibilité d’utiliser la cuisine. La chambre sent un peu le moisi, mais il y a une fenêtre qui ouvre sur la mer. Promenade sur le sable, coucher de soleil brumeux, et dîner en terrasse face à l’océan, les jours passent et ne se ressemblent pas !
De nouveau nous sommes en plein désert battus par des vents de sable en longeant la côte jusqu'à Lima.

La capitale s'annonce avec ses faubourgs très pauvres, poussiéreux, et embouteillés. Les collines pelées sont mangées par les bidonvilles. De loin, c’est joli ! Des centaines de petits cubes roses, bleus, jaunes, imbriqués les uns dans les autres, comme une palette de peintre. De loin… J'ai lu avec horreur, qu'une campagne de stérilisation forcée avait été menée entre 1995 et 2000 sur les populations pauvres de la Sierra, la Selva et les habitants des bidonvilles de Lima, visant à en diminuer le nombre. Ce que nous constatons, c’est que plus la population indienne est importante dans le pays, plus le niveau de vie est bas.

Comme partout en Amérique du Sud, Dieu tient une place importante, et la ferveur des plus démunis les aide à supporter leur quotidien.

Grâce à Steven, directeur Amérique du Sud des Hôtel IBIS,  relation professionnelle de Laurent, nous avons la chance d'y être logés gracieusement au 9ème  étage, en plein cœur du quartier très chic de Miraflores.
Le vrai luxe dans ces hôtels, c'est de ne pas douter un instant de la propreté des draps, d'avoir l'eau chaude au robinet, et nul besoin de se rhabiller, partir à la recherche de l'hôtelier pour qu'il monte sur le toit afin d'enclencher le système de chauffe, de bénéficier du wifi à plus de deux mètres du modem, de pouvoir marcher pieds nus dans la chambre sans se salir, et de poser sa tête sur un oreiller tout doux. J'en ronronne de plaisir. 
Dès la moto garée dans le parking souterrain, et les valises poussiéreuses déposées dans la chambre, on enfile un jean et partons à la découverte de Miraflores. C’est le quartier très résidentiel de Lima ! Ici, ce sont les gens riches qui sont en prison ! On dirait un quartier de haute sécurité. Chaque maison est enfermée derrière de très hautes grilles électrifiées, hérissées de pointes et de caméras de surveillance qui enregistrent le moindre mouvement.  Je me demande comment le Père Noël fera pour atteindre sans s’électrocuter ou s’empaler, les chaussettes de laine rouge qui l’attendent, pendues aux fenêtres ?!
On se promène dans la  galerie marchande ultra moderne de Larcomar qui débouche sur un belvédère surplombant l’océan Pacifique. Tout près, il y a le Parc de l'Amour. Une horrible statue d’un couple enlacé en terre cuite rouge domine un joli jardin et de très beaux bancs ondulés recouverts de mosaïques me rappellent ceux du parc Güell à Barcelone. Sur les branches des palmiers, les moineaux s’habillent en rouge et noir et les tourterelles se maquillent les yeux en bleu.

Toujours dans le quartier de Miraflores, nous observons à travers les grilles qui la protègent, les vestiges de la pyramide Huaca Pucllana, construite en briques d'adobe, placées verticalement pour mieux résister aux tremblements de terre. Elle date de la culture Lima (entre 200 et 700 après JC). Aujourd'hui, c'est un vaste chantier archéologique.
Je ne résiste pas à l’appel des marchés artisanaux, à la recherche d’une babiole. On prend le frais dans un autre parc fleuris, habité par les centaines de chats, qui posent comme des statues au milieu des massifs de fleurs.
Laurent part aux aurores ce matin. Il a pris rendez-vous chez BMW afin de changer les deux pneus. Malheureusement, la concession n’a pas les Metzeler mixtes, route/tout terrain, que Laurent affectionne pour les pistes. Il doit se contenter d’une autre marque moins performante. Nous sommes une victime collatérale du Paris Dakar ! J’en profite pour faire la lessive et avancer le futur article à mettre en ligne.

Nous consacrons le reste de la journée au centre historique classé UNESCO en 1991.
Lima est une concentration des styles architecturaux qui ont marqué l’Amérique Latine. Bâtiments néo-classiques d’inspiration française, comme le Théâtre Municipal, côtoient quelques bâtiments Art nouveaux et la cathédrale, véritable splendeur baroque coloniale.
Une foule immense, sous le chaud soleil de midi, se presse devant le Palais du Gouvernement pour assister à la relève de la garde. Il donne sur la très belle Plaza de Armas, à l'endroit même où Francisco Pizarro fonda la ville en 1535. En cette fin du mois de décembre, et sous 33°, trône au milieu des palmiers, une pièce montée décorée en sapin de Noël. De jolies policières déguisées en « mères noël »  cuissardes et bonnets rouge font le tour de la place sur leur moto blanche.
Au hasard des ruelles piétonnes on se retrouve derrière le palais présidentiel. Juste sous ses fenêtres coule le rio Rimac. En traversant le pont qui l’enjambe, on a le cœur au bord des lèvres. La couleur maronnasse de l’eau, l’odeur pestilentielle qui s’en dégage, ne laisse planer aucun doute sur l’origine de ce que les canalisations déversent dans le fleuve.

On se réfugie à l’abri du monde, derrière les hauts murs du Couvent Santo Domingo, datant du 17ème  siècle, remarquable pour ses très beaux azulejos qui décorent les voutes du cloître. En grimpant dans le clocher de son église, on a Lima à nos pieds.

C’est très impatients que pour la énième fois, nous chargeons la moto, pressés de retrouver les grands espaces.
Le Père Noël nous attend à Cuzco.

Et du désert aux Andes

Nous sortons de Lima un dimanche, et c'est plutôt une bonne idée, car la circulation est fluide. Les voitures individuelles sont rares, ce sont les taxis qui mènent la danse...Et le taxi péruvien au volant, est un psychopathe ! La main sur le klaxon en permanence il double à droite, à gauche, sans clignotant, se rabat sur nous, nous coince contre les trottoirs, coupe la route, freine brutalement, tout ça pour ne rater aucun client potentiel. Cette conduite hystérique atteint son paroxysme les jours de marché.
Conduire à Lima est une expérience routière stressante, il faut être sur le qui-vive à chaque seconde. Et pourtant, nous sommes aguerris depuis presque quatre mois en Amérique Latine et surtout depuis la traversée de la Colombie.
Dès la sortie de la ville, le désert de dunes nous absorbe. Parfois la route a tranché tout droit dans les collines de sable blond, au loin nous apercevons les villes côtières qui vivent dans une brume de poussière mêlée d'embruns.

Il y a de nombreux élevages de poulets en batterie reconnaissables à l’odeur qui flotte au gré des vents et aux longues huttes faites de nattes en canes à sucre au milieu de nulle part. Guettos de poulets martyrs !

Nous arrivons dans la Réserve Nationale de Paracas située dans une péninsule désertique, à trois cents kilomètres au sud de Lima.
On laisse les valises à l'hôtel et nous passons l'après midi à sillonner les pistes de terre ocre.
Laurent fait son « Dakar » ! C’est beau un motard heureux ! Je le laisse s’ébrouer seul, sans sacoches, sans son excédant de bagages bruyant, peu sensible au charme des dérapages. Il faut se méfier tout de même, car nous avons vu une voiture enfoncée jusqu’aux phares, après avoir quitté la piste. Le conducteur a dû vouloir gagner du temps en traçant au plus court. Pas de chance, il est tombé sur une zone de sables mouvants.

Moi je préfère flâner cheveux au vent sur une plage de sable rouge, à contempler une mer émeraude que surplombent des falaises dorées changeant de couleur au fur et à mesure que le jour décline.

L'une des curiosités de la réserve était un «  rocher cathédrale » à quelques brasses du rivage. Était... car l'arche de pierre le reliant à la falaise s'est effondré lors du dernier tremblement de terre en 2007 qui ravagea la ville de Pisco toute proche.

Le soleil se couche sur le désert. Les dunes nacrées de roses, se découpent sur un ciel qui pâlit. Le paysage minéral est nimbé d’une lumière qu’aucun mot ne peut traduire. Nous profitons du silence. Il y la Terre et nous.

Il est temps de rentrer à l'hôtel, garer la moto au chaud dans le hall avec la bénédiction du propriétaire et goûter la spécialité locale, le Pisco Sour, reconnu patrimoine culturel au Pérou. C’est un délicieux cocktail traditionnel, préparé avec trois doses de Pisco, une eau de vie de raisin, une dose de jus de citron vert, une dose de sirop de sucre de canne, six cubes de glace. Ce mélange doit être agité dans un shaker jusqu'à l'obtention d'un mélange homogène, puis il faut y incorporer un blanc d'œuf monté en neige, une ou deux gouttes d'Angostura amer déposées sur la mousse blanche pour la déco…et après deux verres, tout le monde passe une très bonne soirée ! C’est quand même autre chose que l’ « Inca Kola » autre spécialité péruvienne, un soda jaune poussin, au goût artificiel de bonbon acidulé. Très spécial !

Á 8h du matin, nous sommes sur le port. Les chalutiers et leurs filets sont à l’ancre, harcelés par des escadrons de mouettes. Nous partons pour une demi-heure de bateau jusqu'aux îles de Ballestas, la réserve ornithologique, située au large de Pisco.

Ce sont un peu les Galápagos péruviens. Soixante espèces d'oiseaux vivent sur des îlots rocheux, pélicans, cormorans, sternes, et manchots de Humboldt.

Durant des années l'extraction du guano, excréments d'oiseaux, a  constitué un important revenu pour le Pérou qui le transformait en engrais et l'exportait vers l'Europe et l'Amérique du Nord. Aujourd'hui, son exploitation est réglementée dans cette zone, seules 1000 tonnes par an sont prélevées tous les sept ans, pourquoi, je n’en sais rien, le guide parlait trop vite.
Un épais brouillard est tombé, et l'ambiance est fantomatique, les cris des oiseaux se perdent dans la brume, les otaries se chamaillent, ce qui ne trouble en rien le sommeil des lions de mer, allongés mollement, leurs corps luisants épousant parfaitement les reliefs du rocher.

Le brouillard s’épaissit, la balade est terminée. En approchant des côtes, on découvre un géoglyphe. Énigmatique figure représentant un candélabre, de 180m de hauteur sur 70m  de large et d’un sillon profond de 50cm. Il est dessiné sur un versant de terre sablonneuse abrupte, visible uniquement de la mer.
Malgré plusieurs explications scientifiques contradictoires sur son origine, et son utilité, Il n'a pas été possible de le dater. Le tracé est parfaitement conservé car il ne tombe que deux millimètres d'eau par an sur cette région, où la température annuelle moyenne est de 18°.

A soixante dix kilomètres de là, on s'arrête dans une véritable oasis, la lagune de Huacachina dans la banlieue d’Ica. Découverte en 1940 elle fût un lieu très prisé par la bonne société péruvienne. Elle est entourée de dunes de sable de 300 à 400 m, parmi les plus hautes du monde !

Je fais une petite sieste, écrasée de chaleur, pendant que Laurent attend... Attend... Attend près de la piscine à l'eau saumâtre, que sa belle rouvre les yeux.

Ceux qui viennent ici, cherchent les sensations fortes. Le plus fou, ce sont les buggys qui surfent sur les dunes. On apprécie les prouesses des conducteurs aux hurlements des neuf passagers à chaque descente vertigineuse.

Certains dévalent les pentes en sandboard, le surf des sables. Mais ça se mérite. Il faut d'abord escalader la dune. Je fais trois pas, je redescends de deux…Ça peut prendre un certain temps !

Laurent, comme d'habitude est bien loin devant. On se croirait perdu en plein Sahara. Je fini l’ascension à quatre pattes, tellement la pente est raide jusqu’au sommet. Mais une fois la dune conquise, quel spectacle ! Dunes violettes, montagnes en dégradé de rose, ciel voilé de gris. Fabuleuse lumière crépusculaire. A plat ventre sur le sable tiède et pourtant presque à la verticale, tant la pente est forte, j’observe la crête de la dune. Elle est fine comme une lame. Il se produit en permanence d’imperceptibles avalanches de grains, et l’arête se reforme inlassablement. Brutalement je prends conscience de l’infinie multitude des petits grains qui constituent ce désert.
Au loin on voit les buggys apparaitre et disparaitre dans les cratères, comme des petites fourmis perdues dans un labyrinthe. 
Il fait presque nuit lorsque nous redescendons. 

En route pour Nazca. Les lignes, géoglyphes, n'ont été découvertes qu'en 1926. Elles sont l'œuvre de la civilisation Nazca de culture pré-inca, réalisées entre 400 et 650 après JC. Elles sont parfois longues de plusieurs kilomètres, traversent des ravins, escaladent des collines, sans que leur tracé en soit perturbé.
Il a été répertorié trois cent cinquante dessins dont les plus connus sont le singe, le colibri, le condor et l'araignée... Divinités animales des Nazcas ? Personne n’en connait réellement la signification. Calendrier astronomique? Site rituel ? Qui sait ? Diverses théories plus ou moins fantaisistes se succèdent et se contredisent.  

Une chose est sûre, leur conservation s'explique par le microclimat de ce plateau, l'une des zones les plus sèches au monde. Absence totale de végétation, ni sable, ni poussière, ni vent pour les éroder.
Le fun, c'est prendre un petit avion qui survole les lignes. Le hic c'est le prix, qui a triplé en cinq ans car beaucoup de petites compagnies ont fermé...Trop d'accidents, trop de morts ! $120 par personne. Oups ! 
On se contente d'un mini mirador, 120 marches pour cinq soles...Bon c'est sûr, on voit moins bien ! La tourelle métallique est installée juste au bord de la route panaméricaine, et d’en haut, on ne peut apercevoir que « l'arbre ».  

Nous trouvons facilement un hôtel bon marché un peu à l’écart du centre ville de Nazca, le propriétaire est très sympa et nous fait visiter son établissement qu’il est en train de rénover et d’agrandir. Il nous indique un cimetière pré-inca, datant de 500 à 900 après JC, la nécropole de Chauchilla, à trente kilomètres de Nazca. 
Allez, un peu de piste, ça nous manquait. Laurent s’arrête pour dégonfler les pneus, ça passe mieux dans le sable mou. Le plus compliqué ensuite, c’est de trouver un garage avec un embout de gonflage compatible avec les valves des pneus de la Béhème afin de refaire la pression pour rouler à nouveau sur le bitume.

Le site n’est pas du tout protégé. Une casemate avec un gars qui vend les tickets et c’est tout. Un petit chemin bordé de cailloux blanc, nous conduit aux tombes. Partout, des traces de fouilles anarchiques où de pillages, avec des ossements et des morceaux d'étoffes épars. Je ramasse une petite vertèbre, l’os est d’une telle légèreté qu’il s’effrite au contact de mes doigts, je tiens un os humain d’environ 1500 ans…On peut voir les momies dans leurs tombes qui sont des chambres funéraires enterrées. Elles sont très bien conservées. Il semble qu’elles soient en position  assise, jambes repliées sur la poitrine et dans leurs vêtements de toile. La plupart ont de très longues chevelures noires tressées. Les parties du corps, comme les pieds, les mains et parfois le visage qui dépassent des vêtements laissent voir la peau parcheminée. On peut imaginer aisément leurs traits 1500 ans plus tard.

Nous sommes un peu impressionnés et je dirais un poil mal à l’aise en ce qui me concerne, de troubler ainsi leur éternel repos.
J'évacue ces visions morbides de retour à l’hôtel en contemplant le ciel qui s'embrase, sur les toits terrasses de la ville.

Nous sommes dans les temps pour passer Noël à Cuzco, à quelques kilomètres du Machu Picchu.
Très vite les Andes se dressent devant nous. 
On passe du niveau de la mer, à presque 4000 m d’altitude en tout juste deux heures et de 26° à 12° ! On a un peu le souffle court, mais la moto grâce à l'injection, avale les bornes sans tousser.

Il faut juste la ravitailler en essence. C’est d’ailleurs un risque que nous avons pris de nous aventurer ici sans bidon de secours. Et puis soudain, un village de trois maisonnettes en briques de terre et toits de tôle, seule trace humaine sur ce plateau de steppe herbeuse battue par les vents. On peut y manger, acheter du fromage frais et cru, moulé à la main en forme de bobine. Et heureusement, faire le plein. La femme qui tient la boutique, mâchouille des feuilles de coca qu’elle coince dans sa joue. Dans un récipient en plastique, elle transvase, à l’aide d’une louche, deux galons de carburant qu’elle puise dans un bidon rangé sous le comptoir. On rempli le réservoir avec un vieil entonnoir en zinc et c'est reparti, toujours plus haut. Vertigineux.
Je n’ai pas assez de vocabulaire pour décrire les paysages que nous traversons. A chaque fois, je me dis « alors là c’est ce que tu as vu de plus beau jusqu’à présent » et la minute suivante me fait mentir. Ça nous coupe le souffle, dans tous les sens du terme. Forêts, cultures en terrasses, routes en lacets, nuages crémeux suspendus dans l’air si pur que l’on distingue chaque relief des sommets de la Cordillère. Lorsque nous traversons les villages, nous saisissons un instantané de la vie quotidienne des péruviens. Je suis fascinée par les visages burinés des femmes, leur regard lointain, énigmatique, qui peut s’éclairer très vite d’un sourire si j’agite ma main pour les saluer. Elles portent leur chapeau vissé sur la tête, un enfant douillettement installé sur leur dos dans un châle bigarré...Et concession faite à la modernité, un téléphone portable collé à l'oreille. Certaines ont un goût immodéré pour le mélange des couleurs, fuchsia, orange, vers anis.

Les gens passent une grande partie de leur temps à attendre un collectivo, leur seul moyen de transport, pour se rendre d’un village à l’autre vendre leurs récoltes sur les marchés. Sur le bord de la route, il est fréquent de voir une dizaine de croix plantées sur un monticule de cailloux, rappeler que la mort frappe très souvent. La sécurité routière, n’est pas un concept qui a cours au Pérou.
Nous traversons l’altiplano péruvien. Dans cette région d’élevage, les fermes et les enclos sont construits en pierre rondes, perdus dans ces prairies d'herbes rases où vivent différentes sortes de camélidés, vigognes, lamas et alpacas. Certains portent des rubans de couleurs différentes accrochés comme des pendants d’oreilles. C’est un code pour reconnaitre les bêtes de chaque troupeau. 
La température a encore chuté, il fait 4°. Laurent utilise ses poignées chauffantes et moi je m’assoie sur mes mains, technique éprouvée au Canada.
On y croise des cyclistes qui luttent contre un fort vent latéral, et nous pensons aussitôt à Delphine et Cédric, le couple belge rencontré au Nicaragua. Ils roulent actuellement en Colombie, d’après ce que l’on a lu sur leur site internet.

Trois gamins bracelets de grelots aux chevilles, jouent de la flûte en marchant sur la route. Je ne vois aucune maison, pas de village, juste des étendues de cailloux à perte de vue à 3500 m d’altitude  D’où viennent ils ? Je ne le saurais jamais.
Soudain, je m’écrase sur le dos de Laurent. Il vient de freiner brutalement. Je n’ai pas le temps de me demander pourquoi, qu’il a déjà fait demi-tour pour s’arrêter à côté d’une…Aaaaraignée ! Elle traverse tranquillement la route. « Mais t’es fou, c’est une mygale, ou une tarentule elle est énorme »!  Le fait est, qu’elle est de la taille de mon gant d’hiver de moto. Elle a huit longues pattes poilues annelées noires et grises  et deux plus petites à l’avant. Je ne sais pas ce qui me prend, mais je trouve un bâton et la fait grimper dessus. Je n’y comprends rien, moi qui suis incapable d’en croiser une chez moi sans hurler, je m’amuse des acrobaties de celle-ci au bout ma baguette. Mais je fini par la lâcher précipitamment, quand elle entreprend de remonter vers ma main, et je me casse à moitié la figure en reculant précipitamment. J’en frissonne encore !
Nous arrivons très tard à Abancay, dernière ville étape avant Cuzco.
Le lendemain matin, nous quittons la ville dans un épais brouillard, qui ne se lève pas. On suit pendant plusieurs kilomètres une moto. Lorsque nous nous arrêtons ensemble faire le plein, il s’avère que le motard, est une motarde. Mary, la cinquantaine, est américaine, vit à Seattle et voyage seule sur sa BMW 650 GS. Elle reprend sa descente vers le sud, après dix mois d'arrêt. Un rocher colombien, en dévalant la montagne, lui avait brisé la jambe. Nous repartons avant elle et quelques kilomètres plus loin, on s’arrête près d’un couple de danois, Andres et Hellen. Ils partagent leur vie entre le Costa Rica et le Danemark et voyagent en KTM. Et là ils sont juste en train de savourer un café face aux magnifiques paysages andins. Voilà des gens qui savent vivre ! Incroyable, quelques instants après, ce sont deux australiens, Wayde et Philip qui déboulent. Tout crottés, fans d’off road en BMW 1200 GS, ils doivent eux aussi retrouver les Jess’s à Cuzco. Mary vient compléter la brochette et se joint à notre conversation à 4500 m d’altitude. C’est ce qu’on appelle une rencontre au sommet !

C'est en convoi que nous reprenons la route pour Cuzco, Porte de la Vallée Sacrée des Incas.
Vite, le père noël nous attend.

La Sacrée Vallée de Cuzco

La pluie nous surprend en arrivant à Cuzco, « Le nombril du Monde » en quechua. La ville est perchée à 3300 m d’altitude. Il a beaucoup plu ces derniers jours, et il ne fait pas chaud.

Nous traversons les quartiers les plus pauvres qui s'accrochent aux collines entourant la ville. 
Une terre collante, d'un beau rouge brique, transforme les ruelles en un gigantesque bourbier sanglant. Des toiles plastiques bleues tendues un peu partout, offrent une maigre protection aux habitants qui ont vu glisser une partie de leurs habitations dans le vide. J'imagine avec angoisse la vie des gens, pataugeant dans une boue glacée, sans eau courante, sans chauffage, avec le risque de voir s'effondrer à tout moment un pan de mur ou le sol sous leurs pieds.

Plus nous descendons, plus les quartiers deviennent salubres. Les marchés de noël ont envahis les trottoirs, on trouve tout pour garnir la crèche, les jésus, les santons, de la mousses et des lichens. Les vendeurs s’abritent de la pluie sous de grandes bâches en plastique bleu, qu’il faut vider de temps en temps.

La rue et son agitation sont une source permanente d'étonnement. Les femmes chapeautées papotent. Elles portent toutes de longues nattes qui leurs tombent sur les reins. Leur chevelure est magnifique, brillante et ne blanchis presque pas même chez les vieilles femmes. Mais il est difficile de leur donner un âge. La vie au grand air est rude, et on doit vieillir plus vite ici qu’à Paris. Dans les rues embouteillées, j’ai le temps d’observer la vie des gens. La bouchère, ses poulets et ses quartiers de viandes attendent le chaland. Ses étals ne sont pas réfrigérés. Trois petits cochons, morts, font un dernier petit tour, sur le dos d’un homme qui se fraye un chemin entre les groupes de badauds, et puis s'en vont, rejoindre un étalage sur le marché…Pas très loin des fromages et des gélatinas.
La Plaza de Armas de Cuzco est encore très calme à cette heure de l’après midi. Nous y retrouverons Wayde et Philip dans la soirée. Les danois s’installent dans une hospedaje où doivent normalement se trouver les motos des Jess’s. Ils sont en ce moment en expédition au Machu Picchu et nous les attendons pour le réveillon de Noël. Pas de motos ! Pas grave, eux, savent où nous trouver, vu que nous serons au Novotel pendant cinq jours. Nous remercions encore une fois chaleureusement le groupe ACCOR qui nous offre cette halte douillette. Mais contrairement aux petits hostals, il ne sera pas possible de garer la Béhème en plein milieu du patio chauffé ! Nous déchargeons la moto dans l’étroite ruelle pavée. Deux femmes en costume traditionnel promènent leur jeune lama. Elles espèrent quelques pièces en échange d’une photo. Soudain je pousse un cri de joie, que dis je, un hurlement, en voyant arriver Fabrice et Philippe, nos savoyards en caravane. Ils nous avaient repérés à notre arrivée en ville. Incroyable, je suis super contente ! Depuis Cartagena début novembre, nous savions qu'ils seraient à Cuzco pour Noël, mais nous n'avions pas pu les joindre via internet.
Á la nuit tombée, sur la place principale illuminée, face à la cathédrale, nous sommes tous réunis dans le très cosmopolite Norton Rat’s Tavern. Les drapeaux du monde entier sont tendus au plafond, la bière coule à flot, et c’est rempli d’étrangers. Il faut préciser que Cuzco, depuis la découverte du site du Machu Picchu en 1911 est devenu l’un des centres les plus touristiques du Pérou. Les prix de l’hébergement, des transports et l’entrée sur les sites sont exorbitants. Ils ont subit une inflation indécente, ces dernières années. Indécente, car c’est en millions de dollars que se chiffrent les recettes, dont on ignore comment elles sont ensuite réparties. De toute évidence, la population de cette région n’en bénéficie pas beaucoup. Les inégalités sociales et le contraste entre les différentes ethnies locales et l’afflux massif de touristes nantis est particulièrement criant ici. L’exemple le plus frappant, c’est le lucratif business autour de « l’Inca Trail. Trois ou quatre jours de marche pour  rejoindre le Machu Picchu. Mais lucratif pour qui ? Ce qu’on ignore le plus souvent, c’est que l’expédition impose un cortège de paysans courbés sous le poids des bagages, bouteilles de gaz, tentes et cuisinières. On pourrait penser que c’est une chance pour eux de travailler, sauf que les salaires sont misérables et que les porteurs n’ont pas la nourriture, les chaussures et les vêtements très adaptés. Il ne leur est pas permis  de parler aux touristes et encore moins de partager leurs repas.  Les candidats au trek se doivent de passer par une agence de voyage car il est interdit d’emprunter seuls le Chemin de l’Inca.
Pour le moment, nous découvrons la ville et ses trésors. Il pleut, et malgré la gêne il y a le plaisir.
Couleurs, odeurs, clameurs, véritables tourbillon des sens sur les marchés, inévitable séance shopping dans les coopératives d’artisanat populaire, bonnets, et pulls en alpaca.

Je tombe en arrêt devant des bottes en peau turquoise, agrémentées de tissus ethniques. Craquantes ! Maudite moto, pourquoi, n'a t elle pas un coffre de deux cents litres ?

Nos pas nous mènent, Calle Hatun Rumiyoc, célèbre pour sa pierre taillée à douze angles. Nous admirons la précision de l'ajustement des pierres de plusieurs tonnes, qui s'emboîtent au millimètre près ! Il y a toujours un gamin qui vous la désigne, car elle est cachée dans le mur d’enceinte de l'ancien palais du souverain Inca Roca.

Nous visitons le Musée d'Art Populaire, et la tour, élevée à la gloire de Pachakuteq, souverain, grand conquérant et remarquable administrateur, à qui l'on doit la grandeur de l'Empire Inca, en 1438.

Les ruelles pavées de Cuzco, montent et descendent...Il est nécessaire de s'habituer, car à 3300 m d'altitude, le manque d'oxygène se fait sentir. Les brochures recommandent aux touristes fraîchement débarqués de modérer leurs efforts les deux premiers jours afin de s’adapter. Malgré tout, certains souffrent du mal de l'altitude, « le soroche ». En ce qui nous concerne, notre organisme, tout au long de la route, a eu le temps de s’habituer petit à petit au manque d’oxygène.

Les incas le combattent en consommant en quantité les feuilles de coca qu'ils mâchent à longueur de journée. Cela leur permet d'endurer des conditions de travail rendues difficiles par l'altitude, stimule leur système respiratoire et coupe la faim. Moi j'avais prévu mes granules homéopathiques de coca...Je ne suis pas fan du machouillage et du jus marron qui colorent les dents.

Le lendemain, la ville s'anime peu à peu. Des centaines de familles incas aux costumes bigarrés, issus de communautés différentes, arrivent de toute la région de Cuzco et se massent sur la Plaza de Armas. Ils descendent des montagnes pour passer Noël en ville, et s’installent pour plusieurs jours, à l’abri sous les arcades. Assis par terre, isolés du froid de la pierre par quelques nattes tressés et plusieurs épaisseurs de jupes en laine bouillie, les familles vont manger, et dormir là pendant leur séjour. Ils viennent vendre leur artisanat, et des décorations pour les crèches sur le marché de Noël. Je m’installe sur un joli balcon de bois sculpté, au 1er étage du Starbucks Café. Il donne sur la place fermée à la circulation. Je peux observer les gens à loisir et prendre des photos sans qu’ils me voient. Je me sens toujours mal à l’aise de voler leur image, « à l’insu de leur plein gré », mais encore plus gênée de les photographier sous leur nez, comme des bêtes curieuses. Si je parlais mieux espagnol, je pourrais leur expliquer combien je les trouve fascinants.
Il fait un soleil radieux, et de là haut je domine la cathédrale et son parvis. L'agitation est grandissante.

Un bébé joue au « cochon pendu » dans le dos de sa mère, qui continue sa conversation avec une autre femme, imperturbable ! Les enfants courent dans tous les sens, ils ont reçu des jouets pour noël, offerts par des associations caritatives.

Des familles patientent devant certains restaurants qui vont leur offrir un repas de fête.

Nos copains savoyards sont repartis, mais nos canadiens, les Jess's sont revenus de leur expédition au Machu Picchu. On les retrouve avec plaisir pour siroter un Pisco Sour et en « happy hour » c'est encore meilleur !

Nous sommes le 25 décembre. Nous réveillonnons avec Andres et Hellen, les danois, Dan un motard canadien en KTM et les Jess’s dans un restaurant typique. Un groupe folklorique de musique andine anime la soirée.

Nous essayons toutes les trois de tirer quelques sons mélodieux des flûtes de Pan, sans grand succès ! C’est vraiment un noël pas comme les autres !
Mais c’est une soirée un peu triste aussi, car nous savons que nous ne reverrons plus nos Jess’s. Ils vont zapper la Bolivie et tirer direct au Chili pour avoir le temps de descendre à Ushuaia avant leur retour au Canada en février. Du coup, nous serons toujours très loin derrière eux. Nous évoquons tous les moments passés ensemble et c’est avec beaucoup d’émotion, le lendemain matin, que nous les regardons s’éloigner dans les rues de Cuzco, et disparaitre.

Heureusement le soleil est revenu qui chasse notre vague à l’âme. Nous avons pris un pass à 130 soles par personne (environ 35 €) pour visiter les différents sites de la Vallée Sacrée.
A trente kilomètres de Cuzco, nous visitons les ruines du palais royal de Tupac Yupanqui à Chinchero, construit en 1480, et détruit par un incendie en 1540. Il ne subsiste que quelques murs de ces très grosses pierres taillées si reconnaissables, une très belle église au plafond de bois peint ainsi que les terrasses autrefois cultivées. Les maisons du village sont en briques de terre rouge séchée. On a remarqué que sur les faîtages, il y a deux petits bœufs en poterie peinte devant une croix métallique surmontée d’un coq, sur laquelle sont suspendues deux petites jarres de vin en terre cuite, une mini échelle et une lance. C’est joli comme tout. On en a demandé la signification, il semble que ce soit  pour assurer la félicité, la richesse, et protéger la maison. C’est tout le paradoxe en Amérique du Sud, la coexistence de la religion et des rites païens.
Des enfants coiffés du bonnet de laine péruvien, le chullo, et de ponchos à rayures en laine tissée, joue de la flûte assis sur un muret face aux sommets enneigés des Andes. Vite une photo !

Les femmes filent la laine, enveloppées dans de chaudes étoles, la teintent avec des pigments végétaux et la tissent, tout en bavardant joyeusement.

Sur la route des Salineras de Maras, les paysages sont splendides. On dirait des peintures. La piste bordée d’agaves, délimite une vaste plaine herbeuse, dans laquelle paissent les troupeaux de moutons gardés par des enfants. On devine la terre rouge dans les sillons. De chaque côté des montagnes sombres et au loin les pics blancs des plus hauts sommets. J'ai envie de m'asseoir et rêver.

On accède aux salines par une étroite piste qui descend en zigzag dans une vallée encaissée. Les salineras sont constituées de centaines de bassins en cascades alimentés par une source chargée en sel gemme. Une dizaine de tonnes de sel est récolté chaque année. Ce n'est pas le moment propice, car c'est actuellement la saison des pluies au Pérou, et le processus d’évaporation ne peut donc pas se faire. A cette période, l’eau des bassins est ocre. En période sèche, le sel affleure et ils sont blanc nacré.

Notre découverte des sites magnifiques de la Vallée Sacrée continue. Nous sommes les témoins furtifs de scènes de vie paysanne, rude mais paisible. Un père et ses fils dirigent les bœufs aux labours, une vieille femme voutée mène ses ânes à la baguette, une autre surveille ses cochons noirs et ses moutons.

Nous traversons des villages de terre rouge, où le temps passe lentement.

A quelques kilomètres des Salineras, le site de Moray, à 3500 m d'altitude est un ancien centre de recherche agricole inca. La position des terrasses de terres fertiles construites en cercles concentriques, créait différents types de climats permettant la culture de plus de deux cent cinquante espèces de plantes. Les terrasses sont maintenues par des murets de pierres dans lesquels sont taillés des marches qui permettent d’accéder à la terrasse supérieure.

Il faut amortir le pass ! La deuxième journée est consacrée à la découverte de Pisaq et des ruines d'une forteresse inca, perchée sur un promontoire rocheux. Pisaq est souvent qualifié de « petit Machu Picchu », en moins majestueux. Il a aussi le mérite d’être beaucoup moins fréquenté.

Deux heures et demie de balade sur un chemin escarpé à 3000 m.

Il faut aimer les vieilles pierres chargées d'histoire, les à-pics vertigineux, se faufiler entre les rochers éboulés, et prendre le temps d’admirer la nature environnante en reprenant son souffle.

Ils avaient une sacrée condition physique ces incas !
Nous croisons trois gamines qui mangent des petites fleurs violettes...Laurent toujours avide de nouvelles expériences, veut goûter...Les petites fleurs violettes.
_« Alors ? C’est bon ? Ah non, pas de blague, celles-ci ne se mangent pas ! Elles sont rouges et il y a plein de piquants autour ». Les cactus sont en fleurs.

Un dernier regard sur les terrasses bien alignées qui descendent jusque dans la vallée, avant de reprendre la moto.

De retour, sur le parking, je me laisse amadouer par une femme qui me vend un bracelet de laine tissée pour quelques soles. Il est trop joli ! Je lui aurais bien pris tout le lot. Je ne discute pas le prix, cela lui permet de manger.

Sur le chemin du retour, je fais stopper la moto, car il y a un lama sur le bord de la route. Petite gueule d'amour, mais sale caractère! Le lama est chatouilleux, il n'a pas aimé que je le photographie, et m'a coursée jusqu'à ce que je saute sur la moto...Dommage que Laurent n'ai pas pu filmer ça !

Pour clore ces deux jours de découvertes, nous nous arrêtons sur les hauteurs de Cuzco, à Saqsaywaman. C’était une forteresse qui gardait l'entrée de la ville. La taille des pierres est phénoménale, la plus lourde pèse près de 70 tonnes. Cuzco est à nos pieds c’est magnifique.

Demain matin, c’est le départ pour le Machu Picchu.


MACHU PICCHU parce qu’il le vaut bien !

Le Machu Picchu est devenu au fil des années, une véritable pompe à fric ! N'ayons pas peur des mots. 
Et malheureusement  cette manne ne profite pas tellement aux indigènes. Tout est bon pour vider les poches des touristes, otages du système. 
Bien sûr, il y a un moyen très simple d'échapper à tout ce cirque, c'est de le zapper !
Impossible, on ne peut pas quitter le Pérou sans le voir.
Il y a plusieurs solutions pour accéder au site. Et… Ce n’est pas simple !
La plupart des touristes n’ayant pas de moyen de transport, partent de Cuzco en train jusqu'à Agua Calientes, dorment là bas, prennent le bus, tôt le lendemain pour le Machu Picchu. Il est possible d’économiser le prix du bus en empruntant un escalier de pierres disjointes, gratis mais sportif. Environ deux heures d’escalade au lieu d’une demie heure de car. Tout compris, ça revient à environ 175€ par personne.
Il y a ceux qui veulent le faire à pied. Il existe le fameux trek qu’il faut réserver au moins cinq semaines à l’avance, « l’Inca Trail » Quatre jours et trois nuits avec porteurs, pour $195. Plus le billet d'entrée pour le Machu Picchu bien sûr, qui coûte 36€.
Il est également possible d'aller jusqu'à Santa Teresa par la route, puis quelques heures de trek pour monter jusqu'au site, il ne faut surtout pas oublier d'acheter son ticket avant de partir de Cuzco ou d’Agua Calientes, sinon on pleure car aucun billet n’est vendu sur place !
Nous, on a choisit une autre solution. 
Nous partons de Cuzco et arrivons à Ollantaytambo vers 11h. Le train pour Agua Calientes part à 15h. Nous trouvons facilement un petit hôtel à quelques centaines de mètres de la gare qui accepte de garder la moto jusqu’au lendemain soir. On se promène en ville. Le village est ancien et touristique. Sur un présentoir, au milieu des habituels bonnets tricotés, des masques de laine très étranges attirent le regard. Ils couvrent la tête et le visage, très colorés, avec des fentes pour les yeux, le nez, la bouche, soulignés de moustaches et de sourcils. J’avais vu un reportage qui expliquait que dans une région de la cordillère, le 25 décembre, après plusieurs jours de procession, de fêtes et d’alcoolisation générale, les hommes portaient ces masques de laine, se mettaient un oiseau mort sur la tête, avant d’aller casser la figure à leur patron s’ils en avaient envie et sans risquer d’être inquiétés par la suite, car ils parlaient avec des voix de faussets pour ne pas être reconnus. Drôle de coutumes ! Il parait que ça permet de régler certains conflits.

On goûte au maté de coca, une infusion de feuilles sensée nous éviter le mal de l’altitude.
Il y a deux heures de train pour se rendre à Agua Calientes, qui n’est desservît par aucune voie routière.

Lorsque nous arrivons à destination. Une horde de rabatteurs pour les hôtels nous saute dessus. «  40 soles, pour une chambre avec salle de bain privée et internet ? », OK, on vous suit jeune fille ! Il y a tellement de monde qu’on préfère assurer et ne pas perdre trop de temps à chercher moins cher.

La ville est construite le long d'une rivière tumultueuse, et la ligne de chemin de fer la traverse de part en part. Faut juste faire attention en changeant de trottoir !

Nous faisons nos emplettes sur le marché pour notre pique nique du lendemain. Laurent achète un appétissant fromage frais sur un étal. Pas de frigo, pas de glace, je croise les doigts pour qu'une vilaine salmonelle ne l'habite pas. Tout est normal ! Sur le plateau d’à côté, la viande rouge découpée en tranches n’est pas non plus réfrigérée et commence à noircir. Et là tout à coup je repense à mon poisson cru…Je crois que je vais me contenter des tomates.

Nous sommes tout excités à l’idée de la journée qui nous attend. On fête ça avec un Pisco Sour, avant de retourner sur le marché pour manger un morceau. Un peu méfiante quand même, je commande un menu végétarien.

Nous nous levons aux aurores pour être dès huit heures à l’ouverture sur le site. Une demi-heure de bus sur une route en lacet. Les premières marches, contrôle des billets et on débouche sur une terrasse herbeuse à côté des greniers à grains, qui fait face aux ruines en contrebas. C’est d’ici qu’on a une extraordinaire vue panoramique sur la citadelle.  Whaou !
Une brume épaisse l’entoure. On a beau l’avoir vu en photos et en reportage sous toutes les coutures, ça fait un choc !
Cette cité Inca, du 15ème siècle dont il ne reste que les murs en pierres qui se découpent sur un tapis vert, est construite sur une plateforme rocheuse, en forme de fer à cheval, située entre deux montagnes appelées, Huayna Picchu et Machu Picchu. En contrebas coule une rivière. Oublié pendant des siècles, le Machu Picchu a été redécouvert au début du 20ème siècle.
On espère que les nuages qui s’accrochent à la montagne vont bientôt se lever. Un petit attroupement s’est formé et assiste à une scène amusante. Trois copines assises en tailleur en pleine crise mystique, psalmodient et tentent de communier avec les éléments.
_« Ça marche pas les filles ! ».

Comme il n’est pas question de rester assis là en attendant ça se lève, nous partons en expédition. Une heure, aller/retour, d’un chemin escarpé taillé à flanc de montagne conduit au Pont de l'Inca. Il faut avoir le cœur bien accroché, car ce n’est pas très large, les pierres sont glissantes et il y un dénivelé d’environ 700 m au dessus du vide et de la rivière. Au départ du chemin, un gardien note le nom et l’heure de passage, pour vérifier que tout le monde est bien revenu. On ne peut plus approcher le pont, c’est trop dangereux. « Tu m’étonnes ! ». On l’aperçoit sur la paroi d’en face. Il fallait surement marcher dos à la roche tellement c’est étroit. Quelques planches jetées d’un bord à l’autre du chemin, à droite, le précipice, à gauche la falaise, en dessous, le vide. Il contrôlait l’accès ouest de la ville et il suffisait de retirer les planches pour en interdire l’accès !

On sillonne le site, de long en large, de haut en bas, des centaines de marches à monter et à redescendre. Une pluie fine et tenace vient tenir compagnie aux nuages.

A l’abri d’un rocher en surplomb, nous pique-niquons avec une vue imprenable sur les terrasses qui sculptent la montagne quasiment à la verticale. On observe les bus qui arrivent et repartent sur la route en lacet par laquelle nous sommes arrivés ce matin. A l’écart de la foule, on peut presque croire que nous sommes seuls. C'est l'heure de pointe. Tous à la queue leu leu dans les escaliers. Les emmarchements sont si hauts et la pente est si raide, que je suis souvent à la limite de l’escalade. Des fois j’ai le nez sur les chaussures de la personne qui me précède. Il y en a même une qui portait des bottes à talons hauts  et une autre en tongs ! Ah les filles !
On s’incruste parfois dans un groupe de touristes, pour profiter des explications de leur visite guidée.

Allez maintenant qu'on a pris des forces, on grimpe jusqu'à la Porte du Soleil, c'est par là qu'arrive l'Inca Trail. 
Une heure et demie de grimpette dans les nuages, et autant pour revenir. Malheureusement, nos efforts ne seront pas récompensés. Nous n'aurons pas la chance de pouvoir contempler le site sous cet angle.

L'heure tourne, il ne nous reste que peu d’espoir de voir enfin se lever le voile blanc avant la fermeture à 17h.
Il y a un élevage d’alpacas sur le site. Ils broutent entre les ruines et comme ils sont habitués à voir des gens ils ne sont pas farouches. Je leur court après, dans le labyrinthe de murs. « Oooh que tu es beau mon joli, bouge pas, je prends la photo, avec les ruines derrière, voilà c’est bien comme ça ! ».

J’en caresse un, sa laine est d’une douceur incroyable, mais il sent très mauvais !

Enfin après des heures de cache-cache, les nuages abandonnent la partie. Il est 16h45.
On en profite pour faire nos photos de touristes ! 
Le Machu Picchu. Carole et le Machu Picchu ! Laurent et le Machu Picchu, et pour finir, Carole et Laurent et le Machu Picchu !!!
Le train du retour est prévu à 21h. Nous arrivons exténués à 23h dans l’hôtel silencieux. On récupère toutes nos affaires entassées derrière l’armoire réfrigérée et on fonce se coucher.
Le lendemain il pleuviote, du coup on décide de rester un jour de plus dans le joli village d'Ollantaytambo. Laurent s’est battu avec ses intestins toute la nuit, il a besoin de se rétablir un peu. Moi et mon menu végétarien allons très bien, merci !
Et puis, il y a encore une colline à escalader pour découvrir les ruines du dernier site de la Vallée sacrée de Cuzco. On y a même déniché une pierre à treize angles taillés ! Ils sont forts ces Incas ! Mais la pluie rend la progression périlleuse dans les escaliers abrupts. On bat en retraite, c’est bon on en a vu assez des cailloux.
La moto est garée dans le petit jardin fleuri de l’hospedaje. La veille il avait fallu la faire passer à travers la salle de restaurant car le patio n’est pas accessible de la rue. Laurent en profite pour changer les plaquettes de freins.

C’est bien reposés, que nous reprenons la route, en direction de Puno sur le lac Titicaca. Nous avons rendez-vous avec Fabrice et Philippe pour le réveillon du Jour de l’An

Titicaca…nerveux pour le jour de l’An


Des montagnes, des lacs, des plaines herbeuses où paissent alpacas, vigognes, lamas, parfois gardés par des enfants, minuscules petites taches colorées, dans les paysages fabuleux et tranquilles de l'Altiplano péruvien, perchés à 4338 m d’altitude. Puis des traversées de villes embouteillées, où règne l'anarchie la plus totale, dans un concert de klaxons. Heureusement que Laurent a des nerfs d'acier  et des reflexes de sioux !

A trente cinq kilomètres avant Puno, on s'arrête voir les tours funéraires, appelées chulpas de Sillustani, un site archéologique Pré-Inca et les jolies maisonnettes de pierres aux toits chaumés d’Atuncalla, le village voisin.

Une petite mamie qui ne doit pas souvent voir passer un tel attelage, nous fait coucou de la main.

Puno, est considérée comme le berceau de la civilisation Inca.
A ses pied s’étend le célébrissime lac Titicaca, celui de nos livres de géo. Selon la légende, le premier Inca, Manco Capac, serait sorti des eaux du lac pour fonder l'empire Inca. C’est le plus haut lac navigable du monde à 3810m. Il s'étend sur 8 562 km² dont  un bon tiers appartient à la Bolivie.

On se trouve un hôtel en plein centre dans une rue très pentue, pas très loin de la plaza de Armas. Sebastian, le gérant accepte sans difficulté que Laurent gare la moto entre les canapés et la table basse de la réception ! 
Je ne connais pas un établissement français qui ferait ça pour un étranger. Vraiment super sympa.

Le lendemain matin, nous prenons un triporteur bâché, pour nous rendre à l’embarcadère d’où partent les bateaux pour les Iles Uros et Taquile. Je suis ravie de monter à bord d’un bidule pétaradant. C'est très marrant ! Dans les descentes, tout va bien, en montée, c'est un peu poussif !

Il faut acheter un circuit accompagné à une compagnie de bateaux. Tout est très calibré, encadré, minuté...tout ce qu'on déteste, mais il est impossible d’y échapper, car il n’est pas permis de se rendre seuls sur les îles.
C’est donc très tôt le matin, que nous arrivons sur les quais, pour embarquer avec un groupe de touristes. Il est 7h, les femmes qui vendent les souvenirs sont déjà opérationnelles, une pile de chapeaux sur la tête, des étoffes et des babioles en laine dans de grandes corbeilles tressées posées à leurs pieds.
Le monde est petit ! Sur la liste des vingt passagers du bateau, j'ai reconnu un nom à consonance arménienne.
_« Votre papa, ne s’appelle pas Philippe par hasard ? » C’est ainsi que je fais la connaissance de Mikael, le fils d'un très bon copain de mes vingt premières années de visite médicale. Lui et ses deux amis sont pour cinq mois en Amérique du Sud, sac à dos, plein d'entrain. Le plus dingue c'est qu'il a bossé dans la même boite que Laurent !

Les Iles Uros sont incroyables. Ce sont des îles flottantes.

La dernière représentante de la communauté des indiens Uros, a disparu en 1959. Aujourd'hui ce sont les indiens Aymaras qui occupent ces îles. Le chef de l'une des communautés, reconnaissable à son bonnet multicolore, nous explique comment elles sont fabriquées.
Des blocs de racines creuses de totora flottant, une sorte de roseau spécifique du lac, sont découpés puis assemblés entre eux à l'aide de cordages et recouverts de plusieurs couches croisées de tiges de totora, sur une épaisseur totale d'environ trois mètres. On marche sur un tapis végétal spongieux. Ca ne doit pas être terrible pour les rhumatismes !

La profondeur du lac est en moyenne de cent sept mètres avec un maximum de deux cent quatre vingt quatre mètres. Le totora pousse en quantité sur le lac, la matière première ne manque pas, et sert à la fabrication des maisons, ou plutôt des huttes, des matelas recouverts de chaudes couvertures de laine, et des bateaux  avec de jolies proues tressées. Il se consomme aussi, les indiens croquent juste la partie blanche et tendre...On a goûté, mais il faut être né là pour apprécier. Les femmes préparent le repas sur de petites tables de cuisson en terre cuite, avec des emplacements creusés pour maintenir les faitouts. Elles allument un feu en dessous et ça mijote au dessus. Aujourd’hui, elles vendent leurs travaux d'aiguilles, des bijoux et quelques babioles. Il est fortement recommandé d'acheter quelque chose, car ces familles ne vivent quasiment que du tourisme. Nous avons d'ailleurs payé un droit d'entrée sur les Iles en plus du prix du bateau.
Bon c’est un peu le folklore quand même ! Les femmes ont entonné des chants traditionnels, en retour, il a fallu nous aussi pousser la chansonnette. On a massacré « Petit papa Noël », avec le sourire !

Pas très authentique, mais on a prit ça comme un musée vivant.
Nous reprenons la navette après une petite heure passée sur les îles. Celle de Taquile, et ses mille cinq cent habitants est à trente cinq kilomètres il faut trois heures de bateau pour la rejoindre.

On accoste l'île, et commence une lente progression par un sentier escarpé jusqu'à son sommet où se situe le cœur de la ville. Les habitants profitent quotidiennement des navettes de tourisme pour se ravitailler à Puno. Je porte le sac de courses d'un homme déjà lourdement chargé, qui me remercie d’un sourire radieux.

L'île est très belle. Cultures en terrasses, sous un ciel bleu, sillonnée par des sentiers jalonnés de jolies arches en pierres.

Les hommes portent des bonnets dont la couleur indique s'ils sont mariés ou célibataires, et des bermudas ceinturés d’une écharpe de couleur.
Le costume des femmes est sobre et sombre. Seuls quelques pompons colorés égaient leurs châles noirs.

Nous sommes guidés jusqu'à la place centrale, invités à visiter le marché artisanal, invités à manger dans le restaurant dévolu à chaque bateau de tourisme, ce qui permet à tous les restaurants de l'île, de travailler équitablement.
Et à 14h30, hop hop hop, tout le monde remballe, retour au petit port, trois heures de mer pour rejoindre Puno avant les orages du soir. Ça c’est sans compter sur mon étourderie ! Tête en l'air comme je suis, je n'ai pas entendu le guide dire que le retour se ferait de l'autre côté de l'île.
Je me suis écartée de la place centrale quelques minutes pour prendre des photos et à mon retour, plus personne...Ni Laurent, ni guide, personne. J’attends dix minutes, et croyant que les gens sont déjà repartis au bateau, je me décide à redescendre au petit port d'arrivée, par le chemin escarpé. Grosse erreur ! 
J'attends, j'attends, toujours personne. Deux des trois bateaux à quai sont partis. Bizarre. Je fini par me rendre compte que celui qui reste n'est pas le mien. C'est celui d'un groupe d'italiens en voyage organisé. Le capitaine me dit que mon bateau est en fait, amarré à l'autre port, de l'autre côté de l'île, à une heure de marche...Et qu'il est trop tard pour que je m'y rende, car il sera sûrement déjà reparti... Oups ! En effet, tous les bateaux repartent très tôt pour éviter les violents orages de la fin d’après midi, qui peuvent être terribles sur le lac. Et à part quelques touristes qui ont réservé un lit chez l’habitant, aucun étranger ne peut rester sur l’île.
Devant mon désarroi, il accepte de me prendre à bord. Le guide italien, une fois sur le lac, contacte l'agence de mon groupe avec son téléphone portable, afin qu'elle prévienne mon bateau que je suis en route pour Puno. Je pense à Laurent qui doit s’inquiéter.
Le guide me dit qu'ils ont fait le nécessaire. Je suis rassurée que Laurent soit averti. Je papote tranquillement avec le groupe aux petits soins pour moi.
Nous arrivons à Puno sous des trombes d'eau. J’aperçois le bateau de Laurent qui accoste et le vois sauter sur le quai et partir en courant. Je crie, je hurle, il ne m’entend pas. Et moi, je dois traverser plusieurs ponts d’embarcations avant de rejoindre le ponton. Lorsque j’arrive, il a disparu. Il fait nuit. En plus je suis inquiète car je ne connais pas le nom de l’hôtel…Décidément je suis nulle ! Je cours sous la pluie après un moto-taxi qui me dépose sur la plaza de Armas et je fini à pied, en remontant la rue transformée en torrent. Quand j’ouvre la porte de la réception, toute dégoulinante, Fabrice et Philippe sont déjà là, Laurent aussi, fou de colère, et d'inquiétude. Je crois que pour la première fois il aurait pu m’en coller une. Bon on ne va pas se donner en spectacle. Surtout que je ne comprends pas pourquoi, il est si furieux, vu qu’il a été prévenu que j’étais dans un autre bateau. En fait pas du tout ! Son histoire à lui est différente. Quand il ne m’a pas vu sur la place après le déjeuner, il a pensé que j’étais partie à l’embarcadère. Mais Laurent, lui avait compris que nous repartions de l’autre côté de l’île, et a pris le bon chemin. Il a descendu les cinq cents marches qui mènent au petit port, pas de Carole. Il est remonté sur la place, pas de Carole. Et redescendu les cinq cents marches pour constater que sa navette était partie sans lui. Il a du batailler pour prendre la dernière. Mais du coup il n’a pas été prévenu que j’étais prise en charge ailleurs. Il a imaginé le pire pendant tout le trajet. Mais je crois que ce qui le stressait surtout, était d'annoncer à ma mère qu'il m'avait perdue, quelque part sur une île, au Pérou !
Maintenant on en est sûr, les voyages en groupe c'est beaucoup trop dangereux pour nous !
Fin de journée pas terrible... Et en plus c'est le 31 décembre. Cotillons, serpentins...Et soupe à la grimace ! 
Fabrice et Philippe, nos savoyards préférés, nous réconfortent, et nous partons dîner tous les quatre. Réveillon pluvieux, réveillon heureux ! Dans les rues, les gens font la fête, chantent et dansent en écoutant des orchestres jouant des airs de musique traditionnelle. La pluie qui tombe en alternance ne décourage personne et tout le monde patauge dans les flaques avec indifférence.
De retour à l’hôtel, Sebastian, le gérant, ouvre une bouteille de Pisco, sort les confettis et les pétards, et c'est dans la joie et la bonne humeur que nous enterrons l'année 2011.

Rien de tel pour oublier les grincements de dents.
Vive 2012 !

Le lendemain matin, les garçons qui ont dormi dans leur caravane garée à côté du poste de police viennent prendre le petit déjeuner avec nous.  Nous ne savons pas si nous nous reverrons, alors on se souhaite plein de belles choses et on se fait de gros bisous.
Pour nous, pas question de zapper Arequipa, et le Canyon Del Colca, même si cela nous oblige à faire une boucle et repasser par Puno. Car c’est la seule route possible pour rejoindre la Bolivie en longeant le Lac Titicaca.
On réserve une chambre chez Sebastian dans trois jours et prenons la direction d’Arequipa, 2335 m d'altitude, deuxième ville la plus peuplée du Pérou. On va respirer un peu mieux ! 
La route se perd dans la pampa, parcourue par les camélidés de tous poils.

Nous sommes toujours à des hauteurs vertigineuses. C’est assez difficile à imaginer, car il y au loin de très hauts sommets. Et vu que nous sommes déjà à 4413m, comme écrit sur les panneaux, cela signifie que ces montagnes alentours, doivent flirter avec les 6000m !

De paisibles flamants roses vivent dans une immense lagune, magnifique miroir dans lequel se reflètent le ciel et les nuages. Le bruit du moteur les effraie, ils s’envolent en déployant leurs ailes bordées de plumes noires.

En approchant d'Arequipa, le paysage change, les montagnes sont vierge de toute végétation. Il n’y a que dans la vallée où les champs cultivés, forment un damier vert. On aperçoit la route taillée en arabesque autour des collines blanches, mais par soucis d’économie, peut être, les bâtisseurs les ont tranchées pour pouvoir tracer tout droit.
Cette fois nous prenons une chambre d’un style très monacal dans un ravissant hôtel, murs de pierre de taille, haut plafond, poutres apparentes. La moto est à l’abri sous la verrière du patio, à notre porte. Je veux bien rester là une semaine, moi !

Nous partons à la découverte de la ville à pied.

La cathédrale est toute d’or vêtue et possède un monumental orgue de cuivre. Des dentelles de pierre habillent les tympans des églises et les frontons de très beaux hôtels particuliers rachetés par les banques. Comme dans toutes les grandes villes péruviennes, il y a des files d’attentes interminables devant les guichets qui s’étirent jusque dans la rue. On n’a toujours pas compris pourquoi.

Mais ce qui nous a conquis, c'est le Monastère Santa Catalina, le plus grand couvent du monde.

Sa construction a débuté au 16ème siècle et s'est poursuivie jusqu'au 20ème siècle, en raison des nombreux tremblements de terre qui ont secoué cette région. C'est une ville dans la ville. Les religieuses vivaient retirées dans le silence et sans aucun contact avec le monde.
Dès que nous avons passé le porche, nous sommes frappés par la sérénité des lieux. Les murs épais faits de pierres de lave blanche, l’isolent totalement de l'agitation de la ville. Aucun bruit extérieur ne filtre. Le silence et le recueillement qui ont habité ces murs pendant quatre cents ans résonnent encore.
Nous nous sommes perdus dans le dédale des ruelles, à l'ombre des murs peints en terre de Sienne, et bleu indigo. Nous avons respiré l'odeur de l'encens, erré sous les arcades, visité les cellules très simples des nonnes, profité de la fraîcheur des patios, et des jardins dans une atmosphère hors du temps. Lorsque la lourde porte du couvent s’est refermée, nous laissant sur le trottoir un peu hébétés, nous savions que nous avions effleuré un petit moment d’éternité.

Le lendemain matin, très tôt, le propriétaire de l’hôtel nous propose de monter sur le toit terrasse pour admirer l’un des trois volcans qui entourent la ville. El Misti, culmine à 5822 m.

Nous partons pour le Canon Del Colca, Nous devons reprendre la même route que pour venir. Á nouveau, nous traversons la pampa de Guanaguas, habitée par les flamants roses et les guanacos. L'eau, la terre et le ciel se marient en beauté.

Puis nous quittons la route principale vers Chivay, le point d’entrée du Canyon Del Colca. C'est le deuxième site le plus visité du Pérou après le Machu Picchu. La route s’élève et nous passons au Mirador des Andes à 4910 m. On est juste au dessus du sommet du Mont Blanc tout de même !  Il neige et un vent glacial balaie le plateau rocailleux. Les péruviens ont pour habitude de déposer une pierre au sommet d'un col passé. Et ici, il y a des petits monticules à perte de vue et beaucoup trop de nuages pour voir les trois volcans qui pointent leurs cratères à plus de 6000 m.
Un poste de contrôle barre l’accès au Canyon. Il faut s’acquitter d’un péage. Mais le prix du ticket d’entrée a été doublé très récemment. Nous ne le savions pas. Il est trop tard pour retourner à la ville précédente retirer de l’argent, et comme nous n’avons jamais beaucoup de liquide sur nous, on espère avoir assez pour payer la nuit d’hôtel et le repas à Cabanaconde la seule étape au bout du canyon. Au pire on a la tente. On tente le coup. Soixante dix kilomètres de piste glissante, pleine de trous remplis d’eau,  taillée au sommet d’un canyon profond de plus de trois mille mètres, mettent mes nerfs à rude épreuve. Il a surement été  plus facile et plus court de percer des tunnels dans le rocher que de suivre les contours de la falaise. Mais depuis le Canyon Del Pato, même pas peur des tunnels tout noirs et sablonneux !
On s'arrête à chaque virage pour s'en mettre plein les yeux. Les cultures en terrasses forment des escaliers géants qui descendent jusqu’à la rivière Colca qui coule en contrebas.
En réalité, plus que les paysages, ce sont les condors qui attirent les milliers de visiteurs. La Cruz Del Condor est le point stratégique pour espérer voir le vol majestueux des plus grands rapaces du monde. Mais les stars ne sont là que le matin, nous les verrons peut être demain…Ou pas !
Nous arrivons enfin à Cabanaconde, le dernier village de la piste sous un déluge glacial, ce qui nous force à trouver refuge dans le premier hostal venu. Une ambiance de fin de monde s’abat sur le village et ses rues pentues se transforment rapidement en torrents boueux. L’absence d’éclairage public et le confort rudimentaire de l’hôtel renforcent le sentiment d’isolement. L’électricité est coupée, on s’éclaire à la bougie. Nous prenons deux lits dans un dortoir pour réduire la note et garder suffisamment d’argent pour pouvoir dîner. Je ne suis pas très fan de la promiscuité, et je croise les doigts pour que personne ne vienne s’installer dans le lit d’à côté. Il fait froid, la chambre est une véritable glacière et je suis heureuse d’avoir pu racheter un duvet chaud en Colombie. Après le dîner aux chandelles, nous restons bien au chaud à discuter avec une famille de voyageurs français qui passent six mois en Amérique du sud. Je fais une toilette de chat avant d’aller me coucher, car les sanitaires sont très sommaires et compte tenu de la température, je n’ai aucune envie de prendre une douche d’eau froide. Quelqu’un a déposé un sac à dos sur l’un des deux lits disponibles, nous aurons donc un compagnon de chambrée. Je mets des bouchons d’oreilles et le masque sur les yeux, c’est ce que j’ai trouvé de plus efficace pour m’isoler et trouver le sommeil dans certains cas. Au matin, reposée et prête à affrontée la piste, j’aide Laurent à sortir la moto de la salle de restaurant dans laquelle il l’avait garée la veille juste avant le déluge. Il fait un soleil radieux. C’est vraiment dommage de ne pas avoir assez d’argent sur nous, car nous aurions pu rester une nuit de plus et faire la randonnée jusqu’au fond du canyon. Quoique j’imagine qu’avec les pluies diluviennes, ce ne doit pas être très praticable. Tant pis, on croise les doigts pour les condors.
De gros nuages s’amoncellent déjà.

Á la Cruz, les minis bus plein à craquer de touristes avec maxi zooms, sont sur le pied de guerre dès 8h le matin.

Le condor a ses habitudes, il ne vole que jusqu'à 10h mais aujourd'hui il se fait attendre... J'aperçois un truc noir dans le ciel blanc, je shoote, mais je ne peux pas jurer que ce soit le volatile tant espéré !

De nombreuses péruviennes viennent ici tous les jours vendre toutes sortes d’objets artisanaux, bracelets, chapeaux, bonnets, pulls, étoffes. Elles portent un costume traditionnel que je n’avais pas encore vu. Un chapeau blanc à larges bords relevé à l’arrière, entièrement et finement brodé de fils de couleurs, tout comme leur caraco. Quel travail ! Des enfants avec des bouilles à croquer, jouent en attendant que leur maman remballe son stand en début d’après midi. Il y a aussi quelques baba cools vendeurs de bijoux « faits main », un peu allumés, qui à mon avis planent plus souvent que les condors.
La moto fait sensation auprès de nombreux touristes, qui nous pressent de questions sur notre voyage. Ils regagnent leur minibus et leur parcours chronométré en enviant notre liberté. Sauf que moi, le minibus ça me le ferai bien aujourd’hui !
Car la piste est pire qu’hier. Je préfère descendre de la moto et laisser Laurent traverser les flaques devenues lacs et le laisser disparaitre sous les gerbes d’eau boueuse.

Nous retournons à Puno, Sebastian est content de nous revoir. Comme la moto est super crottée, j’insiste pour que Laurent la nettoie avant de la rentrer dans la réception. Finalement, Sebastian l’accompagne à la station de lavage, trop heureux de faire un tour sur la bête, cheveux au vent.
Enfin une vraie belle journée. On commence à saturer avec la pluie. Pour nos derniers kilomètres au Pérou, nous bénéficions d’un soleil éclatant. En longeant le lac Titicaca jusqu'à la frontière bolivienne, il y a encore quelques surprises, comme le temple de la fertilité de Chucuito et sa quarantaine de phallus en pierre ainsi que d’énormes têtes d’incas sculptés dans les rochers. Mais notre regard est happé sans cesse par le bleu carte postale du lac. Nous traversons ses plaines fertiles, où les champs de colza sont illuminés par le soleil et tranchent sur le vert des prairies. Dans les villages, les maisonnettes en torchis et de toits de tôles sont entourées de murets de pierre. Ce qui m’amuse, c’est qu’elles ont toutes des petites cabanes en bois turquoise au fond du jardin, pourquoi turquoise ? Mystère ! Ici le temps s’est  arrêté et la vie y parait bien paisible malgré la rudesse du climat et l’altitude. La culture du Totora, la pêche et l’élevage permettent au gens de survivre et d’être presque autonome.

Notre traversée du Pérou s’achève sur les bords du lac Titicaca. Un mois durant nous avons découvert un pays rude, et attachant. Fascinés par le courage des péruviens et touchés par leur gentillesse, nous avons adoré la diversité des paysages, et roulé sur les plus belles routes de notre voyage.
Maintenant, de nouvelles aventures nous attendent en Bolivie.

Bolivie

Z’a y est on La Paz et la Route de la Mort

En une heure, on passe la frontière. Simplissime. Je change mes soles en bolivianos dans une simple épicerie où un petit perroquet vert se dandine sur le comptoir.

Nous sommes en Bolivie. Trente sept langues officielles, ça donne une idée de la diversité culturelle du pays, marqué aussi par l'instabilité politique, et les dictatures successives jusque dans les années 80. Depuis 2006, le président Evo Morales qui a pris de nombreuses mesures en faveur des indiens, rencontrent une forte opposition au sein des élites économiques de l'est du pays, notamment la région de Santa Cruz, à la limite de la sécession. 
En ce qui nous concerne, nous allons rencontrer deux problèmes directement liés à la politique actuelle. Le ravitaillement en carburant, très compliqué, car seules quelques stations sont autorisées à délivrer de l'essence aux étrangers, à un prix doublé, voire triplé. Et l’indifférence des boliviens, qui confine à l’hostilité. La politique protectionniste, a stigmatisé le « gringo ». Et nous sommes des gringos !
Les pierres de ce pays ont été plus accueillantes.

Cinq kilomètres après la frontière nous arrivons à Copacabana, petite ville charmante et touristique. Située idéalement sur l’axe routier Cuzco, La Paz elle est construite autour d’une très jolie baie du lac Titicaca. On a nos petites habitudes en arrivant dans un nouvel endroit. Laurent entre dans un hôtel, moi dans un autre, et en ressortant on compare. Le top, c’est quand il a tout !  Le lit double, une salle de bain, l’eau chaude, une place pour la moto, le petit déjeuner, et summum du luxe, une fenêtre et internet. Et parfois, surprise celui qui offre le plus de confort, n’est pas le plus cher. Après avoir fait le tour de tous les hôtels, il s’avère qu’ici, c’est très touristique, donc cher. Mais on arrive quand même à négocier le prix. On est heureux de se débarrasser de nos blousons et des bagages, car il fait très chaud.

Une coutume étrange pour nos yeux d’européens veut que les boliviens viennent à Copacabana faire bénir leur véhicule. Les voitures garées sur le parvis de la basilique sont décorées de guirlandes de fleurs fraiches. Alentours, on trouve sur des stands, le kit de baptême, fleurs, guirlandes, et un mauvais pétillant en bouteille plastique. Monsieur le curé muni d’un encensoir passe entre les voitures, capots ouverts, il récite des prières et les valide d’un signe de croix. Puis tend la main au propriétaire. Je me suis tordu le cou mais je n’ai pas réussi à voir combien coutait cette étrange cérémonie.

Il y a partout des étals où les femmes vendent du pop corn géant. Les grains de maïs sont de la taille de mon pouce, et préparés à l'avance,  ils sont un peu spongieux mais les boliviens en raffolent.

Nous grimpons...Doucement. Il est difficile de se l’imaginer mais nous sommes quand même à plus de 3900 m sur la colline. Le Cerro de la Cruz et ses douze stations du Christ, surplombe la ville et son petit port sur le lac. On s’assoit sur un rocher pour profiter de cette magnifique fin de journée ensoleillée.

Il se passe de drôles de trucs là haut ! C’est un lieu important pour les rituels d'offrandes à la Pachamama. Elle est la principale divinité des peuples andins dépendants directement de la terre. Elle représente la fertilité, l'abondance, le rendement des cultures, elle est la protectrice de tous les biens matériels et s’honore sur le sommet d'une montagne. Ces croyances pré-incas, ont subit des modifications indispensables à leur survie lors de la colonisation espagnole, grâce à un processus de synchrétisation qui mêle paganisme et catholicisme.
Il y a des centaines de bougies et de cierges qui brûlent, protégés du vent par des morceaux de carton. Ici aussi, sur les stands, les familles achètent des petites voitures, des petites maisons, des pousses de sapin, de faux billets de banque destinés au cérémonial. 
Ils disposent tout ça sur le sol, et chaque membre de la famille, arrose le tout de bière, pour remercier la Pachamama de sa générosité et s’attirer sa protection.

Très étrange, surprenant et pas très écologique, car bien entendu tous les détritus restent sur place.

Plus loin d'autres font appel à un yatiri, un genre de chaman, qui devant sa table d’offrandes prie et invoque la Pachamama pour eux. Il parait que c’est plus efficace.

Sur les bords du Titicaca, la trucha, (truite), est LE plat local. Le soir, sur le port on vient la déguster grillée ou pannée à la terrasse de petits restaurants installés sous des barnums les uns à côté des autres, il y a l’embarras du choix. Et moi, je n’ai pas pu résister. Je me suis  régalée…On verra bien demain ! Laurent préfère un poulet grillé, mais  il fait une drôle de tête. 
_« Ah ton poulet aussi a le goût de poisson ? ».

Nous reprenons la route en direction de La Paz, la capitale.
Y a-t-il d’autres mots pour dire « c’est beau ? ».  C’est à en avoir les larmes aux yeux. Nous roulons dans un décor de carte postale idyllique. Le lac est bordé de collines verdoyantes parsemées de bouquets d’arbres et dominées par les 6439 m de la chaine montagneuse enneigées du mont Illampu, sous un ciel bleu et quelques jolis nuages.

Une antique embarcation de bois nous fait traverser le Lac Titicaca, dans sa partie la plus étroite, le détroit de Tikina. 
Pas de problème pour monter, mais la barge est en pente vers l’avant et au débarcadère, vu qu'on a une BMW et pas une Goldwind, donc pas de marche arrière, il a fallu pousser les 450kg de la bête, les roues se coinçaient entre les planches disjointes, ça nous a bien donné chaud.  Et comme nous sommes en Bolivie et plus au Pérou, on s’est débrouillé tous seuls sous le regard goguenard des passeurs !

L'arrivée sur La Paz, par les villes de Viacha et El Alto, est grise et sale. Ce sont des cités qui se sont construites au fur et à mesure que les indiens Aymaras quittaient leurs collines pour s’installer en ville. La route principale est bordée de couches de gravats à peine damés, comme si des camions bennes y avaient déchargé leurs cargaisons sur des kilomètres. De vieux pneus éclatés trainent partout. Des planches de bois enjambent les fossés remplis de détritus. Les habitants n’y font même plus attention. Les rues perpendiculaires ne sont pas asphaltées, et les sommaires habitations de briques rouges ne seront jamais terminées. Les rues sont embouteillées, car il n'y a aucune règle de conduite, c'est le plus gros et le plus gonflé qui passe. Il y a parfois, un policier débordé qui siffle mollement pour tenter de réguler la circulation, en vain.

Nous arrivons par les hauteurs de la ville, et c’est au détour d’un virage, qu’on découvre un gouffre vertigineux où se niche La Paz et son agglomération.1 600 000 habitants vivent dans une cuvette à 3660 m d'altitude. C’est la plus haute capitale du monde construite au pied du Nevado Llimani qui culmine à 6402 m et qui ne se dévoile pas souvent en cette saison. La vue est saisissante. Ce qui nous impressionne surtout c’est la chape de pollution qui plane et obscurcit le ciel. On y respire très mal. Je garde mon tour de cou plaqué sur le nez, en guise de filtre à particules. Je ne sais pas comment fait Laurent pour rouler visière ouverte.

Comme d’habitude, son sens de l’orientation fait merveille, car il y a beaucoup de rues en sens unique, une circulation de folie, des feux rouges avec des démarrages en côte, de la mort, sur des pavés glissants. Je suis heureuse d’être passagère aujourd’hui ! Pour arranger les choses, on tourne pendant plus d’une heure pour trouver une station service autorisée à délivrer de l’essence aux étrangers. Evo Morales, le président, a décrété que seuls les boliviens bénéficieraient de l’exonération des taxes sur les carburants. Soit, on n’y voit pas d’inconvénient, sauf que très peu de stations sont habilitées à servir les étrangers, et personne ne nous indique celles qui nous sont réservées. Je m’engueule avec la fille à la pompe, qui me demande mon passeport, et me calcule un prix à la louche. Ça commence bien ! Les hôtels les plus sympas et propres dans le centre historique, sont trop chers. On se rabat sur un, qui ressemble à une HLM désaffectée. La chambre est sale, les papiers peints déchirés n’ont plus de couleur, le lit est défoncé et la propreté est plus que douteuse. Du coup je préfère dormir dans mon duvet. Je sens que je ne vais pas me plaire ici. D’ailleurs, la grisaille ambiante est au diapason de mon humeur. Les parties du voyage que je redoute le plus, approchent. Laurent depuis qu’il a vu des reportages sur la Route de la Mort, et le Sud Lipez rêve d’y être. Pas moi. Douillettement installés dans le canapé, à siroter un verre devant la télévision ça peut faire fantasmer. Une soixantaine de kilomètres de piste à flanc de montagne, qui débute dans les brumes de La Cumbre à 4724m pour finir à Coroico, aux portes de l'Amazonie (1128m), dans la région agricole des Yungas. Soit, 3 600 m de dénivelé.
Á l’époque, cette route était empruntée quotidiennement par de gros camions hors d'âge et des bus bondés de locaux. Il y avait environ trois cents personnes qui y laissaient la vie chaque année. Ce qui, ramené au nombre de kilomètre, faisait de cette route la plus meurtrière des Amériques !  Le guide, dans le reportage, donnait des détails morbides, de corps toujours prisonniers des carcasses de véhicules précipités dans les ravins, qu’il n’était pas possible de remonter.
La piste fait trois mètres de large, est à double sens, et pour croiser il faut que l'un des deux véhicules recule, au bord d’un précipice profond de plus de sept cents mètres. Les sens de circulation sont inversés. Celui qui descend, donc qui vient de La Paz, a la priorité, et roule à gauche le long du précipice, de cette façon, le conducteur est du bon côté pour voir si ses roues ne glissent pas dans le vide…Tout une technique !
Depuis 2003 une nouvelle route asphaltée sur l'autre versant, facilite la vie des usagers. 
Je suis terrifiée à l’idée de passer par là, surtout que ce n’est pas une obligation. C’est juste pour le fun puisque nous revenons à La Paz après. Je ne comprends pas l’intérêt de se mettre en danger juste pour dire « je l’ai fait ». Mais bon, moi je ne suis pas une aventurière ! Je tente de dissuader Laurent, sans succès. Il me propose de rester là à l’attendre…Je n‘imagine pas une seconde, le laisser y aller seul. C’est donc avec une angoisse croissante que je vois passer les heures. En attendant, nous découvrons la ville. La première impression est mitigée. La circulation est hystérique et congestionnée. Les gaz d’échappement et le manque d’air lié à l’altitude me font suffoquer. L’énervement monte d’un cran. Nous sommes pour des raisons différentes tous les deux sur les charbons ardents. Laurent ne supporte plus de m’entendre râler, pense que je le rends responsable de tout ça. Le ton monte et c’est le clash, en pleine rue. Il me plante là, au beau milieu d’une ville hostile et tentaculaire. Je me dis qu’il va revenir, vu que je ne sais pas du tout où je suis par rapport à l’hôtel dont je ne connais même pas le nom. Comme d’habitude, je me laisse guider sans vraiment chercher à m’orienter. Au bout d’une demi-heure, je comprends qu’il ne reviendra pas. Á ce moment là, je le déteste de toutes mes forces et j’envisage même de reprendre l’avion et rentrer en France dès le lendemain. Heureusement que moi aussi j’ai un bon sens de l’orientation et que sans y prendre garde, j’ai du enregistrer des indices qui vont m’aider à m’y retrouver, dans le dédale des rues, des maisons et des boutiques qui se ressemblent toutes. En chemin, les pires idées se bousculent dans ma tête. Ce voyage aura-t-il raison de notre amour ? La Bolivie sera t’elle pour moi la fin de l’aventure ? La fatigue, la promiscuité imposée par la moto depuis des mois, l’impossibilité de s’isoler, le manque d’intimité ; Je broie du noir. Le rythme effréné qu’il m’impose.  Les décisions qu’il prend seul sans même m’en faire part ; Le fait que je ne sois que passagère ; Mon sentiment d’être inutile, comme un excédent de bagages, un boulet, quoi. Tout ça met notre complicité à rude épreuve. Et comme les femmes viennent de Vénus et les hommes de Mars, il est souvent très difficile de communiquer et surtout de se comprendre.
J’arrive à l’hôtel. Laurent est devant la télé, fermé comme une huître. Je ressors, trouve un restaurant, genre fast-food, et rentre me coucher blottie dans mon duvet. Je claque des dents et le froid glacial n’y est pour rien. La porte claque. Il sort à son tour…Bon appétit mon amour !
Le lendemain matin, on évite soigneusement de se regarder. Je lui demande « On fait quoi aujourd’hui» ? Il répond «  comme tu veux ». Okay.
Je marche devant, il me suit. Il nous faut de l’internet. J’entre dans plusieurs hôtels, qui n’ont pas de wifi, et fini par un trouver un, assez haut de gamme, pour touristes argentés. Un gardien armé surveille les allées et venues. La décoration est superbe. Dans un petit salon attenant à la réception, Il y a des ordinateurs à disposition de la clientèle, et des thermos d’eau chaude pour se préparer, thé, café ou maté de coca à déguster dans de profonds canapés moelleux. Je commande deux copieux petits déjeuners, et nous passons la matinée à profiter du confort et de l’internet. L’atmosphère se réchauffe aussi entre nous, et l’après midi, nous déambulons dans les quartiers populaires.
La Paz est le siège du gouvernement bolivien. Devant le palais présidentiel, une grosse BMW noire, un peu cabossée, vient de se garer. C’est le président Evo Morales ! Le temps de faire le tour de la place, nous le ratons de quelques secondes. Il s’est déjà engouffré dans le bâtiment officiel entouré de sa garde rapprochée. C'est dommage j'avais deux, trois trucs à lui dire !

Je prends une photo de Laurent avec son tee-shirt, tête de mort, à côté des gardes armés imperturbables. Le soleil joue à cache-cache avec les gros nuages noirs. Il éclabousse les façades colorées et c’est irrésistible, tout comme l’inextricable entrelacs de centaines de câbles noirs accrochés aux poteaux électriques. La rue est une source inépuisable d’étonnement. Une femme soulève ses jupes et sans complexe, urine dans le caniveau. La classe !
Les boliviennes, sont très différentes des péruviennes. Elles sont toutes aussi petites mais beaucoup plus en chairs. Leur démarche chaloupée, balance une impressionnante superposition de jupons multicolores satinés, et les longues franges de leur châle brodé. Un chapeau melon, noir ou marron qui semble trop petit pour leur tête, complète leur tenue. Il semblerait qu'il ait été adopté à l'époque de la construction du chemin de fer par les européens, dans les années 1920.

Stupéfaite j’en vois une s’engouffrer dans le coffre d’un vieux break, dans lequel toute la famille a déjà pris place.
Nos pas nous mènent  dans l’étrange « calle de las brujas », la rue des sorcières.

Sur des étals surchargés, abrités des caprices météo par les sempiternelles bâches bleues, on trouve tous les ingrédients nécessaires pour la table d'offrandes à la Pachamama. Des poudres magiques, des herbes sèches mystérieuses, des insectes et des grenouilles déshydratés et tout ce que nous avions déjà vu à Copacabana, de petites voitures, ou de faux billets de banque. En m’approchant plus près d’un stand, je me rends compte que ce qui pendouille devant mes yeux, est un fœtus de lama momifié. Dans la culture Aymara, c’est l'offrande la plus commune. Les gens l’enterrent dans les fondations de leur maison, pour attirer chance et bonheur dans le foyer, ou dans les champs, pour favoriser la bonne fortune et repousser les mauvais esprits. 
Dans les temps anciens, il parait qu’une personne vivante était enterrée, à la place du lama ! Heureusement les temps changent !
Partout en ville, des ados cagoulés, habillés très pauvrement, nous proposent pour quelques bolivianos, de cirer nos chaussures. Ils peuvent ainsi aider à nourrir leur famille, ou bien s’offrir des cours du soir. Ils ne veulent pas être reconnus par leurs proches ou leurs camarades de classe de peur de subir la discrimination et la honte.

Le weekend end, le Mercado Rodriguez est particulièrement animé, coloré et bruyant. Sous des bâches rouges, cette fois, qui donnent bonne mine aux fruits et légumes, les femmes assises au milieu de leurs jupons vendent  les fameuses pommes de terre boliviennes. Il faut le savoir, la patate est originaire des Andes, entre Pérou et Bolivie. Elle a traversé l’Atlantique en 1570 avec les conquistadores. Aujourd'hui il existe encore sept espèces et plus de cinq mille variétés de toutes les couleurs et saveurs. Laurent s’en ai pris une à travers la figure pour avoir eu l’audace de photographier l’étalage. Il est effectivement très mal vu de sortir l’appareil. On se fait vite invectiver violemment. Une pluie diluvienne et glaciale nous surprend alors que nous montons à pied au mirador, en centre de la ville. De là nous découvrons les buildings modernes, les quartiers aisés du La Paz du 21ème siècle cernés par les  bidonvilles. Panorama à couper le souffle à 360 degrés. Et c’est dans un climat apaisé après cette journée riche en dépaysement que nous dînons dans un petit restaurant de quartier. Restaurant est un bien grand mot. Disons qu’il y a plusieurs tables et chaises en plastique avec des gens assis dessus mangeant bruyamment du poulet grillé. La salle est largement ouverte sur l’extérieur ce qui est plutôt une bonne chose pour évacuer la fumée de la cuisinière, mais que l’on regrette aussitôt lorsqu’un véhicule hors d’âge passe à proximité en lâchant ses gaz d’échappement. 

Demain matin, départ pour « La Route de la Mort ». 
Eh ben voilà on y est, pour de vrai ! Plus de canapé, plus de plaid sur les pieds, nous deux et une moto de 450kg. Gloups !
Comme prévu, nous empruntons le nouveau tracé pour nous rendre à  Coroico. Nous passons le col de la Cumbre, à plus de 4700 m dans un brouillard épais et glacé. Sur le versant opposé couvert de jungle, j’observe du coin de l’œil la fine estafilade horizontale qui barre la montagne, sur laquelle nous roulerons demain et qui nous ramènera à La Paz. On fait une pause, maté de coca, pour se réchauffer, il ne fait que 5°.

Coroico au départ de la Route de la Mort est située dans la vallée forestière pluvieuse, humide et tiède, des Yungas. C’est une zone de transition entre les hauts plateaux andins et l'Amazonie. Nous passons de 5° à 28° en deux heures.
Les trente derniers kilomètres qui mènent à Coroico sont épouvantables. Un tout petit panneau indique qu’il faut tourner à droite. Mais non bébé, ce n’est pas possible que ce soit la principale voie d’accès ! Laurent bifurque et entame une montée en lacet au milieu de pierres et de profondes ornières boueuses. Au bout d’une demi-heure je pique une crise et décide de descendre de la moto pour continuer à pied. Je n’en peux plus. Je me demande vraiment ce que je fais là. Je crève de chaud, et je me tords les pieds. Mais après une heure de marche épuisante, je réalise que je n’y arriverais jamais car il reste au moins quinze kilomètres. Laurent patient, attend que je remonte en selle. Les derniers kilomètres sont pavés de galets, bordés de bougainvilliers, d'orchidées sauvages et de papillons. Il fait chaud et humide, mais on respire mieux. Et j’ai honte de moi. De cette petite ville, je ne retiens que les heures passées à pleurer en me disant que tout va s’arrêter ici. Je ne me sens pas capable d’affronter mes peurs, je hais la moto, qui me le rend bien. Laurent, exaspéré, et hostile ne cherche pas du tout à me rassurer et me pousse même à partir, puisque après cette piste, il y en aura beaucoup d’autres, le Sud Lipez, la Carretera Australe au Chili, la Ruta 40 en Argentine, et qu’il ne va pas supporter mes jérémiades. Il a raison, mais je n’arrive pas à me raisonner. Je me rends compte que nous n’attendons pas les mêmes choses de ce voyage. Laurent est boulimique, il veut toujours plus, plus loin, plus fort, et peu importe si c’est difficile et hasardeux. Tandis que moi, j’ai envie de prendre mon temps, m’arrêter, rouler doucement, voir peut être moins de choses mais rester dans le plaisir de la découverte, sans stress ni angoisse. Je ne veux pas avoir l’impression de risquer gros ni, ce que moi je considère comme se mettre inutilement en danger sur la route. Si je suis en colère après Laurent et son incapacité à me comprendre, je suis aussi très déçue par moi-même et le fait d’avoir découvert assez vite mes limites. Je commence à faire mon sac et je me rends au terminal de bus pour acheter un billet pour La Paz. Au bout de deux heures d’attente, la dame au guichet m’explique qu’elle ne vend les billets que pour les départs immédiats et que si je veux partir demain, je dois revenir…Demain matin dès  5h. Je passe ma nuit à tourner tout ça dans ma tête. J’ai deux solutions, je reprends l’avion demain à La Paz et je rentre en France, tout s’arrête, nous deux, le voyage ou bien je prends sur moi et j’essaie de retrouver un peu d’orgueil. Au matin, les yeux bouffis, je lui dis :
_« Quitte à mourir sur cette route, je préfère mourir avec toi plutôt que dans un bus avec des tas de gens que je ne connais pas».
Il me répond :
_«  Ok mais je ne veux rien entendre, car je dois me concentrer sur ma conduite ».
_« D’accord bébé, je te le promets ».
Le spectre d’un retour prématuré à la maison s’éloigne.
Le temps est radieux. La route pavée disparait et laisse place à une piste roulante qui monte en pente douce. Autour de nous, c’est un paysage montagneux recouvert d’une végétation dense et gorgée de sève. Nous roulons à gauche le long du rocher. La piste devient plus étroite et caillouteuse. Les hautes fougères et les arbustes compactes, nous masquent les tréfonds du ravin. On prend des douches en passant sous les cascades qui dévalent la montagne. Des dalles de béton font office de ponts suspendus et sautent par-dessus les torrents. Il faut parfois  éviter les éboulements de terre et de roches qui réduisent encore la largeur de la piste. Nous croisons des groupes de jeunes en VTT suivis de leur minibus d’assistance. Il y en a quelques uns qui déboulent à toute allure dans les virages en épingle à cheveux, bondissant comme du pop corn sur la piste inégale. Sur les bas côtés, des croix et plaques mortuaires rappellent que plusieurs d’entre eux, emportés par l’élan ont fait le grand saut…Dans le vide.

Quelques passages techniques, me font mettre pied à terre. Laurent prend son temps, roule prudemment et assure comme un pro au guidon de la béhème qui se rit des difficultés. Finalement on trouve ça moins impressionnant que prévu. C’est surement lié au fait qu’aujourd’hui, quasiment plus aucun camion n’emprunte cette route, que le brouillard ne s’est pas abattu brutalement comme c’est souvent le cas, et qu’aucun nouvel éboulement n’est venu troubler notre progression.

Nous croisons trois motards, deux frères italiens et un brésilien, avec qui nous échangeons nos impressions avant que chacun ne reprenne sa route.

Je filme et prends des dizaines de photos, ce qui occupe mon esprit. J’immortalise, Laurent, victorieux sur le « Death Corner », un spectaculaire virage en surplomb au dessus du précipice. Et soudain, en haut d’une petite côte, on débouche sur la route bitumée qui mène à La Paz. Voilà c’est fini, la Route de la Mort…Ah bon déjà !

Et comme à l’aller, le brouillard nous enveloppe, les troupeaux de lamas traversent la route au galop, effrayés par le bruit du moteur. La journée est trop avancée pour rejoindre en une fois Oruro, notre prochaine étape. Ces quelques kilomètres ont été éprouvants et il est nécessaire de se reposer. Nous sommes presque heureux de  réintégrer notre hôtel HLM vétuste à La Paz. On y a nos petites habitudes, comme dans le très chic hôtel du centre qui a du wifi. On amortit au maximum notre dispendieux investissement dans le petit déjeuner de la veille. Avec un grand sourire à l’adresse du vigile, on entre et on s’installe comme chez nous dans les canapés. Avec nos bonnes têtes de gringos, on passe aisément pour des clients. La nuit tombe, et pour fêter la victoire sur la peur, on s’offre un bon diner.
Sortir de La Paz est fastidieux. On roule, les paysages n’ont rien d’extraordinaires. Soudain, je hurle à Laurent de s'arrêter. J'ai cru voir un corps sur le bord de la route. Effectivement c'est un homme qui gît face contre terre dans un nuage de mouches, au milieu de sacs plastiques éventrés et de vêtements épars. L’odeur est épouvantable. Il porte un sweat marron taché de boue, capuche rabattue sur la tête. Son pantalon est déchiré et je vois sa peau marbrée. On a l’impression qu’il est mort. Mais son dos se soulève imperceptiblement, il est inconscient. Sa tête n’est qu’à quelques centimètres de la chaussée, au moindre écart il peut se faire écraser. Laurent le tire en arrière. On ne sait pas quoi faire. Impossible de l’emmener sur la moto alors on fonce à la ville la plus proche pour le signaler aux autorités. Le policier nous dit qu’il s’en charge. Que pouvait-on faire de plus ? 
Des dizaines de véhicules sont passés à côté de lui sans s'arrêter. En Bolivie, on peut crever sur le bord de la route dans l'indifférence générale. L’image de ce pauvre homme me poursuit jusqu’à l’arrivée à Oruro.

C’est une ville minière perchée à 3710 m d'altitude. L'argent puis l’étain ont fait sa richesse, en témoignent les très jolies statues de métal qui ornent l’avenue principale.

Aujourd’hui les filons sont épuisés, et la ville attire surtout pour son célèbre carnaval. Les répétitions ont commencé et les jeunes filles en costumes répètent de savantes chorégraphies accompagnées par des danseurs masqués, sous le regard connaisseur des passants. Laurent, infatigable escalade la colline qui surplombe la ville tandis que je me détends au soleil dans la cour de l’hôtel. Un vieux lavoir en béton m’invite à rompre mon oisiveté. Je profite de la chaleur et de la petite brise pour me livrer à une activité fastidieuse, la lessive. La plupart du temps, comme peu de gens possèdent, de lave-linge, il est facile de trouver une laverie en ville ou bien une employée d’hôtel qui arrondit ses fins de mois en s’occupant du linge des clients. Elle le lave à la main chez elle et le ramène sec le lendemain.
Nous sommes dans l’altiplano bolivien, et content d’y être. L’attitude des gens nous laisse perplexe. Ils sont très distants et peu amènes. Quel contraste avec les péruviens et toutes les autres populations indigènes que nous côtoyons depuis des mois. Les boliviens nous font clairement comprendre que nous ne sommes pas les bienvenus et qu’ils n’ont rien à faire du tourisme. Je dirais même qu’ils n’en veulent pas. En ce qui me concerne, je n’ai qu’une envie, c’est quitter ce pays. Mais je ne le dis pas trop fort, je ne veux pas que Laurent m’accuse de critiquer, alors que lui fait des constats. Il constate que l’accueil est franchement pourri. Il constate que trouver du carburant c’est super compliqué, il constate que la plupart des gens essaient de nous arnaquer. La dame qui lui pèse trois kilos de linge, alors qu’il ne lui donne que deux tee-shirts et trois paires de chaussettes ou l’hôtelier qui double le prix de la chambre. On essaie d’être le plus transparents possible, hyper polis et souriants pour ne pas les froisser d’avantage.

Afin de ne pas trop leur en vouloir, je me remémore les siècles d’oppression depuis la colonisation et l’évangélisation forcenée qu’ils ont subit venant des européens.

Des enfants sur le bord de la route tendent la main, espérant une obole. On ne peut pas oublier non plus que la Bolivie est l'un des pays les plus pauvres d'Amérique du Sud.

Les derniers kilomètres avant Potosi sont à couper le souffle. L’érosion des montagnes rouges met à nu les différentes strates de minerais qu’elle renferme. La route slalome dans des défilés rocheux.

Un peu partout des maisons en briques de terre, abandonnées, finissent de fondre sous le soleil.

On monte encore d'un cran, Potosi est à 4070 m, c'est l'une des villes les plus hautes du monde.

Fondée en 1545 pour exploiter le Cerro Rico, la montagne riche et sa mine d'argent qui la domine de ses 4824 m. Cette montagne est une fourmilière, creusée de galeries mal étayées, car il n’y a pas de bois et il coute très cher, et sans systèmes d’aérations efficaces.

L'argent qui en était extrait en quantité colossale, par le travail forcé des indiens, a enrichis l'Espagne et l'Europe pendant deux siècles. Á la fin du 18ème, Potosi était la ville la plus peuplée et la plus riche d’Amérique du Sud. Il parait même que les chevaux des riches colons étaient ferrés en argent. Des millions de mineurs y sont morts dans les éboulements, et de maladies respiratoires. La légende raconte qu'il aurait été possible de construire deux ponts parallèles reliant Potosi à la lointaine Espagne. L’un avec la quantité d'argent extraite, l’autre en utilisant les ossements des Indiens morts dans la mine !
Aujourd'hui, les mines d’argent sont déclarées épuisées, mais continuent d'être exploitées pour l’étain, de façon artisanale par les habitants, dans des conditions de sécurité effrayantes, avec pour seul soutien les feuilles de coca qu’ils mâchonnent à longueur de journée. Même les enfants, dès leur plus jeune âge y travaillent. C’est Zola en pire.
Il est possible de visiter certains conduits en signant une décharge, un mix entre parcours du combattant et spéléologie sauvage, l'oxygène en moins, la poussière en plus. Après avoir lu pas mal de témoignages sur la possibilité de descendre sous terre, et les risques importants d’effondrement, nous renonçons à cette expédition, en sachant qu’on loupe surement une expérience forte en émotions. Même vu de l’extérieur, le spectacle est impressionnant. Les flancs de l’antre d’enfer sont sillonnés de pistes. On observe le ballet incessant des camions qui transportent les roches extraites des entrailles de la terre dans un nuage de poussière.

L’empreinte du riche passé colonial de Potosi est encore bien visible. Nous restons deux jours à visiter la ville, ses très belles façades ouvragées, ses églises baroques, il y en a eu jusqu’à quatre vingt, les ruelles piétonnes et les marchés artisanaux. C’est d’ailleurs ici que je trouve les plus belles étoffes tissées à la main. Que je ne pourrais encore pas rapporter.

Demain l’étape de deux cents kilomètres qui mènent à Uyuni et au Salar est asphaltée...En partie…Enfin il parait !

Des monts et merveilles


J'en doute un peu, car un motard brésilien croisé dans une station service à Oruro, nous avait dit qu'il en avait un peu bavé, à cause de la boue.
Il y a cent-quatre-vingt kilomètres fabuleux, un vrai billard, et nous sommes seuls au monde à profiter des paysages. Aussi loin que porte le regard, ce ne sont que plissements montagneux de roches colorées, d’ocres et de rouges, qui forment des motifs géométriques. Véritables chefs d’œuvres stratifiés que l’érosion dévoile.

Nous passons tout près de la mine d’argent et d’étain de Pulacayo. Elle fut, la plus productive après le déclin du Cerro Rico de Potosi. Aujourd’hui quasiment à l’abandon, elle entraine dans l’oubli le village. Il est difficile de survivre ici, au milieu de ce désert minéral où rien ne pousse mis à part quelques buissons bas dont raffolent les vigognes.

Il y a plusieurs tronçons de route en construction, mais comme il n’a pas plu depuis plusieurs jours, la boue a séché. La région est plutôt désertique, il n'a vraiment pas eu de chance le brésilien !

Le ciel est d’un bleu incroyable. Au loin la neige, comme un trait de crayon blanc, souligne les crêtes montagneuses et de petits nuages projettent leurs ombres sur les pentes arides.  

On s’arrête pour aller voir de plus près les délicates fleurs blanches des cactus géants. Á peine le moteur éteint, un silence d’une grande pureté, occupe tout l’espace. Tout est simple, calme, on a le sentiment de vivre des instants magiques. Quelque chose de si furtif qu’il sera bien difficile de l’expliquer plus tard.

Je mitraille sec, comme pour garder une trace de chaque instant.

Et pour ne pas s'habituer au confort, de nouveau des tronçons en construction, mou, très, très mou ! « J'aime pô quand c'est mou ». Et ça n'est rien à côté de ce qui nous attend dans le Sud Lipez.

Dans la descente sur Uyuni, un cycliste monte. Il faut du souffle, on est à 3700 m. Nelson est portugais, un peu baba cool, il traverse l'Amérique du Sud à l'arrache sur son un vieux « bicloune » ! On discute un moment, on partage nos gâteaux, et chacun reprend sa route.

Au loin la ville d'Uyuni se découpe dans une grande plaine desséchée, en plein milieu de nulle part.

Quelle horreur ! Des sacs plastiques déchiquetés poussent sur les arbustes poussiéreux, inévitables dépotoirs qui annoncent chaque entrée de ville.

Uyuni a un petit côté bolchevique avec ses statues à la gloire des travailleurs, et des soldats.

C'est aujourd’hui le point de départ pour des milliers de touristes qui s’entassent par cinq dans des 4X4. Bagages et bidons d’essence sur le toit, ils partent pour une expédition découverte de un à quatre jours, sur le Salar et dans le désert du Sud Lipez.

La superficie de ce désert salé est de 12 500 km². C’est ce qui reste d’un lac préhistorique géant, qui en s'asséchant à laissé derrière lui le Salar d'Uyuni. La production annuelle de sel est de 20 000 tonnes sur les 64 milliards estimés. Des hommes cagoulés, chapeaux et lunettes noires chaussés de bottes en caoutchouc sillonnent le salar, ratissent des journées entières des monticules de sel, puis les chargent sur des camions plateaux. Y a du boulot pour des siècles !
De plus, il renferme la plus grande réserve de lithium au monde, estimée à 140 millions de tonnes. De quoi attiser les convoitises. Pour le moment, le président bolivien a bloqué toutes les velléités d’implantations étrangères. Une réflexion est menée pour envisager une exploitation raisonnée, éco-responsable et respectueuse des populations pour les 400 ans à venir. Mais la Bolivie pour le moment, n’a pas les connaissances scientifiques et techniques pour mener, seule, ces projets.
On se trouve facilement un hôtel, à l’écart du centre. Le réceptionniste nous fait même un prix pour deux nuits. La moto est vite déchargée. Nous voulons profiter de la belle lumière de la fin d’après-midi pour visiter le cimetière de trains à la sortie de la ville.
Uyuni est le plus grand carrefour ferroviaire du pays. De l'époque du transfert de minerais par les trains vapeur, il reste les épaves pillées des vieilles locomotives. Carcasses rouillées, faites de plaques métalliques rivetées, et taguées, elles ont un charme fou. On les explore une par une comme des gamins.
Le lendemain matin, nous partons très tôt pour devancer les 4X4 de touristes qui affluent vers 10h. Débarrassée des valises alu, la moto est beaucoup plus maniable à conduire. Après vingt cinq kilomètres de piste en tôle ondulée, nous arrivons les premiers à l'entrée du Salar. Il est inondé. On le savait. Il ne tombe que deux centimètres d’eau par an pendant l'été austral entre décembre et mars, et c’est en ce moment. C'est balot ! Mais il n'y a jamais plus de 10 à 15 cm d'eau. C'est comme un immense miroir bleuté, plus aucun repère visuel, même la ligne d’horizon a disparu. Le ciel, les montagnes s’y reflètent, et les 4X4 qui le traversent semblent flotter dans l’air. La réverbération sur l’eau du salar est très forte, je m’en veux d’avoir oublié mes lunettes de soleil.

Il était dit qu’on ne se rencontrerait que sur l’eau ! On voit descendre de l’un des nombreux véhicules tout-terrain, Mikael, le fils de mon copain, et ses amis que nous avions rencontré au Pérou, sur le Lac Titicaca. Ils sont super contents de me voir, car ils avaient vécu avec Laurent, le stress de ma disparition sur l’île de Taquile, et n’avaient pas su l’épilogue de l’histoire. Bas de pantalon relevés, baskets aux pieds, car la croute de sel immergée est un peu coupante, nous laissons la moto au sec et partons en direction d’une sorte de ruine à plusieurs centaines de mètres, posée sur l’immensité rosée. L’eau est glacée, mes pieds sont anesthésiés et j’ai l’impression de marcher sur mes chevilles. Il est très difficile d’évaluer les distances. Je regarde Laurent déjà loin devant moi, c’est étrange on le croirait en lévitation. La ruine est une ancienne maison fabriquée en briques de sel. De retour au sec, Laurent, hanté par les images de motards roulant sur le salar, rassuré par le fait que la couche liquide est assez faible, et qu’il y ait de grands espaces épargnés, se lance. Alors moi je suis contre, je lui dis que c’est une folie, que tout ce sel, ne va pas arranger la moto…Rien n’y fait.
_« Non, non, moi je n’y vais pas ».
Ah c’est sûr, je vais louper l’hôtel de sel transformé en musée pour des raisons écologiques évidentes, ainsi que les drapeaux de tous pays flottant dans l’azur. Je vais rater également, la possibilité de faire les photos rigolotes, ou l’absence de repère transforme les perspectives. Mais je vais surtout louper la gamelle !  Les 4X4 en roulant sur le salar détrempé, labourent la croute de sel qui se transforme en une boue épaisse. Ce qui, associé a une vitesse insuffisante a déséquilibré le pilote et sa monture. Je vois la moto se coucher lentement et Laurent peiner à la relever seul. Pas résigné pour autant, il s’éloigne et disparait dans ce désert blanc. J’espère juste qu’il ne se perdra pas. Ce qui est le cas pour de nombreux touristes chaque année.

Une heure plus tard, mon amoureux est de retour.
_«Alors heureux ? ».  La moto dans une gangue de sel est prête à cuire comme une côte de bœuf !

Vite, au lavage. On remonte en selle et un kilomètre plus loin.
_«  Dis donc je trouve qu'elle fait un bruit bizarre la moto, non ?»
Beuuuuuuh...toussote puis silence.  Ah c’est pas cool ça ! Tentatives infructueuses pour redémarrer, elle s'asphyxie et cale. On dirait que l’essence n’arrive pas. Timidement je suggère que c’est peut être le reniflard qui s’est bouché avec le sel. Ce petit tuyau permet d’évacuer le trop plein d’essence. C’aurait été trop beau. Y a plus qu'à pousser jusqu'à Colchani, le premier village à deux kilomètres de l’entrée du salar. On transpire sous nos casques et nos blousons. Moi je peste en silence, mais je sens que ce n’est pas le moment d’en rajouter une couche.

Et comme si tous les conducteurs de 4X4, trouvaient que c’était bien fait pour nos pieds, aucun de ceux qui nous ont doublés, ne s'est arrêté. 
On arrive à l’agonie, au village quasi désert. Tandis que Laurent de plus en plus inquiet tente de comprendre ce qui se passe, je me jette en travers de la route devant un pick-up qui se dirige vers Uyuni. Trois gars sympas acceptent qu'on essaie de la monter à l'arrière. Mais une BMW n’est pas une mobylette, la moitié de la moto est dans le vide, et le chauffeur ne veut pas prendre le risque de faire les vingt cinq kilomètres comme ça...On doit la redescendre. Ça fait les muscles !

On est là, sur le bord d’une piste poussiéreuse à attendre un miracle. Un habitant compatissant, nous apporte une bassine d’eau, et une éponge, pour enlever un maximum de sel. Les conducteurs sont habitués à se genre de problème, ils fixent des bâches sous le bloc moteur pour éviter au maximum les projections d’eau salée. Aucun camion en vue, nous décidons de laisser la moto à côté d’une cabane de chantier qui sert de poste de police, puis nous rejoignons Uyuni à bord d’un 4X4 qui nous accepte à bord. Aussitôt arrivés en ville, on se met en chasse. Il faut trouver un plateau et des bras costauds, revenir chercher la moto, la ramener, la laver, croiser les doigts pour qu'elle démarre...Avant la nuit.
Presque tout s'est réalisé ! La camionnette et les trois paires de gros bras brésiliens. Rencontrés dans la rue, ces trois motards, à qui l’on explique ce qui nous arrive, acceptent immédiatement de nous aider et grimpent avec nous dans le plateau de la camionnette. On croque la poussière de la piste pendant plus d’une heure, cramponnés aux arceaux, ballotés comme des bouchons. J’ai les yeux qui piquent, et je me rends compte que je suis la seule à ne pas avoir de lunettes de soleil.
C’est un jeu d’enfant pour quatre garçons en pleine santé de soulever la bête blessée et l’installer sur le plateau. Au retour, nous sommes tous arc boutés pour maintenir la moto, vaguement sanglée avec des lanières découpées dans des chambres à air. Le camion danse et glisse dans les ornières de sable. Le jour décline, nos ombres s’allongent dans le désert, la température chute brutalement et le vent se lève. J’ai laissé mon blouson à l’hôtel tout à l’heure, j’ai la bouche et les yeux pleins de sable et j’ai super froid.
Après ce qui m’a semblé être une éternité, nous déchargeons la moto à une station de lavage en train de fermer. Il faut rentrer à pied, à l’autre bout de la ville, gelés et épuisés. Nos sauveurs déclinent notre invitation à diner car il est tard et ils repartent très tôt le lendemain matin en direction du Sud Lipez. C’était d’ailleurs notre programme. Mais là, ça me semble un peu compromis. La moto ne veut rien savoir.

Tic Tic Tic fait le démarreur... Ça ne sent pas bon tout ça !
Un bon diner, dans un petit restaurant pour locaux, en compagnie d’un sympathique couple de français rencontré le matin sur le salar, rien de tel pour oublier un moment, le spectre du gros pépin mécanique, qui plane au dessus de nos têtes. Nous finissons la soirée dans un bar branché construit en briques de sel. J’ai les yeux en feu, je mets ça sur le compte du vent, et du sel, qui assèche les muqueuses. Après quelques tournées, je suis suffisamment gaie pour oublier mes yeux et le fait que je ne fume plus depuis huit ans.
_« Ah je l’avais dit, à chaque galère, une cigarette ». C’est le tarif !
Demain, est un autre jour...Mais c'est surtout un dimanche, et il n’y a aucune concession BMW à des centaines de kilomètres à la ronde.
Je passe une nuit atroce à me frotter les yeux, à pleurer, à suffoquer et flipper comme une folle, car ma vue est complètement brouillée. Je me dis que je suis en train de devenir aveugle. Impossible de les tenir fermés sans déclencher de douloureuses brûlures, et plus je pleure, plus ça me brûle. Je peux juste me faire des compresses d’eau froide qui me soulagent quelques instants.
Au matin, il faut pourtant aller chercher la moto. Casquette, lunettes noires, foulard, je me camoufle comme je peux de la forte réverbération et du vent. Il faut retourner à la station de lavage, et malgré notre espoir de voir disparaitre le problème dans le caniveau avec l’eau salée,  elle n’émet aucun son, même plus de tic tic. Laurent se démène pour trouver un mécanicien moto, en interrogeant tous les gens qu’il croise. Et on la pousse sans relâche à travers les faubourgs à moitié déserts. Un panneau prometteur annonce « Mecanica de motocicletas »  Notre dernier espoir avant d'envisager son transport, on ne sait pas comment, chez BMW  à Santa Cruz… À quelques 500 kms !

Derrière un portail jaune tout rouillé, au milieu d’une cour encombrée d’objets hétéroclites, de petits « pétarous » en pièces détachées, d’établis, d’outils divers éparpillés sur le sol, d’une corde à linge qui croule sous la lessive de toute la famille, un vieux monsieur édenté et sa femme, s’affairent sur un moteur en pièces détachées. Alors là, faut y croire ! On se doute bien qu’ils n’ont jamais vu un engin pareil. Mais le petit pépère connait son affaire. Et une moto, petite ou grosse, c’est rien qu’un tas de vis et de boulons. Laurent lui explique, le salar, la chute, le sel, le « beuuuuuuh », le « tic tic tic ». Il se gratte la tête, réfléchis, tourne autour, mâchouille gravement sa chique de coca, donne des ordres à sa femme qui trotte au milieu du bazar et lui rapporte l’outil nécessaire du premier coup. Je le regarde effarée dévisser ça et là des pièces… Je ne veux pas voir ça ! Je laisse Laurent au garage car il faut que je me trouve un collyre quelconque pour mes yeux. Je me dégotte un flacon de gouttes, à la petite pharmacie du coin. Mes yeux pleurent, je vois tout flou et ça me brûle terriblement. Laurent revient à l’heure du déjeuner, et cherche sur internet, la signification du code qui s’est affiché sur l’ordinateur de bord. Je le vois blêmir.  Il semblerait que la clé codée soit déprogrammée, et la bonne nouvelle c’est que seule une concession BMW peut reprogrammer. Alors là on est sacrément dans la m…. !!!. Et en plus ça va nous coûter un bras. Je ne dis rien mais j’en pense pas moins ! Laurent repart la tête basse. Je me repose dans la chambre à l’abri de la lumière qui m’agresse, un linge mouillé sur les yeux. Soudain en fin d’après midi,  j’entends un bruit que je reconnais entre mille. Il est de retour avec la moto. L’explication toute simple, est que l’eau salée avait pénétré dans le pot, lorsque la moto s’était couchée. En cristallisant le sel a bouché la ligne de pot d'échappement, le pépé futé, après avoir tout démonté, vidé trois kilos de sel, à percé deux gros trous dans le catalyseur et « oh miracle » elle a enfin accepté de démarrer. Alléluia ! Décidément, on a un petit ange gardien qui voyage avec nous.

On peut attaquer maintenant la partie la plus belle, mais la plus dure de Bolivie, le Sud Lipez. Une région où la densité humaine est de 0,3 personne au km².
Trois jours de pistes, de sable, de cailloux, et souvent les trois en même temps, à plus de  4000 m d'altitude, dans des paysages jamais vus, sauvages, infinis d’une exceptionnelle beauté, sous un ciel bleu marine.

Nous emmenons un bidon d'essence de dix litres car il n’y a aucun ravitaillement possible en route.
Nous partons aux aurores, sans trop savoir ce qui nous attend. Malgré nos recherches, il semble qu’il n’existe pas de carte détaillée de cette région. Nous savons qu’il n’y a pratiquement aucun panneau de signalisation. On a un plan assez sommaire avec les principaux sites importants, comme les lagunes et les campements. Les chauffeurs de 4X4 touristiques que Laurent a interrogé, connaissent les pistes par cœur. On se dit qu’on pourra toujours repérer leur petit nuage de poussière au loin.
Ça ne me rassure pas. Je respire un grand coup. L’aventure continue.
Notre première étape est assez tranquille, mis à part, une petite seconde d’hésitation à un embranchement qui nous a valu une belle gamelle dans le sable mou, une traversée de gué assez profond, gaz en grand, il faut que ça passe et celle d’un petit pont de bois qui ne tenait plus guère… nananère ! Les flamants roses n’aiment toujours pas le bruit du moteur.
On se faisait la réflexion qu’il y avait des jours et des jours que nous n’avions pas vu d’arbre. Á l’heure du déjeuner, nous sommes dans un village, qui a du se dire la même chose. Le ferronnier du coin, un peu artiste a remédié à cette absence. De magnifiques statues d’arbres en ferraille trônent sur la place du bourg.
Nous arrivons dans un premier campement sommaire. Quelques baraquements forment une cour intérieure. Il y a deux petites filles qui gardent leur tout petit frère, on comprend que leur maman va revenir plus tard. Sur le fil à linge, des lambeaux de viande rouge sèchent juste à côté des pantalons et des polos. Après s’être installés dans l’une des chambres, on fait un tour pour s’occuper en attendant la propriétaire. 

La rue principale du village a été comme bombardée, des murs en terre éboulés, une porte d’entrée, cadenassées, debout toute seule au milieu des décombres. Mais que s’est-il passé ici ?

Les habitants vivent à la dure...Toute leur vie.

Un 4X4 se gare dans la cour. Nous faisons la connaissance d'un couple d’allemands très sympathique, travaillant pour l'ambassade d'Allemagne à La Paz. Ils sont en vacances et visite la Bolivie. Nous passons la soirée ensemble. Ils ont un chauffeur privé qui leur sert de guide et qui transporte dans de grandes malles tout le nécessaire pour les repas. Et aussi quelques bonnes bouteilles dont ils nous font profiter. Le lendemain, après une troisième nuit difficile à tenter de m'arracher les yeux, Hilde et Peter me propose de partager la confortable banquette de leur 4X4 climatisé. MERCI !
Laurent peut s'en donner à cœur joie, seul, pour sillonner les pistes. Cette journée est très technique pour lui, car il y a beaucoup de sable et la moto chargée perd en maniabilité. Il faut toujours maintenir une certaine vitesse pour garder la motricité.
Il est loin devant, petit point noir perdu au milieu de l’Altiplano.  Parmi les paysages les plus extraordinaires, la Laguna Colorada est certainement ce que nous ayons vu de plus beau. Il faut imaginer une nappe d’eau salée peu profonde, sans une ride, de plus de 60 km² dans laquelle se reflètent parfaitement les montagnes environnantes saupoudrées de neige et les colonies de flamants roses. Le borax en abondance, forme de grands ilots blancs. La couleur rouge de l’eau, due aux sédiments et aux micros algues, s’intensifie et évolue en fonction de l’ensoleillement et du vent qui se lève en fin de journée.
Des milliers de bébés flamingos morts jonchent les rives de la lagune. Je ne résiste pas à l’envie d’en garder un. Son petit côté Jurassik Park me fait craquer. Je ne sais pas comment je vais faire pour passer les fouilles aux frontières. On verra bien. Il rejoint dans ma sacoche, les carapaces vides de bébés tortues trouvées sur la plage au Costa Rica, ma corne de vache mexicaine, et mes coquillages des îles San Blas. Hilde et Peter poursuivent leur route et nous souhaitent bonne chance pour la suite du voyage.
Nous faisons halte dans un campement encore plus paumé que celui de la veille. La femme hésite à nous accepter, car il est encore tôt et je comprends que nous occupons deux lits sur une chambrée de six. Les dortoirs répondent précisément aux exigences des tours opérateurs qui organisent les circuits. Du coup elle perd le prix de quatre lits. Nous insistons un peu, car nous ne savons pas s’il existe un campement plus loin, et puis Laurent  se bagarre avec ses intestins.
_« Faut dire que tu joues avec le feu mon loulou, fallait pas manger de la viande hier soir ! T’as bien vu qu’elle séchait sur le fil ! »  Et pour mes yeux, ça ne s’arrange pas non plus, c’est même pire. Le vent sec, la poussière, le soleil, et la très forte réverbération ont tout aggravé. La fin de journée passe lentement. Deux enfants nous accompagnent dans chacun de nos pas. Je soupçonne le petit garçon timide de l’épicerie d’à côté d’être secrètement amoureux de la petite effrontée de la famille qui s’occupe des repas et du ménage. Elle est adorable, vive et espiègle. Elle grimpe sur la moto en éclatant de rire, le gamin la couve du regard et la suit partout. Ils ont tous de pauvres chaussures fabriquées avec des pneus. Je donne ma paire de baskets quasi neuves, à la fille ainée de la famille qui a presque la même pointure que moi. En fin de journée deux 4X4 et leurs passagers s’installent. La première préoccupation des gens, recharger leur téléphone portable. Pas facile, il n’y a que deux prises électriques. Voilà bien un objet que j’avais complètement oublié. Depuis huit mois que nous sommes partis, moi qui suis un peu accro à mes 125g de technologie, nous vivons parfaitement sans. En revanche, le mini ordinateur portable se révèle être très précieux et utile. En fait on se rend compte que pour vivre au quotidien très peu de choses suffisent.
La propriétaire cuisine les victuailles apportées par les guides-chauffeurs. Les tablées sont joyeuses et bruyantes. 
Encore une nuit angoissante, ou plus je m’énervais, plus l’impression d’avoir des graviers coincés sous les paupières s’amplifiait, et plus j’avais une sensation d’étouffement accentuée par l’altitude. Une nuit en enfer.

Du coup on est levé tôt. Après un petit déjeuner léger nous chargeons la moto et partons pour une dernière journée dans le désert.

Sans GPS, il est parfois difficile de savoir qu'elle est la piste à suivre. Heureusement, qu’il y a de nombreux 4X4 qui connaissent par cœur les différents itinéraires. Nous avons dû parfois patienter, pour apercevoir au loin la poussière qu'ils soulèvent, pour nous indiquer la bonne direction  avant de poursuivre notre route.

La piste passe à travers le champ de Geysers de Sol et Manana, et les fumerolles soufrées des nombreux cratères bouillonnants. 

Et au milieu de cet enfer minéral sublime, un jeune couple stéphanois, Carine et Julien, décontractés en bicyclette pédalent de concert. Ils campent et prévoient de traverser en six jours. Bon courage les jeunes !

Durant des heures, la magie est totale. Lagunes et flamants roses, montagnes de Dali, et volcans dont le Licancabur qui se mire dans les eaux vert de gris de la Laguna Verde. Il veille sur nos derniers kilomètres de pistes du haut de ses 5960 m. Laurent nous a même fait faire une figure de style, genre Randy Mamola, un guidonnage suivi d’un décrochage de l’arrière, un talon pointe du plus bel effet pour récupérer un mastodonte de 450kg qui avait dans l’idée  de nous coller par terre ! _« Trop fort, mon amour, j'ai même pas eu le temps d'avoir peur ! ».

Et enfin, le poste frontière bolivien, et la promesse de retrouver l’asphalte chilien. 
Une simple maisonnette, au milieu de nulle part, un drapeau, des grosses pierres qui mènent à la seule et unique porte. Une barrière baissée. Et juste nous et le douanier.

Un no man's land de quelques mètres, entre le panneau de la Bolivie et celui du Chili.

On en a bavé, la moto en a perdu sa bavette, mais c'était beau ! Et comme dit mon Lolo, le faire en 4X4, « c'est pas pareil ! ».
Un mail des Jess’s, reçu à Uyuni, nous disait de faire très attention, car les deux australiens en BMW GS, Wayde et Philip, que nous avions rencontrés à Cuzco avaient cassé leurs amortisseurs, sur ces pistes et avaient dû faire demi tour…
Décidément, il est vraiment très efficace ce petit ange qui voyage avec nous !

Chili

San Pedro, Anto, Valpo

Une joie intense m’envahie en voyant le poste frontière bolivien s’éloigner. Mais je sais aussi que quoique nous puissions vivre à partir de maintenant, rien ne pourra autant me prendre les tripes.
Si nous sommes sortis de Bolivie, nous ne sommes pas encore entrés officiellement au Chili. Le poste de douane se trouve à San Pedro de Atacama. C’est à quarante kilomètres au bout d’une descente en ligne droite. Un toboggan asphalté qui nous fait passer de 4500 m d'altitude à 2400... J’en ai les oreilles toutes bouchées. 
Laurent s’arrête, afin de satisfaire un besoin bien naturel. Aucun arbre à l’horizon, juste un petit panneau vert qui fera bien l’affaire. En levant le nez il lit qu’il ne faut SURTOUT pas s’éloigner de la route, car c’est un champ de mines. « Ooouuuh peligroso ! ».
On peut se demander si c’est en rapport avec les tensions qui existent depuis des années entre ces deux pays pour des raisons de revendications frontalières.

Plus on descend, plus la température monte, et c'est en ébullition que l'on gare la béhème à San Pedro. Il y a une agitation folle, des bus, des voitures garées n’importe où, Il y a même encore quelques véhicules d'assistance du Dakar qui patientent avec nous.

On regretterait presque nos trois jours de désert. La file d’attente s’allonge derrière une porte « stickérisée » par les routards du monde entier. Il faut attendre son tour pour atteindre le guichet d’immigration. Je patiente dehors à l’ombre. Mes yeux larmoyants cachés derrières les lunettes noires, ont bien du mal à supporter la poussière et la chaleur. Il faut que je me trouve un médecin.
En une heure, on a tous les tampons nécessaires. La fouille des bagages m’a un peu stressée, mais la femme s’est contentée de glisser sa main dans mon sac souple et ne s’est pas donné la peine de vérifier les sacoches alu ni le petit sac à dos dans lequel elle aurait pu découvrir un bébé flamant rose momifié.
En entrant au Chili, on sait qu’on en a fini avec les populations indiennes qui nous ont tant fascinés, Quechua, Aymara, Incas Aztèques. Le Chili d’aujourd’hui, tout comme l’Argentine, est la nation la plus européanisée de toute l’Amérique Latine. Les chiliens sont d’origine, européenne, essentiellement, espagnole, britannique, et allemande dans sa partie sud. Il est également le pays le plus développé et démocratique, mais surtout le moins corrompu du continent Sud-Américain.
Nous sommes des voyageurs et non des historiens géopolitiques. Tout ce qui nous surprend et nous interpelle sur la route, on le sait, n’est que la résultante d’évènements qui ont façonnés les pays que nous traversons. Nous n’avons pas l’intention de juger ou prendre partie, mais simplement toucher du doigt la réalité quotidienne des gens qui vivent d’une manière différente de la nôtre. Tout en sachant qu’il nous faudrait beaucoup plus de temps pour appréhender toute la complexité de leur quotidien, marqué par l’histoire souvent violente de leur pays.
La situation géographique du Chili est très particulière. Il s’étire sur 4300 kms face au Pacifique sur une largeur maximum de 440 kms et de  90 dans sa partie la plus étroite. La Cordillère des Andes est sa frontière naturelle avec l’Argentine et la Bolivie et le désert d’Atacama l’isole du Pérou. Les plaines littorales entre le Pacifique et la Cordillère de la Côte, à l’ouest de la Cordillères des Andes, ont permis l’installation des grandes cités maritimes.
Les populations ont du composer avec ces deux épines dorsales montagneuses qui culminent à plus de 6800 m.
Arriver à San Pedro, c'est entrer à « gringoland ! ». Le tourisme a explosé dans les années 90, dans cette oasis verdoyante au cœur du désert de l’Atacama. C’est le désert le plus aride du monde, à certains endroits, il n’est pas tombé d’eau depuis plus de quatre-vingts ans. Un monde fou se presse dans les adorables ruelles, où les habitants sont tous, restaurateurs, hôteliers, cafetiers, organisateurs de circuits touristiques en VTT, 4X4, sandboard, ou parfois les quatre en même temps. Nos amis canadiens, les Jess’s avaient préféré éviter la Bolivie, et partir d’ici, pour une découverte de trois jours en 4X4 dans  le Sud Lipez. Les hôtels sont très chers, et c’est sûr qu’en arrivant de Bolivie, on trouve tout hors de prix. Il faut juste qu’on ré-étalonne notre grille mentale de prix ! Manuel, un petit bonhomme tout rond et jovial sur le pas de son hôtel nous apostrophe, le prix est raisonnable, bon c’est un préfabriqué habillé de canisse, mais il y a le wifi, une grande cour fermée et un bar restaurant installé sous une paillotte. Je me jette sur internet, et fais une recherche sur mes symptômes. Je lis que je suis vraisemblablement atteinte d’une ophtalmie carabinée. Depuis plusieurs jours, je vis dans le brouillard. D’après les infos que j’ai trouvées, le meilleur traitement, hormis consulter un ophtalmo, c'est le noir complet pendant deux jours avec des compresses d'eau froide sur les yeux. 
J'ai juste le temps d'apercevoir les volcans boliviens par dessus les toits des maisons, la petite église blanche qui tranche sur le ciel bleu, avant de faire retraite dans ma tanière. J’occulte la fenêtre de la chambre, et je ne mets plus le nez dehors. Je fais parfois une pause télé entre deux séances très efficaces de compresses, en gardant mes lunettes noires !

Le patron de l'hôtel est aux petits soins pour moi, et me confie tous ses secrets de « grand-mère » pour soulager mes yeux douloureux. Il frappe à ma porte avec une bassine pleine d'eau minérale et de glaçons  et me dit de plonger la tête dedans avec les yeux grands ouverts. C’est...comment dire ? Très rafraîchissant ! Il revient une heure plus tard et me tend son flacon de gouttes personnel ! 
En tous cas, tant de sollicitude me va droit au cœur. Merci Manuel, t’es trop mimi.
Pendant ce temps là, Laurent, ne perd pas son temps et n'est pas « malheureux comme les pierres ». Il part à la découverte de la Vallée de la Luna, véritable désert de sable, de canyons et de rochers façonnés par les vents et l’érosion, traversé par des pistes de cailloux. Aucune végétation ni trace de vie. Ce que pourrait être la lune sur terre ! Laurent me fait partager ses nouvelles merveilles grâce aux photos.
Le régime, noir complet, fait merveille. Et même si certains pensent que je me la joue starlette, dorénavant mes lunettes noires ne quitteront plus le bout de mon nez de l’aube à la tombée de la nuit. Nous devons aussi nous habituer à la chaleur. Nous qui vivions en permanence avec une veste polaire sur le dos depuis des semaines, on a l’impression d’être dans un four. Je trouve que c’est une excellent raison pour investir dans l’achat d’un sarouel bien plus léger et agréable à porter que mon pantalon de brousse. Une bonne excuse pour faire du shopping ! Nous prolongeons d’une journée, notre séjour farniente à San Pedro, déçus de ne pas pouvoir visiter Calama, la plus grande mine de cuivre à ciel ouvert exploitée depuis 1913. Il aurait fallu s’inscrire sur internet et malheureusement tout est complet jusqu’à fin janvier.

L'appel de la route et des grands espaces nous reprend.
Trois cents kilomètres désertiques. Nous passons à proximité de la fameuse mine de 8 km² sur 900 m de profondeur. Ce qui est fou, c’est qu’elle est entourée de 48 km² de déchets miniers devenus à leur tour des montagnes, car Il faut une tonne de roche pour extraire dix kilos de cuivre. La société Coldeco qui l'exploite, appartient à l'Etat. Ses réserves de cuivre qui représentent 13% des réserves mondiales sont, à quelques grammes près, de 7 000 millions de tonnes...Á 6,04 € le kilo, faut sortir la calculette !
On se contente d'observer d’un belvédère, le ballet incessant des monstrueux camions de sept mètres de hauteur aux gigantesques pneus. Il est aussi possible d’aller jusqu’aux barbelés qui condamnent l’accès à la ville de Chuquicamata où vivaient les employés de la mine. Elle a été vidée de ses 25 000 habitants en 2004, Tous ont été relogés à Calama à quinze kilomètres de là. Les raisons officielles, sont la pollution, de l’eau, de l’air, et des sols. On voit qu’une partie de la ville est déjà engloutie sous les milliers de tonnes de roches rejetées par les machines d’extraction. C’est assez surréaliste comme vision.

Et des mines il y en a partout dans le désert de l'Atacama, c'est même ce qui fait la richesse du Chili. Cuivre, or, argent, fer, et nitrates, les montagnes en sont toutes en retournées !
« Ben tu m'étonnes que le Chili soit passé à travers la crise, sans éternuer ! ».
Ça rend le paysage beaucoup moins monotone. Les reliefs sont teintés de jaune soufré, de vert de gris, de rouille, et de reflets métalliques. De vieux train de fret couverts de tags, parcourent ces étendues minérales. Tremblotants, ils apparaissent comme des mirages et semblent flotter dans l’air. «  Je me demande si je n’ai pas pris un coup de chaud, moi ? ».

Un grand panneau vert nous informe que nous venons de passer le Tropique du Capricorne qui traverse également, l’Afrique du Sud et L’Australie.

Antofagasta n’est qu’une étape sur notre route. L’effervescence de la ville est retombée après le départ du Dakar, la semaine dernière.
Elle n'a rien d'extraordinaire, coincée entre la montagne et la mer. 
Son port de pêche est très animé et coloré, comme tous les ports de pêche, sauf que tous n'ont pas des pélicans et des lions de mer qui se livrent à un véritable show aquatique, à chaque retour de chalutier et en fin de marché, lorsque les pécheurs jettent à l’eau leurs déchets de poissons. Ils se disputent les meilleurs morceaux et les plus rapides emportent la prise au vol, avant même qu’elle n’ait touché l’eau. Laurent sait se fondre dans le paysage, avec son bandana noué sur la tête et son tee-shirt noir à tête de mort, il joue les pirates… 
_« Oui mais là bébé, on n’est pas dans les Caraïbes ! ».
Assis sur les rochers face à la « Portada », arche minéral naturel et emblème du Chili, on rêve. Les cris stridents, des sternes, des cormorans et autres goélands se perdent dans le fracas des vagues turquoise du Pacifique, qui viennent s’échouer sur la plage bordée de falaises blanches. L’accès n’est plus autorisé, suite à plusieurs glissements de terrain.

C'est l'été dans l'hémisphère sud, les grandes vacances, plages dorées, coquillages et crustacées...Et des parasols multicolores par centaines. Il y a même des familles entières qui s'installent pour plusieurs semaines, avec tentes, barbecue et pick-up. On les voit de la route qui longe la mer. Quelque chose de totalement interdit chez nous. Pour en avoir le cœur net, on se gare près d’une jolie plage, très habitée. L’ambiance est un peu bizarre, les gens nous regardent avec insistance. Il y a des carcasses de voitures aménagées, encore des bâches bleues tendues pour délimiter des emplacements, des chiens enchainés qui aboient furieusement, et une femme qui nous suggère de faire demi-tour…Donc apriori, ces gens ne sont pas là que pour les vacances ! 

La découverte du centre ville est sans surprise. Bâtiments géorgiens, quelques jolies mosaïques, des peintures murales en trompe-l’œil, et de belles fontaines qui rafraichissent l’atmosphère des jardins. Il est bon de s’assoir à l’ombre des palmiers et des bougainvilliers en fleurs. Mais avec Laurent, difficile de tenir longtemps sans bouger assis sur un banc.
Une bande de joyeux lurons, encore sous les effets d’un, Saturday Night Fever, bien arrosé, nous entraine dans une ronde lorsqu’ils comprennent que nous sommes français. L’un d’entre eux arbore fièrement un maillot de l'équipe de France de foot...
_ « Oh toi mon garçon t’as pas du regarder la dernière coupe du monde ! ».

Toujours grâce à Steven, nous bénéficions de gratuité dans les hôtels Ibis de toutes les grandes villes d’Amérique du Sud que nous visiterons. Je profite de la salle de bain, des savonnettes qui sentent bon et de la chaleur, pour faire une petite lessive. J’improvise des cordes à linges avec des tendeurs et les lanières des sacs, et je décore la chambre de guirlandes de chaussettes et de sous vêtements, en espérant que tout soit sec avant le passage de la femme de chambre.

Tandis que Laurent profite du wifi pour mettre à jour le site et le dernier article édulcoré, que je viens de terminer, sur cette chère Bolivie. Un motard anglais se joint à nous pour la dernière soirée. Il se dirige vers la Bolivie et ne sait pas trop à quoi s’attendre. Laurent lui donne sa carte routière du Sud Lipez, ou il avait noté toutes les infos sur les possibilités d’hébergement de ravitaillement. Solidarité motarde oblige.
Une grosse journée de route nous attend, 450 kms de désert. Surgissant des sables, La Mano del Desierto, est une main géante de onze mètres de haut en ciment,  recouverte des graffitis de ceux qui s’y arrêtent.
La route file, rectiligne. Les paysages arides nous rappellent ceux de l’Arizona. Il faut faire attention au carburant, car les stations sont peu nombreuses.

On se gare à l'ombre du seul arbre de ce désert, planté à côté d’une posada. Un genre de restaurant routier, qui nous rappelle les baraques au bord des routes américaines. On entre boire un soda. La télévision parle toute seule, accompagnée des bruits de fourchette de la fille de salle qui termine son repas sur une nappe pleine de tâches. Il semblerait que ce soit un lieu de passage de l’assistance du Dakar, car de nombreuses photos dédicacées et autocollants ornent les murs.

Nous faisons halte à Caldera au bord de mer. On s’est vite rendu compte que les prix des hôtels est très supérieur au budget que l’on s’est fixé. Nous remettons en service la tente, et passons une première nuit de camping depuis, pfffiouuu, des lustres. L’emplacement n’est pas terrible, loin de la mer, et surtout en plein vent que rien n’arrête. On met deux fois plus de temps à monter la tente et on croque du sable. J’arrive à bricoler un brise-vent avec la bâche qui nous sert de tapis de sol, au moins le temps de préparer le repas. 
Et le lendemain...On recommence.
Le désert, rien que du désert, parfois troublé par des mini tornades qui, au loin, soulèvent des tourbillons de sables. Je préfèrerai ne pas croiser leur trajectoire. Passive et tranquillement installée sur ma peau de bête, j'ai le temps de réfléchir à ce que sera ma vie au retour du voyage. Mais mon occupation favorite, est d’imaginer toutes les transformations que je pourrai faire à la maison. Riche de mes nouvelles idées déco, glanées ça et là depuis le départ, j’élabore de nouvelles ambiances. En plus de 400 kms, je suis capable de revoir l’agencement de la cuisine au moins trois fois, et repeindre les façades côté jardin, avant de tout effacer et de recommencer. Mais le voyage n’étant pas terminé, il me viendra surement des dizaines d’autres idées pour meubler les longues heures de route. Laurent éberlué m’entend dire d’un ton satisfait, en descendant de la moto,  qu’en quatre heures j’ai refais toute la déco du salon !
La Ruta 5 est tellement rectiligne, qu’on se demande pourquoi les abords sont jalonnés d'autels à la mémoire des disparus agrémentés de croix, drapeaux, fleurs et bibelots. Certains, par la taille des aménagements, ressemblent à des mausolées.

Dans la « Vallée de Las Tinajas », nous passons un moment à escalader un drôle de chaos de rochers alvéolés, datant de l’époque jurassique. Ils ressemblent à de grosses morilles, érodés par le vent, l’eau et le sel. Certains ont des formes animales ce qui justifie leur nom de « Zoológico de piedras ».

Pour notre seconde nuit de camping à La Serena, sur la côte pacifique, on a plus de chance, car c’est une station balnéaire chilienne très appréciée. Mon Epilady étant en panne depuis le Salvador, je zappe la plage, et préfère me prélasser sous la douche. Laurent part seul au Cerro de la Cruz del Milenio et son Christ, qui veille bras en croix sur la baie. Aux premières heures du jour, nous plions la tente pour profiter d’une très belle journée ensoleillée en longeant la côte. Nous sommes fin janvier, la saison d’été bat son plein. On pense à la France qui grelotte, tandis que nous transpirons dans nos blousons. Les plages sont prises d’assaut, et la tendance, camp de base sur le sable, se confirme. On en est sûr maintenant, il doit y avoir du provisoire qui dure, car certains camps sur les plages, ont tout du bidonville.
Un nom, qui évoque, l’aventure, la « Perle du Pacifique ». Valparaiso ! Valpo pour les intimes. Elle fût la première ville portuaire du chili, escale incontournable pour les bateaux allant de l'Atlantique au Pacifique via le détroit de Magellan jusqu'en 1914. On peut s’imaginer en flânant dans les ruelles du port, les gargotes enfumées  où les marins devaient passer des jours à attendre de réembarquer, attablés autour d’un verre, une fille de joie pendue à leur cou.
La mise en service du canal de Panama a marqué son déclin mais son cœur bat toujours, bruyant et coloré. Aujourd’hui, Valparaiso est une ville intellectuelle, bouillonnante de vie avec son pôle universitaire. On prend nos quartiers à l’hostal Patricia. C’est une ancienne maison bourgeoise réaménagée avec de beaux parquets craquants, couverts d’épais tapis, de hauts plafonds et des portes vitrées à petits carreaux qui séparent les pièces. On s’y sent presque chez soi. La moto doit rester sur le trottoir, mais il y a le wifi, une cuisine et nous sommes en plein centre près des commerces. On adore le style très « année 50 » du tramway qui sillonne les rues du centre.
On se perd dans cette ville labyrinthe avec gourmandise pendant trois jours.
Valparaiso est construite dans une anse entourée de quarante-quatre collines. Elle s’organise entre la ville basse, le port et les commerces et la ville haute si caractéristique, avec ses maisons de tôle ondulées ou de bois peintes de couleurs vives qui s’accrochent aux collines. Même les tôles rouillées ont du charme. On se demande souvent comment certaines peuvent tenir en équilibre sur des pilotis, plantées au bord d’une falaise qui menace de s’ébouler. Cette ville est irrésistible. C’est un vrai coup de cœur pour nous. On s’y sent bien.
Depuis plusieurs années, la personnalité artistique de Valparaiso s’est affirmée.
Les artistes ont laissé leur imagination débridée s’exprimer librement et il n’y a pas le moindre centimètre carré de mur, de palissade, de mobilier urbain qui ait échappé à leur frénésie créatrice.

Les devantures de bars et restaurants sont couverts de mosaïques, tout comme les bancs, et les lampadaires, avec le style « pique-assiette » qui m'enchante. Il existe même un musée à ciel ouvert, « Museo à Cielo Abierto » sur le Cerro Bellavista, ou un parcours nous fait découvrir une vingtaine de fresques signées par des artistes chiliens de renommée mondiale comme, Roberto Matta et José Balmes. Tagueurs et peintres se sont appropriés les marches des centaines d'escaliers, et par un effet de perspective, les contremarches vues d’en bas, révèlent des magnifiques tableaux naïfs. 
Même si l'envers du décor n'est pas toujours reluisant. Il y a de grands dépotoirs cachés derrière les palissades, des containers qui débordent d’ordures, des chiens qui s’entendent avec les chats pour éventrer les sacs plastiques et faire ripaille. Un petit chien des rues quitte sa bande de copains pour nous suivre toute une partie de la journée. Il s’assoit et patiente lorsque nous entrons dans une boutique, trotte devant nous et se retourne souvent pour vérifier que nous sommes toujours là. Parfois il trouve des odeurs intéressantes qui le retardent, alors il nous rejoint en courant aussi vite que ses petites pattes le lui permettent. Je n’ai jamais réussi à obtenir un tel résultat avec aucun de mes trois chiens et ce, après des mois de tentatives d’éducation canine ! Et des chiens errants comme lui, il y en a des centaines à Valparaiso.
On tombe en arrêt devant une maison, que le propriétaire a décorée en accrochant sur la façade, des jouets cassés, particulièrement des poupées démembrées, c’est d’un goût douteux, et quand le gars sort sur le trottoir, je me dis qu’en plus il a une vraie tête de psychopathe.

L'été est chaud à Valparaiso.
Evidemment, on essaie les funiculaires, il en reste quinze en service, sur les vingt sept que comptait la ville. Ils nous déposent au sommet des collines où l’on se penche sur Valparaiso, comme sur une maquette géante.

On ne peut pas quitter cette ville sans voir la « Sebastiana » la maison dans les nuages de Pablo Neruda, écrivain, homme politique, penseur et poète, qui fût Prix Nobel de Littérature en 1971. Elle se situe sur le Cerro Florida, dans son jardin les fleurs poussent sur la barbarie… des figuiers.

Il meurt lentement celui qui ne voyage pas,
celui qui ne lit pas,
celui qui n’écoute pas de musique,
celui qui ne sait pas trouver grâce à ses yeux.

Il meurt lentement
celui qui détruit son amour-propre,
celui qui ne se laisse jamais aider.

Il meurt lentement
celui qui devient esclave de l'habitude
refaisant tous les jours les mêmes chemins,
celui qui ne change jamais de repère,
Ne se risque jamais à changer la couleur de ses vêtements
Ou qui ne parle jamais à un inconnu

Il meurt lentement
celui qui évite la passion
et son tourbillon d'émotions
celles qui redonnent la lumière dans les yeux
et réparent les cœurs blessés

Il meurt lentement
celui qui ne change pas de cap lorsqu'il est malheureux au travail ou en amour,
celui qui ne prend pas de risques
pour réaliser ses rêves,
celui qui, pas une seule fois dans sa vie,
n'a fui les conseils sensés.

Vis maintenant!

Pablo Neruda

Argentine Part 1

Les trésors de la Ruta 40


C’est dimanche, nous quittons Valparaiso en prenant notre temps, car Santiago, la capitale n’est qu’à 150 kms. On s’y rend surtout pour effectuer une révision de la moto dans une concession BMW, afin qu’elle soit en forme pour affronter les pistes australes. En ce qui me concerne, mes problèmes relèvent plus de la prise en charge psychologique que de la mécanique ! Quoique ! Une séance d’ostéopathie me ferait surement le plus grand bien.
Située à peu près à mi-chemin des 4 300 Kms de long du pays, la ville qui s’étend au pied de la Cordillère des Andes est séparée du Pacifique par la Cordillère de la Côte. Elle est constituée de trente-cinq communes, et 7 millions d'habitants vivent dans cette agglomération considérée comme LA ville la plus agréable à vivre d'Amérique Latine. 
Logés à l’hôtel Ibis tout près d’un grand terminal de bus, où règne une effervescence permanente, nuit et jour, c’en est fini du dépaysement. Ici, tout nous parait complètement « normal » et familier, comme les cents kilomètres de ligne de métro, les buildings et les immenses artères commerçantes piétonnes du centre ville.
Un aller-retour en funiculaire sur le Cerro San Christóbal, nous permet de prendre la mesure de cette mégapole. On aperçoit des piscines sur le sommet des immeubles.

« Tu m'étonnes qu'il fait bon vivre ici ! ». 

Plaza de Armas, une statue déstructurée, laisse apparaitre au milieu d’un chaos de blocs de béton, un visage d’indien…C’est effectivement ce que peut inspirer l’éradication  des populations primitives, premiers habitants du Chili.

Il y a même une statue Moai, qui a quitté son île de Pâques, lointain territoire chilien, pour venir s’installer juste en face de la Moneda. Le Palais de la Monnaie construit par les espagnols et inauguré en 1805 est devenu par la suite, le siège du gouvernement et la résidence présidentielle, le congrès siégeant à Valparaiso.  Elle fût partiellement détruite lors du Coup d'Etat du 11 septembre 1973, dirigé par Pinochet qui va installer une dictature militaire qui durera 17 ans...Et ses murs sont seuls à savoir si le président Allende destitué, s'est suicidé...Ou si on l'a suicidé ! D’ailleurs j’ai lu quelque part qu’une enquête était ouverte afin de déterminer les causes exactes de sa mort. Le saura t’on jamais ?

Lundi matin, nous déposons miss GS au garage. Réglage soupapes, changement des bougies, vidange de pont et de boîte, purge du liquide de freins, resserrage de boulons. En dehors du catalyseur, qui n'a pas apprécié la chute dans l'eau du Salar d'Uyuni, rien, nada ! Pas la moindre petite panne. Cette moto est d’une fiabilité incroyable.
Pendant ce temps là, nous déjeunons sur le marché, d’une spécialité de fruits de mer, accompagnée d’une bonne bière locale.
Qui dit marché, dit artisanat, et je suis très vite harponnée par une vendeuse qui déploie toute son énergie à vouloir me vendre un bijou en lapis-lazuli. Je lui dis que les bijoux ce n’est pas trop mon truc. Et à force de plaisanter, on commence à discuter de façon plus intimiste. Bolivienne elle vit à Santiago depuis cinq ans. Du coin de l’œil, je vois que Laurent s’est assis sur un banc, en fermant les yeux. Nous papotons comme deux vieilles copines du même âge. J’en ai plus appris en une heure avec elle sur la vie des femmes et la mentalité chilienne, qu’en une semaine. Elle me raconte sa vie, me parle du poids des conventions sociales au Chili. Comme par exemple, une femme qui sort seule le soir, est très mal considérée. L’allure vestimentaire est aussi très codifiée, la fantaisie est assez mal vue. Je m’en suis d’ailleurs rendue compte en regardant les boutiques, ou pour la première fois, rien ne me tentait, style classique, noir, gris, marron et c’est tout. Elle me confie qu’elle a rencontré un homme, un français en voyage, qui va revenir la chercher et l’emmener en France et qu’il lui trouvera du travail. Je trouve ça un peu louche. Elle a tellement envie d’y croire que je ne dis rien. Mais je lui laisse toutes mes coordonnées, pour qu’elle puisse me joindre, au cas où elle ait besoin d’aide, en France. Elle me dit que mon mari à l’air très gentil et qu’il est très cool de m’attendre aussi longtemps. Au moment de nous quitter, elle m’offre un pendentif, un petit cœur en lapis-lazuli. On s’embrasse et je lui promets de le garder jusqu’à ce qu’elle vienne le chercher, en France. J’aurais bien aimé la revoir. Mais il faut toujours repartir. C’est ce que je trouve triste dans le voyage. Avoir de vrai coup de cœur pour des gens et devoir les quitter alors qu’on a encore tant de choses à découvrir de leur vie.
La nuit tombe sur Santiago. De la fenêtre de notre chambre au 7ème étage, on regarde le soleil basculer derrière la montagne et allumer le feu sur la ligne de crêtes.
Le lendemain, prêts à reprendre la route, Laurent découvre une note salée au check-out. Certains que comme à l’Ibis de Lima, tout était inclus, même les repas, on s’est un peu lâché… Entrée, plat, dessert, bouteille de vin, trois soirs de suite, de vrais nababs ! En réalité, seuls la chambre et le petit déjeuner étaient compris dans le « tout inclus » Ah les subtilités de la langue !

Notre programme pour les semaines à venir, est un slalom géant entre Chili et Argentine. Nous allons quitter le Chili provisoirement pour rejoindre Mendoza en Argentine en traversant la Cordillère et descendre sur un tronçon de la mythique Ruta 40, nous repasserons ensuite au Chili pour emprunter la Carretera Australe, puis de nouveau la Ruta 40, et encore une fois le Chili jusqu’à Punta Arenas avant d’embarquer pour La Terre de Feu.
Entre Santiago, et Mendoza, nous empruntons El Paseo de Los Libertadores, le Col des Libérateurs, en hommage aux généraux, Bernardo O'Higgins et José de San Martin, qui au début du 19ème siècle, libérèrent les deux pays du joug de la couronne espagnole. Une belle route en lacets très serrés, s’élève quasiment à la verticale, et vu d’en haut, le dénivelé est très impressionnant.

Une casquette de béton maintenue par des pylônes, protège la route des risques d’avalanches. Ça nous a rappelé les Alpes.

On se faufile au cœur de la Cordillère des Andes. Le paysage est très aride, au loin nous apercevons  son point culminant, l'Aconcagua, 6962 m, surnommé le « Colosse de l'Amérique ».

La frontière argentine est toute proche. C’est un point de passage important et le trafic, dans les deux sens, est chargé. Un immense bâtiment en béton avale les véhicules un par un. Très lentement.
Á l’intérieur, l’air devient rapidement, irrespirable car les moteurs des voitures et des cars touristiques continuent de tourner, et ne sont pas tous bien réglés. Les deux premières cabines sont chiliennes, les deux suivantes sont argentines. Des panneaux informent les usagers que le transport ou la détention de nourriture, ou d’objets artisanaux en matières organiques est strictement interdit. C’est surtout valable pour entrer au Chili, qui se protège ainsi des risques sanitaires. Je me dépêche de finir, le morceau de fromage et la banane qui trainent dans le sac-à-dos garde-manger, sous peine de les voir finir à la poubelle. Les bagages sont fouillés avec soin, les chiens reniflent avec application, et moi je croise les doigts pour qu’ils ne marquent pas l’arrêt devant ma sacoche pleine de bestioles séchées. Ça passe encore cette fois.

A quelques kilomètres de là, on s'arrête au Pont de l'Inca. C’est une formation rocheuse naturelle spectaculaire, d'où jaillit une source d'eau chaude. Il n'est plus possible de s'en approcher car l’arche de pierre menace de s'effondrer. Il y avait autrefois, un hôtel et des thermes, ils sont en ruines. Aujourd'hui il ne reste que quelques bicoques en bois, et une antique ligne de chemin de fer abandonnée, ce qui donne à cet endroit un petit air western.

Une légende raconte que l'empereur Inca, ayant entendu parler des bienfaits de ces eaux, a fait le voyage depuis Cuzco au Pérou, avec son fils paralysé dans les bras. Arrêtés par le torrent, ses gardes firent un pont humain pour permettre à l'Inca et son fils de rejoindre la source miraculeuse. Le fils fut guérit, mais les gardes avaient été changé en pierre.

La route est taillée à mi-hauteur d’un  large canyon de roches rouges. Les paysages arides rappellent ceux de l’Arizona. Peu à peu la Cordillère s’éloigne pour laisser place à une large vallée occupée par d’immenses vignobles. Nous arrivons à Mendoza, la capitale vinicole du pays. Nous profiterons d’un dernier lit douillet dans un Ibis avant un certain temps, car les prix de l'hôtellerie en Argentine sont quasi les mêmes qu'en Europe.
La première chose à faire est de trouver une assurance pour la moto. Cette formalité effectuée, nous profitons de la ville. Immédiatement, nous sommes frappés par l’atmosphère très particulière. Elle avait été entièrement détruite par un violent tremblement de terre en 1861, et plus du tiers de la population avait été tué. Aujourd’hui, il ne reste rien de l’architecture coloniale, abandonnée au profit de constructions plus solides, quadrillées de larges avenues bordées d’arbres pour faciliter l’évacuation de la population et de jolies places et jardins. C’est très agréable de s’y promener. La ville a un petit côté « années 70 » français, car la plupart des voitures sont des 504, des R12, ou 4L, en très bon état pour la plupart.
Au pied de la Cordillère, Mendoza, c'est 330 jours de soleil et 20 cm d'eau par an ! Ça pourrait être un véritable désert si l'eau de la fonte des neiges des hauts sommets environnants, n'était récupérée par un astucieux labyrinthe de canaux qui permet d'irriguer les vignobles de la région. .

80% de la production des vins argentins, provient de la région de Mendoza. 
Nous visitons au pas de charge, une première bodega, Di Tomasso, 20 minutes chrono, dégustation comprise. La fille a l’air  pressé de passer au groupe suivant.

Nous sommes, comme qui dirait, restés sur notre faim ! 
Par bonheur, sur les conseils d’un cycliste qui déjeune à côté de nous à la bodega, nous nous rendons dans une autre toute proche, exploitée par un couple de français. 

Et là, nous rencontrons Brigitte et Philippe Subra, originaires de Castres. 
Leur histoire est magnifique. Nous sommes sous le charme de Brigitte et de son accent du sud, qui nous raconte avec passion la renaissance de l’exploitation.
Son mari, Philippe, cadre EDF, travaillait en Argentine depuis 1998. 
La retraite venue, ils cherchent à s'y installer définitivement. En 2003, ils visitent cette petite propriété viticole à l'abandon à Maipu, tout près de Mendoza, c'est le coup de foudre ! 
C'est décidé, ils feront du vin...Ils n’y connaissent rien ? Ils vont apprendre ! 
Et en Argentine, tout est possible, pas de quota, aucune contrainte, la liberté totale pour l'innovation !
C'est la création de « CarinaE », du nom d'une constellation, clin d’œil à l’astronomie,  l'autre passion de Philippe.  Neuf ans plus tard, ils produisent et exportent toute une gamme de vins subtils et racés, dont leur joyau, « Prestige » assemblage de Malbec,  Cabernet Sauvignon et Syrah, classé parmi les dix meilleurs vins d'Argentine. 
Nous avons fait la visite des chais avec un groupe de brésiliens, amateurs de bons vins et potentiellement acheteurs.

On a eu droit à une fabuleuse et généreuse dégustation de TOUTE la gamme !

Autant dire qu'en repartant à 20 h, on avait une sacrée pêche !

Il est temps d'aller dormir.

Philippe et Brigitte avaient évoqué un français, propriétaire d’Atamisque depuis 2004, la plus grande et la plus moderne exploitation viticole de la région au pied du mont Tupungato, qui leur avait donné de très bons conseils au cours de leur ascension. Laurent, savait que l'un des trois dirigeants du groupe ACCOR avait pris sa retraite en Argentine et y avait acheté une bodega. Selon son souvenir, c’était un personnage assez inaccessible. Il se trouve que c’est lui. Ni une ni deux, il décide de lui rendre une petite visite impromptue, histoire de faire une photo clin d’œil pour l’envoyer à ses chefs. Je le trouve assez gonflé de faire ça. Laurent malgré sa très bonne situation professionnelle ne fréquente pas les grandes figures du Groupe, même s’il entretient d’excellentes relations avec plusieurs d’entre eux. Nous voilà donc, devant le portail gardé de la propriété. Il s’annonce sans complexe comme un ancien ami de monsieur D. de l’époque où il était en activité en France. Rien que ça ! C’est un peu comme si le maire de Trifouillis les Oies s’invitait chez un ancien Président de la République. Le vigile passe un coup de fil et nous demande de revenir à 14 h. Monsieur D se repose. Á l’heure convenue, le portail s’ouvre. Une belle allée bordée d’arbres mène à villa, à trois kilomètres.

Monsieur D. nous reçoit à bras ouvert, comme des amis qu’il n’a pas vu depuis des siècles. Sa fille Véronique, ayant prévu un déjeuner dans le restaurant de la propriété, il nous invite à nous joindre à ses convives, collaborateurs, chef de chantier de son futur complexe hôtelier, son bras-droit  qui est aussi son gendre, un autre couple de français ayant suivi la caravane du Dakar en 4X4, mais également sa femme, Chantal, et ses petits enfants. Manger au restaurant, ne lui plait pas, il demande à ce que tout soit transférer sous la pergola de pierres à la villa. Il règne en patriarche, gentiment despotique sur sa maisonnée. Une fois ces petits détails d’intendance réglés, il se tourne vers nous :
_« Appelez moi John, et racontez moi ce que vous faites… »
Confortablement installés sur la terrasse face au vignoble, deux gros chiens couchés à nos pieds, nous trinquons d’un verre de vin blanc de sa réserve personnelle et lui racontons notre voyage. La journée est surréaliste. Á la fois, on évolue dans un univers qui n’est absolument pas le nôtre, et malgré ça l’ambiance est décontractée et pas du tout guindée. Chantal, sa femme est énergique et très drôle. En fin d’après midi, elle nous propose de rester pour la nuit. Elle nous embarque dans le 4X4  afin d’aller ramasser des fruits pour le repas du soir.
Le soleil se couche sur les vignes. Tandis que Laurent discute avec John des changements au sein de la « Grande Maison », Chantal et moi préparons le dîner dans un joyeux babillage. Tourte fourrée aux pommes et foie gras, salade verte et soupe de pêches de vignes, que nous sommes allés cueillir. Bon appétit ! Chantal, John, merci pour cet accueil si chaleureux.

Au matin, après un somptueux petit déjeuner, nous quittons notre « Relais-Château » pour un camping, après toute une journée de route qui hésite entre macadam et pistes, dans des paysages sauvages et désertiques.

Cette fameuse Ruta 40, dont le premier tracé date de 1935 et qui  fait complètement fantasmer mon homme, débute à la frontière bolivienne et cours le long de la Cordillère des Andes jusqu’à l’extrême sud de la Patagonie à Rio Gallegos, sur environ 5200 kms.

En 2006, la moitié était asphaltée et chaque année, le bitume gagne du terrain, mais pas assez vite à mon goût ! Le revêtement de la piste s’appelle le ripio. C’est un mélange de terre, de sable et de cailloux plus ou moins gros, en couche épaisse plus ou moins damée, ça dépend du trafic. Ça équivaut à rouler sur les bords de Loire.

« Ruta 40 ! Ruta 40 ! Route à 40 km/h ! Oui » ! Limitation de vitesse valant pour les véhicules à quatre roues, mais en moto, à cette vitesse là, on tombe. Laurent m’explique que ça ne sert à rien de lui répéter en boucle, « tu vas trop vite ! » car il lui faut maintenir une certaine cadence, mettre du gaz quand c’est trop mou, et tenir fermement le guidon mais sans trop le contraindre. Je continue à lui répéter la même chose dans ma tête, sauf que des fois, c’est plus fort que moi, je monte le son. J’ai  peur de la chute, car je me dis qu’à cette allure, on risque de se faire vraiment mal. Et puis on est au milieu de nulle-part, perdus en pleine pampa. On croque la poussière en croisant les voitures et nous sommes bien secoués. En dégonflant les pneus, la moto rebondit moins, on gagne en stabilité et en adhérence. Mais mon Dieu ce que c’est beau, ces étendues sauvages, ces montagnes colorées d’ocres et de rouges, ces rivières d’un vert laiteux  qui ont creusé leurs lits dans des roches volcaniques, avant d’étendre leurs méandres à travers la pampa.

De petits sanctuaires sur le bord des routes disparaissant sous des monceaux de bouteilles d’eau en plastique, nous intriguent. Ce sont des offrandes à la « Difunta Correa », personnage réel devenu légende, qui fait l'objet d'un culte semi-païen en Argentine, mais également au Chili et en Uruguay. 
Deolinda Correa, dont le mari avait été recruté pendant les guerres civiles dans la province de San Juan, au milieu du 19ème  siècle, décida de suivre les troupes à distance, avec son bébé, un peu de nourriture et deux gourdes d'eau. Ses provisions épuisées, elle se coucha sous un arbre, son enfant au sein, et mourut de faim, de soif et d'épuisement. Des muletiers l'ont retrouvée le lendemain, le nourrisson qui avait continué de téter, était toujours en vie. Plusieurs miracles lui sont attribués, la légende était née. Aujourd’hui des statuettes en plâtre peint, la représente allongée vêtue d’une robe rouge, son enfant au sein. Chaque voyageur qui s'arrête devant un sanctuaire, lui dépose une bouteille d'eau. C'est triste, non ?

La « Difunta Correa » n’est pas la seule à bénéficier de la dévotion populaire. Dans le sanctuaire d’à côté, il y a son contemporain, le « Gauchito Gil ». Son histoire est beaucoup plus longue et compliquée. Il est représenté debout devant une croix rouge, porte un bandeau sur ses longs cheveux noirs, un foulard et une large ceinture, rouges également ; une chiripă qui est un pagne-culotte bouffant, et tient dans sa main droite repliée, les bolas, arme de jet constituée de boules reliées par une lanière qui sert à entraver les pattes des animaux. Il est vénéré des voyageurs qui plantent un carré de tissu rouge, de grands drapeaux à son effigie, et déposent aussi des cigarettes et du vin !

On fait des pauses, car la conduite sur le ripio est fatigante. Je ne suis pas toujours pressée de remonter sur la moto.

Après une centaine de kilomètres de piste, on retrouve l'asphalte. La borne kilométrique, noire et blanche indique 2772, c’est ce qui nous reste de kilomètres à parcourir jusqu’à Rio Gallegos.

La Patagonie argentine commence avec la province de Neuquèn sur la Ruta 40.

La première chose qui nous frappe, sont les derricks et leur mouvement perpétuel de pompage. On dirait de gros oiseaux qui picorent au ralenti. Nous apprenons que le sous-sol recèle un important gisement de pétrole. Il est facile d’imaginer que les populations Mapuche, communautés natives aborigènes, vivant ici, ne pèseront pas lourd dans la balance du profit.

Nous arrivons enfin à San Martin de los Andes. Camping obligatoire, le calcul est vite fait, une nuit à l’hôtel c’est trois nuits au camping. Les meilleurs emplacements sont réservés aux camping-cars. Pour les tentes, c’est terrain en pente, pas un brin d’herbe mais il est ombragé et il y a un barbecue en briques.

Laurent nous prépare un petit diner, et déambule dans le camp en chaussons éponge blanc du Sofitel, Trop la classe !

C'est dans cette petite ville, à la Pastera, un vieux moulin en rondin, qu’Ernesto Guevara, surnommé « le Che » s’est arrêté il y pile 60 ans en janvier 1952, avec son ami Alberto Granado. Ils voyageaient en moto, une Norton 500cm3. Çà c’était l’aventure !
Un mini musée y retrace sa destinée. On est resté scotché devant le reportage vidéo. Quelle vie !

Ernesto Guevara est né en 1928, dans une riche famille argentine. Asthmatique, il est réformé, mais fume comme un pompier. Il fait des études de médecine et voyage dans toute l’Amérique Latine. C’est à cette époque qu’il prend la véritable mesure de la pauvreté des populations, et des inégalités sociales. 
Convaincu que seule la Révolution peut en venir à bout, il intensifie son étude du marxisme au Guatemala, et rejoint Fidel Castro en 1956. Ils mènent la guérilla cubaine pendant 2 ans avant de renverser le gouvernement de Bautista. 
Le Che sera exécuté en 1967 en Bolivie, à La Higuera, où il tentait d'exporter son expérience révolutionnaire.
Sur les photos, il est tellement beau que s'il n'avait pas fait révolutionnaire, il aurait pu être star de ciné ! Et je ne peux m’empêcher de penser que son exécution lui a ouvert les portes de la légende…Fin plus glorieuse qu’un cancer du poumon.

La ville est une station balnéaire très chic, au bord du lac Lacar. Pique-nique et randonnée au programme. Un petit chemin monte à pic dans une forêt de feuillus et de résineux, sur les collines surplombant le lac. Il faut s’acquitter d’une sorte de péage, car pour accéder au mirador, nous devons traverser un territoire Mapuche. Ce peuple indigène occupait autrefois, tout le sud du continent, aujourd’hui ils ne sont plus que 200 000, décimés peu à peu depuis l’arrivée des conquistadors puis des différentes dictatures qui se sont ingéniées à les faire disparaître. L’Argentine n’a reconnu que depuis 1994 la présence indigène sur son territoire en officialisant le bilinguisme.
Alors que nous nous sommes égarés dans le dédale de sentiers, une jeune femme mapuche revenant de la ville, nous conduit à travers la forêt et nous permet de traverser son village pour rejoindre plus rapidement le sommet de la colline. Elle habite les hauteurs et travaille en ville, ça se voit qu’elle à l’habitude de monter et descendre tous les jours, car on a du mal à la suivre.

Il y a une véritable institution en Argentine, le maté. Plus qu’une institution, c’est un art de vivre. Maté, signifie en quechua, une sorte de calebasse. Elle est découpée, creusée et sert de récipient, rempli à ras bord d'un mélange d’herbes parfumées, la yerba maté. Il faut ensuite rajouter de l’eau bouillante pour l’infuser. Comme les herbes tiennent toute la place, il est nécessaire d’en verser toutes les trois ou quatre gorgées. Ça se boit avec une sorte de paille en métal, la bombilla, dont l’extrémité est aplatie et percée de petits trous, qui filtrent les herbes. C’est très amusant de voir les argentins, du matin au soir, dans la rue, dans leur voiture, au bureau, à la banque, partout, tenant d’une main le maté, en suçotant la bombilla, avec le thermos coincé sous le bras. D’ailleurs, au coin des rues et dans toutes les stations service, il y a des distributeurs d’eau chaude. Le maté est une boisson très conviviale qui se partage et se conjugue au pluriel. Je sirote, tu sirotes, ils sirotent et comme il faut tout le temps remettre de l’eau, ça peut durer un bon moment. L’idée qui me vient, c’est qu’une personne qui fume et boit du maté, mathématiquement, ne fait pas grand-chose de ses dix doigts !

De San Martin à San Carlos de Bariloche, nous suivons la route des Sept Lacs.

Fin de la route, début de la piste.

L’atmosphère est étrange, silencieuse, le ciel s’est obscurcit. Un volcan chilien, le Puyehue, à quarante kilomètres de là, crache depuis juin dernier, après 51 ans d’inactivité, un nuage de cendres. Poussées par des vents chagrins, elles ensevelissent peu à peu les paysages argentins. Plus aucun relief, aucune couleur, tout est gris. Il y en a sur plus de quinze à vingt centimètres d'épaisseur. Le bleu des lacs lutte encore, mais pour combien de temps ? D’immenses nappes de scories, petites pierres ponces poreuses, qui du fait de leur faible densité flottent, les recouvrent peu à peu.

La Villa Angostura, station touristique chic, habituellement très vivante en cette période de l’année, est totalement déserte.
Les touristes ont fuit. Les habitants luttent tous les jours contre l'ensevelissement. Des congères de cendres bordent les routes. Voilà une éruption incandescente qui n’est pas de nature à réchauffer l’atmosphère entre les deux pays ! Rivalité, née de querelles territoriales et frontalières qui durent depuis plus d’un siècle, accentuées par le décalage croissant de niveau de vie entre les deux pays.
Nous poussons jusqu’à San Carlos de Bariloche, sur les rives du lac Nahuel Huapi, autre lieu de villégiature huppé fréquenté par les argentins et les brésiliens mais beaucoup moins touché par le nuage de cendres. Nous installons nos quartiers dans un joli camping ombragé en dehors de la ville. Alors que nous sommes garés sur la place principale du Centro Civico, à côté de l’office du tourisme, des motards brésiliens viennent discuter avec nous. Ils arrivent d’Ushuaia, et nous donnent pleins d’infos sur l’état de la Ruta 40, les parties les plus difficiles et les problèmes de ravitaillement en carburant. Comme la moto attire comme un aimant, ils nous ont à peine quittés que d’autres personnes intriguées par notre char et son immatriculation bizarre prennent le relais. Et ça papote jusqu’à la tombée de la nuit.

Le lendemain, il fait un temps magnifique, nous prenons un télésiège, qui nous dépose au sommet d’un belvédère. On a une vue saisissante sur le lac qui couvre  80 km² au milieu de montagnes verdoyantes. Cette région est appelée «  la Suisse argentine ». Et des Suisses, il y en a toute une colonie installée depuis le début du 20ème siècle. Devant les vitrines des chocolatiers et les chalets de bois, on se croirait au bord du Lac Léman ! Mais par endroit, les falaises qui plongent à pic dans les eaux turquoise et les rivages sablonneux nous rappellent les Caraïbes. Sauf que l’eau est beaucoup plus froide.

De retour au camping, une moto BMW comme la nôtre, chargée comme une mule, comme la nôtre, est garée devant l’entrée. On a à peine le temps de réaliser que c’est un français immatriculé en Haute-Garonne, qu’un gars arrive sur nous avec un grand sourire en disant : « Salut Carole et Laurent, je m’appelle Yannick, et j’étais sur votre site il y a deux jours ! » On le regarde avec des yeux ronds. Il a l’air de bien nous connaitre ! En fait, il suivait le site « The Great Adventure », de Marion et Aurel, toulousains comme lui qui voyageaient en moto à travers les Amériques. Nous-mêmes, étions en relation avec ce couple et ils avaient mis, notre site «Transam2011 » en lien sur leur propre blog. C’est ainsi que Yannick s’est intéressé à notre voyage alors qu’il préparait le sien. Grâce aux articles publiés régulièrement, il nous savait dans le coin, mais ne pensait vraiment pas nous rencontrer pour de bon. Le monde est petit quand même ! Comme dit Yannick : « Ça fait bizarre de passer du virtuel à la réalité, c’est comme si je rencontrai des vedettes ». Ah oui quand même !
_«J’espère que tu n’es pas trop déçu Yannick ?! »
Parti depuis septembre, il arrive d'Ushuaia et se dirige vers le Nord.

Ce qui est amusant, c’est que nous serons déjà rentrés, qu’il sera encore sur la route, et nous aussi, nous le suivrons sur son site...bien au chaud à la maison. En tous cas on a passé une super bonne soirée, à rire et à plaisanter en FRANÇAIS, et ça fait du bien ! Un jeune couple de lyonnais, Aude et Julien, en tour du monde pour un an, est venu se joindre à nous. Tous ensembles, nous avons ripaillé autour d’un copieux plat de spaghettis bolognaise cuisiné maison et d’une excellente bouteille de vin argentin. Au matin, Yannick vient prendre le café avec nous. Il monte, nous descendons, c’est la dure loi du voyageur, quitter les amitiés naissantes.

Le petit panneau kilométrique noir et blanc, maintenant familier planté sur le bas-côté indique 1966. En plus d’être un sacré millésime, puisque c’est l’année de naissance de mon amoureux, c’est aussi ce qui nous reste à parcourir sur la Ruta 40…Et le plus dur reste à venir.

Avant de quitter provisoirement l’Argentine, nous nous lançons sur la piste de Butch Cassidy, sa femme et de Sundance Kid, célèbres hors-la-loi, pilleurs de banques et de trains qui sévissaient aux Etats-Unis. Ils ont tenté de se faire oublier en Argentine en 1903 et vécurent à Cholila, tout près d’Esquel, dans une petite cabane en rondins. Elle est restée dans son jus tout au bout d’un chemin de terre au milieu des prairies. Butch Cassidy trouvait que les paysages d 'Argentine lui rappelaient le Wyoming et l’Utah de son Amérique natale. Mais comme ça les démangeait de trop ils reprirent leurs exactions en Bolivie et ce bon vieux Butch s'y est fait descendre ! Un backpacker argentin rencontré dans un hostal sur une piste perdue, me disait d’un air amusé : «Cassidy, murio, Che Guevara…murio, Bolivia muy malo » !  « Ben dit donc, nous on a eu de la chance » !
Le bivouac à Esquel, me réconcilie avec le camping. Un bel emplacement ombragé sur une herbe épaisse, une borne électrique, une veilleuse, une table et un banc de bois pour passer une soirée tranquille à bouquiner. Que du bonheur. Au matin, sous un ciel bleu limpide, nous regardons passer la Trochita. Une vieille loco à vapeur tractant cinq wagonnets en bois, qui crache sa fumée noire dans les plaines verdoyantes cernées par les montagnes de la Cordillères. Avec un peu d’imagination, on pourrait presque apercevoir Butch Cassidy cravachant sa monture, se lancer à sa poursuite.

Argentine Part 2

La Patagonie chilienne par la Carretera Austral

Nous allons quitter la Ruta 40 en Argentine pour goûter au ripio de la Carretera Austral, route mythique chilienne.
Pour se mettre en condition, on commence par 150 kms dont 35 asphaltés.

Au poste frontière argentin où les formalités sont simples et rapides, nous rencontrons Marcus, un motard brésilien voyageant seul. Il faut maintenant passer la frontière du Chili et ses contraintes draconiennes. Je suis toujours sur le qui-vive, inquiète qu’un douanier un peu trop zélé trouve mes deux carapaces de bébés tortues costaricaines enfermées dans un flacon de café vide, mon bébé flamingo bolivien enrubanné dans du papier toilette, ma corne de vache mexicaine, et ma coquille d’escargot géant du bayou américain ! 
_«Tu t’es ramené des trucs sympas de ton voyage ? ».
_ « Oui, oui, tout pour un musée des horreurs ! ».
Quand le préposé à la fouille me demande si j’ai des trucs à déclarer, les yeux dans les yeux et un sourire d’ange, je lui réponds que « No señor, no tengo nada ». Et ça marche. Je n’ai même pas eu à ouvrir les sacs !

Il fait un temps superbe. Le ciel est bleu les lacs aussi, les forêts sont vertes et moi aussi ! Verte de trouille. Car Laurent roule encore plus vite que d’habitude, pour tenir le même rythme que le brésilien, qui lui est moins expérimenté sur la piste, mais voyage plus léger que nous et à des pneus à crampons.

On est surpris par le nombre d’auto-stoppeurs sur cette fameuse Carretera Austral, qui traverse une partie du pays très peu habitée. Nous sommes en février, dans l’hémisphère sud ce sont les vacances d’été jusqu’à la fin du mois. Le matin et le soir, on retrouve ces jeunes gens agglutinés aux entrées et sorties de villages, attendant que de bonnes âmes les prennent à bord. Ils doivent attendre longtemps, car il n’y a pas beaucoup de circulation. En revanche, comme souvent ce sont des camions ou des utilitaires qui empruntent cette unique route, il y a de la place pour quatre ou cinq personnes. La plupart sont chiliens ou argentins, Mais il y a aussi beaucoup d’israélites. En discutant avec eux, on apprend qu'une fois terminés leurs trois ans de service militaire, deux ans pour les filles, ils travaillent comme des fous pendant six mois à un an et partent ensuite, durant quelques mois, pour « décompresser ». Gonflés à bloc, persuadés qu’ils sont invincibles, ils font souvent des trucs complètement dingues. Parfois fois même fatals. Leurs destinations favorites, sont l’Argentine, le Chili, et le Sud-est asiatique. C'est sauvage, bon marché, avec de grands espaces. Et beaucoup plus sûrs et accueillants que les pays limitrophes d'Israël !

Nous assistons à une petite séance de « décompressage ». Un mini-van s’arrête sur un pont, deux jeunes en descendent, se déshabillent et plongent directement la tête la première dans une rivière tumultueuse quinze mètres plus bas, avec des rochers qui affleurent ! Les copines filment et applaudissent. Donc effectivement, le service militaire, ça les rend fous !

Le ciel se couvre, la température chute, la couleur du lac Yelcho est passée du saphir au noir d'encre.

L’ambiance spectrale est accentuée par la brume qui s’est levée et flotte au dessus des eaux.

Nous arrivons à Santa Lucia, un minuscule village de deux cents âmes, et son adorable église miniature en bois. Marcus notre compagnon de route brésilien préfère continuer à rouler. Il n’y a aucun hôtel, uniquement des chambres à louer chez l’habitant. Sur les indications de notre hôte, nous achetons du pain, des œufs et une boite de gâteaux pour notre petit déjeuner dans une toute petite épicerie et nous dînons dans un restaurant familial, ce qui serait chez nous d’un restaurant ouvrier. Pas d’enseigne, menu unique servi tambour battant, mais excellent et copieux. Et à 21h nous sommes au lit.
Le matin, je cuisine les œufs brouillés sur l'antique cuisinière à bois qui chauffe également toute la maison. Le chef de famille est un ancien gaucho et sur le mur sont accrochés des objets typiques, comme le boina, béret noir d’origine basque, le facon, un grand couteau, le tirador, une large ceinture de cuir, incrustée de pièces argentées et une gourde en peau. Nous prenons congé et une fois la moto chargée, il se met à pleuvoir dru et glacé. Je plains les jeunes assis au bord du fossé dans leurs pèlerines en plastique qui se préparent à attendre des heures.

Ça parait incroyable, mais la Carretera Austral qui va de Puerto Montt, à 1035 kms au sud de Santiago, à Villa O'Higgins, soit environ 1240 kms a été commencée en 1976 et inaugurée en 1986, sous l’impulsion d’Augusto Pinochet. Mais il a fallu attendre les années 2000 pour l’achèvement total. Elle permet de relier entre elles les régions et les villages les plus reculés de la Patagonie chilienne. Avant il n'y avait RIEN ! Il aura fallu dix ans d’un travail titanesque, pour traverser les fjords, passer les cols andins, et percer les roches glacières.
Chaque année le gouvernement en bitume des petits morceaux, les plus optimistes, pensent que tout sera asphalté en 2015... D’autres disent, dans 10 ans. 
Les copains restés en France qui roulent avec des « arrache-patates » comme ils disent, lorsqu’ils lisent les articles sur le site, nous mettent en commentaires que c’est « que du bonheur » ces routes là.
_« Ben dépêchez vous de venir les fêlés de la piste, pour y goûter au, Que du bonheur, avant qu’il ne disparaisse définitivement.

Nous sommes dans la région des lacs. La piste trace son chemin à travers une forêt valdivienne, caractérisée par un climat humide et tempéré, bien différent de la partie désertique au nord du pays. Il y a des haies de fuchsias en fleurs et cette spectaculaire gunnera tinctoria, la rhubarbe chilienne, dont les feuilles découpées peuvent atteindre plus de deux mètres d’envergure. Garés à côté, elles nous réduisent à l’état de lilliputiens.

Trois cents kilomètres de pistes sous la pluie en cinq heures, ça suffit pour aujourd'hui. On se cherche un toit pour la nuit, à Puyuhuapi. Et mieux vaut ne pas trop tarder car les petites auberges, hospedaje, sont très vite prises d'assaut par les routards malchanceux qui n'ont pas trouvé de véhicule pour les emmener plus loin. Ce jour là, les établissements bons marchés sont déjà complets. Lorsque je sonne à la porte d’une coquette maison de bois, dégoulinante de pluie et chaussures boueuses, je me dis que le monsieur qui me regarde d’un air suspicieux, va me la claquer aussi sec sur mon nez déjà rougis par le froid. Il évalue la situation en me détaillant du haut en bas, je le gratifie de mon plus beau sourire, et finalement, il accepte. Ouf ! La moto trouve sa place sous un hangar à bois et il nous accroche même les blousons trempés dans son salon à côté de la cheminée. Les chambres sont à l’étage, aménagées dans le grenier entièrement lambrissé. Il y a des couettes en plumes sur les lits, mais pas d’eau chaude. Ce sera donc toilette de chat. Laurent profite de l'internet pour mettre à jour le site, pendant que je regarde tomber la pluie à travers la vitre embuée, sur le lac de Puyuhuapi.

Nous reprenons la route avec le soleil, ce qui change tout. On profite enfin des paysages de fjords, de forêts, de rivières et de cascades. Les lacs n’ont pas une ride et reflètent fidèlement, le ciel, les nuages et les collines alentours. La piste est détrempée, Laurent fait du slalom entre les profonds trous d’eau, et son possible pour éviter les gerbes projetées par les gros véhicules qui nous croisent à vive allure.

Puisque le soleil est revenu, on en profite pour aller voir le glacier suspendu du Parc National Queulat. Après une jolie balade en forêt, nous débouchons sur un lac d’un beau vert laiteux. Deux couples d’allemands prennent place à côté de nous dans une barque à moteur, pour aller voir de plus près ce glacier, qui du haut de la falaise alimente les eaux du lac de ses cascades rugissantes. Laurent révise la langue de Goethe avec Rainer et Regina. Ils voyagent avec leurs amis à travers le Chili et l’Argentine, il est très probable que nous nous croisions de nouveau, car ils prennent à peu près le même itinéraire que nous, mais dans deux luxueux 4X4. Ils sont très impressionnés par notre périple. Rainer est motard, mais sa femme n’envisage pas une seconde de voyager en moto.

De montagnes verdoyantes en pitons rocheux déchiquetés, de rivières hésitant entre le céladon et le turquoise, nous arrivons à Puerto Aysen. Cette région, certes, offre des paysages de folie, mais y vivre est particulièrement difficile, puisqu’il n’y avait aucune voie d’accès terrestre jusqu’au milieu du 20ème  siècle. Dans cette partie de la Patagonie, la densité humaine, est de 0,8 habitant/km². Le climat est froid, venté et pluvieux, les derniers sommets de la Cordillère pourtant peu élevés, à peine 2000 m forment une barrière infranchissable aux nuages venus de l’océan Pacifique. Nous nous arrêtons sans chercher plus loin, chez Carmen qui tient seule une hospedaje sur le bord de la route à l’entrée de la ville. Je ne sais pas dire pourquoi, elle me fait penser à une vielle mère maquerelle. Peut être à cause de son opulente poitrine fripée que l’on devine sous un tee-shirt noir sans manche, ou ses cheveux gris, longs et bouclés comme un caniche avec une grosse frange qui lui mange le front et lui tombe sur les yeux ; Ou bien à sa façon de mettre les poings sur ses hanches larges. Elle nous fait entrer par une cour où deux énormes bergers allemands très vieux, d’une saleté repoussante viennent nous renifler en aboyant. Nous déchargeons ce qui nous est nécessaire, avant de la suivre dans un dédale de couloirs et d’escaliers de bois qui craquent sous nos pas. Tout est de guingois dans cette baraque, comme si elle penchait d’un côté. Arrivés, dans notre chambre, Je décide de ne pas mettre mes lunettes pour ne pas voir la saleté que je devine à l’odeur. En revanche, pas besoin de mes carreaux pour voir la fente à l’angle du plafond, au dessus de mon lit, qui donne directement sur l’extérieur, et sentir l’air froid qui s’y engouffre. Le WC est dans la salle de bain commune à toutes les chambres, et là aussi, mieux vaut de pas s’interroger sur l’aspect gluant des bords de la baignoire, ni sur la couche de poussière et de cheveux sur la moquette bleue. Quand elle nous propose de dîner, je me dis qu’on va toucher le fond ! Eh bien comme quoi, il ne faut pas avoir d’apriori. On n’a jamais aussi bien mangé. Elle a dressé la table dans sa cuisine, près de la vieille cuisinière à bois qui ronronne. Carmen nous régale d’un poulet rôti aux herbes et de pommes de terre frites accompagnées d’une salade verte et d’une tarte en dessert que j’aurais pu manger même tombée par terre tant elle était bonne. Elle nous parle de sa vie, qu’elle est née en Biélorussie mais vit au Chili depuis toujours. Qu’elle est venue s’installer à Pueto Aysen il y a trente ou quarante ans, que les temps sont difficiles, et qu’elle a du mal à joindre les deux bouts, alors qu’elle travaille sept jours sur sept, sans jamais prendre de vacances. Et que Pinochet, quoiqu’on en pense, avait fait beaucoup pour le pays. Je m’endors repue et réchauffée en lui pardonnant tout le reste, même le filet d’air glacial qui me tombe sur la tête.
Nous poursuivons vers Coyhaique. La ville est animée, car elle sert de départ pour les circuits de treks dans le Parc National de Cerro Castillo mais également de fameuses parties de pêches miraculeuses dans les lacs et les fjords. C’est ce que nous racontent dans un bar, trois français du Sud-ouest, qui viennent chaque année s’adonner à leur passion.
Pendant ces journées de route, il ne se passe rien de spécial, on ne tombe pas en panne, on ne tombe pas du tout, d'ailleurs ! Je tempête toujours autant, toute seule dans mon casque, d'être bringuebalée sans ménagement tant j'ai l'impression de voyager assise sur un marteau piqueur.  Mais c'est beau à regarder...Fatiguant mais beau.

Heureusement, j’ai l'Homme de la situation. Jamais impressionné ni effrayé par les pistes, jamais fatigué et jamais compatissant.
Le ciel est d’un bleu limpide, seul un nuage pris au piège de vents tourbillonnants se déchire au sommet du Cerro Castillo, une belle arête rocheuse perchée à 2675 m. Nous décidons de nous arrêter là pour la nuit, car demain toute une journée de piste assez difficile nous attend. Une hospedaje accueillante, petites emplettes à la pulperia, l’épicerie du coin, et nous dinons, serrés auprès du poêle à bois en grande discussion avec un prof d’histoire chilien, un peu baba cool.

Et le lendemain, nous repartons dans un train d'enfer, dans des paysages paradisiaques. Rivière lagon couleur d'opaline, forêts de caduques et de résineux accrochées aux reliefs montagneux. Mais très vite la pluie s'invite.

C’est à ce moment là que nous rencontrons Valentine et Gonzague, sympathiques jeunes mariés lillois, en voyage en moto pour six mois. Ils ne sont pas du tout équipés pour la pluie et le froid. Valentine, sur son petit blouson de cuir été, porte un poncho en plastique vert kaki qui se déchire de peur ! Des protections de genoux comme si elle était en train de faire du roller et un casque d’enduro sans visière ni lunettes tout comme Gonzague qui nous demande en riant s’il n’y a pas un magasin d’équipement un peu plus loin sur la route. Partis de Buenos Aires vers Ushuaia, ils ont fini par abandonner à cause des vents violents, et ont décidé de couper par les Andes afin de rejoindre la façade pacifique. C’est mignon des jeunes mariés ! Ça vit d’amour et d’eau fraîche, sauf que là l’eau fraîche ils en ont un peu marre ! Bon voyage de noces quand même, vous verrez, ça va vous souder, cette expérience !
Comme dit l'adage, après la pluie vient le beau temps ! Et il revient si vite qu’un arc en ciel se forme comme l’entrée d’un passage vers un autre espace temps.

Nous sommes seuls à profiter de ces paysages du bout du monde, car on s’en approche. Encore quelques jours et nous serons en Terre de Feu.
Le lac sur notre gauche est à cheval entre Chili et Argentine. Il s’étend sur 1850 km², c'est le deuxième plus grand lac d'Amérique du Sud, après le Titicaca.  Le « Lago General Carrera » pour sa partie chilienne, change de nom et devient « Lago Buenos Aires » en Argentine. C’est une ancienne cuvette glacière, profondément encaissée côté chilien entre des montagnes qui plongent dans ses eaux turquoise. Fascinés, nous ne le quittons pas des yeux pendant les 250 kilomètres de piste qui le longe, taillée dans les flancs rocheux.
Á Puerto Tranquillo, nous trouvons une chambre chez l’habitant pour la nuit. Puis, nous embarquons sur un lac démonté pour admirer la curiosité locale, la « Capilla de Marmol », la Cathédrale de Marbre. Un très gros champignon de pierre, au large, percé de cavernes entre les parois desquelles la petite barque se faufile. Il faut parfois baisser la tête pour passer sous les voutes. Une fois le moteur muet, on entend juste le clapot des vaguelettes qui se brisent sur les parois lisses de pierre blanches veinées de noir. L’eau est turquoise et transparente, il ne manque qu’un rayon de soleil. Le retour prend une demi-heure, le vent soulève de grosses vagues qui nous éclaboussent et nous glacent. Heureusement nous avons gardé notre équipement de moto. Les autres passagers sous leurs pèlerines en plastique bleu marine se protègent comme ils peuvent des assauts du vent chargé d’embruns. Avec leur capuchon pointu, on dirait les membres d’une secte très étrange, que nous surnommons avec malice, « les encapuchonnés de Marmol ». 

Très tôt le matin nous prenons la route, sous un ciel chargé. Un trou dans la couche nuageuse dispense un faisceau de lumière quasi divine sur la surface lisse du lac.

Les vents patagons que je redoute tellement ne se sont pas levés. On est plutôt chanceux jusqu'à présent. 
Nous faisons une pause-café dans un joli petit bourg. Nous croisons deux motos. Ils s’arrêtent en voyant notre plaque minéralogique. C’est un couple de français, accompagné d’une guide chilien ! Je vois les yeux du gars qui papillotent en nous disant qu’il a la même moto que la nôtre dans son garage en France, et qu’on a de la chance de faire ça. Nous, on n’est jamais d’accord avec cette affirmation. Ça n’a absolument rien à voir avec la chance ! Il a juste fallu en faire une de nos priorités, c’est tout. Le guide les pressent de repartir, car ils doivent être à Coyhaique ce soir ! Et qu’il va falloir éviter de s’arrêter toutes les cinq minutes, sinon ça ne va pas le faire ! Quelle horreur ! Non seulement ça doit leur coûter un max en moto de location, qui plus est accompagnés, mais en plus, ils le font chronomètre en main. On les laisse à leur triste sort. Non mais quelle idée de prendre un guide, impossible de se perdre, il n’y a qu’une seule route !
Toute la journée, la piste longe ce lac extraordinaire, parfois elle le surplombe, parfois, elle vient frôler les flots.

Ce soir nous dormirons de nouveau en Argentine. En attendant, on profite des derniers paysages de la Carretera Austral. Des rivières au fond des gorges,  tombent en joyeuses cascades d'eau cristalline et coupent notre route pour se jeter dans le lac. Mariage heureux de l’eau et de la Terre

La terre, parlons en ! Parfois le revêtement est très mou, car pour entretenir la piste et boucher les trous, de gros camions bennent des tonnes de terre mélangée de cailloux avant de l'étaler en couche épaisse, aussi glissante qu’une tartine de Nutella. La dameuse est censée passer ensuite…Ou pas !

Nous arrivons à Chile Chico à la frontière argentine. Tout en haut du belvédère, la Plaza del Viento, récemment inaugurée, rappelle qu'il y a du vent en Patagonie ! De là-haut, on aperçoit tout au bout de la route qui traverse le bourg, le poste frontière chilien. Sur ce promontoire, nous voyons arriver un couple de jeunes allemands parlant parfaitement français, voyageant avec une vieille BMW de 1982 peinte en kaki, look camouflage. Des purs et durs, fanas du style militaire avec selle en bois découpée maison pour rouler dans la rivière et tout le matos venant des surplus de l'armée. Non mais de quoi je me plains ?! Sous sa veste de chasse, une matraque télescopique pour assommer les chiens mordeurs, et une machette, pour trancher son saucisson, j’imagine ? Comme dit ce « sympathique garçon » que je ne voudrais surtout pas contredire, « je ne peux rien casser que je ne puisse réparer moi-même ».
Plus loin au poste frontière, j’attends Laurent, à côté de la moto garée sous le grand drapeau argentin, bleu ciel barré de blanc. Je me retourne pour un dernier regard sur les montagnes chiliennes.

Au total, on aura roulé 610 kms sur les 1240 de la Carretera Austral dont seulement 220 asphaltés.
Pas si mal !
Je regarde vaillamment devant moi, car la partie la plus difficile du voyage nous attend…Si c’est possible.
Du village Perito Moreno à Tres Lagos, de la piste, de la piste, de la piste ! Pas de ville, pas d'essence, rien que des paysages.
On va en manger du caillou.


Derniers kilomètres avant la Fin du Monde


Nous sommes de nouveau en Argentine. Nous plantons la tente dans l’herbe grasse du camping de Los Antiguos. La ville, idéalement située sur un versant bien ensoleillé de la rive sud du Lago Buenos Aires est au centre d'une zone d'agriculture fruitière intensive, notamment la cerise. Mais plus que les fruits rouges, ce qui nous frappe, c’est le monument édifié à la gloire des Iles Malouines, dessinées en travers du drapeau national avec la légende : « Fueron, son y serăn Argentinas », (étaient, sont et seront argentines). La guerre des Malouines en 1982, a laissé un mauvais goût dans la bouche des argentins, semble-t’il. Sujet de vindicte populaire récurrent envers ses foutus anglais qui, sous Thatcher, n'avaient pas apprécié de voir les lointaines terres de Sa Majesté, envahies par les anciens occupants ! Le conflit avait été orchestré par la junte militaire argentine, en place depuis 1976, souhaitant fédérer le peuple derrière une cause d’intérêt national, tout en asseyant son pouvoir. La réplique immédiate de Madame Thatcher, infligea une sanglante défaite aux argentins qui eu pour conséquence de précipiter la chute du régime dictatorial en 1983.
Et des murs comme celui-ci, nous en verrons de plus en plus au fur et à mesure de notre descente sur Ushuaia.
Nous partons aux aurores, car une rude journée s’annonce. Nous faisons le plein du réservoir, du bidon de dix litres, et des réserves de nourriture, cinquante kilomètres plus loin dans la petite ville de Perito Moreno, qui n’a rien à voir avec le glacier du même nom. Au delà, on n’a pas la certitude de trouver de l’essence sur environ 650 kms. Cette portion de la Ruta 40, n’est plus du tout entretenue, car elle est passe d’être doublée par la nouvelle route en construction dont certains tronçons sont déjà asphaltés. Comme disent nos copains motards, enfin certains, et même certaines : « C'est que du bonheur » !
Pour moi, le bonheur, c'est quand ça s'arrête et que je descends du marteau piqueur.
Mais c’est la condition sine qua none pour profiter des paysages extraordinaires. Á 360° et aussi loin que porte le regard, il n’y a que des roches rouges, ocres et rouilles qui dévoilent leur teneur en minéraux, des nuages blancs laiteux peints sur une toile bleu infinie, la pampa et nous sur une moto qui file vers la fin du monde. Au loin, paissent les troupeaux de guanacos, camélidés patagons, qui prennent la fuite au bruit du moteur et sautent d’un bond élégant les clôtures qui bordent les routes. On aperçoit aussi les nandous de Darwin, sorte d'autruche spécifique de la Patagonie, qui mesurent environ 1m50 et peuvent courir jusqu'à 60 km/h. Ils nous font des départs canons en zigzaguant lorsqu’ils entendent la moto arriver. On peut souffler entre chaque portion de caillasse en empruntant la nouvelle route par intermittence, qui normalement est interdite à la circulation. Ce qui nous vaudra, plusieurs fois d’avoir à faire demi-tour en arrivant au bout du bitume sans pouvoir rejoindre la piste.

Quelques deux cents kilomètres plus loin, on arrive à Bajo Caracoles assez tôt dans l'après midi. L’épicerie fait bar, vend des sandwiches et de l’essence. Enfin quand les pompes seront approvisionnées. On a bien fait d’être prévoyant car en Patagonie argentine, il y a souvent des ruptures de carburant. Un hostal au milieu de quelques cabanes en bois qui ont l’air abandonné est tenu par un gars qui est également policier. On prend un café avec un couple d'autrichiens voyageant chacun en BMW 800 GS, ils remontent d'Ushuaia, et en ont un peu bavé, la piste, la neige, le vent...Bon ben je suis prévenue ! Je suis admirative devant cette femme qui a mon âge et qui avale les pistes, seule sur sa moto et suit sans faiblir son homme qui a au moins dix ans de moins qu’elle. Bon Ok, elle mesure 1m75 et a des épaules de déménageur, mais bon, respect quand même, ma belle !

Nous décidons de dormir là, vu qu'après, pendant les prochains 450 kms à part la pampa à perte de vue, on ne sait pas trop à quoi s’en tenir.

Tandis que j’écris un nouvel article, Laurent discute avec deux frères de Vancouver en Kawasaki KLR qui font une pause. L'un des deux, a un joint spi de fourche mort. De l’huile sur les tubes, l’avant qui plonge, et une tenue de route altérée, pas terrible pour rouler sur la piste. Malgré tout, ils repartent en direction d’El Chalten, notre étape de demain. Je dis à Laurent que nous avons vraiment de la chance de n’avoir rien cassé sur des routes pareilles. Il me répond de ne pas parler trop fort, que ça va nous porter la poisse !

On hésite une demi-seconde entre un lit à l’hostal et la possibilité de planter la tente gratuitement, dans un coin plein de cailloux du terrain en pente.
_« Faut que tu sois en forme pour conduire demain mon amour, hein ?! »
Un coup de jet d’eau sur sa belle, histoire de tuer le temps et de la débarrasser de la boue du ripio chilien, et nous allons nous balader en regardant le soleil se coucher sur la pampa, le ciel devenir jaune bouton d’or et les montagnes violettes.

Et au matin nous repartons sous un soleil radieux.

Les quatre vingt premiers kilomètres sont asphaltés, « Yeeeeeesssssss ».

Juste avant d'attaquer la piste, Laurent fait le plein du réservoir avec le bidon de secours.
« Ah ben t’en as versé plein à côté !... Oh, mais ça ce n’est pas de l'essence, c'est de l'huile. De l'huile ?! Mais elle vient d’où cette huile ? De...de...de l'amortisseur. Ah j’aurais peut être mieux fait de me taire hier soir ! ».
En clair, le joint a lâché, il n'y a plus de suspension hydraulique, il faut contraindre le ressort pour essayer de compenser.
Bon ça tape un peu, mais moins que je ne l’imaginais.
Il y déjà si longtemps que nous roulons sur cet océan de cailloux, que j’en perds la notion du temps. Laurent s’efforce de poser ses roues dans le fond des ornières laissées par le passage des véhicules. Ça vaut pour les lignes droites. En courbe, bizarrement les traces disparaissent, et là je sens que la moto cherche sa route sur la couche épaisse de sable et de cailloux qui se dérobent sous les roues. Ça donne une sensation de glisse et de flottement, que je déteste. Je ferme les yeux en me disant qu’on risque d’aller tout droit et de tomber, et de mourir. Je voudrais juste que ça s’arrête. Et comme par enchantement, mes vœux vont se réaliser. Deux puissants 4X4 nous doublent. Le temps de tourner la tête, je réalise que ce sont les allemands que nous avions rencontrés, il y a quelques jours, dans le parc du glacier Queulat sur la Carretera Austral. Je leur fais de grands signes, en pensant qu’ils vont s’arrêter. Ils agitent la main, mais continuent leur route sans comprendre mes supplications. Déconfite, je vois mes rêves de confort disparaitre dans un nuage de poussière et de gerbes de pierres. Dix minutes plus tard, on aperçoit les deux 4X4, arrêtés au loin sur le bord de la piste. Ils doivent être en train de profiter du paysage. Je prie pour qu’ils ne redémarrent pas avant notre arrivée. Ouf, ils nous attendent ! Laurent leurs explique notre problème d’amortisseur, et immédiatement ils acceptent de charger les bagages dans les 4X4…Tous les bagages ! Yeeeeeesssss !

Oui je sais, c'est moche... C'est de la désertion, mais la moto était soulagée d'un poids conséquent et Laurent heureux de ne plus m'entendre brailler derrière.
Au final, il a pu rouler aussi vite que les gros 4X4 qui survolaient littéralement la piste.

Pendant ce temps, je fais banquette en papotant en anglais avec Rainer et Regina. Nous redoublons Laurent parti un peu avant nous. Il lève le pouce, tout va bien. Je vois au compteur, que sa vitesse est d’environ 70 km/h, je me dis que c’est dingue mais en même temps, je pense au Dakar ou les mecs en moto roulent à plus de 150 sur des pistes comme ça.
_ « T’as de la marge, bébé » !
Nous le perdons de vue pendant plus de deux heures. Je réalise qu’il n’a pas pris de bouteille d’eau. Immédiatement je tourne un film catastrophe dans ma tête, et s’il tombe, et si personne ne le trouve, et s’il doit marcher dans ce désert pendant des heures ? Je demande à Rainer de stopper s’il voit arriver une voiture en sens inverse. Mon idée est de donner une bouteille d’eau à des gens qui roulent dans l’autre sens afin de croiser Laurent, qu’ils ne pourront pas rater, vu qu’il n’y a qu’une route. Aussitôt dit aussitôt fait, bras en croix au milieu de la piste, j’arrête la première voiture qui passe, explique au chauffeur qu’il doit la remettre au premier motard qu’il va croiser ! Le voyage se poursuit. La jauge à essence approche du niveau zéro, inexorablement. Nous passons à côté d’une station service abandonnée. « Ach grosse malheur ! ».  Le seul espoir est un point sur la carte, Tres Lagos, cent trente kilomètres avant notre destination El Chalten. Le 4X4 de Rainer est presque à sec. La station service n'a pas été ravitaillée, les cuves sont vides. Après une quart d’heure de palabres, la pompiste, prend sur elle de nous vendre une partie du stock personnel du patron.  Pendant que Rainer verse le précieux liquide dans son réservoir, un couple de motards chiliens arrive, lui aussi sur la réserve, Ils viennent d’El Chalten et vont vers Bajo Caracoles. Et soudain, je reconnais le bruit de la GS. Je n’en reviens pas, Laurent nous a rattrapés. Nous le pensions plus d’une heure derrière nous. Et en plus, il a eu le temps d’aller dans le village de Tres Lagos, de trouver de l’essence chez un particulier, qui a accepter de lui vendre quelques litres à trois fois le prix. Ici l’essence vaut de l’or !
« T’as eu la bouteille d’eau ? ».
« Quelle bouteille ? ».
Rainer, sympa, rempli le réservoir du motard chilien. En quelques minutes, trois nouveaux véhicules arrivent à la station. Ils sont bons pour attendre une hypothétique livraison...Aujourd'hui peut être...Ou alors demain !

Nous reprenons la route pour El Chalten,  et là, c’est 130kms de pur billard qui nous attendent. Avec en point de mire les dents banches du Fitz Roy, comme une récompense, après ces 460 kms de la Ruta 40 qui relèguent presque le Sud Lipez en Bolivie, au rang de balade du dimanche...C'est dire !
Mon homme est un « warrior » !

En arrivant en ville, on se jette goulument sur la pompe à essence. Un gars s’approche de nous pour discuter, comme c’est le cas en moyenne dix fois par jour. Il nous raconte que la veille, il a conduit un motard à l’hôpital de Gobernador Gregores. Le gars qui voyageait avec son frère, s’était cassé la clavicule en chutant. Avec Laurent, on se regarde, ce sont les deux motards canadiens de Bajo Caracoles…Un joint spi, égal une clavicule ! Un amortisseur, à ton avis, ça vaut combien ?!
Nous sommes dans le Parc National « Los Glaciares ».
El Chalten, au pied du Fitz Roy qui la domine de ses 3405 m, est une petite ville champignon qui s’est vraiment développée à partir de 1985 avec la mode grandissante du trek.
L'escalade de cette montagne est réputée l'une des plus difficile au monde, notamment du aux conditions climatiques extrêmes. Ce gros monolithe granitique, n’a été vaincu pour la première fois qu’en 1952 par le français Lionnel Terray. La ville sert également de camp de base pour les départs de treks et de randonnées. Avant  que Moreno, son découvreur le nomme Fitz Roy, les indiens Telhueches appelaient ce pic, « Cerro Chalten », la montagne qui fume. Effectivement le sommet est souvent dans les nuages, qui lui font comme un panache de fumée blanche, ce qui lui a valu d’être considéré à tort comme un volcan jusqu’en 1901.
A l’heure où nous arrivons, il reste peu de choix pour l’hébergement. Nos amis allemands sont dans un super hôtel, nous, fidèle à notre credo, on s’en moque. Des lits superposés, dans un hostal feront l’affaire. Je fais trois courses à la superette, de quoi préparer un plat de pâtes, une douche et zou au lit.
Le lendemain matin, on déménage, l’hostal est cher et bruyant, le nouveau est bruyant mais moins cher, car en travaux ! Á nous les joies du dormitorio, partage de chaussettes sales et de ronflements avec des espagnols très sympas.

Pour notre premier jour on fait soft. Deux petites heures de grimpette jusqu'au mirador pour embrasser la vallée et la ville au pied du majestueux Fitz Roy. Le ciel est dégagé, on voit bien les pics enneigés, les arêtes rocheuses, et pour nous donner l’échelle, on regarde les minuscules maisonnettes dans la vallée. Le soir nous retrouvons nos amis allemands pour déguster une bière et les remercier de leur aide. Je leur précise que c’est la deuxième fois que je suis sauvée par des allemands, la dernière fois, c’était dans le Sud Lipez en Bolivie. Nous les quittons, ils continuent leur voyage en direction du glacier Périto Moreno. Tandis que nous nous accordons une journée de plus sans roulage pour profiter un peu de la montagne. Laissons refroidir les pneus et faisons chauffer les semelles.
Tandis que je fais les courses pour notre pique nique montagnard du lendemain, Laurent me dégotte un bâton de marche.  
Après avoir étudié plusieurs itinéraires de randonnées nous nous décidons pour un trek de huit heures qui mène à un lac de glacier « Los Tres » au pied  des dents du Fitz Roy de l’autre côté de la montagne.
Départ six heures du matin. Il fait moins beau qu’hier. Nuages bas et brume, masquent les sommets. Nous laissons la moto à l’entrée du sentier. Il s’élève peu à peu dans une forêt de résineux et de feuillus. Nous marchons sans bruit sur un tapis souple d’aiguilles de pins. Seule notre respiration et les craquements de brindilles troublent la paix des sous bois. Á l’abri des arbres, au bord de la Laguna Capri, un camp de base pour trekkeurs s’éveille. Il y a des hommes et des femmes qui préparent leur matériel. Á côté d’eux on a vraiment l’air de touristes. Puis les arbres disparaissent. Une végétation basse de lengas, arbustes typique des forêts de Patagonie, émergent des herbes hautes, dans des terres gorgées d’eau. Accrochés aux branches, des lichens vert tendre « barba de viejo » (barbe de vieillard) ressemblent à des mèches de cheveux très fins.  Le sentier à flanc de montagne, dévoile de beau à pics, des glaciers aux gorges bleutées, des roches  colorées de rouille et de vert de gris,
Au loin, dans une vallée on voit le Rio de las Vueltas qui mène au Lago del Desierto. C’est la voie possible, par les lacs et quelques tronçons de pistes, pour rejoindre Villa O’Higgins au Chili, l’extrémité sud de la Carretera Austral.  Je me retourne, El Chalten n’est plus qu’un minuscule point derrière la cime des arbres. Il disparait définitivement lorsque le sentier contourne la montagne.
Le chemin est très bien balisé. Les passages critiques sont aménagés de ponts de bois et de pilotis qui permettent de traverser les zones marécageuses. Petit à petit, le monde minéral s’impose et nous arrivons au bas d’un sentier de pierre taillé dans la moraine. C’est un empilement de roches broyées par les mouvements du glacier, qu’il nous faut escalader pour atteindre le lac « Los Tres ». Laurent, s’est trouvé un bourdon de bois, et, comme d’habitude caracole en tête. Aidée de mon bâton de marche, je mets plus d’une heure à franchir ce passage difficile.

En tout, il aura fallu quatre heures trente pour atteindre le pied du glacier, pas si mal pour des néophytes.
Il est midi, le ciel est bas, les nuages paressent, et peinent à s'élever au dessus des pitons rocheux. Le Fitz Roy reste invisible. On se contente de pique-niquer devant la jolie flaque de lait turquoise du lac glacière.

Au bout d’une heure, en plein vent, il fait très froid. On décide de redescendre.
De retour en ville, nous sommes vannés !  Et en fin de journée, après neuf heures de marche, nous avons les jambes raides et douloureuses. 

Le lendemain matin, moto chargée, on appréhende un peu son comportement routier. L’amortisseur à perdu beaucoup d’huile, il a fallu contraindre le ressort pour durcir un peu la suspension. On verra bien !
Le soleil matinal illumine le Fitz Roy, tandis que nous quittons El Chalten. Il nous faut revenir sur nos pas, sur environ cent kilomètres et bifurquer en direction d’El Calafate et du glacier Perito Moreno. La route longe le Lago Viedma alimenté par le glacier du même nom. Il est d’un bleu turquoise laiteux totalement irréel, et bordé d’une lagune bleue foncée, ce qui offre un contraste étonnant. Je le prends en photo sous toutes les coutures. Nous sommes au cœur du Parc National « Los Glaciares » classé UNESCO depuis 1981. Il s’étend sur 4 459km², et fait partie du « Campo de Hielo Sur » de Patagonie C’est la troisième calotte glacière, après l'Antarctique et le Groenland, elle couvre 16 800 km² situés dans la Cordillère des Andes à cheval sur Chili et Argentine.

Jusqu'à El Calafate on en prend plein les yeux.
Nous nous installons dans un camping ombragé près du centre ville. Comme la journée est bien avancée, nous remettons au lendemain la découverte du glacier Perito Moreno. Nous préférons lui consacrer une journée entière, de plus, mieux vaut laisser les bagages au camping plutôt que sur la moto garée toute la journée sur un parking. Pour passer le temps, on se balade en ville, et nous croisons nos amis allemands à qui cette fois nous disons adieu, car leur voyage se termine dès le lendemain. Et en sortant du supermarché, nous tombons sur Mary, l’américaine que nous avions brièvement rencontrée au Pérou. Elle est déjà de retour d’Ushuaia, car comme beaucoup elle a zappé la Bolivie. D’après elle la piste n’est pas trop mauvaise en Terre de Feu. Bon Mary, si tu le dis…
Très tôt le matin, nous partons pour Le Perito Moreno à 80 kms d’El Calafate. L’entrée du Parc est payante. Soudain au détour d’un virage, il apparait au loin. On ne voit qu’une petite partie et plus on se rapproche, plus on se rend compte que c’est imposant. Le front de glace s’étend sur cinq kilomètres et couvre 250 km². Au plus profond, la couche de glace atteint 700 m d’épaisseur. Il avance de deux mètres par jour dans le Lago Argentino, si bien qu’il fini par atteindre la rive opposée du lac, le partageant en deux. Sous la poussée, une arche de glace se forme peu à peu et se creuse jusqu’à rompre. Ce phénomène prévisible se produit environ tous les quatre ans.
Complètement fascinés par le spectacle de cette masse gigantesque qui respire, éructe, craque et explose, nous sommes restés la journée entière à contempler ce mur de glace d’environ 170 m de hauteur dont 75 sont immergés. Un système de passerelles et de plateformes très moches, permettent d’assister au spectacle sous des angles différents en protégeant le site du piétinement des millions de visiteurs. En permanence, de puissantes déflagrations annoncent la chute des pans de glace. C’est une véritable féerie de sons et de lumières qui ponctue chaque respiration de ce monstre en pleine santé. L’un des rares glaciers qui ne soit pas en régression. La passerelle qui ramène au parking longe le lac Argentino. De gros glaçons détachés de ses flancs, dérivent et fondent lentement au fil de l'eau. Certains sont comme éclairés de l'intérieur par une lueur bleutée, résultat très complexe de compacité de la glace et de diffusion optique.

De retour à El Calafate, on se laisse tenter par le restaurant du camping qui prépare une super parilla. La seconde passion des argentins après le maté, c’est la viande. Bœuf, mouton, porc, poulet, et toutes sortes de saucisses et boudins aux herbes, tous grillés sur d’immenses barbecues et servis la plupart du temps à volonté. Je récupère quelques os à ronger pour la chienne qui a élu domicile devant notre tente. Décidément, dans tous les pays d’Amérique du Sud, il y a des chiens errants. Souvent ce sont de gros toutous très amicaux, et il nous est arrivé plusieurs fois d’être adopté par l’un d’entre eux au cours d’une balade. Mais dès que nous sommes en moto, il faut vraiment s’en méfier, car beaucoup détestent voir les roues tourner. Ils nous pourchassent en aboyant tous crocs dehors, quand ils ne se jettent pas tout simplement en travers de la route.
De bon matin, une file interminable de voitures attend pour faire le plein à la station service. C’est la seule sur les trois de la ville à avoir été ravitaillée. Pas moyen de resquiller il faut patienter en attendant notre tour. Les ruptures d’approvisionnement en carburant sont fréquentes et mieux vaut faire le plein dès qu’on en trouve sans attendre de vider le réservoir, sous peine de rester coincé sur place, au mieux plusieurs heures, au pire plusieurs jours !

Après une heure d’attente nous pouvons enfin reprendre le fil du voyage. Aujourd’hui nous repassons au Chili, pour nous rendre aux Torres del Paine.
« Qu'est que tu photographies ? » me demande Laurent.
« Rien ! »
Je me rends compte que sur de nombreuses photos, il n'y a rien…Je photographie le « rien ».
« Rien » végétal et minéral ...
« Rien » à perte de vue, pas âme qui vive, aucune ville, pas de maison,

« Rien » au bout de la route.

Mais pour nous européens, ce « rien » est tellement fascinant, c’est justement ce qu’on est venu chercher ici, celui qu’on ne se lasse pas de parcourir et qu’on ne trouve pas en France. Le rien, ici en Argentine ça s’appelle la pampa, qui en quechua signifie plaine. Au total, ces vaste prairies herbeuses dépourvues d’arbres, couvrent une superficie de 750 000 km² et englobent l’Uruguay et une région du sud du Brésil. C’est plus grand que la France ! 
Au bout d’une piste roulante, une barrière, un drapeau et quelques maisons blanches aux toits verts, c’est la douane. On s’acquitte  rapidement des formalités avant d’entrer dans le Parc National « Torres del Paine ». Le vent n’est pas trop fort, le relief s’accentue, de petites montagnes jaunes et noires poussent autour de nous. On fait même un peu de rabe de piste en se trompant de direction. Enfin on arrive à Cerro Castillo, un joli petit bourg et ses maisons en rondins, qu’on se demande bien d’où ils sortent, vu qu’il n’y a pas un arbre à l’horizon.  

Nous faisons quelques emplettes à l’épicerie au cas où nous ne trouverions rien à manger au camping ce soir. C‘est là que nous rencontrons une famille suisse qui voyage en vélo ! Et les enfants pédalent comme les grands. Pour s’entrainer, ils avaient fait le tour de la Sardaigne. Cette fois, Sylvia et Nicolas initient leurs enfants Laura, 7 ans et Joey, 9 ans aux frissons du voyage au long cours. Ils sont en autonomie totale, avec un équipement de pros, car ils campent, pêchent, et vivent au plus près de la nature, quelque soit la météo. Nous avons visité leur site internet, et je suis complètement bluffée par leur aventure familiale. C’est un cran au dessus du Manuel des Castors Juniors ! Il faut dire que les parents sont de vrais baroudeurs et des sportifs aguerris. Avant d'avoir les enfants, entre autres exploits, ils avaient déjà descendu tous les deux, la rivière du Klondike, au Yukon, 800 kms en canoë et en autonomie totale ! Amoureux du monde et de ses lumières, Nicolas est photographe et  ils vont passer sept mois en Patagonie. En remontant sur la moto, assise sur ma peau de bête blottie dans le dos de mon pilote, je me dis que ce que l’on fait c’est de la rigolade à côté d’eux.
Bon il faut rejoindre le camping du Parc avant la nuit. Allez, encore un peu de poussière, de piste en tôle ondulée, du « rien », une lagune au reflet métallique, qui capte les derniers rayons obliques d’un soleil froid.
L’entrée du parc national est payante et très chère, c’est valable si on reste une semaine pour randonner. On aurait pu se contenter de les regarder de loin ces trois pics granitiques…Laurent grand prince, propose de dormir à l’hôtel, il parait que c’est pour la St Valentin.
« Ben ! Qu’est ce qui te prend, d’abord on est le 22 février, et on ne l’a jamais fêté, c’est le grand air qui te rend romantique ?! »
En pensant aux petits suisses qui passent toutes les nuits dehors je refuse, en plus, vu le standing de l’établissement, ce doit être hors de prix, mais par contre, je veux bien manger au refuge. Du coup on plante la tente et on dine au chaud. Bon deal !

Il fait un froid de canard. À 6 h quand le réveil sonne après une belle nuit étoilée à 0°, je n’ai aucune envie de quitter la douce chaleur de mon duvet. Et sans aucun remord, je laisse Laurent partir seul sur les sentiers du Torres del Paine pour un trek de huit heures. Je dors une bonne partie de la journée tandis qu’il crapahute dans la montagne. Le soleil à décidé de m’imiter, il se lève timidement et se recouche aussitôt. Tout comme le Fitz Roy, les Torres resteront dans les nuages. Pas de chance. Laurent me raconte que de nouveaux panneaux ont été plantés sur le sentier rappelant qu'il est interdit de brûler son papier hygiénique ! En janvier, Un jeune israélien, y aurait mis le feu, déclenchant un incendie attisé par les vents violents de Patagonie. Á ce jour, 14 500 hectares de végétation sont déjà partis en fumée ! Catastrophe écologique et économique majeure pour cette région très touristique du Chili.
Dès le lendemain matin, le beau temps est de retour et les Torres nous narguent. Elles rient de toutes leurs dents acérées et se dressent juste au dessus de nos têtes tandis qu’on plie la tente. Plus on s’éloigne, plus elles s’inscrivent dans le paysage, de rivières saphir, de lagunes turquoise, pour n’être plus que des quenottes perdues au bout d’une piste.
Punta Arenas, à 400 kms, est notre dernière escale avant la Terre de Feu. Je m’amuse de voir un gaucho suivi de son chien, chevauchant à travers la pampa bordée de montagnes enneigées, son téléphone portable collé à l’oreille…Voilà un homme très à cheval sur la tradition et la modernité.
Le sud de la Patagonie, sur la façade pacifique, est une région de fjords, d’immensités vierges, habitées par les troupeaux de moutons, les guanacos, les nandous et des milliers d’oiseaux marins. On aperçoit ça et là quelques arbres tordus et penchés par la force des vents.

Nous atteignons Punta Arenas une ville portuaire datant de 1850 qui visiblement a subit différentes influences. En centre ville, il y a des maisons bourgeoises à l'architecture d'inspiration française et leurs toits à la Mansart étrangement bleus, maisons en tôles colorées et taguées, dans le pur style Valparaiso, des façades jaunes et blanches néoclassiques pour le grand hôtel Plaza, des bâtiments municipaux austères bombardés de peinture lors d'une manif...Les chiliens aiment la couleur ! On sent qu’ils cherchent à réchauffer l’atmosphère qui en moyenne, sur l’année, ne dépasse pas les 6°.
Pour nos deux nuits sur place on se trouve un petit hostal familial et très calme. La dame nous regarde des pieds à la tête, et nous explique qu’elle se réserve le droit de refuser les routards. Nous devons avoir de bonnes bouilles, car elle accepte de nous louer une chambre. Il y a l’eau chaude, et une cuisine que nous pouvons utiliser. Une journée c’est encore de trop pour visiter la ville. Un belvédère nous offre une belle vue sur le détroit de Magellan. Sur un poteau télégraphique en bois sont cloués des dizaines de panneaux indiquant des directions. Il semblerait que nous soyons à 13 280 kms de Paris.
Flâneries emmitouflées en bord de mer, pour profiter d’un timide rayon de soleil. Les nuages défilent à toute allure et couvrent le ciel en couche épaisse ce qui refroidit l’air instantanément. L’avenue principale est bordée d’arbres tordus dont les feuilles s’accrochent désespérément aux branches. Cette terre est hostile et tout le monde lutte pour survivre. Pour s’en convaincre il suffit d’aller faire un tour au musée de la vie patagonne.

On termine la journée au chaud près du poêle dans la cuisine. A peine couchés, je crois entendre une sirène d’alarme. La propriétaire frappe à notre porte, c’est la moto qui hurle. On se rhabille en 4ème  vitesse, et on la trouve couchée par terre sur le trottoir. Le client de la chambre qui donne sur la rue, a vu un garçon s’enfuir. Il a du monter sur la moto, et effrayé par le bruit de l’alarme, l’a faite tomber en descendant précipitamment. Ce n’est pas très grave, mais c’est encore le côté droit qui a pris, et ma valise, déjà cabossée par deux fois, est de nouveau déboitée. L’étanchéité ne se fait plus, et à chaque fois qu’il pleut, je retrouve dans le fond l’équivalent d’un verre d’eau.
Tôt le matin, nous prenons notre place dans la file d’attente pour embarquer sur le ferry qui nous emmène en Terre de Feu. Le soleil nous accompagne pendant la traversée du détroit de Magellan.
Nous sommes en route pour la Fin du Monde.


USHUAIA Séquence émotion

La traversée prend deux heures.
Fernand de Magellan fût le premier européen à découvrir en novembre 1520, ce passage naturel entre l'Atlantique et le Pacifique. 
Les premiers explorateurs, appelèrent Terre de Feu, ces rivages où ils apercevaient, de leurs bateaux, les feux allumés par les amérindiens, occupants des îles depuis 12 000 ans. 
Ces malheureux indigènes qui vivaient pratiquement nus, le corps peint ou vêtus de peaux de lions de mer, ont été capturés, montrés comme des bêtes de foire, car considérés comme des animaux et bien évidemment massacrés ou anéantis par les maladies amenées par les colons.
Le ferry nous dépose à Porvenir. Il faut de nouveau dégonfler les pneus car il y a 150 kms de piste jusqu'à San Sebastian et la frontière argentine, puis 80 jusqu’à Rio Grande. On commence par longer la mer, puis la piste s’en éloigne. Quelques arbres drapeaux, « arbol bandera » dont les branches ne poussent que d’un côté, juste pour nous rappeler que ça souffle fort ici.

Nous faisons un détour par Bahia Inutil, sur les conseils de la famille suisse pour observer une colonie de pingouins rois. Ils ressemblent aux empereurs, poitrail blanc gorge jaune et queue de pie noire et mesurent près d’un mètre.

En fait le site est gardé et payant. C’est trop cher car on ne peut pas les approcher, ils sont en période de nidification. Je renonce et laisse Laurent y aller seul. Il revient une demi-heure plus tard sans avoir vu grand-chose. C’est vraiment l’arnaque.
_« Oups, que ce passe t’il ? ».
Laurent freine brutalement et s’arrête. La roue arrière est crevée. Moi je ne me suis rendue compte de rien, comme on est tout le temps secoué.

Après des milliers de kilomètres de pistes, de ripio, d’ornières, et de tas de trucs qui trainent sur les routes, on crève pour la première fois, à vingt minutes de l'asphalte au milieu de la pampa. C'est balot ! 
Il faut laisser la moto sur place, car on n'a pas la bonne clé pour démonter la roue arrière. Il y a une estancia toute proche et on a de la chance qu’elle soit au bord de la piste, car la plupart sont à des kilomètres au bout d’un chemin de terre. On peine à pousser la moto chargée, dans les cailloux jusque devant le portail. Les propriétaires sont absents. Il n'y a qu'un gaucho et ses neuf chiens. Ils gardent des moutons, ils vont bien garder nos chevaux !
Le gars n’a pas l’air d’avoir la lumière à tous les étages, il est prognathe et roule des yeux ahuris. Avec son air benêt, et son béret on dirait Fernand Raynaud dans l’un de ses sketches. Il ne correspond pas vraiment à l’idée que je me faisais du gaucho selon la définition que j’avais trouvé sur internet. Homme simple et rude, farouche et brave, honnête et brutal...et solitaire. De plus on ne comprend rien à ce qu’il dit et lui, ne nous comprend pas non plus. On prend rapidement quelques affaires et tout ce qui craint, et on se plante sur la piste à l’affût d’un véhicule.

C’est aussi la deuxième fois de ma vie que je fais du stop, à un mois d’intervalle ! Tout arrive !
Après trois voitures qui accélèrent au lieu de s'arrêter, je me jette littéralement devant la quatrième, qui accepte bien gentiment de nous emmener jusqu'au poste frontière de San Sebastian à vingt kilomètres de là. L’idée, c’est de trouver une clé tors, retourner à la moto démonter la roue, revenir, passer la frontière et se rendre à Rio Grande à 80 kms en stop, faire réparer la roue et repartir toujours en stop, repasser la frontière remonter la roue! Un peu compliqué, mais on n’a pas le choix.
L’espoir aussi, c’est que Laurent est en contact avec Ivan, un motard d’Horizon Unlimited habitant Rio Grande, qui pourra peut être nous donner un coup de main, ou de clé.
Mon homme qui n’a pas les deux pieds dans la même botte, dégotte une clé tors, premier miracle, on est quand même au milieu de nulle part. Arrête une voiture et  repart en stop à la moto, deuxième miracle. Sympa, le conducteur lui prête son téléphone pour appeler Ivan à Rio Grande, tandis que j'attends patiemment au bar qu'il revienne, en scrutant l'horizon à travers les vitres poussiéreuses. Une heure plus tard il est de retour, sans la roue…Ce n’est pas la bonne clé. Il se fait tard, et le bar qui fait hôtel est complet. On n’a pas le choix, il faut aller à Rio Grande. La chance nous sourit encore, une famille en Renault Kangoo nous accepte à bord.

Les formalités de sortie du Chili et d'entrée en Argentine se font très rapidement. Le paysage défile. Une des richesses de l'île ce sont les gisements de gaz naturel. On voit brûler les torchères dans un ciel gris plombé que le soleil illumine, jouant à cache-cache dans les nuages.
Le chauffeur du Kangoo, appelle Ivan, un grand gaillard souriant qui vient nous chercher et nous conduit dans un hôtel. Le lendemain, lundi 27 février est un jour férié qui commémore la création du drapeau argentin, et Ivan ne travaille pas. Il va consacrer toute sa journée à notre problème de crevaison. Je reste à l’hôtel, tandis que Ivan et Laurent muni de la fameuse clé tors, récupérée dans un garage miraculeusement ouvert, font quatre aller/retour, quatre entrées/sorties Chili/Argentine, huit coups de tampon sur les passeports, pour démonter, revenir faire réparer, repartir, remonter la roue... Et revenir.

Merciii Ivan. 
Pendant ce temps là, j'observe depuis ma fenêtre, quatorze motos de locations garées devant l’hôtel, qui s’offrent 15 jours de « Que du bonheur » à prix d'or.

Pour terminer en beauté cette folle journée, et remercier Ivan de son immense gentillesse nous l’invitons avec Virginia et leurs enfants au restaurant.

Nous avons perdu une journée, il est temps de reprendre la route pour Ushuaia. Á la station service, un pick-up équipé d’une cellule habitable attire notre attention. En gros et en rouge est écrit « La Cagouille ». Ca me dit quelque-chose. Mais oui, Yannick le toulousain rencontré à Bariloche, nous avait parlé d’un couple de périgourdins retraités, voyageant depuis trois ans.
« Bébé, ce sont eux ! ».
Nous allons les saluer et papoter un peu. Michel et Bernadette viennent de Bergerac à bord de leur  « Cagouille ». Ils ont des centaines d'anecdotes à raconter de leurs voyages à travers tous les continents. 
J'ai visité leur « coquille ». C’est génial, ils ont un grand lit dans la capucine, la partie qui avance au dessus de l’habitacle du 4X4, une mini cuisine un mini salon, une douche, des WC et plein de petits rangements. J’adore ! On dirait une maison de poupée. Et en plus contrairement à un camping-car, ça passe partout. J’invite Laurent à visiter la merveille en caressant le secret espoir de le convertir. En remontant sur la moto, il me dit, laconique : 
«Dans tes rêves ! ».
« Je t’aurai un jour, je t’aurai ! ».

Nous sommes le 28 février. Ce soir nous dormirons à Ushuaia…au bout du monde.
En quittant la ville on sent que le sujet  des Malouines, est chaud bouillant. Les slogans « Malvinas son Argentinas », et les monuments à la mémoire des héros morts pour la patrie, se multiplient. Eh oh les gars, la guerre est terminée depuis 1982 quand même !
Asphalte, oh asphalte comme je suis heureuse de te retrouver. Il fait beau, encore quelques kilomètres de platitude avant que la route monte et redescende, serpente tranquillement entre les lacs, et les monts enneigés. On a un peu de chance, car les premières neiges sont tombées la semaine dernière,  il y en avait dix centimètres et tout à fondu. La route longe un lac immense, les forêts ont poussé comme par enchantement ainsi que les montagnes. En levant les yeux on aperçoit le Col Garibaldi.  C’est fou de penser que la liaison terrestre pour Ushuaia ne date que de 1956. Plus que cinquante petits kilomètres avant l’objectif de notre voyage.
Fin del Mundo.
Mais je suis aussi très excitée à l’idée de revoir nos amis savoyards. Dans leur dernier mail, ils nous disaient qu’ils nous attendraient à Ushuaia. La route s’élève lentement en lacet et nous arrivons au col. Un arrêt s’impose pour admirer le lac Escondido en contrebas. Nous passons sur l’autre versant qui est à l’ombre et il reste encore pas mal de neige dans les bas-côtés. Et puis soudain je la vois. La caravane de Philippe et Fabrice nos savoyards préférés. Ils nous ont attendus avant de reprendre la route. Garés sur une grande aire de repos, ils ont établit leur campement pour la nuit. On se saute dans les bras. Partis du Canada qu'ils ont traversé jusqu'en Alaska, ils avaient ensuite tiré plein sud. Depuis notre première rencontre à Tikal, au Guatemala le 13 octobre, puis Cartagena en Colombie, un mois plus tard, nous les avions retrouvés à Cusco puis à Puno au Pérou pour le jour de l’An. Et nous voilà tous les quatre réunis au bout du monde, à Ushuaia, quel bonheur ! La caravane a bien souffert des pistes chiliennes et argentines. Jantes toutes gondolées, soudures multiples, porte qui ne ferme plus hermétiquement,  mais elle tient le choc, malgré les déformations. Les garçons aussi !
On se donne rendez vous en fin d’après midi pour faire les courses de notre dernier  diner ensemble, car ils repartent le lendemain matin aux aurores. Oh la la, ça sent la fin du voyage.
USHUAIAAA !!!
C’est écrit en gros sur les deux énormes colonnes de pierre carrées surmontées d’un chapeau pointu, juste avant de passer un poste de contrôle. J’aperçois dans le fond, la mer qui scintille sous le soleil. Je regarde partout avec avidité, je passe mes bras autour de la taille de Laurent et le serre fort, très fort. Les larmes me montent aux yeux. Oubliés les centaines de kilomètres de piste, les angoisses, les pleurs, les engueulades, il ne reste à cet instant là que la joie intense d’être arrivé. Un accomplissement. Nous n’avons rien fait d’extraordinaire, juste roulé. On a souvent entendu dire que Ushuaia ce n’était pas terrible. C’est sûr que pour quelqu’un qui descend de l’avion, être là ne représente pas la même chose que pour nous qui arrivons par la route, du Cercle polaire en Alaska. Il suffit de regarder une carte du monde pour en avoir le vertige. Ce moment est particulièrement fort et restera inoubliable. On en rêvait, on y est.
En 1998, tous les français découvraient Ushuaia, grâce à l'émission de Nicolas Hulot, qui ouvrait une fenêtre sur le monde. Et puis qu’est ce que ça représente la ville la plus australe du monde ? Selon la définition de l'ONU, La dernière ville habitée de plus de 20 000 habitants. Elle s’étale sur les bords d’une magnifique baie à l’embouchure du canal de Beagle. En langue Yamanas, ses premiers occupants, Ushuaia signifie, « Baie qui pénètre vers le couchant ». Avant de découvrir la ville, nous nous mettons à la recherche d’un hébergement. Je suggère le camping. Mais mon amoureux veut du confort ! Ah ben c’est nouveau ! Il faut dire que le temps est incertain, on se dit que ça doit souffler fort là-haut, vu la vitesse à laquelle avancent les nuages, et il fait assez froid, genre 5 ou 6°, pas plus. On trouve sans trop de difficulté un hostal, avec internet, et soyons fous, une chambre individuelle avec un grand lit. Il y a beaucoup de monde et surtout de jeunes routards, qui ont l’air très bruyant.
Les garçons nous rejoignent sur le port. Le ciel est menaçant, mais les rayons du soleil couchant, trouvent leur chemin à travers les nuages noirs. Ce qui donne une lumière fabuleuse très contrastée. On prend de très belles photos du port commercial avec ses murs de containers multicolores éclaboussés d’or. Nous faisons quelques courses pour diner avec les garçons, qui nous donnent des infos sur les trucs à voir en ville. 
Et le soir, nous les retrouvons dans leur « home sweet home ». La caravane, si elle a beaucoup souffert, est toujours aussi accueillante. Et résonne une fois de plus d’éclats de rire à l’évocation de nos aventures. On se quitte tout triste. Ce n’est pas certain que l’on se revoit. Bonne nuit les loulous et faites attention sur la route. 
Pas de planning, on a juste envie de prendre le temps de vivre quelques jours tranquillement. Jusqu’à maintenant, il y avait toujours un impératif de date à respecter. Ne pas être trop tard en Alaska, à cause de la météo, être fin juillet à Miami pour passer les vacances avec les enfants en Floride, et surtout, estimer le temps nécessaire pour atteindre Ushuaia avant les frimas. Objectif atteint. On a le droit de souffler un peu, sans avoir un œil sur le calendrier.
Il fut un temps où Ushuaia ne respirait pas la joie de vivre.
La ville a été fondée en 1884, après que des pasteurs anglicans y aient établit une mission sur les bords du canal de Beagle. Au commencement, une prison militaire était installée sur l’Île des États, mais pour des raisons sanitaires et humanitaires, elle fut déplacée  et fusionna avec la prison des récidivistes  en fonctionnement depuis 1896. Le gouvernement argentin avait prit comme modèle les geôles anglaises en Australie car il est toujours plus compliqué de s’échapper d’une prison construite sur une ile. Ce sont donc les détenus eux-mêmes qui construisirent le nouveau bagne, à l’ouest de ce qu’est aujourd’hui Ushuaia. Durant la première partie du 20ème  siècle, la ville grandit autour du bagne. Car une politique de peuplement de la zone encourageait les familles des détenus à s’installer sur place. Les hommes étaient occupés à couper le bois et construire les maisons de la ville. Nous nous sommes plongés dans cet univers carcéral.
Le bagne a été transformé en musée. Le bâtiment est en forme de pieuvre, avec un hall central qui permettait de surveiller les couloirs sur deux niveaux. Une partie des bâtiments est restaurée et met en scène des mannequins de cire représentant détenus et matons. Cellules exigües, objets du quotidien, graffitis sur les murs, racontent la vie des bagnards. On imagine les hommes marcher avec de lourdes chaines attachées aux chevilles entrainant un boulet. Exposées dans des vitrines, des armes blanches fabriquées avec des morceaux de fer aiguisés, suggèrent des bagarres sanglantes entre détenus. Au contraire, certains écrivaient des poésies ou sculptaient avec finesse de très beaux objets  en os ou en corne. La vie de bagnards célèbres est évoquée, en particulier celle de Santos Godino « le Petit aux grandes oreilles » pyromane et tueur d’enfants. Toute une partie du musée est consacrée aux évènements marquants de la conquête de ces territoires lointains et des différentes expéditions antarctiques. Le plus impressionnant fut de découvrir la partie de la prison restée dans « son jus ». L’air y est glacial, les murs décrépis sont recouverts de salpêtre, le minuscule poêle à charbon ou à bois du couloir devait peiner à réchauffer l’atmosphère.
On retrouve l’air libre avec délice. Le temps est nuageux et frais, la neige tombée la semaine dernière a blanchi les sommets environnants. Nous nous promenons en ville. Le concept « Fin del Mundo » inspire et fait vendre. Dans le port, les gros bateaux de croisières déversent leurs flots de passagers qui le temps d’une escale, dévalisent les boutiques de souvenirs. Plus loin des bateaux de guerres enguirlandés, sont prêts à célébrer le trentième anniversaire de la défaite de la guerre des Malouines, le 2 avril. Sujet d'actualité brulant entre l'Angleterre et l'Argentine. Entre provocation et amour-propre chatouilleux, ça pourrait bien re-péter un jour entre ces deux là. Ushuaia après avoir été la capitale de la « Fin del Mundo » a été rebaptisée « Capital de Malvinas » Il y a partout en ville des panneaux qui l’affirment. La tension est montée d'un cran très récemment après le refus des autorités portuaires argentines de permettre à deux bateaux de croisière anglais de ravitailler à Ushuaia. Sur une grande pancarte à l’entrée de la zone de fret, il n’est pas nécessaire de parler espagnol pour comprendre le message. « Prohibido el amarre de los buques piratas ingleses ». Ça nous rappelle que Nick et Ivanka, les anglais que nous avions rencontrés en Alaska, doivent arriver dans deux jours. J’espère pour eux qu’ils ont un bon sens de l’humour. Ils sont avec Glenn, l’américain rencontré la première fois au Mexique et Adrian, l’australien.  Ils étaient déjà ensemble au Nicaragua. Et nous devrions tous nous retrouver pour un diner au bout du monde.
En flânant, on tombe en arrêt devant une mini moto bleue, un 70cc de chez Honda, peint et décoré comme un bus indous. Ah voilà une machine qui passe partout ! Deux minutes plus tard son propriétaire arrive. Oliver est un jeune allemand, qui est parti d'Allemagne en 2008, il a parcouru L'Europe, l'Asie, l'Australie, et depuis quelques semaines il est en Amérique du Sud. Et là, il revient de 10 jours en Antarctique...Gratis. Débrouillard, il s'est fait embaucher comme main d'œuvre de nettoyage sur un bateau. Juste pour donner une idée, une croisière passager en antarctique coûte entre 7 et 12 000 €.
Nous arpentons la ville avec entrain. Toutes les rues tombent à pic sur la mer et lorsque l’on marche dans les hauteurs, on a une très belle vue sur la ville et ses montagnes toutes proches qui se reflètent dans les eaux calmes de la baie.
Je craque toujours sur les maisons de tôle ondulée. Je suis étonnée d’en voir autant, car les hivers sont un peu rudes tout de même. La tôle aurait elle des propriétés isolantes que nous ignorons chez nous ? En tous cas je rêve d’exporter le concept à La Ville aux Dames, mais je ne suis pas sûre que ça plaise à mes voisins.
Un truc qui nous a bien occupés aussi, c’est partir à la recherche de tous les panneaux routiers et indicateurs. Celui de l’esplanade face au port, «  Ushuaia Fin del Mundo » devant lequel la moto se prend pour une star. Trois japonais en ligne, la mitraillent sous toutes les coutures. Elle finira  peut être en fond d'écran sur un ordi nippon, va savoir ! Le panneau de la Ruta 3, qui indique Buenos Aires à 3040 kms.

Mais le véritable, celui de la fin de la Ruta 3, le kilomètre 3079, se trouve dans le parc national Tierra del Fuego à Bahia Lapataia. Il indique également le Cercle Polaire en Alaska à 17 848 kms. Prochaine mission, trouver celui du « km 0 » à Buenos Aires.
On en profite pour randonner dans le parc. 
Les lichens et les champignons colonisent les arbres. Les castors, espèce importée, sont sous très haute surveillance. Les sous bois ressemblent aux sous bois, fjords et rivières, ont la couleur de ceux que l'on a déjà vus...

La seule différence, c'est qu'on est en Terre de feu, à Ushuaia, et cette idée lorsqu’elle me traverse l’esprit  me fait monter les larmes aux yeux. Je me répète ça tout haut pour être sûre de ne pas rêver et prendre conscience de cette réalité. 
« Non mais t’as une idée de là où nous sommes bébé ? ».
Personne ne vit plus bas sur la Terre que là où nous avons nos pieds !
C'est également un peu la fin du voyage. Même s'il reste encore pas mal de chemin à parcourir avant l'avion du retour. Tous les kilomètres que nous ferons désormais nous rapprocheront de la France, de nos enfants de nos familles et amis. 
Surtout, ne pas céder à la mélancolie. 
On s’installe au bord d’une rivière pour pique-niquer. Il n’y a pas cinq minutes que nous sommes assis sur l’herbe rase qu’un énorme rapace se pose tout près de nous. Je retiens mon souffle pour ne pas l’effrayer et doucement je sors l’appareil photo. On n’est pas au Puy du Fou, la bestiole n’est pas domestiquée. Il nous regarde en tordant la tête sur le côté. Il a une sorte de huppe noire ébouriffée sur la nuque, la peau nue sur la base de son bec est orangée et la pointe crochue, un peu nacrée. Ses pattes sont jaunes et ses ongles vernis noir. Les plumes de son corps sont un dégradé qui va du noir sur le haut des pattes au beige très clair strié sur son poitrail et son cou. Un second vient se poser, un peu plus petit, suivi d’un troisième qui semble être un jeune. Ses plumes et son bec ont des couleurs différentes. C’est une famille de Caracara, espèce considérée en voie d'extinction selon les infos récoltées. Ils ne sont absolument pas farouches et s’approchent très près de nous. Je les aurai presque caressés si je n’avais pas eu peur de me faire gober un doigt.
Madame, monsieur et leur bambin braillard et tyrannique ont passé plus d’une heure avec nous à picorer nos miettes. Amusés, nous assistons à leur manège. Les parents font mine de s’approcher des miettes et le jeune se jette sur eux en vociférant, et c’est le cas de le dire, pour leur retirer le pain de la bouche. Je les ai pris en photo sous tous les angles. Ce fut une très belle rencontre. C’est à regret qu’on les abandonne.
Le lendemain matin, nous décidons de prendre de la hauteur. Un sentier de randonnée monte au glacier El Martial, enfin ce qu’il en reste. Sur le parking un couple de motards australiens vient de se garer. Bien sûr nous faisons connaissance et de concert nous escaladons la moraine. En pleine ascension, je double une fille en bottes à talons qui risque à chaque pas la chute ou l’entorse. Je trouve que les nanas sont bien compliquées.
Rien à voir avec le trek au Fitz Roy, mais ça grimpe bien quand même. En deux heures, on arrive au glacier. Depuis qu'on a vu le Perito Moreno, on est blasé. Celui-ci ressemble à un minuscule glaçon, mais devait être, il y a bien longtemps gigantesque, car vu d’en haut on se rend compte de l’empreinte qu’il a laissé dans les roches.

En revanche, le panorama sur Ushuaia et la baie est absolument grandiose.

On grignote notre sandwich au pied d’un rocher à l’abri du vent et nous redescendons. Angela et Grant, le couple australien, nous attendent sur le parking et nous nous retrouvons dans un bar pour trinquer à l’aventure.  Normalement, ils ont chacun leur moto, mais Angela après avoir chuté deux fois sur les pistes, s'est cassé la clavicule et ne peut pas conduire pendant plusieurs semaines. Elle prend les bus tandis que Grant suit en moto. Pas cool. Good luck, les tourtereaux.

Pour notre dernière journée, c’est grasse matinée. La nuit a été plutôt agitée, rires, et cavalcades dans les couloirs. Ah ces chers routards ! Et ce matin, dans les sanitaires des filles, j’ai du slalomer entre les dégueulis des demoiselles qui non seulement, ne tiennent pas l’alcool, mais font aussi preuve d’un manque total de correction en ne nettoyant pas leur émissions nauséabondes.
Au programme, shopping dans les boutiques de souvenirs. On tombe en arrêt devant trois motos garées en ville. Mais on la connait celle-ci ! C’est celle de Mark et Maggie, les australiens que nous avions rencontrés au Nicaragua. Ah ben si ça se trouve, tous les autres sont là aussi. Le temps de le dire, Mark, sans Maggie rentrée en Australie, arrive accompagné de deux gars qu’on ne connait pas, André un suisse allemand et Kevin, un australien. On s’embrasse, on papote. Ils sont installés au camping. Un peu évasifs, Mark nous dit que non, Nick et Ivanka les british, Glenn et Adrian, ne sont pas avec eux. Je sens qu’il y a baleine sous gravier. De retour à l’hôtel, un mail de Glenn nous attend. Ils arriveront dans la soirée. En attendant, nous nous rendons au cabinet médical de Liliane.
Nous avions rencontré cette femme sympathique dans une station service entre El Calafate et les Torres del Paine. Elle avait été particulièrement intéressée par notre voyage, car son propre frère voyageait beaucoup, lui aussi, en moto à travers le monde. Elle nous avait laissé son numéro de téléphone au cas où nous aurions besoin d’aide. Elle est très contente de nous revoir et nous passons un moment à discuter ensemble.

Nous la laissons finir sa journée et elle promet de venir nous dire au revoir demain matin avant notre départ. 
C’est notre dernière soirée.
Silencieux, le regard vague, devant une bière, dans la vitrine d’un bar, le sourire nous revient instantanément lorsque cinq têtes connues se collent de l’autre côté de la vitre! Les voilà ! L’ambiance cosy du bar en est toute perturbée. Un serveur immortalise nos bruyantes retrouvailles, et je me dis que les sujets de Sa Majesté n’étant pas super bien vus dans le coin, on va finir par se faire virer à parler anglais aussi fort.
Que des vieilles connaissances !
Nick et Ivanka, en 1150 GS, les britanniques croisés en Alaska sur la Dalton highway, puis à Leon au Nicaragua, Glenn et son KLR rencontré à Palenque au Mexique, puis également à Leon, et Adrian, sans son copain Tim, rencontré lui aussi à Granada au Nicaragua, puis à Cartagena en Colombie avec les Jess’s.  
Autant dire que la soirée a été animée, et gourmande. On s’est offert une pantagruélique parilla. Glenn est en face de moi et nous discutons en français. J’en profite pour lui dire que nous avons rencontré Mark avec deux autres compagnons de route, et que je m’étonne qu’ils ne soient pas tous ensemble. C’est là qu’il me raconte ce que je soupçonnais un peu.
Depuis que nous les avions quittés à Granada au Nicaragua, ils roulaient tout le temps en groupe. Mais n’ayant pas tous le même rythme de vie, et de conduite, des tensions avaient peu à peu miné leurs relations. Et un jour, Mark, Andre et kevin, toujours prêts les premiers et roulant beaucoup plus vite que les autres avaient fait sécession. Peu à peu, ils ne les attendaient plus et partaient sans prévenir. Finalement il y a eu clash et depuis plusieurs semaines, la rupture était consommée. Glenn m’avoue que de temps en temps il s’échappait lui aussi et roulait seul pendant plusieurs jours et qu’à chaque fois il faisait de belles rencontres qu’il n’aurait jamais faites s’il était resté en permanence avec le groupe.
C’est vrai que voyager à plusieurs expose moins à la rencontre. Le groupe forme une entité que les gens n’osent pas toujours aborder, et ceux du groupe font moins d’effort pour s’intéresser aux autres. Et puis, tout prend plus de temps, manger, faire le plein, choisir un hébergement, les arrêts pipi, cigarette, photo, ça va une semaine, au-delà c’est plus compliqué, je trouve d’ailleurs surprenant que Nick et Ivanka, en voyage de noce, aient pu passer la quasi-totalité de leur voyage en groupe. 
On a aussi souvent remarqué que les anglophones, du moins ceux que l’on a rencontré, font peu d’effort pour parler une autre langue que la leur. L’anglais étant international, ils s’attendent à ce que les autochtones les comprennent. Nous, français, dès que nous sortons du pays, nous sommes confrontés à une langue étrangère, donc nous n’avons pas le choix, faut s’y mettre ! C’est vrai que nous sommes favorisés pour l’apprentissage des langues latines, ce qui n’est pas du tout le cas de l’anglais.  D’une oreille, j’écoute vaguement Ivanka qui est à ma droite. Elle parle en véritable chef de clan, haut et fort d’un ton péremptoire. Je me surprends à penser que j’aurais eu bien du mal à la supporter tous les jours. Et comme pour me conforter dans cette idée, elle tend son bras au dessus de mon assiette sans un mot d’excuse et s’empare d’un morceau de viande dans le plat que Glenn et moi partageons. Le morceau passe devant mon nez et atterri dans l’assiette de Nick qui un peu gêné lui dit : « tu aurais pu demander au lieu de le voler », « je préfère voler » répond t’elle. Ah t’es comme ça ma fille, eh bien je confirme, tu ne pourrais pas être ma copine.
Nous nous quittons sans être sur de nous revoir, qu’importe, il n’y a vraiment que Glen que je regretterai.

Une fois de retour dans notre chambre, à la faveur de l’obscurité, on évoque avec émotion ceux que nous ne reverrons pas.  
Les Jess’s, nos compagnons de route au Costa Rica, en Colombie et en Equateur, avec qui nous avions passé Noël à Cuzco au Pérou, ils sont rentrés au Canada depuis le 21 février. 
Delphine et Cédric, le couple de cyclistes belges. On a lu sur leur site que Delphine suite à une mauvaise chute s’était fracturée l'épaule en Colombie. Ils continuaient, malgré tout, le voyage en bus après avoir envoyé leurs vélos au Pérou. Ils y sont actuellement quelque part du côté du canyon del Pato...Á nouveau en vélo. 
Nous avons eu aussi des nouvelles de Joel, le new-zélandais rencontré lors de notre aventure dans les montagnes du Chiapas au Mexique, puis au Bélize et au Guatemala. Il est arrivé en Bolivie, chez son frère. Peut être reprendra t’il la route, plus tard. 
Demain nous quittons Ushuaia. Le temps se couvre, de gros nuages obscurcissent le ciel...Et mon cœur.

Argentine Part 3

Les amis de la Ruta 3


Un soleil timide tente une apparition après une nuit de pluies diluviennes. Nous chargeons la moto au moment où Liliane arrive. Elle tient à nous dire au revoir avant le départ.
_« Tenez, ce sont des douceurs pour la route ». Et elle sort de son sac, une bouteille de vin, du chocolat, des barres de céréales et même un nécessaire de toilette, gel douche et shampoing. Nous la remercions chaleureusement et quittons la ville sous une petite pluie fine.
Je jette un ultime regard en arrière sur les dernières maisons qui disparaissent, puis nous passons entre les deux grandes colonnes de pierres qui marquent la limite de la ville, adieu Ushuaia.
Comme nous sommes partis un peu tard ce matin et que l’amortisseur se comporte de plus en plus mal, traverser la Terre de Feu en une étape est un peu optimiste. Nous décidons de descendre à l’hôtel de Rio Grande, le même qu’à l’aller, et nous en profitons pour passer prendre le café le lendemain matin avec Yvan et sa petite famille.
Depuis 1 200 kms, nous roulons avec l’amortisseur qui perd ses dernières gouttes d’huile, mais là il s'est complètement vidé. Les cent cinquante derniers kilomètres de mauvaise piste qui mènent à Bahia Azul et au ferry, qui nous permettra de quitter la terre de Feu, ont fini de l’achever. Il est vraiment mort et ça se sent.

Rouler devient un enfer. 
C'est un peu comme si la roue arrière était désaxée, ou ovale ! La moto rebondit à la moindre imperfection de la route, l'ondulation est amplifiée par le poids sur l'arrière. C'est parfois assez rigolo, car Laurent et moi sommes décalés dans le mouvement. Comme il est assis sur l'amortisseur au centre de la moto, et moi...au dessus de la roue arrière dans le vide, on rebondit chacun notre tour ! 
Quand le vent latéral s'en mêle ça devient beaucoup moins drôle surtout en croisant les camions. 
Nous arrivons à l’embarcadère de Bahia Azul au moment où le ferry qui traverse le détroit de Magellan, s’apprête à partir, il relève le pont juste derrière nous. 
Et oh surprise, à bord, il y a Grant, seul, qui rejoint Angela montée dans le bus très tôt le matin. Et là-bas devant…« Non mais, pince-moi je rêve, c’est une caravane ? ». Fabrice et Philippe, nos savoyards ont dû flâner un peu en route ! C’est une joyeuse traversée qui me fait oublier que c’étaient nos derniers tours de roue en Terre de Feu.

Il n’y en a plus, c’est fini, fini Laurent l’a juré, les pistes, le ripio, les cailloux, tout ça c’est ter-mi-né ! Á partir de maintenant, il n’y aura que de la belle route !
_« Ah bon, alors c’est fini l’aventure ?! » 
Oui, je sais j’entre en contradiction avec moi-même, mais en même temps ce n’est pas complètement illogique. Sur les pistes on avait vraiment l’impression de vivre quelque chose d’unique, la route c’est différent.
A la descente du ferry, l'asphalte de la Ruta 3, qui se prononce, « routa tresse », nous accueille, plus que trois mille petits kilomètres jusqu’à  Buenos Aires.

Le Chili et l'Argentine se partagent la Terre de Feu, il faut donc sortir d'Argentine, entrer au Chili, en ressortir pour de nouveau entrer en Argentine... 
Et à chaque fois refaire les papiers d'importation temporaire de la moto. On a un nombre incalculable de coups de tampon sur les passeports ! 
Pendant les formalités, j'observe, amusée, le manège d'un couple de renards et de leurs petits, peu farouches, habitués au bruit et à l'agitation de la douane. Ils se faufilent entre les véhicules à la recherche de nourriture et fouillent les poubelles. Il y en a un assis en plein milieu de la route qui m’étudie patiemment en attendant que je lui jette les morceaux de mon gâteau.

Après avoir passé la soirée à Rio Gallegos, et partagé une parilla à volonté, avec Fabrice et Philippe, nous dormons à l'hôtel Paris.
Le lendemain matin, il faut se rendre à l’évidence, Laurent en bave en conduisant son éléphant bondissant. Il se met à la recherche d’un garage moto qui pourrait nous dépanner. On se dit que ça ne va pas être possible de continuer comme ça longtemps et certainement pas jusqu’à Rio de Janeiro comme c’est prévu. Déjà que ça va être un peu chaud jusqu’à Buenos Aires.  Laurent s’arrête dans tous les garages sans résultat. Selon l’avis de BMW en France, il n’est pas possible de réparer, il faut changer l’amortisseur. Mais il nous faut encore arriver entiers à la concession de Buenos Aires. Il se renseigne des prix, des délais d’envoi et disponibilité. Il nous reste à attendre les réponses aux mails envoyés et prendre une décision.
Nous reprenons la Ruta 3. 
Etape de liaison de 370 kms épuisants sur une moto qui fait le yoyo, malmenée par les violentes bourrasques que rien n’arrête. Il n’y a que les herbes folles de la pampa qui aiment danser avec les vents fous patagons.

De temps en temps, un plissement de terrain, et de larges courbes rompent la monotonie. Les coups de vent sont imprévisibles et bousculent la moto si violement que plusieurs fois, je crois qu’elle va tomber. Les pires moments sont, ceux où l’on croise les camions et les turbulences d’air qu’ils provoquent on a l’impression de passer dans une centrifugeuse.
Nous surprenons Fabrice et philippe, stationnés sur une aire de repos. Hier soir, en pleine forme, après le restaurant, ils avaient repris la route. La fatigue les a rattrapés à 2 h du matin et ils se sont arrêtés en plein milieu de nulle part. C’est pour ça qu’à 11 h, ils ont encore la marque du drap sur la joue. Nous prenons un second  petit déjeuner et les quittons sans nous douter qu’en fait, c’est la dernière fois qu’on les voit, persuadés qu’ils finiront par nous rattraper.
Puerto San Julian, un petit hôtel pas cher, une photo devant la réplique de l'un des bateaux de Magellan, qui lui aussi, y avait fait escale en mars 1520, et dodo.

Á 9 h le lendemain matin, les bourrasques sont déjà fortes. Le ciel est chargé et les nuages avancent comme dans un film en accéléré. Le propriétaire de l'hôtel nous raconte des histoires terrifiantes de collectivos renversés par des vents de 150 km/h, et que parfois, les autorités stoppent la circulation devenue impossible. Laurent dit qu'il en rajoute pour nous garder une nuit de plus... 
« Gracias amigo, je n’avais pas besoin de ça pour flipper » !
Effectivement on en bave.
Je me dis que ça ne va pas être possible de continuer le voyage sans changer l’amortisseur. La moto est limite inconduisible, on ne peut pas rouler à plus de 80 km/h, penchés sur l'angle. A chaque séance de yoyo, Laurent coupe les gaz et je m’arque boute sur les reposes pieds pour atténuer le mouvement d'ondulation. Epuisant ! 
BMW France nous a confirmé par mail que l’amortisseur n’était pas réparable. Et on attend toujours la réponse de la concession de Buenos Aires.

En Argentine, les lois très protectionnistes sur l'importation, et les lourdes taxes sur les produits étrangers, font qu'il n'y a quasi pas de pièces détachées, ni d’ailleurs de moto de cylindrée supérieure à 250 cc, car trop chères à l'achat pour la plupart des argentins. 
On oublie pour un moment cette dure réalité, en s'asseyant sur la plage de Caleta Olivia tout près des seuls baigneurs allongés sur la grève, d’énormes lions de mer. 
Ils se prélassent au soleil comme de gros loukoum paresseux. Il est facile de reconnaitre les mâles, à leurs têtes et leurs cous puissants, couverts d’une épaisse fourrure brune. Ils toussent, éternuent, baillent ou se chamaillent pour occuper la place de l’autre. 
Un vrai spectacle. Mais dès qu'ils sont dans l'eau, leur élément, ils se transforment en joyeuses torpilles agiles et véloces, et la femelle vient flatter son homme au sortir du bain. Fascinant.

Nous longeons la très belle côte du Golfe San Jorge sous le soleil.

L’étape de Comodoro Rivadavia, s’annonce compliquée. La ville est grande, les hôtels sont cher, il y en a même un qui augmente le prix en voyant la BMW par la fenêtre. Pour éviter ça, Laurent ne se gare plus devant l’hôtel que je prospecte. On voit une pancarte qui indique un hostal, impossible de le trouver. Des tours et des demi-tours à en avoir le tournis. Un biker tout de franges vêtu sur un engin chromé, nous pilote très gentiment, mais l’hostal n’existe plus. On n’a jamais autant galéré pour trouver une chambre. Quand la nuit tombe sur la baie et cette loooongue journée de 450 kms, de guerre lasse on se jette dans le dernier hôtel et on a juste le temps de compter jusqu'à trois avant de sombrer dans des eaux plus calmes.

Aujourd’hui, nous arrivons à Puerto Madryn après 400 kms de yoyo, heureusement il fait beau. Et cette fois c'est le phare avant qui nous lâche.
Et ça c'est une sacrée chance !
On s'arrête dans le premier magasin de moto à l'entrée de la ville.

Martin, le propriétaire, n'a pas la bonne ampoule, mais très gentiment, pour ne pas qu’on perde du temps à chercher, il nous accompagne dans une autre boutique. Stupéfiant non ! Ça n’existe pas en France ça ! Et en plus, comme il doit nous trouver sympa, il nous propose de nous joindre le soir même à son groupe d’amis motards pour une soirée asado, un barbecue géant.
En attendant la fin de journée après avoir planté la tente, on se balade sur les rochers, où les premiers colons gallois ont accosté au début du 19ème  siècle.

Les chiens errants en Argentine, c'est tout l'un, ou tout l'autre. Soit ils nous coursent en moto comme des démons, soit ils nous adoptent et nous adorent. Un gros chien roux genre griffon, ne nous lâche plus, se promène avec nous, et obéit au doigt et à l'œil. Il chasse même les autres chiens qui ont l’audace de nous approcher.

Je suis vraiment fatiguée, et préfère rester au camping avec « mon » chien », qui m’accompagne à la douche et se couche devant la porte de la tente. Laurent part seul au rendez-vous. J’ai réussi à me connecter sur internet grâce à une ligne non sécurisée et je récupère un mail de BMW Buenos Aires, qui nous annonce un prix prohibitif de 3 600 US$ ! Le double du prix en France. Gasp ! Cela risque de compromettre la fin du voyage. Hors de question de payer ce prix là, et hors de question d'aller à Rio avec la moto dans cet état...

Laurent réintègre la tente à 3 h du mat gai comme un pinson. Il me raconte sa soirée barbecue avec ses nouveaux copains, arrosée de Fernet Branca noyé dans le Coca.  Mon œil ! Ce ne serait pas l’inverse plutôt ? Dehors, la tempête se déchaîne, secoue la tente dans tous les sens. Avec nous dedans, elle ne risque pas de s’envoler, mais j’espère quand même que les piquets vont tenir. Et puis la pluie s’invite. Quelques grosses gouttes claquent sur la toile avant de se transformer en crépitement assourdissant. Le chien ! Le pauvre, il est dehors. J’ouvre l’auvent et l’appelle, il ne se fait pas prier pour s’engouffrer dans la tente.  Non non non mon poulet, j’ai dit sous l’auvent, pas dans mon duvet !
Au matin la pluie a cessé on plie la tente encore mouillée. Le chien qui a fait son gros dodo au sec sur les sacs, disparait. Je crois qu’il a compris que nous partions et je suis soulagée qu’il ne soit pas là au moment de notre départ, ça m’aurait fendu le cœur. Au matin, avant de reprendre la route, nous passons au magasin pour dire au revoir et récupérer la veste polaire que Laurent a oubliée la veille. Il discute avec Martin de l’amortisseur, irréparable, du prix du neuf... blablabla. 
Martin nous dit que Dany, le mécano de l’atelier est un magicien, capable de tout réparer. Un amortisseur, même BMW reste un amortisseur. 
Qu'est ce qu'on risque ! De toute façon il est mort. 
Dany, votre mission, si vous l'acceptez, réparer un amortisseur réputé irréparable. Vous avez jusqu'à demain matin ! Si vous ou l'un des vôtres était pris de doute, ou échouait on ne pourra pas lui en vouloir ! 
Il nous dit de revenir dans l’après-midi. Nous allons chercher la veste de Laurent dans la famille où il a passé la soirée. Je fais la connaissance de Lito et Zulma, les parents de Roque, l’ainé et Facundo, le jeune homme de 19 ans qui bosse avec Dany le mécano. Ce sont des gens simples, avec un cœur immense, ils vivent dans une toute petite maison verte ouverte 24h/24 pour les amis et les amis des amis. Ils nous invitent à partager leur déjeuner en famille. Á 15 h, Laurent emmène la moto au garage pour l’opération à amortisseur ouvert. Pendant ce temps, je vais faire les courses avec Zulma pour l’asado du soir. Car bien entendu ils nous ont invités à dîner et ils ont insisté pour qu’on s’installe dans la caravane derrière la maison au lieu de retourner au camping. J’adore l’idée ! Et c'est comme ça qu'on va passer deux jours dans une famille formidable, qui aime les motards. D’ailleurs cela leur arrive souvent d’héberger des voyageurs.
Pendant ce temps là, Dany, d'un calme olympien, entre cigarettes et gorgées de maté, tente l'opération de la dernière chance. 
Mais, impossible de désarmer le tube, collé à la loctite. Mais, impossible, ne fait pas partie de son vocabulaire.
Il est tard, il décide d’emmener l'amortisseur chez un pote qui a une presse et…Demain il fera jour.

Dans la petite cuisine de Zulma, règne une ambiance de fête. Je prépare une ratatouille que Zulma, Suzanna, la petite amie de Roque qui vit là, et sa maman Monica goutent avec curiosité.

Lito, lui, prépare le barbecue dans la grande cheminée du garage. Des poulets, des saucisses, des tranches épaisses de bœuf, sont mis à griller. Tout le monde participe dans un joyeux brouhaha. Cholo, un motard en 750 ZXR Kawasaki, Javier, Martin et sa copine, sont venus nous rejoindre. Monica la maman très rock’n Roll de Suzanna, rêve d'essayer la fusée verte de Cholo qui ne se fait pas prier longtemps pour l'emmèner faire un tour. Elle revient frigorifiée et toute tremblante…De peur !

Facu le jeune mécano est fou de moto et de Valentino Rossi. Il est fier de porter un superbe tee-shirt à l’effigie de son idole.

Je déclare le Fernet Branca/coca cola, boisson nationale ! Et ce soir il coule à flot et fait briller les yeux de tout le monde.

Nous trinquons à l’hospitalité argentine.

Le voyage, la moto... les motos, le football, les malouines, la vie, les récits d'aventures des uns et des autres, nous emmènent tard dans la nuit.

11 h du mat, on émerge à peine des brumes alcoolisées, que  Dany frais et dispo, ramène la moto...Verdict....Opération réussie ! 
Amortisseur désarmé à la presse, polissage du tube pour effacer les rayures et éviter d’éventuelles fuites d’huile, pose d'un joint plus serré, remontage des pièces. 
Ça marche ! Et cerise sur le gâteau, il a repeint le ressort en rouge, car rayé au cours de la réparation...La Dany's touch. 
Pour la modique somme de 800 pesos, soit 135 euros !

CQFD, dans un pays où toutes les pièces importées coûtent une fortune, il faut réparer au lieu de remplacer et le système D, est une règle d’or. 
Lito et Zulma ne veulent pas nous laisser repartir. Nous sommes samedi, et le samedi soir en Argentine, comme ailleurs, on fait la fête. Et à la nuit tombée on remet ça, cette fois c’est Cholo qui prépare son « pollo disco ». 
La recette est simple, les poulets sont coupés en morceaux, les légumes, carottes, poivrons, ail, oignons, émincés, le tout jeté dans l'huile bouillante du « disco » un grand plat rond comme pour une paella. Á mi cuisson, il faut ajouter les herbes aromatiques, du jus de tomate et les petits pois. Et pendant que ça mijote, on papote et on sirote...Du Fernet Branca avec du Coca bien sûr. Cette fois, nous sommes une bonne vingtaine dans le garage, chacun est venu avec sa chaise et ses bouteilles de Quilmes, la bière nationale.

A 3 h 30 du matin, tout ce petit monde part en boite de nuit. La soirée ne fait que commencer ! Ben nous comme on est un peu vieux, on va se coucher, et heureusement la caravane n’est pas très loin. Demain c’est le départ.
On a passé deux jours extraordinaires avec des gens fantastiques qui nous ont ouvert leur maison et leur cœur comme à des amis de toujours.
Zulma me glisse dans l'oreille en partant, qu'on a dorénavant une famille en Argentine.
Merci à vous, Martin, Dany et Facundo  pour qui, la solidarité motarde n'est pas une vue de l'esprit.
Juste avant de partir, Laurent ne retrouve pas la carte bleue Visa Premier de notre compte joint. Il se souvient brusquement qu’elle a du rester dans le distributeur la veille, lorsqu’il a retiré l’argent pour payer Dany. On espère juste que personne ne l’a récupérée avant qu’elle ne soit avalée par la machine. Nous sommes dimanche, la banque est fermée jusqu’à mardi. Pas question de retarder encore notre départ, alors nous téléphonons pour faire opposition. Mais pour ça, il est nécessaire de donner le numéro de la carte. Ah oui, mais on ne l’a pas puisqu’on l’a perdue…C’est un peu le serpent qui se mord la queue. Finalement ça s’arrange. Il est temps que le voyage s’achève ! Des trois CB il n’en reste plus qu’une.
Nous zappons avec regret la Péninsule Valdes, car ce n'est pas la bonne époque pour voir les baleines, et les récentes pluies ont rendu les pistes extrêmement boueuses. C’est ce que nous confirment Michel et Bernadette, le couple de périgourdins à bord de leur « cagouille », que nous avions rencontré en Terre de Feu et qui sont en train de faire le plein en même temps que nous à la sortie de Puerto Madryn. Ils nous racontent qu’ils ont failli se renverser après s'être embourbés. Ils remontent maintenant vers Mendoza et ne comptent rentrer en France qu'en décembre 2012...Oh les veinards !

On savoure les kilomètres de lignes droites, et la fermeté de notre splendide amortisseur rouge. Et du rouge, il y en a une petite tache au loin qui grandit. Le sanctuaire du Gauchito Gil sur la Ruta 3 est le plus grand que nous ayons vu.  La ferveur populaire est à son comble sur cet axe routier très passager. Sur plus de cent mètres sont alignés des dizaines d’autels de toutes tailles, des drapeaux et des rubans rouges flottant au vent, des centaines de statues géantes et de statuettes, à son effigie, et bien sur, des bouteilles de vin et des paquets de cigarettes en offrandes et en pagaille. Un couple de bénévoles entretient les lieux, et je me demande s’ils boivent le vin et fument les cigarettes. Toujours prête à rapporter un objet typique des pays traversés, je ne résiste pas à l’envie de subtiliser une petite statuette du Gauchito. J’espère qu’il ne m’en voudra pas. Laurent, lui,  peste que tous mes « objets typiques » commencent à peser lourd dans les sacs, et que si ça trouve c’est à cause de ça que l’amortisseur nous a lâché ! Oh la mauvaise foi !

Et comme le monde est tout petit, quatre motards se garent à côté de nous, Marc, Kevin, André, et Adrian qui a quitté le groupe de Glenn, Nick et Ivanka à Ushuaia.

Notre petite troupe se remet en marche. Et le rythme change. Nous arrivons à Viedma sous la pluie et dans un train d’enfer. André est le seul des quatre à parler espagnol, enfin le seul qui fasse l’effort de parler espagnol, et à ce titre, il est chargé par les trois autres des négociations dans les hôtels et restaurants. Nous débarquons trempés comme des baignoires sur la moquette de la réception. C’est toujours pour moi, un grand moment de gêne. Une fois changés et secs, on se retrouve tous ensemble pour boire une bière, dans un bar en attendant 20 h que le restaurant ouvre. Mais Kevin, et son mètre quatre vingt quinze, surement plus affamé que nous, se lève d’un bloc, et sort en marmonnant qu’il va manger un hamburger dans le fast-food d’en face. Bon ben bon appétit Kevin ! On le rejoint, il en a déjà engloutis deux et une double portion de frites grasses. Nous nous attablons enfin autour d’une parilla « à volonté ». Je ne partage l’enthousiasme de Laurent de rouler avec eux.
Il nous reste deux jours de route jusqu’à Buenos Aires, et on avale les kilomètres un peu vite à mon goût.
La pampa a laissé place à de grandes plaines agricoles, le vent est tombé, l'amortisseur fait des merveilles.

Nous quittons la Patagonie en traversant le fleuve Rio Negro, et décidons de nous arrêter à Azul. Kevin qui roule en tête suivi d’Adrian et d’André, s’engage dans un chemin qui semble être un raccourci pour arriver en ville, selon son GPS. Le chemin détrempé par les pluies récentes se transforme rapidement en bourbier. Ah non pas question de se transformer un tas de boue à cinq kilomètres de la ville. Je tape sur l’épaule de mon pilote pour qu’il fasse demi-tour. Il hésite, je lui dis que s’il s’engage là dedans ce sera sans moi, finalement Mark qui n’a pas l’air chaud pour les suivre rebrousse chemin. On les regarde partir en dérapage dans des gerbes de boue. Nous arrivons tous les trois à « La posta del Viajero en moto ». Laurent a découvert sur le site d’Horizon Unlimited, cet endroit incontournable pour tout motard voyageur qui va de Buenos Aires à Ushuaia, ou l’inverse. 
C’est un petit garage, où un petit bonhomme de 52 ans, Jorge, passionné de motos, vit son rêve de voyage par procuration en ouvrant sa porte à tous les motards du monde.
On peut planter la tente dans son jardin, et il a aménagé une salle de bain attenante au garage pour le confort. Il est possible de réparer, si nécessaire, rencontrer d’autres motards, se reposer un jour ou plusieurs, en libre participation aux frais. Il y en a même un qui y a laissé sa moto, il y a 2 ans...en attendant de revenir finir son voyage...Un jour !

Les murs, plafonds, portes, compris sont recouverts de 22 ans de graffitis, d’autocollants de moto-club, de dessins et de dédicaces dans toutes les langues. J’adore ce genre d’endroit.

On lit, rêveur, les petits mots de ceux qui nous ont précédé sur la route.

Un peu émue, je découvre la signature de nos copains les Jess’s à côté de celle d'un couple de grands voyageurs en Harley qui a passé six ans autour du monde. Dans une boite en plexi transparente, un casque et une lettre en japonais. Jorge nous raconte une histoire terrible.
Un motard japonais s’était arrêté ici plusieurs jours, il y a longtemps. Ils avaient sympathisé. Le gars est reparti. Des années plus tard, Jorge apprend que son ami, dont il était sans nouvelle a été retrouvé mort couché dans sa tente, près de sa moto dans le désert de Lybie…Quatre ans après sa disparition. La famille de l’homme a invité Jorge au Japon, lui a offert le voyage et le casque de son ami. 
La nuit commence à tomber, on s’inquiète un peu des trois garçons qui ne sont toujours pas arrivés. Enfin ils frappent au portail. Au moment où je les vois, je suis ravie qu’on ne les ait pas suivis. Ils sont crottés jusqu’aux yeux. 
Nous faisons les courses et Jorge, tradition oblige, prépare l’asado. Seul André prend la peine de discuter avec lui, ses trois compagnons ne font aucun effort, et ne participent pas non plus à la préparation du repas. Kevin part même se coucher sans saluer personne, Mark et Adrian le font du bout des dents. Je suis outrée et passablement énervée après ces soi-disant voyageurs.

Jorge me dédicace mon tee-shirt Transam2011 et nous montre un super article paru en 2009 dans Moto Journal, sur lui et « La Posta ».
« Dit bébé, si je te dis qu’on voyage depuis deux jours avec une bande de nazes, tu trouves que je critique ou que je constate ? ».

Le lendemain matin, le beau temps s’installe enfin et il commence à faire chaud.

Une photo de « famille » avant de quitter Jorge, et entamer notre dernière journée de route avant Buenos Aires.
On perd deux heures à les attendre car ils ont décidé de laver leurs motos crottées. Ils ne les renvoient pas en l'Australie car tout véhicule doit subir un nettoyage minutieux qui confine à la maniaquerie. Pas un gramme de poussière, de terre ou autre ne doit pénétrer sur le territoire, car le pays est exempt de certaines maladies, touchant le bétail notamment. Cela va jusqu'à la vérification des filtres à air !!! Et que si l’inspection n’est pas satisfaisante, il faut recommencer jusqu’à obtenir le précieux sésame. Autant dire, mission impossible pour des motos dans cet état.

Et puis ils peuvent faire une bonne affaire, car les lois sur l'importation taxent très lourdement les véhicules et les pièces détachées, on en sait quelque chose. Par exemple, une BMW1200GS coûte environ 35 000 US$. Et il est interdit d'importer en Argentine un véhicule d'occasion.
Ici certains garages sont friands de ce genre d'aubaine, car ils peuvent ainsi revendre les motos en pièces détachées.
Nous atteignons Buenos Aires en début d'après midi, et nous nous quittons en nous souhaitant mutuellement un « Ride safe ». Oui c’est ça, quittons nous !


Les Bons Airs d’Argentine

Nous sommes le 13 mars 2012, dans quatre petites semaines, nous serons en France ! C’est dingue.
On a l’impression que tout s’accélère. J’avoue que mes sentiments sont partagés. D’un côté je n’ai absolument pas envie de rentrer, et de l’autre, je serai assez contente de ne plus avoir à monter sur la moto tous les jours. Elle m’a usée. On en est à environ 65 000 kilomètres, et elle n’a pas toujours été mon amie. Je me suis souvent sentie de trop au milieu du couple fusionnel que Laurent formait avec elle. Je remets à plus tard mes états d’âme, car nous sommes dans une ville dont le nom m’a beaucoup fait fantasmer. 
Quatre jours et cinq nuits à passer au milieu de trois millions de Portenos. C’est le nom des habitants de Buenos Aires, et non pas bonaerenses (buenos aeriens), qui est le nom des habitants de la Province Buenos Aires, dont ne fait pas partie la capitale.
Ça va nous changer de la pampa ! Surtout que la faune à l’air beaucoup plus dangereuse.
La première femme à nous adresser la parole, à peine descendus de la moto, devant l'hôtel Ibis, nous met en garde contre les risques d'agressions et de vols. Le taux d'homicide est 5 fois plus élevé qu'à Paris. « Merci de nous prévenir madame »!
L'hôtel donne sur l’avenue Corrientes, où se situent la plupart des théâtres et cinémas. Ça rappelle un peu l’ambiance animée et festive du quartier Montparnasse. Il fait très beau, Nous flânons dans les vieux quartiers, on se croirait à Paris au mois d’août…En 1980 ! Il y a tous les anciens modèles de voitures françaises garés dans les rues pavées à l’architecture européenne. Le Palais du Congrès de la Nation ressemble celui de la Bourse de Paris, qui serait surmonté des coupoles vert de gris de l’Opéra. Et pour accentuer la ressemblance, des gens assis sur les bancs, jettent des miettes de pain aux pigeons.

Nos pas nous mènent sur la Plaza de Mayo de laquelle il y un joli point de vue sur la casa Rosada, le palais de la présidence argentine. C’est d’ailleurs ici que tous les jours pendant des années « les Mères de la Plaza de Mayo » ont tourné en silence brandissant les portraits de leurs enfants disparus. Des fresques murales les représentent, des litanies de noms et de dates, gravés sur des plaques commémoratives pour qu'on n'oublie pas, qu'il y eu entre 10 000 et 30 000 disparitions dans le pays dans les années 70. Enlèvements, emprisonnements, tortures. Résultat des affrontements entre les mouvements révolutionnaires et des groupes para-militaires d'extrême droite.

Répression appelée « processus de réorganisation nationale », visant la presse, les activités religieuses, activistes syndicaux, avocats, étudiants, et tout ce qui était jugé « subversif ». L'époque des Ford Falcon vertes des militaires et de la police dans lesquelles montaient des gens qu'on ne revoyait jamais. Et tout l’après midi, la chanson de Jean-Pierre Mader, qui date de 1984, me trotte dans la tête.
« Des voisins t’ont vue partir avec deux hommes, qui t’ont poussée sans rien dire dans une Ford Falcon. Disparue, tu as disparue au coin de la rue, disparue je ne t’ai jamais revue ».

Je ne sais pas si ça existe chez nous, mais ici c’est très fréquent de croiser un étudiant qui promène des paquets de chiens. Mine de rien c’est un petit job qui nécessite un peu de poigne et d'organisation, pour réussir à gérer, de quarante à soixante grosses patounes et dix ou quinze laisses, sans s’emmêler les pinceaux.

D’un quartier à l’autre on est attiré par la zone portuaire de Puerto Madero joliment réhabilitée. Bars et restaurants bordent les anciens docks d’où l’on aperçoit le Puente de la Mujer, un pont piétonnier assez futuriste de 160 m de long qui enjambe le Rio de la Plata. Un superbe trois mats à quai, du 19ème  siècle, aujourd’hui navire école, donne une note authentique à ce quartier ultra moderne.

Un portrait d’Eva Peron, icône de tout un pays, orne le fronton du Ministère de la Santé, depuis 2011  et l'Obélisque qui domine l'Avenida 9 de Julio, la plus large avenue du monde, un poil copiée sur les Champs Elysées…Ben oui, il y un Mac Do !

Buenos Aires est la deuxième ville d'Amérique du Sud, on ne peut donc pas tout explorer. On est trop heureux de laisser la moto au garage de l’hôtel et d’emprunter les transports en communs. Puisqu’il fait super beau, le bus est un moyen sympa et économique de découvrir la ville. Sauf qu’on est tombé sur un dingue qui se prend pour Keanu Reeves et nous voilà en plein remake de « Speed » dans les rues de Buenos Aires. Course poursuite avec un autre bus, démarrage en trombe aux feux, crissements de pneus dans les angles de rue, on se cramponne aux barres. Finalement on va peut être prendre le métro pour rentrer !

Il nous dépose à la station Caminito, après un freinage d’urgence qui nous éclate les tympans. C’est là que commence le fameux quartier de la Boca, très coloré, devenu un haut lieu touristique. En fait, les touristes sont cantonnés dans trois rues bordées de maisons en tôle ondulées multicolores, d’échoppes d’artisanats, de bars et de restaurants. On retrouve un petit air de Place du Tertre à Montmartre, avec les peintres qui exposent leurs œuvres, les vendeurs de souvenirs, et les bistrots.

Les danseurs de tango amateurs ou professionnels haranguent le chaland et moyennant finance, prête un borsalino et une veste à rayure, mettent une jolie fille dans les bras des messieurs, moulée dans une robe fendue jusqu’en haut des jambes. Immédiatement, les hommes se rengorgent, prennent la pose et un regard ténébreux qui a bien du mal à se stabiliser à l’horizontal le temps d’une photo, tant il est inexorablement attiré par la cuisse de la demoiselle, langoureusement repliée sur leur torse bombé !
Les statues de papier mâché de Maradona, Eva Peron et Carlos Gardel, un chanteur de charme des années 20, saluent les passants du haut d’un balcon. La star incontestée, c’est Maradona, le plus célèbre des joueurs de l’équipe Boca Junior en 1981/82, années décisives pour sa carrière, et ses dernières saisons en 1995/97. Dommage pour Laurent qui n’a pas pu entrer sur le stade de foot, la Bombonera,  mythique depuis que le « Pibe de Oro », le gamin en or y a planté ses crampons.

La musique poussée à fond, les restaurants étalent leurs terrasses et les danseurs de tango virevoltent entre les tables.

Le Tango argentin est inscrit au patrimoine UNESCO depuis 2009. Son origine remonte à l’époque de l’esclavage fin 19ème  sur les rives du Rio de La Plata. Il naît des danses et de la musique de la communauté noire. Une partie de son histoire est amusante. Le tango est considéré comme une danse immorale, des bouges et des tripots, par la bonne société argentine. Au début du 20ème  siècle, les jeunes bourgeois de Buenos Aires, durant leurs voyages à Paris, initieront la bourgeoisie parisienne à cette danse, qui l'adopte immédiatement. C'est grâce à cette aura européenne que le tango gagnera enfin ses lettres de noblesse dans son pays d'origine.

Dès qu’on s’échappe des trois rues réhabilitées, on comprend pourquoi les guides touristiques recommandent de ne pas trop s’en écarter, et de ne pas s'y rendre de nuit.

Le quartier de la Boca est l'un des plus pauvres et des plus dangereux de la ville.

On y est allé quand même, tu penses ! Mais on n'a pas trop sorti l'appareil photo.  Des jeunes jouent au foot sur une moitié de terrain entourée de hauts grillages. Les murs sont couverts de fresques à la gloire du quartier. Un groupe de rastas passablement éméchés, assis à l’ombre d’un mur,  apostrophent les joueurs et commentent les actions. On déjeune en terrasse dans un petit restaurant de quartier. Il y a moins de monde dans les rues, les danseurs de tango ont disparus,  la peinture des murs s’écaille, mais on se sent bien et l’atmosphère est plus authentique. Il fait tellement beau que nous décidons de marcher jusqu’à l’hôtel. Aujourd’hui, c’est samedi, et les grandes artères sont encombrées, et bruyantes. On s’arrête quelques instants pour regarder le plan et voir s’il n’y a pas possibilité d’emprunter les rues piétonnes adjacentes. Quand soudain on entend un grand bruit de verre brisé qui couvre le brouhaha. Immédiatement suivi de hurlements. Machinalement je tourne la tête vers les clameurs, j’entends Laurent dire « oh non oh non » et se cacher le visage. Un corps, en position fœtale, tombe d’un immeuble, dans une pluie d’éclats de verre, à quelques mètres devant nous. Les gens crient, courent dans tous les sens, le verre crépite sur le trottoir et le corps, sans un mouvement, s’écrase sur le macadam dans un bruit sourd. Nous sommes pétrifiés d’horreur, essayant d’intégrer ce qu’il vient de se passer. C’est un homme en combinaison blanche d’ouvrier peintre, qui git sur le trottoir dans une flaque de sang noir et épais qui s’agrandit autour de lui. Je vois des visages incrédules qui se penchent par les fenêtres de l’immeuble d’où est il tombé. Personne n’ose s’approcher. On imagine un suicide. Mais finalement il semble que ce soit un accident. Un dramatique accident. L’homme se trouvait au dernier étage de l’immeuble en rénovation et travaillait debout sur un escabeau derrière une baie vitrée qu’il était probablement en train de fixer. S’est il appuyé dessus ? A-t-il perdu l’équilibre ? Ce qui est sur, c’est qu’il a basculé dans le vide, la baie vitrée, s’est brisée sur une sorte de petite plateforme en béton, et je dirais presque, heureusement, car le bruit a permis aux gens de ne pas se trouver dessous. L’homme a du lui aussi s’assommer sur le béton, car il n’a pas crié, et nous l’avons vu tomber sans faire un mouvement, comme une pierre. On réalise que si nous ne nous étions pas arrêtés quelques secondes pour regarder la carte, nous aurions pu être juste dessous. Les secours tardent à arriver. Il se passe au moins un quart d’heure avant que les premières sirènes ne retentissent. On est complètement abasourdis et choqués. Je pense à cet homme qui ne rentrera pas ce soir chez lui…On marche jusqu’à l’hôtel, un peu hébétés. La scène tourne en boucle dans ma tête. Je n’arrive pas à chasser l’image de ce corps inerte mais vivant, qui tombe devant mes yeux et qui meure en touchant le sol…Et toute la soirée dans ma tête, il n’en finira pas de tomber.
Pour se changer les idées, et comme ça fait trois fois qu’on passe devant le cinéma, on décide d’aller voir « The Artist ». Depuis le temps qu'on en entend parler ! Notre première toile depuis belle lurette, et comme le film est quasi muet, on s'en sort plutôt bien avec les quelques sous-titres espagnols.
Dimanche, grasse matinée. Pour notre dernière journée, nous visitons le quartier San Telmo, qui est l’un des plus anciens de la ville. C’est le fief des antiquaires, des brocanteurs et des petits bistros. Pour moi qui adore chiner, c’est un véritable supplice, de ne toucher qu’avec les yeux. On admire les fresques murales. Certaines sont même reproduites sur des cartes postales. Notamment celle du Che, dans un rôle de composition, représenté en icône gay, illustrant une pub pour les préservatifs. Elle est peinte sur un mur de briques rouges décrépis du plus bel effet et rend très bien en photo !

On flâne sur le marché, sous de jolies verrières métalliques, au milieu des étals de fruits et légumes et on boit un café au comptoir d’un des innombrables petits bars. Mais il est déjà tard et la plupart des stores sont tirés. Il est temps de rentrer et de refaire les bagages. Dernier jour dans la capitale, demain en route, ou plutôt en ferry,  pour rejoindre l’Uruguay, un tout petit pays de 3 500 000 habitants, qualifié de « Suisse de l'Amérique » dans les années 50.

Brésil

La féerie des eaux

Nous nous rendons à l’embarcadère, très tôt le matin, car nous n’avons pas de billet.  La traversée du delta du Rio del Plata, dure deux heures et demi. Ses eaux calmes sont couleur café au lait ce qui contraste étrangement avec le bleu du ciel. On s’installe confortablement dans les fauteuils du salon, quand deux têtes connues viennent s’assoir à côté de nous. Ce sont Roberto et Daniella, le couple de motards chiliens croisé sur la Ruta 40, ce fameux jour où l'amortisseur nous avait lâchés. On se raconte nos dernières aventures pendant la traversée. Puis nous passons la frontière uruguayenne à la descente du ferry et roulons ensemble jusqu’à Colonia del Sacramento, la ville la plus ancienne du pays, dont le petit centre historique est classé UNESCO. C’est adorable. Les ruelles piétonnes pavées, sont bordées de petites maisons basses aux murs de pierre. De vieilles voitures des années 20, restaurées ou dans leur jus, garées dans les rues, participent à la mise en scène et au charme de la ville. Il y en a même une, dans laquelle une banquette et une table sont installées pour un diner romantique. C’est agréable de se promener à l’ombre des hibiscus et des arbres en fleurs, en attendant de diner devant un coucher de soleil rose sur le fleuve silencieux. Nous avons fait nos adieux à nos compagnons chiliens qui continuent leur route sur Montevideo, la capitale, tandis que nous remontons vers le Brésil.
Le temps est au beau fixe, nous roulons dans des forêts d’eucalyptus, qui exhalent un parfum subtil et rafraichissant. Ces arbres sont exploités pour leur bois utilisé en papeterie. Nous nous arrêtons déjeuner dans une petite ville, et discutons avec un motard du coin très sympa. Il connait bien la Touraine car il est routier et a bossé en Espagne. Il empruntait souvent l’A10 et s’arrêtait à Villeperdue, passer de folles soirées au «Stardust», l'ex boite de nuit de nos copains Richard et Valou.  Comme nous lui demandons notre chemin, il est tout heureux de nous accompagner sur une trentaine de kilomètres pour nous mettre sur la route de Concordia en Argentine. C’est fou comme les gens sont serviables ! On ne peut s’empêcher de faire des comparaisons peu flatteuses avec nos compatriotes.
Laurent a choisit de remonter jusqu’à Foz d’Iguaçu en passant par l’Argentine pour arriver aux chutes, communes avec le Brésil qui sont, parait il, plus impressionnantes côté argentin. Enfin c’est ce qui était prévu !
Les paysages d’Uruguay jusqu’à la frontière ressemblent fort à ce que l’on voit chez nous, prairies verdoyantes et champs cultivés. Peu à peu, le soleil nous abandonne, les nuages noirs roulent dans un ciel de plus en plus bas. Le passage de la frontière est rapide et comme la pluie commence à tomber lorsque nous arrivons à Concordia, une ville sans charme, on préfère loger dans un petit hôtel plutôt que de planter la tente. Toute la soirée il tombe des trombes d’eau et tôt le lendemain matin, nous chargeons la moto sous la pluie. Il y a des embouteillages, car les rues sont transformées en torrents. Nous empruntons une rocade en construction, la route est glissante et les camions et les voitures nous aspergent d’eau boueuse. Malgré la ligne blanche continue, Laurent double un camion derrière lequel nous n’avons aucune visibilité. Je me dis qu’il n’a qu’à rouler moins vite plutôt que de vouloir passer devant. C’est ce que les policiers lui ont reproché lorsqu’ils nous ont arrêtés !  Ils ont leur QG dans une cabane de chantier sous un pont et Laurent les avait d’ailleurs pris, de loin à travers les rideaux de pluie, pour des ouvriers. Papiers, passeports, j’attends dehors à l’abri sous l’arche pendant qu’il les suit dans le bureau. Je suis passablement énervée. Je lui répète assez souvent de rouler moins vite et de mieux respecter le code de la route. Il me rétorque toujours qu’il fait comme tout le monde, et qu’il se met au niveau du trafic. Laurent ressort et me dit qu’ils ont gardé son passeport, la carte grise et qu’il lui demande de payer 1300 pesos ! On a tenté de leur expliquer que c’était dangereux de rouler dans les projections de boue, qu’on n’y voyait rien etc.… Ils n’ont rien voulu savoir, ils répètent en boucle qu’il faut respecter les distances de sécurité…Tiens tiens ! Pour une fois ce n’est pas moi qui le dis. Vu que je tiens les cordons de la bourse, je lui réponds qu’il n’a qu’à se débrouiller, car je ne paierais pas ! Laurent leur explique qu’il veut bien s’acquitter de l’amende mais au bureau officiel, à Concordia. Les flics lui racontent que non, ce n’est pas possible de faire ça, que le tarif n’est pas le même, enfin une histoire assez fumeuse. On sait, depuis que nous sommes entrés en Argentine, que la corruption et les magouilles font la loi à tous les niveaux de l’Etat. Brigitte et Philippe de Mendoza, monsieur John D, nous avaient mis en garde, en particulier envers la police. En cas d’amende il fallait refuser de payer sur place et se rendre dans un bureau officiel. Laurent tient bon, reste sur sa position et leur dit que de toute façon nous n’avons pas d’argent liquide. Au bout d’une demi-heure de palabres, il revient, les policiers lui demandent d’aller chercher de l’argent au distributeur, puis d’aller payer au bureau ! Il a récupéré la carte grise et le passeport, on monte en selle et on fonce vers…La frontière ! On se demande bien ce qu’il s’est passé ?! On aura le fin mot de l’histoire un peu plus tard. Il faut effectivement payer au bureau officiel et non sur le bord de la route, de plus les « I300 » pesos ce seraient transformés, en rajoutant juste un petit « S » sur le « I de I300 » en « $300 » car en argentine, le peso argentin s’écrit $ placé devant la somme et non derrière comme le dollar américain ! Et nos gentils policiers se seraient mis 1000 pesos dans la poche, ni vu ni connu je t’embrouille ! Mais ça, en détalant comme des lapins, on ne le sait pas. En arrivant à la frontière on n’en mène pas large. Le comble c’est que Laurent tombe sur le même douanier que la veille. Je fais des prières pour que la police n’ait pas donné notre signalement. On est en fuite tout de même ! Le gars est surpris de nous revoir. Laurent très décontracté, lui explique que nous avions encore des pesos argentins que nous voulions liquider. On pousse un gros OUF de soulagement en nous éloignant. Maintenant nous devons entrer à nouveau en Uruguay, et en ressortir par le Brésil.
Prochaine étape Foz d’Iguaçu.
Le Brésil est le dix huitième et dernier pays que nous traverserons avec Rio de Janeiro en point de mire. 
Gloups, ça sent la fin du voyage ! 
Le sud du Brésil est surtout habité par les descendants des migrants européens, italiens, allemands, et portugais, mais également japonais et arabes. 
Plus on remonte, plus la chaleur augmente, plus on se rapproche de l'Amazonie et plus la population est métissée.
C'est le cinquième pays du monde en superficie et population, grand comme douze fois la France, avec plus de 192 millions d'habitants. Ce pays a mille visages, et à notre grand regret, nous n'aurons le temps de profiter que de quelques uns de ses trésors.
Jusqu'à Foz d’Iguaçu, ce sont des paysages agricoles sur des centaines de kilomètres, de terre rouge, lourde et fertile.
Sur la route on s’arrête dans des restaurants self-service ou l’on paie le repas au poids de l’assiette, et ce n’est pas toujours avantageux, en revanche c’est toujours très bon. Nous devons nous habituer à la langue, et là c’est dur. Depuis six mois nous sommes bercés par l’espagnol et même si les accents, et certaines prononciations diffèrent, on comprend bien et surtout on se fait comprendre. Mais alors là, pas un mot ! Mis à part « Bom dia » et « Obrigado », ça fait léger pour tenir trois semaines.

De plus, nous sommes les seuls étrangers, et les gens que l'on croise, s'étonnent de notre présence car ce n'est pas du tout une région touristique.  
Nous arrivons à Tres Passoas, une petite ville bien tranquille. L'hôtel Avenida est un établissement familial à l’entrée de la ville, qui reçoit des voyageurs de commerce et des brésiliens de passage. Autant dire que notre arrivée en moto fait sensation. Le patron tient à faire des photos le lendemain matin avant notre départ. Pour l’occasion, il s’est habillé d’un pantalon bouffant rentré dans de hautes bottes, d’une chemise blanche, d’un bandana rouge noué autour du cou, d’un chapeau à larges bords, et il sirote son maté. Il a convoqué le journaliste de la presse locale et pose fièrement assis sur la moto chargée et garée devant son hôtel. Ce n'est pas tous les jours que des motards voyageurs passent par ici !

Dans cette région du Brésil, comme en Argentine, le rituel du maté occupe les gens toute la journée! Il est toujours à portée de lèvres, et se partage. Le maté est une grande calebasse évidée, beaucoup plus haute que celle des argentins, remplie à ras bord d’un mélange d’herbes un peu moins amères, et d’une bombilla plus longue. Le principe est le même, il faut infuser les herbes avec de l’eau bouillante, avant d’aspirer de petites gorgées, et on passe à son voisin, qui complète avec l’eau chaude pour boire à son tour. On a essayé mais franchement c’est amer et très encombrant !

Une dernière journée de route avant d’arriver à Foz d’Iguaçu, et les chutes du même nom. Nous traversons la rivière Iguaçu, le ciel nuageux se reflète dans ses eaux tranquilles qui ne se doutent pas qu'au détour de l'un de ses méandres, tout va basculer ! Et que du statut d'affluent du fleuve Parana, elle va passer à celui de 7ème   Merveilles du Monde. Il faut imaginer 275 cascades réparties sur trois kilomètres de front, hautes d’environ 90 m, qui déversent six millions de litres d'eau par seconde...Fascinant. On les entend de loin avant de les voir !
Les chutes forment une frontière naturelle entre Brésil, Argentine et Paraguay. La Cascade des Sept Chutes, sur le territoire paraguayen, était tout aussi phénoménale, mais a disparu en 1982, suite à la mise en eau du barrage d'Itaipu, le deuxième plus important barrage du monde.

Le Brésil et l'Argentine se partagent l'exploitation touristique du site, classé dans les deux pays en Parc National.
On a l’intention d’en profiter au maximum. Nous nous installons pour quatre jours dans un camping paradisiaque au cœur d’un jardin tropical avec piscine, bar restaurant et comble du luxe une pelouse épaisse pour planter la tente. Nous consacrons notre première journée à la découverte des chutes côté brésilien. Il n’y a qu’un seul parcours mais la vue est spectaculaire. On a un panorama complet sur les cascades de la rive opposée située en Argentine, qui s’étirent sur trois kilomètres au milieu de la forêt tropicale. Des systèmes de passerelles qui s’avancent sur la rivière et de chemins aménagés permettent de s’en approcher au plus près, tout en respectant le milieu naturel. On a parfois une vue plongeante ou au contraire on se retrouve presque sous les cascades dans un fracas assourdissant. Pour la partie argentine, nous préférons jouer les touristes en laissant la moto au camping. Nous payons un circuit organisé. Départ 8 h, passage des frontières, le guide s’occupe des formalités et arrivée sur le site à 10 h. Autant pour la partie brésilienne, trois heures suffisent amplement pour profiter du spectacle, autant pour le côté argentin il faut prévoir la journée entière. Il y a plusieurs parcours qui offrent des angles de vues très différents, et on a voulu tout voir et tout faire. Un petit train traverse la forêt et mène à la passerelle qui s’avance sur la rivière juste au dessus de la star des cascades, la « Garganta del Diablo » la plus impressionnante par sa hauteur, 90 m et son débit.

Un p'tit business sévit sur cette passerelle. Une vraie pollution d’ailleurs ! Des photographes « officiels » juchés sur des escabeaux proposent de vous tirer le portrait, en cadrant de manière à éviter que les garde-corps apparaissent et que seul le visage, au dessus des chutes, soit visible sur la photo. C'est la basse saison et pourtant il faut jouer des coudes pour se frayer un chemin, jusqu'à la rambarde et voir enfin ce gouffre rugissant.

En repartant, j’aperçois cachés derrières les balustrades, des dizaines d’escabeaux cadenassés qui pendent dans le vide en attendent leurs maîtres...Et la haute saison ! Eh bien ce doit être un beau bazar sur la passerelle.

Pendant un bon moment on observe les gens montés dans de puissants bateaux à moteur qui s’approchent des chutes. Allez, il fait beau, il fait chaud, on y va. C’est génial, le pilote est très habile, car il doit naviguer en force au milieu des remous et des rochers. Il nous a approché si près que nous étions comme sous la douche, moi je n’ai pas vu grand-chose, car impossible garder les yeux ouverts, c’était très impressionnant, et il parait que c'est excellent, car la brume est ionisée...Eh bien  pour être ionisé, on a été ionisé. 
La bonne idée c'était de le faire le matin...Comme ça on a eu toute la journée pour sécher !

Le site est magnifique, et chaque mètre de passerelle offre une vue différente. Certaines plateformes sont si près des chutes, qu'il est impossible de prendre des photos sans risquer de noyer l'appareil. Des dizaines de prismes irisent la brume qui monte des abîmes.
Mais ce qui est extraordinaire c’est tout le petit monde, beaucoup plus discret qui vit aux abords de la rivière. Les milliers de papillons de toutes tailles et de toutes les couleurs. Certains, gourmands se posent sur ma main et déplient leur trompe comme pour goûter ma peau. Au dessus de nos têtes, des oiseaux se chamaillent, ils ont des yeux d’or soulignés de bleu, et un magnifique plumage noir et jaune satiné. Des familles de coatis, genre de ratons laveurs un rien « pot de colle » repèrent très vite ceux qui ont de la nourriture, ils se dressent alors sur leurs pattes arrières et supplient du regard, craquants !

Malgré leurs frimousses à croquer, ils peuvent mordre et même transmettre la rage, en plus de vous refiler leurs puces.

Nous apercevons le premier tatou VIVANT. On en a vu pas mal, morts, empaillés et poussiéreux. C’est une étrange bestiole, assemblée façon puzzle, avec des oreilles de lapin, une truffe de petit cochon, une longue queue de lézard et un corps moulé dans une carapace articulée parsemée de poils assez longs et rares.

Des affichettes placardées sur certains arbres aux troncs entaillés, expliquent qu’ils sont des espèces importées et qu’un programme visant à les éradiquer est mis en place pour protéger les essences endémiques. Des bactéries sont inoculées via ses blessures infligées à l’arbre et ce afin d’enrayer leur prolifération. Une sorte de guerre bactériologique ! Ces deux jours ont été fabuleux ! On se sent tout petit devant tant de merveilles naturelles. On sait pourtant que des beautés pareilles, ne font pas toujours le poids avec les intérêts financiers colossaux de certains projets. Celui du barrage de Belo Monte, que le gouvernement brésilien défend, aura un impact environnemental catastrophique sur la faune et la flore, ce qui n’est pas le plus désastreux au regard de l’impact sur les populations du fleuve qui devront être déplacées puisque leur habitat disparaitra sous des milliards de mètres cubes d’eau. Le chef Raoni, et sa bouche à plateau qui fait le bonheur des humoristes, tente de sensibiliser les gouvernements en récoltant des signatures contre le projet. 

Tout près des chutes, côté brésilien, il est un parc animalier fabuleux caché dans la forêt tropicale. On se promène à l’ombre des arbres dans de gigantesques volières au milieu de centaines de perroquets multicolores, et de différentes variétés de toucans et d’oiseaux incroyables que l’on peut approcher en douceur. J’apprends que les flamants roses, pour vivre heureux sans stress, aiment se fondre dans la multitude, c’est pourquoi il y a de grands miroirs partout dans lesquels ils se reflètent ce qui leur donne l’impression d’être plus nombreux, une façon simple de doubler les effectifs !

Dans une serre à double porte battante, on observe de près des papillons attablés devant des soucoupes remplies d’une bouillie nourrissante et des colibris aux reflets irisés en vol stationnaire à la buvette. Je termine la visite avec un boa constrictor enroulé en foulard autour de mon cou qui m’effraie beaucoup moins que le gros bec crochu du perroquet, que Laurent a sur son épaule. Aujourd’hui aussi on s’est fait des potes !

Je n'aime pas tellement les zoos, mais ici on oublie les grillages... J’espère que les oiseaux aussi.


Jungle Urbaine

Finis les grands espaces, l’esprit qui vagabonde poussé par les vents. Finie l’aventure ! Les villes se succèdent. Circulation, bruit, pollution et chaleur moite car plus nous approchons de Rio, plus le climat tropical s’impose.
Nous passons deux nuits à l'hôtel Ibis en plein centre de Curitiba, encore une fois grâce à la générosité du groupe ACCOR et de Steven. 
Curitiba est une grande ville du Brésil avec 2 700 000 hab. agglomération comprise, dont la population à triplé en 25 ans. Depuis une trentaine d'années, la ville est impliquée dans un projet de développement durable, dont certains aspects sont cités en exemple dans le monde entier. Mais malgré la volonté de rendre la ville très sûre, on constate que toutes les jolies villas sont entièrement bunkérisées, hauts murs rehaussés de grilles acérées ou de barbelés, et surveillées par plusieurs caméras. En revanche, la protection de l'environnement, la création d'espaces verts et une politique des transports en commun urbains extrêmement efficace, utilisés par 85% de la population, fonctionnent à merveille.
La municipalité a inventé le concept du « tube d’embarquement » à chaque station de bus. Les usagers achètent leur ticket avant de monter dans bus, le glissent dans un lecteur et poussent un tourniquet, un peu comme dans le métro pour accéder à la plateforme du tube. Les bus ont une porte à l’avant et deux à l’arrière. Lorsque l’autobus s’arrête, la porte avant du tube s’ouvre au niveau de celle du bus pour embarquer ceux qui ont validé leur billet. Les deux portes arrière sont destinées à la descente, aucune possibilité de resquiller. C’est super ingénieux, il y a un vrai gain de temps, cela évite la fraude, et le chauffeur ne manipule plus d’argent. Nous, nous achetons un ticket dans un bus touristique qui permet la découverte des principaux lieux d’intérêt de la ville. On peut descendre, visiter et remonter dans le bus suivant, c’est très pratique. Premier arrêt au Jardin Botanique, ses fleurs rares et sa magnifique serre de verre et d’acier. On se contente de regarder derrière la vitre du bus, le musée de l'architecte Oscar Niemeyer, qui a participé à la création de la nouvelle capitale administrative, Brasilia, inaugurée en 1960, et qui a conçu en France, le Siège du Parti Communiste à Paris.

Pour terminer la journée nous prenons de la hauteur dans la tour des télécommunications, un 360° sur la ville, ses buildings de verre et ses ilots de verdure.
Nous quittons Curitiba pour São Paulo communauté urbaine de 20 millions d'habitants.

C’est le cœur économique du Brésil, le centre commercial majeur d'Amérique du Sud et la mégapole de tous les superlatifs. Urbanisme débridé, plus 2 500 gratte-ciel. 
La plus grande ville du Brésil, 1 500 km², les plus grandes communautés japonaises, italiennes et libanaises, en dehors des pays d'origine bien sur ! C’est fou, mais il y a 6 millions d'italiens à Sao Paulo, c’est plus qu'à Milan, la ville la plus peuplée d'Italie.
Mais Sao Paulo, pour nous c'est surtout la rencontre avec Steven, sa femme Margarita et leurs enfants, Jérémy et Laura. Je peux enfin remercier et mettre un visage sur le nom de celui qui nous a offert ces nuits douillettes, dans les Ibis de toutes les grandes villes d'Amérique du Sud, Lima, Antofagasta, Mendoza, Buenos Aires et Curitiba. 
Lorsque nous arrivons dans leur résidence gardée, seuls les enfants sont là, ils nous accueillent en parlant français.
Steven est franco-anglais ou anglo-français, (je ne veux pas commettre d'impair) Margarita est colombienne, leurs enfants ont trois langues maternelles, plus le portugais. Ils ont vécu en Espagne, en Italie et depuis trois ans, ils habitent Sao Paulo. Autant dire que eux aussi question voyage ils s'y connaissent. 
Margarita, arrive vers 18 h de ses cours de peinture. Elle est pétillante, drôle, et passionnée d'art...Et de photographie, le courant passe immédiatement entre nous.
C’est au tour de Steven de rentrer, vers 20 h. Laurent et Steven ne s'étaient revus depuis des années, et tout ce temps s'est effacé en quelques secondes, après de joyeuses accolades. Toute la famille lit les articles de la Transam2011 sur le site et me fait des compliments sur l’écriture. Steven trouve ça drôle de nous voir «en vrai» ! 
Nous avons passé trois jours fantastiques tous ensemble. 
Margarita, qui ne travaille pas, se propose de nous piloter dans Sao Paulo. 
Prendre le pouls d'une ville de cette taille n'est pas chose facile. On commence par les basiques, emprunter les transports urbains, taxi, métro, bus. Mais vu le nombre de deux roues, c’est surement la meilleure solution pour échapper aux embouteillages monstres, à moins que ce ne soit l’hélicoptère ! Ici, les gens riches ne se déplacent plus que de cette manière, pour gagner du temps et ne pas risquer d’être enlevés.
La ville est découpée en neuf zones. On se concentre sur le centre, un peu vieillot avec la cathédrale de la Sé, ses flèches et ses coupoles vert de gris au bout d’une enfilade de palmiers. Une plongée gourmande dans les entrailles du marché, entre fruits exotiques et bacalhau, la fameuse morue séchée, et déjeuner sur le pouce.
On se balade la tête en l’air, en regardant les buildings les plus originaux, surmontés d’antennes en forme de Tour Eiffel.

Puis pour éviter le torticolis, on met Sao Paulo à nos pieds, après avoir laissé notre passeport à la réception d’une banque qui autorise l’accès à son toit terrasse. Nous sommes propulsés par l’ascenseur au sommet d’une tour ressemblant à l’Empire State Building et couvés du regard par deux gardes armés qui font le tour de la plateforme avec nous, l’œil rivé sur le chronomètre, le temps nous est compté. La vue est très impressionnante car il est impossible de voir les limites de la ville.

La zone ouest est très commerçante, avec l’avenue Paulista, l’artère  principale. Nous passons devant le MASP, rouge et noir. C’est le Musée des Arts de Sao Paulo d’architecture Brutaliste, très en vogue dans les années 50, inspirée des œuvres de Le Corbusier. Béton génial que l’on retrouve dans une immense vague qui abrite des centaines de logements...Béton génial certes, mais qui ne vieillit pas toujours très bien.
En total contraste avec ces immeubles froids et lisses, témoins d'une époque révolue, de luxueuses villas à l’abandon, sur l'avenue Paulista, attendent qu'une banque ou un ministère quelconque jouent les princes charmants et leurs rendent leur faste d’antan.

Nous nous promenons dans le parc d’Ibirapuera, le poumon vert de Sao Paulo, à l’entrée duquel il y a une sculpture  monumentale en granit de 50 m de long qui représente les bandeirantes, pionniers du 17 ème qui ont contribué au peuplement du Brésil.
Déjà à Curitiba, des tags étranges nous avaient interpellés, nous les retrouvons sur certains bâtiments à Sao Paulo, et plus tard à Rio. 
Après quelques recherches, cela s'avère être le Pixaçao. 
Ce ne sont ni des tags ni des graffitis et il n’y a aucune volonté artistique.
Le Pixaçao est né dans les années 60 à Sao Paulo et à Rio de Janeiro. C'est un langage crypté unique, peint en noir sur les façades d'immeubles désafectés. 
Expression de l'anarchie, de la misère sociale, des jeunes des favelas. Ces jeunes maitrisent parfaitement l’escalade en milieu urbain. Ils font  des échelles humaines et des acrobaties dangereuses pour aller taguer le plus haut possible leur rage de vivre.
Steven et Margarita nous gâtent. On a ripaillé pendant trois jours, saveurs mexicaines et sushis à volonté, sur musique cristalline des verres de Caipirinha, liqueur de cachaça, citron vert, sucre et glace, qui s'entrechoquent joyeusement.

Steven, qui bosse énormément, a besoin de s'évader. La marche est un excellent moyen de se s'aérer la tête. 
Après la jungle urbaine, nous plongeons, tous les quatre avec délice et un guide qui ressemble à Crocodile Dundee dans le silence de la forêt « pré-amazonienne », seulement troublée par les cris d'oiseaux invisibles et le chuchotement des feuillages. La jungle comme on l’imagine, humide, spongieuse, avec des lianes qui tombent des arbres, des cœurs rouges de bromélia et des crosses velues de fougères arborescentes.

Tout un petit monde vit là, tapis dans la végétation luxuriante, des baies bleues et violettes, des fleurs délicates au ras du sol ou suspendues dans les arbres.

Il y a ceux que l'on a vu, et ceux que l'on imagine. Le guide prend dans sa main une grenouille grosse comme l’ongle de mon pouce tandis que je trouve une sorte de limace orange et plate qui mesure au moins trente centimètres. Heureusement point de serpents et autres bestioles ingérables.

Il est un exercice oculaire difficile, mais nécessaire à maitriser, en évoluant dans ce milieu étrange. Il faut avoir simultanément un œil vers le sol et l'autre en l'air, pour ne pas écraser en marchant les jolies bêtes rampantes tout en évitant les araignées grandes comme une paume de main dans leurs toiles à hauteur de visage !
De retour à la maison, Margarita nous prépare une Caipirinha maison. Nous papotons comme deux copines de toujours. J’adore cette femme simple cultivée et chaleureuse. Elle me raconte un peu son quotidien. A son arrivée ici il y a trois ans, elle ne parlait pas du tout portugais. Elle a pris des cours et a fréquenté un temps, un groupe de femmes d’expatriés. Petits déjeuners chez les unes et les autres, bonnes œuvres et visites de musées… Cette vie oisive, frivole et obnubilée par la sécurité l’a vite ennuyée. Ces femmes ne se déplacent qu’en taxi, habitent dans des villas transformées en coffres forts, ne parlent que réceptions et fanfreluches. Margarita est colombienne, et l’insécurité elle connait. Elle a vécu l’époque où les gens de son pays se faisaient enlever contre rançon sur les routes, ou tout simplement assassiner. Autant dire qu’elle n’a pas peur de prendre le bus et le métro toute seule à Sao Paulo ! Et puis elle son truc, ce n’est pas cocktails et petits fours, c’est art et littérature. Elle s’est inscrite en faculté et suit des cours de peinture après s’être essayée à la sculpture. En clair, elle s’épanouie ! « Dis mon amour, si Accor te propose un poste à l’étranger, ACCEPTE !!!  Moi aussi j’aimerai bien m’épanouir ». 
Nous quittons Steven, Margarita et les enfants le dimanche matin, pour continuer notre route jusqu'à Rio où ils nous rejoindront le week-end prochain.

Ils nous recommandent de nous arrêter à Paraty, (prononcer Paratchi) situé sur la Costa Verde à mi chemin entre Sao Paulo et Rio.
En longeant la côte découpée comme une dentelle, la chaleur augmente au fur et à mesure de notre remontée. 
Les étals de fruits et légumes sur le bord des routes nous rappellent l'ambiance des pays comme le Mexique ou la Colombie, ce qui n'existe pas ni au Chili, ni en Argentine et ni même dans le sud du Brésil.

Le paysage change. Il y a des collines recouvertes de forêts tropicales, qui plongent directement dans l'atlantique, et émergent à quelques encablures de là, sous forme d'îlots verdoyants.

La route longe pendant des kilomètres des plages presque désertes, destination très prisée pour la balade du dimanche du motard brésilien, qui, soit dit en passant, ne lève pas le petit doigt pour dire bonjour !

Paraty a été fondée en 1667 après la découverte d'or dans les montagnes. Du petit port partaient les galions chargés de richesses vers le Portugal.

Dans cette très jolie ville coloniale, vivaient soldats, flibustiers et esclaves.

Après son déclin, elle s'est endormie sur son passé jusque dans les années 50, ce qui explique que son centre historique soit resté « dans son jus ».

Aujourd'hui, on s'y promène en calèche, ou à pied, dans les rues pavées. La tradition veut que les maisons soient blanches avec les portes et les fenêtres peintes de couleurs gaies. Il y a une jolie église blanche entourée de palmiers, des petites embarcations en bois peint, qui proposent des balades romantiques.

Un bel endroit où la vie coule doucement, et invite à la rêverie.
Le matin on déguste un café serré, sur une terrasse improvisée, en plein milieu de la ruelle déserte et le soir, on dîne à la bougie dans un l’un des petits restaurants branchés avant de se couler dans la tente ou il fait une chaleur torride !
Je ne sais pas trop si la saison est terminée ou si elle commence, mais il n’y a pas grand monde.
Nous savourons ces derniers jours de liberté totale. Rio de Janeiro n'est plus qu'à 250 kms.
Fin du voyage. 
Et c'est là, sur une terrasse en bois du bar de la plage, fermé pour cause de basse saison, que nous élaborons les modalités de notre retour à la vie terrestre.

Indifférent à notre mélancolie, un héron pêcheur fait les cents pas le long de la grève en inspectant les fonds de son œil perçant.

Rio, terminus de la Transam

Lundi 3 avril 2011, l'arrivée sur Rio ne pose aucun problème, quelques ralentissements sur la voie rapide, mais ici, comme sur les périph parisiens, les motos roulent entre la file de gauche et celle du milieu. 
Je regarde goulument le paysage qui défile et savoure ces mots comme un bonbon acidulé... « Nous sommes à Rio de Janeiro ». Le deuxième effet « kiss cool », c'est que la fin du voyage est très proche. 
Nous sentons déjà sur nos épaules la fraîcheur de la clim de l'Airbus A330.
L’avantage des grandes enseignes, c’est qu’on les repère de loin. L’hôtel Ibis se situe juste à côté de l’aéroport régional Santos Dumont, les avions décollent et atterrissent sur une piste de 1300 m, une toute petite langue de terre posée sur la baie. Steven en réunion professionnelle pour la journée, au Novotel voisin, nous rejoint à sa pause et nous accueille avec toute son équipe pour une photo souvenir devant l’enseigne de l’hôtel. Il rentre ce soir à Sao Paulo et revient vendredi avec Margarita et les enfants, afin de passer le week-end avec nous.

Avant toute velléité touristique, il faut s'occuper d'organiser le rapatriement de la moto. Laurent s’enferme dans la chambre et épluche la liste des transitaires. Nous avons décidé de la renvoyer en France par avion. Après plusieurs coups de fil, il s'avère que seule la compagnie Five Stars accepte de s'en occuper. Il se rend sur place à l’aéroport international pour remplir les formulaires. Une chance, le gars qui s’en occupe parle relativement bien anglais. Pour finaliser l’envoi de la moto, il nous faut impérativement un billet d’avion justifiant de notre départ de Rio. Nous réservons un vol Alitalia, avec escale à Rome, le mercredi 12 avril à 14 h 30, arrivée Roissy à 16 h 40.
Nous avons rendez-vous lundi prochain, pour l’emballage de la moto et son départ en avion dans la foulée. Il y a juste un petit problème, c’est que nous n’avons plus la carte bleue visa premier et qu’il va falloir payer en liquide pour la moto. Soit ! Sauf qu’au Brésil, les retraits d’argent au distributeur sont limités à 200 Réais par jour, ce qui fait environ 75€. La raison, c’est qu’il était fréquent que des gens se fassent kidnapper, et qu’en une journée, en faisant le tour des distributeurs, les malfrats vidaient leur compte en banque. Heureusement que Steven peut nous aider. Il accepte de retirer en liquide la somme à sa banque et nous lui ferons un virement.

Pendant ce temps là, je réorganise le chargement des sacs, jette les chaussettes trouées, des tee-shirts défraîchis, un sachet de soupe lyophilisée canadien, des barres de céréales entamées, et les valises en alu prennent une douche bien méritée.

Maintenant que nous voilà soulagé d'un poids, et de quelques euros... Á nous Rio !

Nous partons pour une première expédition sur la colline Santa Teresa, l’un des quartiers les plus pittoresques de Rio, un peu bohême avec de très jolies maisons victoriennes.
Dans l’hôtel la clim est poussée à fond, et on ne se rend pas du tout compte que dehors, il fait très chaud et humide. Les entrées maritimes rendent l'air poisseux et ce n'est pas très agréable. Mon jean me colle, le soleil tape dur, j'ai chaud dans mes confortables chaussures de moto, mais comme je ne sais pas marcher avec des tongs, même des « Hawaianas » comme toutes les brésiliennes que je croise, eh bien je transpire en silence ! En plus je fais un complexe avec mes jambes blanches et puis l’Epilady étant hors service depuis le Honduras…Je ne fais pas de dessin !
Pour aller à Santa Teresa, il nous faut d’abord traverser le centre historique où se trouve le Théâtre Municipal qui ressemble à l’Opéra avec ses coupoles et ses dorures ; Puis longer la tour Pétrobras, un gros cube de verre et d’acier percé de terrasses, siège de la compagnie pétrolière qui côtoie la cathédrale Sao Sebastiao  datant de 1976. Une cathédrale ?! D’emblée, ce n’est pas une évidence. D’architecture Brutaliste comme le MASP de Sao Paulo, elle est de forme pyramidale, tout en verre et béton armé, ce qui lui donne un petit air « Rencontre du 3ème  type ». Le plus étrange est son clocher qui ne se trouve pas au sommet, mais posé à côté, comme si l’architecte avait eu la flemme de finir son travail ! L’intérieur est extraordinaire, quatre larges baies rectangulaires garnies de vitraux modernes partent du sol et se rejoignent au sommet de la voute pour former une « croix de lumière ». Les parois de béton à claires-voies, filtrent la lumière du jour invitant au recueillement et à la prière dans une agréable fraicheur.

Á l’extérieur, la chaleur est accablante, en descendant une rue en travaux, nous apercevons les « Arcs de Lapa » ancien aqueduc de l’époque coloniale. Depuis 1896, sa double hauteur d’arches blanches a été transformée en viaduc pour un vieux tramway. Il traverse une immense esplanade et se découpent sur un ciel azur. Le vieux tram jaune, mal entretenu, qui y circulait était une véritable attraction touristique de Rio. Il partait à l’assaut de la colline de Santa Teresa et de ses ruelles tortueuses et très pentues. Mais nous arrivons trop tard ! La ligne est fermée depuis quelques mois, suite à deux accidents mortels. En juin 2011, un touriste français était tombé d’un wagon du haut du viaduc en se penchant un peu trop pour prendre une photo, les secours l'avaient retrouvé dépouillé de tous ses vêtements et appareil photo. En aout 2011, les freins avaient lâché, bilan, cinq morts, cinquante-sept blessés !

Quand on dit «Rio » on pense invariablement aux deux symboles de la ville que sont le Corcovado, et le Pain de Sucre. Ils sont incontournables.

Lorsqu'il fait beau, les deux sont pris d'assaut, car ils offrent une vue imprenable sur la baie de Guanabara.

Nous prenons la moto pour nous rendre au  Corcovado en traversant la forêt de Tijuca. Le Christ Rédempteur, du haut de la colline, couve la baie de son regard protecteur. Il reste stoïque, harcelé par les hélicoptères, qui comme de gros bourdons virevoltent toute la journée autour de lui. Une file interminable s'impatiente pour monter sur la terrasse à ses pieds. Nous déclarons forfait ! En redescendant, nous nous arrêtons à l’héliport d’où il y a un point panoramique sur la baie, et la ville On aperçoit au loin le stade du Maracaña, en travaux comme de nombreux sites de Rio, qui s’apprête à recevoir la coupe du Monde de foot en 2014 et les JO en 2016…La ville sera-t-elle prête ?

En fin d’après midi, nous prenons le téléphérique qui monte au Pain de Sucre. Une première escale sur le Mont Urca, où une frêle cabine en  métal et bois, sans vitre, est exposée. Elle date de l’inauguration en 1912 du premier téléphérique qui va bientôt fêter ses cent ans. C’est là qu’on voit que les normes de sécurité ont bien changé !
La seconde partie avale les 1400 m de câbles en trois minutes ! Pao de Azucar, est un gros bloc monolithique s'élevant à 396 m, situé sur une péninsule qui garde l’entrée de la baie de Guanabara.

C’est toujours impressionnant de dominer du regard une ville. Partout où nous sommes allé, il y avait toujours un point haut qui permettait d’en prendre la mesure, en plus c’est très pratique pour s’orienter. Á Rio, c’est la même chose, l’émotion en plus. Je crois que j’aurais pu passer des heures, à la nuit tombante, accoudée à la rambarde en regardant s’allumer chaque petite lumière. Elles balisent les plages mythiques de Copacabana et d’Ipanema et colorent les rivages. Le ciel s’embrase au loin derrière le Corcovado dans une débauche de rouge et d’or. La brume maritime et de tout petits nuages flottant dans l’air, dissimulent les contours de la baie et c’est comme si tout devenait irréel.  
Il n'y a rien de plus romantique que de regarder le soleil se coucher sur Rio !

Steven, Margarita et les enfants nous rejoignent le vendredi Saint, qui est férié au Brésil. Ils adorent Rio, et viennent très souvent y passer un week-end…Ça me rappelle mon amie qui habite la Calédonie et qui, à une époque, allait faire son shopping à Sydney…Bon ben moi je vais aux Atlantes à St Pierre des Corps !
Nous occupons la journée du samedi à déambuler le long de la plage de Copacabana, reconnaissable à ses trottoirs recouverts de vagues noires et blanches en mosaïques de pierres. Chaque quartier a un motif différent. Cette plage à la renommée interplanétaire depuis les années folles, est la plus populaire de Rio. Sur plus de quatre kilomètres, une multitude de vendeurs ambulants proposent des paréos multicolores, les tongs « Hawaianas » d’une entreprise brésilienne florissante, des bijoux fantaisie ou bien de quoi se restaurer. Le spectacle est assuré par les joueurs de beach-volley, les corps bodybuildés luisants de sueur de ceux qui soulèvent des poids en béton, en frimant devant les filles béates d’admiration, qui peaufinent leur bronzage. Après ça, une petite séance de massage à l’ombre d’un cocotier, est toujours possible.
Il y a aussi tout le long du front de mer, les magiciens du sable qui créent de véritables œuvres d’art. Les artistes rivalisent d’imagination pour construire des châteaux imaginaires dignes des Mille et Une Nuits, et reproduire les symboles de la ville, comme le Pain de Sucre et le Corcovado.
De l’autre côté de la grande avenue, les immeubles cossus et les palaces se succèdent. Au bout des rues perpendiculaires du quartier qui débouchent sur le mail, les premières maisonnettes de la favela Cantagalo, se coulent entre les immeubles de standing. Pour cette raison, il est fortement déconseiller de se balader sur la plage de Copacabana le soir. Car parfois des gangs font des descentes éclairs, dévalisent les touristes en goguette, et remontent en quelques minutes dans la favela, à l’abri de toutes représailles policière.

Depuis plusieurs années l’État brésilien qui a nettoyé sa police de ses ripoux, a multiplié les interventions musclées dans les centaines de favelas construites sur les collines de Rio, qui telles des citadelles imprenables, servent de QG à tous les narcotrafiquants. Depuis novembre 2011, les actions policières portent leurs fruits, car les bidonvilles accèdent peu à peu à une vie plus paisible, sécure et humanisée. Les JO et la Coupe du Monde de foot ont considérablement accéléré le processus. Tout au bout de Copacabana on arrive à un promontoire rocheux, d’où l’on domine la plage d'Ipanema dans le très chic quartier Leblon. Mer turquoise, plage semée de parasols, bordée d’immeubles entourés de hautes collines. Á 16 h c’est l’heure de pointe. De loin, on dirait une fourmilière, il y a autant de monde dans les vagues que sur le sable. Une brume maritime enveloppe la baie. A cette période de l’année, les orages de fin de journée sont fréquents, mais ne rafraichissent pas pour autant l’atmosphère, saturée d’humidité à 80%.

Nous prenons le métro pour nous rapprocher de l’hôtel. Il y a juste deux lignes, et les femmes y ont un compartiment réservé aux heures de pointe, matin et soir les jours de semaine.

Pour fêter notre dernière soirée ensemble, Steven et Margarita, nous invitent à diner au Rio Scenarium. C’est l'un des hauts lieux de la vie nocturne des cariocas les plus branchés, situé dans le quartier historique. Nous nous y rendons en taxi. Le chauffeur ralenti aux feux rouge, regarde à droite et à gauche, mais ne s’arrête pas. La nuit, en voiture, personne ne s’y arrête, question de sécurité !
Les façades coloniales du quartier de Lapa, sont éclairées de spots colorés, la samba est partout, rythmée par le claquement des talons aiguilles des jolies filles sur les pavés de la rue piétonne. Nous arrivons tôt pour éviter l’attente. On a quand même failli ne pas pouvoir entrer, car Laura, mineure, n’avait pas sa carte d’identité, et l’ouvreuse ne rigolait pas avec la règlementation. Une chance que Laura ressemble fort à son père, le cerbère a fini par en convenir avant de soulever la lourde tenture. Le déco intérieure est insolite, parquets cirés, tapis épais, glaces dorées, tableaux anciens, vitrines remplies de pièces uniques d’antiquités et de brocante chic, sous des lumières tamisées. Margarita, Laura et moi partons à la découverte de ce lieu étrange à la fois restaurant, piano bar, et boite de nuit sur trois niveaux où les filles habillées de robes moulantes ultra courtes ne font pas tapisserie très longtemps. D’un balcon donnant sur la rue, on voit la file d’attente s’allonger, s’allonger. Á croire que tout Rio s’est donné rendez-vous ici !

Le lendemain matin, au petit déjeuner, nous décidons de retourner tous ensemble sur la colline de Santa Teresa,  pour y découvrir de nouveaux trésors. Arrivés sous les Arches de Lapa, on demande la direction des escaliers de Selaron à un policier. Il nous conseille vivement de nous y rendre en taxi ou en bus, car selon lui, il est très dangereux d'y aller seuls… « Merci monsieur, nous préférons marcher !». On sent la volonté des autorités d'éviter les ennuis aux touristes. Mais nous n'avons ni sac à main, ni appareil photo avec un gros zoom, qui pendent autour du cou. Laurent prend les choses en main, et nous guide à travers des ruelles sordides, jonchées de détritus et bordées de palissades en tôles ondulées taguées. Un raccourci !
Escadaria Selaron. C’est un endroit que j’adore, et je pourrais y passer des heures à regarder cette œuvre sous tous les angles sans me lasser. C’est le travail de Jorge Selaron, artiste chilien qui a entreprit en 1990 de recouvrir d’azulejos à dominante rouge et jaune, et en y incluant des carreaux de faïence à motifs du monde entier. Les 215 marches et les bordures de cet escalier conduit du quartier de Lapa à la colline Santa Teresa. Vu d’en-bas, c’est une incroyable cascade de couleur, et avec Margarita, on s’est amusée à se prendre en photo, allongées comme des stars sur les marches. Nous devons monter à pied puisque le tramway ne fonctionne plus. Dans les arbres qui bordent la route des petits ouistitis nous observent. Au sommet de la colline, nous entrons dans un joli jardin où se dressent les ruines du Palais Murtinho Nobre. Cette maison bourgeoise fut l’un des salons les plus effervescents de la vie sociale et culturelle carioca des années 20 jusqu'en 1946. Il n’en reste qu’une coquille vide, avec un escalier intérieur qui mène à une  terrasse, d’où on a une vue magnifique sur la baie. Dimanche soir, Steven, Margarita et les enfants rentrent à Sao Paulo. Leurs trois années de vie brésilienne prendront fin en septembre, car de nouvelles fonctions attendent Steven en France. Nous les accompagnons à l’aéroport une dernière fois. 

Il nous reste encore un problème à régler, démonter la roue avant de la moto, afin d'optimiser la caisse qui part en avion. 
Après avoir fouillé les rayons de TOUS les magasins de bricolage de Rio, la clé alène de 22, reste INTROUVABLE. Tout n’est pas toujours simple avec une béhème ! La roue avant, se démonte avec une clé alène de 22, et l'arrière on s'en souvient, depuis la crevaison en Terre de Feu, avec une clé torx de 50.

Nous rencontrons un motard brésilien en BMW1200GS dans le quartier Botafogo et grâce à son aide, un garage moto accepte de nous prêter la précieuse clé qui pèse environ 2 kg et qui, même si on en avait une, ne tiendrai pas sous la selle !

Lundi, Laurent doit emmener la moto dans la zone de fret où elle va être démontée, sanglée, et enveloppée de film transparent comme un gros insecte dans sa chrysalide avant d’être clouée dans sa cage de bois pour le voyage.

Devant l’hôtel, Laurent fixe une dernière fois les valises alu sur la moto. Je le regarde partir avec un sentiment étrange. C’est la fin du voyage, mais ces mots ne veulent rien dire. Je ne ressens aucune excitation, ni joie ni tristesse, juste un peu d’incrédulité. Je crois qu’on ne réalise pas du tout que dans deux jours, la parenthèse sera refermée et je me demande à quel moment on va percuter…Et si ça fera mal !

Mardi nous avons rendez vous chez le transitaire à 10 h, Laurent sort sa liasse de billets pour payer en liquide !

Nous attendons dans les bureaux qu’Osmar, le préposé à notre dossier tape avec ses deux doigts les informations nécessaires aux derniers documents douaniers. Lorsqu’à midi, il nous annonce que nous pouvons rentrer à l'hôtel, on est tout content. Mais, d’un air détaché, il rajoute que nous devons rester joignables jusqu’à ce que les douanes passent pour inspecter la caisse. Et elles vont passer quand les douanes ? Dans la semaine ! Sauf que monsieur, notre avion part demain à 14 h, et les billets ne sont ni échangeables, ni remboursables !
_« Ah ben c'est ennuyeux, car vous devez rester, au cas où ils aient besoin de vous poser des questions ». OUPS ! Cette information a du nous échapper. Laurent rappelle d’une façon très diplomate, à Osmar, qu’il lui avait demandé d’avoir des billets d’avion mais qu’il n’avait pas précisé qu’un délai d’une semaine était nécessaire entre l’emballage et le départ.

Heureusement, notre petit « ange gardien », celui qui voyage avec nous depuis le début, a encore été très efficace ! 
Osmar, s'est débrouillé pour que la caisse de la moto soit visée dans la journée et à 15h30, nous étions enfin libres. On lui glisse un joli billet, en remerciement de cette prouesse.
Du coup, on en profite, on saute dans un taxi, direction le stade du Maracana !

Il est en travaux, pour la coupe de Monde 2014. D'ailleurs, toute la ville de Rio se fait belle pour les Jeux Olympiques de 2016.

C’est un peu l’arnaque, le prix du billet d’entrée est exorbitant, et il est impossible d’accéder à l’enceinte du stade en travaux. On doit se contenter d’un musée poussiéreux, avec les empreintes de pieds coulées dans le béton des joueurs célèbres, dont celles de Ronaldo et d’un certain KaKa. Dans une pièce aux lumières spectrales, sous un globe de verre, le Polo de Pelé, un mythe...un peu mité, et une mini maquette du futur stade. Ce n’était pas terrible terrible !

Dernière soirée, nous dînons en silence dans notre petit restau habituel, le gars nous fait des sourires vu que ça fait une semaine qu’on mange chez lui. Nous ne sommes pas des adeptes de la vie nocturne, aussi nous rentrons tranquillement à l’hôtel une dernière fois, en marchant lentement sur les vagues noires et blanches des mosaïques de pierre.

Mercredi 11 h 30 départ en taxi de l’hôtel,
13 h, enregistrement des bagages,

 Escale à Rome de 7 h du matin à 14 h, crevant !

16 h 40, arrivée à Paris CDG.

Sous les banderoles et les « hourraaaa » de nos inconditionnels supporters familiaux. Trop sympa !

Bienvenue sur Terre.

Epilogue


Epilogue

Voilà plusieurs jours que je me demande comment conclure cette année de voyage. 
Que dire, qui n’a déjà été dit ? Tenter de traduire et de résumer avec des mots, les émotions qui nous ont submergées durant un an, ça me parait impossible. 
Sommes-nous toujours les mêmes ? Je me le demande.
Est-ce que nous agirons différemment maintenant, comment va-t-on « digérer » cette aventure ?
Nous avons fait tellement de découvertes, que je ne suis pas sûre d'avoir tout intégré. Il faudra du temps pour nous permettre de décanter. 
Malgré la confusion qui règne dans mon esprit, parasité par les contingences du retour à la vie « normale », il y a en ce qui me concerne, trois choses qui sont très claires.
Cette expérience de vie où l'on perd ses repères au quotidien, nous a mis dans une dynamique d'ouverture vers les autres.
Cet « autre », dont on se méfie et qui peut faire si peur, car tellement différent de nous.
Cet « autre » nous l'avons rencontré tous les jours et nous nous sommes enrichis à son contact. A une exception près, nous ne nous sommes jamais sentis en danger nulle part, et nous n'avons jamais suscité ni la méfiance, ni la peur (malgré les têtes de mort de Laurent !) et pourtant, nous étions les « différents », surtout en Amérique du Sud. Au contraire, les gens étaient curieux et n'hésitaient pas à nous poser des tonnes de questions sur nous, le voyage et ses motivations. Á nous envier et à nous souhaiter bonne chance. Beaucoup nous ont ouvert leur maison et donné leur amitié sans contrepartie, pour le plaisir de la rencontre et de l'échange.
Ce que nous avons reçu, on a envie de le transmettre, à d'autres voyageurs...Alors si vous passez par Tours, « se você passar por Tours », « si se viaja en Tours » « if you travel by Tours », vous êtes les bienvenus.
Comme Francisco de Zacatecas, au Mexique nous avons envie de dire « mi casa es tu casa ».
Nous avons pris une sacrée leçon d'hospitalité et de solidarité, de vie tout simplement.

La moto, même si elle n'était pas mon amie tous les jours, je dois reconnaitre que sans elle, le voyage n'aurait pas eu le même parfum. 
C'est un vecteur de rencontre hallucinant, elle attire comme un aimant les motards, les regards, et les gens époustouflés qu'on puisse passer autant de temps, par tous les temps...Assis dessus. 
Mon expérience de passagère était proche de zéro au départ de Montréal. Un an plus tard, je le dis, je ne recommencerais pas, et mon pilote n'a pas du tout l'intention de me faire changer d'avis. 
La moto, c'est vraiment un truc perso !
Le couple exclusif, que forme la machine et celui (ou celle, d'ailleurs) qui la conduit, ne tolère aucune intrusion dans leur intimité. Mon statut de passagère ne m'a conféré aucun privilège. Et face, ou plutôt derrière, ce monolithe machine/pilote, je me suis souvent sentie comme un paquet, ballottée comme un bouchon d'avant en arrière, de haut en bas, ou de droite à gauche, c'était selon...L'état de la route, les coups du ressort, ou des effets conjugués du frein, de l'embrayage et du sélecteur. Ajouté à cela, une vision centrale complètement obstruée par une boule noire...De taille 58/59, sur laquelle, ma boule à moi, s’est souvent cognée, m'a provoqué des torticolis gauche/droite, c'était selon....L'intérêt de la route. 
Et pourtant, il y a eu des jours au Canada et en Amérique du Sud où j'étais bien contente de faire le pot de fleur, car je ne sais pas comment je m'en serai sortie toute seule...
Mais si d'aventure, un autre voyage se profilait à l'horizon, je ferais coûte que coûte corps avec MA machine, quitte à en faire moins et surement en baver un peu plus.
Laurent, mon amoureux, lui était à fond durant les 345 jours de voyage. Insatiable, curieux et ses cinq sens « aware ».
La route nous a un peu cabossés aussi, et je ne parle pas des chutes. Notre amour a pris des gnons. Traces invisibles, douloureuses, mais pas indélébiles. Il faut juste les accepter et reconnaitre qu’il est possible de ne pas s’aimer tous les jours. Nous avons vécu collés, serrés 345 jours, 24/24, l’un avec l’autre, on n’était pas toujours d’accord, on ne s’est pas toujours compris, il y a certaines facettes de notre personnalité qui auraient gagné à rester dans l’ombre, mais une chose est sure, nous ne nous sommes jamais ennuyés ensemble.  
Je lis les résultats du sondage que nous proposions sur le site de Transam2011 : POUR FAIRE CE VOYAGE, IL FAUT :
Les gens ont voté en majorité pour l'item « Il faut être riche ».
Riche... non ! Économe et prévoyant c'est sur ! 
Le « en bonne santé » me parait indispensable, et je rajouterai « curieux »,  qui parait plus que nécessaire !
Notre kilométrage est là pour en témoigner, Laurent avait prévu 44 000 kms,  on en a 66 629 au compteur... Sans GPS, et on ne s'est JAMAIS perdu, ni en ville, ni dans le désert, preuve que ce petit outil est totalement inutile, mais vous pouvez toujours adopter Laurent !

Bon ben là... C'est vraiment la fin de la Transam2011.